‹ Nouveaux essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 6 sur 38 · SA VIE ET SON CARACTÈRE · texte numérisé non relu

SA VIE ET SON CARACTÈRE

Les œuvres d'esprit n'ont pas l'esprit seul pour père. L'homme entier contribue à les produire; son caractère, son éducation et sa vie, son passé et son présent, ses passions et ses facultés, ses vertus et ses vices, toutes les parties de son âme et de son action laissent leur trace dans ce qu'il pense et dans ce qu'il écrit. Pour comprendre et juger Balzac , il faut connsdtre son humeur et sa vie. L'une et l'autre ont nourri ses romans; comme deux courants de sève, elles ont fourni des couleurs à la fleur mala-* dive, étrange et magnifique que l'on va décrire ici.

Balzac fut un homme d'affaires, et un homme d'affaires endetté. De vingt et un ans à vingt-cinq, il avait vécu dans un grenier, occupé à faire des tragé-

dies ou des romans qu'il trouvait mauvais lui-même, contredit par sa famille, recevant d'elle fort peu d'argent, n'en gagnant guère, menacé à chaque instant d'être jeté dans quelque profession machinale, déclaré incapable, dévoré par le désir de la gloire et par la conscience de son talent. Pour devenir indépendant, il se fit spéculateur, éditeur d'abord, puis imprimeur, puis fondeur de caractères. Tout manqua ; il vit approcher la faillite. Après quatre ans d'angoisses, il liquida, resta chargé de dettes et écrivit des romans pour les payer. Ce fut un poids horrible et qu'il traîna toute sa vie. De 1827 à 1836 *, il ne put se soutenir qu'en faisant des billets que les usuriers escomptaient et renouvelaient avec grand'peine. Il fallait les amuser, les fléchir, les séduire, les fasciner. Le malheureux grand homme dut jouer bien des fois sa comédie de Mercadet avant de l'écrire. Rien ne servait. La dette, accrue par les intérêts, grossissait toujours. Jusqu'à la fin, sa vie fut précaire et pleine de craintes. En 1848, il disait à Champfleury, qui le trouvait dans une maison élégante : « Rien de tout cela ne m'appartient; ce sont des amis qui me logent; je suis leur portier. » Toujours assiégé et harcelé, il fit des prodiges de travail. Il se levait à minuit , buvait du café et travaillait d'un trait douze heures de suite ^ ; après quoi il courait à l'imprimerie et corrigeait ses épreuves en songeant à de nouveaux

1. Balzac, (f après sa Correspondance, par Mme SurviUe, sa âœur.

2. Il s'enfermait ordinairement pour six semaines ou deux mois, volets et rideaux fermés, ne lisant aucune lettre, travaillant parfois dix-huit heures par jour à la clarté de quatre bougies, en robe blanche de dominicain. {Balzac, par Werdet, son éditeur, p. 275.)

plans. Il fonda deux revues et rédigea l'une d'elles presque seul. Il essaya trois ou quatre fois du théâtre. Il conçut vingt projets de spéculation et courut une fois en Sardaigne pour voir si les scories des mines exploitées par les Romains ne contenaient pas d'argent. Une autre fois, il crut avoir découvert une substance propre à la fabrication d'un nouveau papier et fit là-dessus des expériences. Comment payer? comment devenir riche? Excédé de tracas et de misères, il imaginait un banquier généreux, ami des lettres, qui lui disait : « Puisez dans ma caisse, acquittez-vous, soyez libre. J'ai foi en votre talent; je veux sauver Un grand homme. » Il s'exaltait, finissait par croire à son rêve, et devenait le premier homme du monde : académicien, député, ministre. Un instant après, retombé sur terre, il courait à son bureau ou chez le prote et abattait de l'ouvrage comme un bûcheron et comme un géant. D'autres fois, au milieu d'une conversation, il s'arrêtait brusquement et s'injuriait lui-même : « Monstre, infâme, tu aurais dû faire de la copie au lieu de parler. » Puis il comptait l'argent que lui auraient gagné les heures perdues; tant de lignes à tant la ligne, tant au journal, tant chez le libraire, tant pour l'impression, tant pour les réimpressions ; la somme ainsi multipliée devenait énorme. L'argent, partout l'argent, l'argent toujours : ce fut le persécuteur et le tyran de sa vie; il en fut la proie et l'esclave, par besoin, par honneur, par imagination, par espérance; ce dominateur et ce bourreau le courba sur son travail, l'y enchaîna, l'y inspira, le poursuivit dans son loisir, dans ses réflexions, dans ses rêves, dirigea ses yeux, maîtrisa sa main, forgea sa poésie, anima ses caractères et répandit

sur toute son œuvre le ruissellement de ses splendeurs. Ainsi poursuivi et ainsi instruit, il comprit que l'argent est le grand ressort de la vie moderne. Il compta la fortune de ses personnages, en expliqua l'origine, les accroissements et l'emploi, balança les recettes et les dépenses, et porta dans le roman les habitudes du budget. Il exposa les spéculations, l'économie^ les achats, les ventes, les contrats, les aventures du commerce, les inventions de l'industrie, les combinaisons de l'agiotage. Il peignit les avoués, les recors, les banquiers ; il fit entrer partout le Gode civil et la lettre de change. Il rendit les affaires poétiques. Il institua des combats comme ceux des héros antiques, mais cette fois autour d'une succession et d'une dot, avec les gens de loi pour soldats et le Code pour arsenal. Sous sa plume, les millions s'accumulèrent. On vit les fortunes qu'il maniait s'enfler, engloutir leurs voisines, s'étaler en grosseurs monstrueuses, puis déborder en luxe et en puissance. Les lecteurs se sentaient glisser sur une nappe d'or. De là ime partie de sa gloire. Il nous représente la vie que nous menons, il nous parle des intérêts qui nous agitent, il assouvit les convoitises dont nous souffrons.

Il fut Parisien de mœurs, d'esprit, d'inclination : c'est le second trait. Dans cette noire fourmilière, la vie est trop active. La démocratie instituée et le gouvernement centralisé y ont appelé tous les ambitieux et enflammé toutes les ambitions. L'argent, la gloire.

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