LotuSi p. 809 ; Kœppen, p
est celle de Taffranchissement et du repos; ne paa être troublé, ne plus sentir, demeurer éternellement dans une quiétude uniforme, voilà la pacifique image qui flotte dans Thomme pendant ses rêves. Sans doute les esprits grossiers, les gens du peuple, surtout les races rudes de l'Asie septentrionale, ne conçoivent pas ce dogme dans sa pureté métaphysique. Ils persistent à voir dans le nirvana la béatitude , une sorte de joie sensible; on ne les contredit pas expressément; pour devenir populaire, toute doctrine est forcée de s'accommoder au peuple. Mais la conception primitive n'en subsiste pas moins sous les altérations qui çà et là viennent la recouvrir. Telle qu'elle est, elle offre encore assez d'attraits au cœur de l'homme. Il y a une douceur extrême à contempler intérieurement ces hautes régions paisibles où n'atteignent point les agitations terrestres, ces corps éthérés qui de ciel en ciel vont se purifiant et s'illuminant sans cesse, ces bienheureux dont la pensée demeure pendant des milliards de siècles immobile et sereine, et qui, à mesure qu'ils montent, sentent tomber les barrières de leur être pour s'effacer dans l'immensité vide; comme des gouttes d'eau qui, pendant des myriades incalculables d'années, tour à tour congelées, fondues, salies, et toujours froissées par les révolutions brutales de notre terre, finissent par s'élever en vapeurs, chatoient magnifiquement sous le soleil qui les dore, montent plus haut, se raréfient, n'apparaissent plus que comme un voile transparent et pâle, s'élèvent encore, et, arrivées dans les régions où le bruit n'atteint plus, où le changement cesse, où la matière finit, s'évanouissent insensiblement dans le vide de l'incommensurable azur.
Ils sont allés plus loin; car le propre de la spéculation indienne, c'est la perspicacité qui pousse un principe à bout; à proprement parler, ils sont les seuls qui, avec les Allemands, aient le génie métaphysique; les Grecs, si subtils, sont timides et mesurés à côté d'eux; et l'on peut dire, sans exagération, que c'est seulement sur les bords du Gange et de la Sprée que l'esprit humain s'est attaqué au fond et à la substance des choses. Peu importe l'absurdité des conséquences; ils ont posé les questions suprêmes, et personne, hors d'eux, n'a même conçu qu'on pût les poser. Les philosophes bouddhistes ont osé toucher le terme de leur doctrine ; lorsqu'à travers les vulgarités de leur physique et les insuffisances de leur dialectique, on arrive jusqu*à leurs vues d'ensemble, on découvre, en dépit de leur style énervé et de leur plat bavardage, qu'ils n'ont rien redouté et qu'ils ont tout compris. Gomment le changement est-il possible? Comment se fait-il qu'un être soit s'il doit cesser d'être, ou puisse commencer s'il n'est pas? Comment se fait-il qu'à un moment donné l'être et le néant, au lieu de persévérer dans leur nature propre, reçoivent, leur contraire, et comment comprendre que l'essence d'une chose consiste à se contredire et à se supprimer? Nous sautons aujourd'hui par-dessus cette question ; même la plupart de nos penseurs ne l'aperçoivent point; ils la laissent dans la région méprisée des abstractions vaines. C'est pourtant cette question qui est le fond de toutes les autres, et c'est elle que les bouddhistes ont tranchée avec une vigueur de logique qui prouve avec quelle force ils en avaient senti les difficultés. Selon eux, douze causes produisent l'existence et tous les maux, en sorte que celui
qui supprime Tune supprime toutes celles qui suivent, comme un homme qui, tranchant une tige d'arbre à une ceitaine hauteur, détruit par là même toutes les branches qui poussent au-dessus de la coupure. A la racine se trouve l'ignorance, non pas l'ignorance ordinaire, mais cette erreur fondamentale par laquelle nous admettons qu'il y a quelque chose de réel. Là est Villusioti primitive, là est l'origine de l'existence et de tous les maux. Il n'y a rien de réel, il n'y a pas d'être, tout est vide. Et là-dessus les divers philosophes bouddhistes, enchérissant les uns par-dessus les autres, admettent, les uns que les objets n'existent que pendant le temps qu'ils sont perçus, les autres qu'ils n'existent pas et qu'il n'y a rien en dehors des sensations intérieures , les autres enfin que ces sensations ne sont pas, et qu'en dedans comme en dehors de nous-mêmes il n'y a que le pur rien et le néant absolu. Sur ce vide flottQ une fantasmagorie d'apparences; au fond, une grande noirceur calme; audessus, un jeu puéril de couleurs et de formes vacillantes : quiconque a pénétré cette vérité ne trouve plus de sens aux mots de jeunesse, mort, lumière, obscurité, forme, grandeur, temps, espace; toutes les conceptions, tous les jugements ordinaires ne sont pour lui qu'un rêve risible; semblable au brahmane, pour qui le monde est un reflet trompeur qui se joue à la surface de l'être immobile, il ne voit dans le monde qu'un vain reflet qui se joue à la surface du néant immobile. Il le dédaigne, il cesse d'y faire attention. Dès lors il est délivré, il est aivdessus des œuvres, il possède la vérité suprême. Tel est le faîte de la sagesse, « la loi par delà la loi », la doctrine intérieure dont le dogme ordinaire n'est que la pré-
paration; rien ne manque ici, ni l'élaboration mystique qui chiffre et cadastre le temps jusqu'à défaillir sous l'entassement de ses nombres, ni l'élaboration philosophique qui, dégageant et poursuivant un principe, arrive, au terme de ses formules, à s'évanouir avec tout le reste par l'excès de son propre effort.