‹ Nouveaux essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 37 sur 38 · LA PRATIQUE · texte numérisé non relu

LA PRATIQUE

Il y a, dans les institutions comme dans les doctrines, une force intérieure par laquelle elles se développent; la discipline du maître, comme sa parole, se transforme et se complète, et, à côté de la théologie, l'Église se fait. D'un côté, on recueille la doctrine, on en classe les parties, on la commente avec l'aide de la logique, de l'imagination et de la science environnante; on l'amplifie en poèmes, on la fixe en catéchismes, on la sublime en philosophies, et les quelques récits, conseils ou discours prononcés par un solitaire sous un arbre deviennent un vaste corps de spéculations et de disciplines minutieuses dans lequel tout l'univers visible et invisible se trouve compris. De l'autre côté, on assied l'institution, on précise par écrit les devoirs et les fonctions de ses membres, on l'organise, on l'étend, et peu à peu le monde voit se former un grand gouvernement dont les compartiments solides enferment la société entière. Enfin, par le travail accumulé des siècles, l'édifice ecclésiastique s'élève à côté de l'édifice théologique, et tous deux ensemble s'offrent et s'imposent à la volonté et à la pensée humaine comme un asile et comme une prison.

Ce qu'il y a d'original et de capital dans la discipline de Çâkya-Mouni, c'est qu'il a fondé une communauté de moines. Avant lui, il y avait des ermites et des ascètes; le premier, il réunit les solitaires, et, appelant à lui tous les hommes de bonne volonté, sans distinction de caste ou de race, il composa un ordre mendiant dont les membres renonçaient à la propriété et à la famille pour faire vœu de pauvreté et de chasteté. Là est le germe, et l'on voit d'abord comment l'institution primordiale est conforme à la doctrine primordiale. La première applique la seconde ; elle la rend sensible et se moule sur elle avec tant d'exactitude, qu'elle n'en diflfère point, sinon comme le dehors diffère du dedans. Une pareille association est construite pour retirer l'homme de l'égoïsme et le livrer à l'abstinence. Celui qui pratique le renoncement dans la fraternité est un religieux mendiant.

Dans les temps primitifs, les hommes de toute classe, de tout état, de tout âge, tchândâlas, criminels, vieillards, malades, pouvaient entrer dans la fraternité nouvelle; il suffisait de croire au Bouddha et de renoncer au monde. Les religieux ne devaient porter que des vêtements sales, composés de loques cousues ensemble et ramassées dans les cimetières ou sur les fumiers. Les uns habitaient dans les forêts, les autres sous les racines des arbres, quelques uns dans les lieux ouverts, d'autres dans les cimetières. Même le vrai fidèle « devait ressembler à l'animal des « bois, qui n'a point de demeure fixe, mange aujour- « d'hui en cet endroit, demain en cet autre, et s étend « pour dormir là où il se trouve. » Mais, comme il était obligé d'enseigner la vérité et de convertir les

hommes, il s'entourait d'un groupe de disciples. Insensiblement, ces petites associations ambulantes se changèrent en grandes sociétés sédentaires. Les solitaires des bois étaient forcés de se réunir pour se garantir de la malveillance des brahmanes : les femmes, appelées comme les hommes à la vie spirituelle, étaient portées, par leur sexe même, à rechercher la protection d'une clôture; les ascètes devaient rentrer dans les villes et dans les bourgades pendant la saison des pluies ; enfin les assemblées de religieux qui délibéraient ensemble pour fixer la foi formaient des centres. Ainsi se fondèrent les communautés et s'établit l'Église. Peu à peu, elle s'organisa, décréta ses lois, compila ses formulaires, fixa les règles de l'admission. A présent, quand le novice se présente, il est enfant pour Tordinaire; il s'est rasé la tête, il s'est baigné, et, devant le prêtre qu'il a choisi pour père spirituel, il fait vœu de renoncement; celui-ci lui revêt alors la robe jaune, lui coupe la dernière touffe de cheveux, et liii donne à étudier les dix grands préceptes. Pendant son apprentissage, il est l'écoher et le serviteur de son père spirituel, et arrivé à l'âge de vingt ans, lorsqu'il sait un certain nombre de rituels et de prières, il est ordonné religieux. On lui remet le parasol et le vase destiné à recevoir les aumônes; il revêt trois vêtements, une sorte de chemise, une blouse qui descend jusqu'au genoux, un manteau attaché sur l'épaule gauche. Avec son vase, il va quêtant; il y reçoit et il y mange les provisions qu'on lui donne; rien de plus; la règle qui lui est prescrite est dirigée tout entière vers le détachement.

Il abandonne ses parents, il n'a plus de patrie ; « il « ne doit point pleurer la mort de son père ni de sa

mère. » Il n*a ni femme ni enfants; s'il en a, il doit les abandonner. « Plus grand est le danger pour ceux « qui sont attachés à une femme, à un enfant, à une « fortune, à une maison, que pour ceux qui sont en « prison, dans les fers et dans les chaînes. Car ceux-ci « peuvent être délivrés de leur prison par un heureux a hasard, tandis que les autres sont comme dans la « gueule d'un tigre. » Entre toutes les racines du mal, l'appétit du sexe est la plus profonde, a S'il y avait eu « dans l'homme une autre passion aussi violente, « personne n'aurait pu atteindre la délivrance. relire gieux I ne regardez pas les femmes. Si vous rencontrez « une femme, ne la regardez pas;* prenez garde, et ne « lui parlez pas. Si vous lui parlez, dites- vous intérieu- « rement : Je suis un religieux; dans ce monde corce rompu, je dois être comme un lotus sans tache. — c< Vous devez regarder une vieille femme comme votre « mère, une femme un peu plus âgée que vous comme « votre soeur adnée, une femme plus jeune que vous « comme votre sœur cadette. » Et ici les prescriptions se multiplient : ne pas toucher de la main une femme ni même une petite fille, ne pas entrer dans un bateau où rame une femme, ne pas recevoir l'aumône des mains d'une femme. — Contre la propriété, la règle est presque aussi rigide que contre le plaisir. Un religieux ne peut posséder que huit objets : les trois pièces de son vêtement, sa ceinture, son vase à aumône, son pot à eau^ un rasoir et une aiguille à coudre. Il vivra d'aumônes, et il n'en demandera pas. Il se montrera simplement avec son vase, sans tousser, sans faire aucun bruit pour indiquer sa présence, sans dire qu'il a faim, sans rien demander par signe, geste ou parole. Il n'a pas même le droit de demander un

remède s*il est malade, et il pèche s'il reçoit plus qu'il ne lui faut pour un repas. Il ne doit plus manger après midi ; il ne doit pas prendre goût aux aliments. 11 ne doit recevoir ni or, ni argent, ni bien d'aucune sorte ; le couvent seul possède. — Pour le troisième vœu, celui d'obéissance, la règle y insiste moins que sur les autres, quoiqu'elle mette le religieux aux ordres du supérieur et lui impose en maints endroits la vénération et l'obéissance. Mais, en revanche, elle appuie sur l'obligation de la concorde , et, selon elle, quiconque introduit la division parmi les religieux commet un des cinq grands péchés mortels. Voilà l'homme selon le cœur du bouddhisme. Sans doute le relâchement et la corruption ne manquent pas dans la pratique; la casuistique est venue tordre la règle pour l'accommoder à la nature; les abus qui comme une vermine ont rongé nos couvents du moyen âge ont pullulé dans les monastères de Ceylan, du Thibet et de la Chine. Mais, en somme, l'idée du Bouddha s'est accomplie, et sa discipline, comme un mortier tenace, est venue s'appliquer sur l'homme pour boucher toutes les fentes par lesquelles jaillissaient les violentes sources de la passion et du désir.

Cet homme ainsi discipliné -et apaisé, que va-t-il devenir et que va-t-il faire? Tout changement dans la nature humaine amène un changement correspondant dans la société humaine, et le réformateur de l'ândividu réforme la communauté par contre-coup. Par cet adoucissement de l'homme, la paix entre dans la vie sociale. Les sacrifices humains pratiqués par les brahmanes sont défendu*. Les pèlerins chinois qui vi-^ t nt Pi» <lt^ ai: moyen Ajze trouvent la )3ein.' de mort supprimée. On cesse de sacritier les animaux.

Les rois et les princes convertis renoncent aux grandes chasses meurtrières. La doctrine va jusqu'à interdire non seulement les guerres de conquête, mais encore les guerres de défense. La charité devient une obligation et une pratique. Tous les cinq ans, les rois bouddhistes, au moment de la grande assemblée, donnent leur épargnes et jusqu'à leurs joyaux, non seulement aux religieux, mais encore aux pauvres, aux orphelins, aux abandonnés. Ils fondent des hôpitaux, des asiles de pauvres, des caravansérails; ils plantent des arbres à fruits, ils creusent des fontaines pour les voyageurs. Même on voit s'établir des hospices pour les animaux; à Siam, dans la Mongolie, des personnes pieuses rachètent des oiseaux et des poissons, et leur donnent la liberté; d'autres préparent des abris et des aliments pour les animaux des steppes, surtout dans le temps où ils mettent bas. — Ce qui met le comble à cette rénovation des mœurs, c'est la tolérance; bien mieux, les bouddhistes sont bienveillants pour les autres religions; ils considèrent ces religions comme des formes inférieures de la vérité vraie; le premier grand roi bouddhique, Dharmaçoka, le Constantin de la nouvelle doctrine, ordonne à toutes les sectes le respect mutuel et la concorde. « Puis- « sent les disciples de chaque doctrine être riches en « sagesse et heureux par la vertu ! » Les bouddhistes vont encore plus loin : leurs sentiments affectueux s'étendent à toutes les races comme à toutes les sectes. Chez eux, un étranger est traité comme un compatriote; personne n'écarte le missionnaire chrétien ; le voyageur Turner prend du thé dans le vase qui a servi au Grand-Lama. Il n'y a plus pour eux de purs ni d'impurs, Par contre-coup, quoique rejetée au

second plan, la vie de famille gagne au contact de la foi nouvelle. « Il est meilleur d'honorer son père et sa « mère que de servir les dieux du ciel et de la terre. « Quand même un enfant prendrait son père sur une « épaule et sa mère sur l'autre et les porterait ainsi « pendant cent ans, il ferait moins pour eux qu'ils « n'ont fait pour lui. » La condition des femmes est améliorée; elles ne sont plus des esclaves, comme dans les pays mahométans; ni « des vases d'impureté », comme dans les pays brahmaniques; elles peuvent sortir, se visiter, aller sans voile; la règle est de n'en épouser qu'une. Pour rassembler tout ceci sous un coup d'œil, que l'on considère la façon dont le bouddhisme a transformé la Mongolie, le Thibet, Geylan et les autres pays où il a pris l'empire. On connaît Gengiskhan et Tamerlan, leur férocité, leurs dévastations, les pyramides construites avec des têtes humaines, les tours maçonnées avec des corps d'hommes et du mortier. Aujourd'hui, les meurtres et le pillage sont aussi rares en Mongolie que daas l'Europe civilisée. Les Thibétains, que leur triste et stérile climat retenait dans une barbarie révoltante, qui mangeaient leurs morts, qu'on pouvait comparer aux loups affamés des neiges, sont devenus un peuple doux, lettré et presque cultivé. Les rancunes atroces, les emportements sanguinaires, la violence effrénée des Siamois se sont tempérés à tel point, qu'à Bangkok, une ville de 400 000 habitants, il n'y a presque jamais de rixe, qu'un meurtre y est un événement extraordinaire, et que souvent il n'en arrive pas un en tout un an. Bref, on peut dire que, si l'on ramassait comme autant de gouttes d'eau dans un vase tout ce qu'il y a maintenant de bienveillance et d'humanité

dans la vie civile et domestique de l'Asie, c'est le bon fleuve bouddhique qui en fournirait la meilleure part. Mais, d'autre part, «s'ils ont adouci l'homme, c'est en l'amortissant. Qu'on se figure des animaux sauvages, taureaux et béliers, dont on fait des moutons et des bœufs, qu'on parque dans un enclos pour les fidre vivre fraternellement, et qu'on mène paître d'un pas monotone : certainement ils se feront moins de mal qu'auparavant, mais ce seront d'assez médiocres créatures. Si l'on compare les écrits bouddhiques aux écrits brahmaniques, on est tout d'abord frappé du contraste. La gigantesque poésie des Pourânas, l'enthousiasme, les puissants élans de l'esprit qui, embrassant d'un coup d'œil un ciel, un continent, un monde entier, participe à la grandeur et à l'exubérance de la nature, la richesse et la magnificence des épopées, l'accent grandiose de Manou, la voluptueuse délicatesse des pastorales, la force effrénée, la fougue délirante de l'émotion et de l'invention primitive, ont disparu. Les livres bouddhiques sont, pour la plupart, des livres de moines, diffus et traînants, qui rappellent la décadence scolastique du quinzième siècle ou l'imbécillité du radotage byzantin. Le style est lâche : il semble que l'homme ne sache plus raisonner; il répète et relie longuement et péniblement ses preuves. Ses manuels semblent des litanies, et ses dialogues, des cahiers d'écoliers. Il n'a plus de grandes vues subites; le beau et le sublime n'entrent plus chez lui par éclairs. Il ne sait qu'accumuler platement les redites; on se le figure un chapelet à la main, comptant et recomptant ses myriades de myriades, et s'hébétant à enfler les nombres. Le Bouddha, tel qu'il le figure sur ses autelâ, n'a rien de viril ; c'est un corps

amolli, gras, dont la poitrine et le ventre ressemblent à ceux d'une femme, avec une expression de repos inerte et d'indifférence bienveiHante qui va jusqu'au demi-sourire terne. On comprend vite que de pareils hommes n'ont point dû se montrer rétifs à l'autorité. Comme les peuples européens au quatrième et au dixième siècle, ils ont tendu eux-mêmes les mains à la servitude. Comme la société chrétienne au quatrième et au dixième siècle, la société bouddhique s'est divisée en deux portions : les laïques, classe inférieure, encore engagée dans les liens du monde, du mariage et du travail, incapable d'atteindre au quatrième degré de la sainteté; les religieux, classe supérieure, sans famille, oisive, ayant renoncé aux biens de la terre, et occupée à acquérir des mérites spirituels. Le laïque doit nourrir le religieux, et celui-ci lui fait une grâce en acceptant ses aumônes ; car, quand même un laïque remplirait des sept joyaux le grand millier des trois mille mondes et les offrirait à un religieux, toutes ces richesses ne seraient rien comparées aux trésors spirituels dont le religieux lui ferait part en daignant accepter ison offrande. Plus le religieux est saint, plus l'offrande est méritoire. Il est plus méritoire de nourrir un religieux que plusieurs milliers de laïques fidèles; il est plus méritoire de nourrir un saint du quatrième degré* que plusieurs millions de religieux ordinaires; il est plus méritoire de donner à un Bouddha commencé qu'à plusieurs centaines de millions de religieux du quatrième degré ; il est plus méritoire de donner à un Bouddha accompli qu'à un milliard de Bouddhas commencés. Par cet

i. Un archat.

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échafaudage de nombres, on peut juger du crédit que s'est acquis le clergé dans les pays bouddhiques. Chez les peuples fervents de la Mongolie et du Thibet, on voit les laïques se mettre à genoux devant les religieux d'une sainteté reconnue, pour obtenir d'eux qu'ils veuillent bien agréer des offrandes. On estime l'ensemble des religieux et des religieuses dans le Thibet au cinquième, dans la Mongolie au tiers de la population totale. « Vous arriverez, dit la loi, à la plus haute « sagesse si vous honorez les Lamas. Le soleil même, « qui dissipe les brouillards impénétrables, ne se lève « que parce qu'on rend des honneurs aux Lamas. « Toute offense contre les religieux fait perdre des « mérites acquis pendant plusieurs milliers d'existen- « ces. » De fond en comble, l'état de la société est clérical. Si enfin on considère que dans cette contrée le Grand-Lama est regardé comme une incarnation du Bouddha et comme une sorte de dieu terrestre, on ne pourra s'empêcher de reconnaître ici l'établissement d'une domination ecclésiastique semblable à celle qui couvrit l'Europe lorsqu'au douzième siècle le clergé devint possesseur du tiers des terres en Angleterre, de la moitié des terres en Allemagne, et que le pape se fît le souverain des empereurs et des rois. La superstition a la même racine que l'obéissance. L'esprit énervé qui se retranche le jugement personnel est promptement envahi par les croyances folles. Privé du discernement, il tombe dans le rêve, et sa débilité acquise le replonge parmi des imaginations d'enfant. Rien n'est comparable en extravagance aux inventions des bouddhistes; les miracles de la Légende dorée n'en approchent pas. Ils ébranlent le monde, font marcher des myriades de dieux, manient le ciel et la

• terre avec une prodigalité d'exagérations puériles et avec une monotonie de radotage vieillot qui dégoûte au bout d'un instant. Le saint accompli, l'archat a le pouvoir de faire des miracles, la faculté d'embrasser d'un regard toutes les créatures et tous les mondes, d'entendre toutes les paroles et tous les bruits de tous les mondes; il a la connaissance des pensées de tous les êtres, le souvenir de toutes ses vies antérieures et de toutes les vies antérieures des autres. Au-dessus de l'archat, les Bouddhas commencés ou achevés ont encore des facultés plus merveilleuses. Si l'on écrivait toutes les prérogatives du Bouddha achevé, cela ferait un livre qui s'étendrait depuis la terre jusqu'au ciel de Brahma. Son corps a trente-deux signes caractéristiques et quatre-vingts signes secondaires de beauté. Son esprit possède « dix-huit indépendances, « trente-sept accompagnements, quatre fondements de « confiance, dix forces. » L'énumération et la classification scolastique de ces vertus sont rebutantes. Après avoir grossi leur Dieu, ils le cadastrent : c'est la pédanterie lourde qui succède à l'extase maladive. Naturellement, ils aboutissent à la petite dévotion et au culte machinal. C'est en vain que le fondateur a réduit les moyens du salut à la charité, à l'abstinence, à l'empire de soi, et purgé la religion des pratiques extérieures; l'esprit alangui se laisse aller insensiblement de ce côté. Faute du libre et ferme regard qui sépare le fond de la forme, c'est à la forme qu'il s'attache. Il trouve plus aisé de saisir un corps palpable qu'une vérité invisible. Son adoration devient idolâtrie. Il s'agenouille devant le Bouddha et devant les autres saints. Il multiplie leurs images et leur rend un culte. On institue des fêtes en leur honneur.

On bâtit des pyramides et des châsses pour conserver leurs os, leurs dents, leur manteau, leur pot à aumônes. Les rois achètent ces reliques à des prix énormes. De tous les coins de l'Asie, les dévots viennent se prosterner devant l'empreinte du pied de Bouddha, combler d'offrandes les saintes chapelles : on peut voir, dans les voyages des pèlerins chinois, avec quel zèle, à travers quelles fatigues et quels dangers. L'épaississement d'esprit est devenu si grand, que les Lamas ont âni par réunir le Bouddha, la Loi et l'Église en une trinité suprême et vivante où l'Église joue le rôle d'une personne divine, la première et la plus divine des trois. Quand la raison est descendue jusque-là, on peut s'attendre à des choses étranges. Les Mongols et les Thibétains de toute classe et de tout sexe passent la journée à réciter des oraisons, en marchant, en mangeant, en jouant, surtout la prière de six syllabes, et la plupart du temps, à Ceylan comme en Mongolie, dans une langue qu'ils n'entendent pas. Plus on prononce, plus on écrit ou plus on imprime de ces prières, plus on a de mérite. Afin d'en accroître le nombre, on a remplacé l'homme par la machine. Des cylindres remplis de petits papiers où la prière est écrite se trouvent dans les principales rues, dans les temples et chez les particuliers; chaque tour de roue équivaut à la récitation de toutes les prières contenues dans le cylindre, et quelques-uns, énormes, renferment cent millions de fois la formule sacrée. Les personnes pieuses ont chez elle un serviteur dont tout l'emploi est de tourner le cylindre de famille. De grands moulins à eau et à vent font le môme office. Les voyageurs ont été frappés, même dans le Sud, de l'affaissement où tombe Tintelligence ainsi conduite. « Les

« prêtres ont presque tous une expression qui approche « de ridiotisme. Le plus grand nombre de ces pauvres « gens vont vaguant avec un sourire niais et un regard « vide; ils semblent peu éloignés, pour Tintelligence, « de la création animale*. » Sous cette théologie et sous cette discipline, Thomme se réduit à un mannequin. Telle est cette religion, événement capital de Fhistoire asiatique. Toute morale et tout humaine à son origine, elle s'est développée et mélangée dans le courant des siècles, et ce serait une longue histoire théologique que le récit de sa transformation metaphysique et légendaire, de ces altérations païennes et brahmaniques. Tout indienne à son début, elle s'est étendue au nord et au sud, jusqu'à embrasser la Gochinchine, l'empire birman, la Chine, le Japon, la Mongolie, la Sibérie, le Thibet, l'Iran et le Turân, et ce serait encore une plus longue histoire que le récit de ses prqgrès gigantesques, de ses défaites partielles, de ses combats contre les adorateurs du feu, contre les musulmans et contre les brahmanes, des formes diverses qu'elle a dû revêtir chez les diverses races et dans les civilisations où elle pénétrait. Si, dans le pêle-mêle ondoyant et énorme qui occupe le plus vaste des continents pendant vingt-cinq siècles, on cherche à démêler, puis à définir le trait fondamental de l'œuvre, on pourra le comparer à une opération de chirurgie bienfaisante et débilitante. L'animal humain, comme un étalon trop fort et terrible à lui-même, a été saigné aux quatre membres ; affaibli et adouci par cette perte, il est devenu moins actif et plus sociable, et dorénavant il a moins créé et moins détruit.

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