‹ Nouveaux essais de critique et d'histoire (volume 3)Chapitre 7 sur 38 · AI2AC · texte numérisé non relu

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le plaisir, préparés et amoncelés, y sont une curée après laquellB s'acharne une meute de désirs insatiables, exaspérés par l'attente et la rivalité. Parvenir! Ce mot, inconnu il y a un siècle, est aujourd'hui le souverain maître de toutes les vies. Paris est une arène; involontairement, comme dans un cirque ou dans une école, on est enti^sûné; tout disparaît devant l'idée du but et des rivaux; le coureur sent leur haleine sur ses épaules ; toutes ses forces se tendent; dans cet accès de volonté, il double son élan et contracte la âèvre qui l'use et le soutient. De là des prodiges de travail, et non seulement le travail du savant qui apprend jusqu'à s'accabler, ou de l'artiste qui invente jusqu'à s'hébéter, mais le labeur de l'homme spécial qui court, intrigue, calcule ses mots, mesure ses amitiés, entre-K^roise les mille filets de ses espéran<5es pour pêcher nne clientèle, tme place ou un nom. Que nous sommes loin de nos pères et de ces salons où une jolie lettre, un madrigal leste, un bon mot, étaient l'intérêt de toute une soirée et la source de toute une fortune ! — Ceci n'est rien; la fièvre du cerveau y est pire que celle de la volonté. Toutes les professions ont reçu le droit de cité par l'avènem^ît de la bourgeoisie ; avec les hommes spéciaux, les idées spéciales, sont entrées dans le monde; le courant des pensées n'est phis un joli ruisseau tle médisance mondaine, de galanterie ou de philosophie amusante, mais un ^ai^ge fleuve que la banque, le négoce, la chicane, l'érudition, ont enflé de leurs eaux bourbeuses; c'est ce torrent qui, tombant chaque matin dans chaque cervelle, vient la nourrir et la noyer. Multipliez-le en songeant que l'approfondissement des sciences y a jeté par millions

des faits nouveaux, que rélargissement de Tintelligence y a fait entrer les littératures et les philosophies des autres peuples, que toutes les idées du monde y affluent comme en un réceptacle universel ; et jugez de. sa force, puisque ceux qui Talimentent sont des talents, éprouvés par la lutte, prouvés par le succès, les. plus sagaces, les plus puissants, les mieux munis . d'idées, les mieux fournis de force inventive, les plus obstinés à penser. Quiconque pense est ici. Les académies, les bibliothèques, les journaux, la société des gens d'esprit, le droit de vivre inconnu y attirent tous les esprits originaux et libres. Sur un banc du Luxembourg vous écoutez une discussion de médecine. Au coin de ce trottoir, un géologue vous conte les découvertes des dernières fouilles. Ce long musée vous fait traverser en une demi-heure toute l'histoire. Cet opéra qu'on reprend vous jette aii milieu des pensées éteintes depuis un demi -siècle. En deux heures, dans un salon, vous passerez en revue toutes les opinions humaines; il y a ici des mystiques, des athées, des communistes, des absolutistes, tous les extrêmes, tous les intermédiaires, toutes les nuances. Point de pensée si bizarre, si large ou si étroite qui n'ait accaparé un homme, n'ait fructifié en lui, ne se soit munie de toutes les forces de la folie et de la raison ; les spécialité pullulent, et avec elles les monomanies. De tous ces cerveaux qui fument, la pensée sort comme une 'fapeur; involontairement, on l'aspire ; elle pétille dans tous ces yeux inquiets ou fixes, sur ces visages flétris et plissés, dans ces gestes précipités et précis ; ceux qui arrivent ici pour la première fois ont le vertige ; ces rues parlent trop, cette foule pressée court trop vite; il y a tant d'idées pendues

aux vitres, entassées aux étalages, imprimées dans les monuments, attachées aux affiches, glissantes sur les physionomies, qu'ils en sont encombrés et oppressés; ils sortaient d'une eau calme et froide; ils tombent dans une chaudière où bouillonne la vapeur sifflante, où tourbillonne la tempête des flots froissés tumultueusement les uns contre les autres et repoussés par la paroi frissonnante du métal brûlant. — Contre cette fièvre de la volonté et de la pensée, quel est le repos? Une autre fièvre, celle des. sens. En province, l'homme fatigué se couche à neuf heures, ou tisonne au coin du feu avec sa femme, ou va se promener sur la route vide, pacifiquement, à petits pas, regardant la plaine uniforme, et songeant au temps qu'il fera demain. Contemplez Paris à cette heure : le gaz s'allume, le boulevard s'emplit, les théâtres regorgent, la foule veut jouir; partout où la bouche, l'oreille, les yeux, soupçonnent un plaisir, elle se rue; plaisir raffiné, artificiel, sorte de cuisine malsaine faite pour exciter, non pour nourrir, offerte par le calcul et la débauche à la satiété et à la corruption. Jusqu'aux jouissances de l'esprit, tout y est excessif et acre ; le goût blasé veut être réveillé; il faut des paradoxes de style, des expressions monstrueuses, des idées dévergondées, des anecdotes crues; le reste languit; la raison y doit prendre des habits de folle; l'imprévu, le l)izarre, le tourmenté, l'exagéré, n'y sont que le costume ordinaire. On y fouille toutes les plaies secrètes de l'âme et de l'histoire; des quatre coins du monde, de tous les bas-fonds de la vie, de toutes les hauteurs de la philosophie et de l'art, arrivent les images, les idées, la vérité, le paradoxe; tout cela bout ensemble, et l'étrange liqueur qui s'en distille

pénètre tous les nerfe d'un plaisir maladif et vénéneux. Balzac disait en parlant de Paris : € Ce grand chancre fumeux, étalé sur les deux bords de la Seine. ï Quel homme plus que lui en a aspiré les émanations? Qui a plus lutté, pensé et joui? Quel esprit et quei sang ont plus brûlé de toutes les fièvres? Celle de la volonté d'abord. On a vu rh(MTible travail sous lequd il demeura enchaîné, les nuits passées par centaines, la dépense inouïe d'invention et de science, la lutte contre les créanciers, la persécution des afibii^s, le désir effréné de gloire, l'ambition universelle, te exaltations, les épuisements, et tous les gouffres de désespoir dans lesquels il a roulé. Que dirai-je de ses débauches de prisée, de toutes ces sciences feoiUetées, de tous ces métiers étudiés, de cette philosophie inventée, de cet art fouillé jusqu'au fond? Pauis nom excite trop , nous autrei^ gens ordinaires ; qiielles founnilières d'idées devaient pulluler dans cet esjnrit, qui, multiplié par l'inspiration et par la science, apercevait dans un geste, dans un vêtement un caractère et une vie entière, les reliait à leur siècle, prévoyait leur avenir, les pénétrait en peintre, en médecin, en philosophe, et étendait le réseau infini de ses divinations involontaires à travers toutes les idées et tous les faits I Faut-il ajouter qu'il a eu des sens d'artiste, qu'un romancier invente en plaisir comme en axitre chose, qu'il fut gourmand et gourmet en matière de luxe et de volupté? Permettez à la vie privée, même après la mort, de rester close; d'ailleurs son goût pour les meubles précieux servira d'indice *. Il était

1 . Voyez la description de ses deux appartements dans le livre de M. Werdet. Quand il travaillait dans sa robe blanche de dominicain, il avait des pantoufles de maroquin rouge

collectionneur, presque monomane; il avait besoin de livres splendides, de fauteuils antiques, de cadres sculptés, de tableaux de choix; la galerie qu'il décrit dans le Cimsin Pans avec une minutie amoureuse était, dit-on, la sienne. Il s'est mis souvent dans de cruels embarras pour avoir des porcelaines de Saxe, des tentures et autres babioles. Au plus fort de sa première misère, il écrivait à sa sœur : « Ah ! Laure, si tu savais comme je raffole (mais motus) de deux écrans bleus brodés de noir (toujours motus) I » Harcelé, accablé, il ne s'en détache point; c'est une idée fixe : « Toujours mes écrans I » Sa passion pour les belles choses ressemble à une sorte de démangeaison physique; c'est une concupiscence sensuelle plutôt qu'un noble goût de l'esprit. Voilà ses alentours et sa vie; vous prévoyez quelles plantes ont dû pousser sur ce terreau artificiel et concentré de substances acres. Il en fallait un pareil pour faire végéter cette forêt énorme, pour y empourprer les fleurs de ce sombre éclat métallique, pour y emplir les fruits de ce suc mordant et trop fort. Beaucoup de gens souffrent de le lire. Le style est pénible, surchargé; les idées s'encombrent et s'étouffent; les intrigues compliquées saisissent l'esprit de leur pince' de fer; les passions, accumulées, grondantes, flamboient comme une fournaise. Sous cette lueur fauve se détache avec un relief violent une multitude de figures grimaçantes, tourmentées, plus expressives, plus puissantes, plus vivantes que les physionomies réelles ; parmi elles, une vermine sale d'insectes humains, cloportes

brodées d'or; son corps était serré par une longue chaîne d'or de Venise, à laquelle était suspendu un plioir d'or, un canif d'or et des ciseaniK d'or.

rampants, scolopendres hideux, araignées venimeuses nées dans la pourriture, acharnées à fouir, à déchirer,, à entasser et à mordre; par-dessus tout, des féeries éblouissantes, et le cauchemar douloureux et gigantesque de tous les rêves auxquels l'or, la science, l'art, la gloire et la puissance peuvent fournir.

Il est mort à cinquante ans, le sang enflammé par le travail des nuits et Tabus du café auquel ses veilles forcées le condamnaient. Pour publier en vingt ans quatre-vingt-dix-sept ouvrages si obstinément remaniés qu'il raturait chaque fois dix ou douze épreuves, il fallait un tempérament aussi puissant que son génie. Ses portraits montrent un homme robuste, trapu, aux épaules larges, aux cheveux abondants, le regard audacieux, la bouche sensuelle, < le rire fréquent et bruyant, les dents solides comme des crocs. » Il avait Tair, dit Champfleury, « d'un sanglier joyeux ». La vie animale surabondait en lui. On l'a trop vu dans ses romans. Il y hasarde maint détail d'histoire secrète, non pas avec le sang-froid d'un physiologiste, mais avec les yeux allumés d'un gourmet et d'un gourmand qui, par une porte entre-bâillée, savoure des yeux quelque lippée franche et friande. La liberté fort grande du style contemporain et parisien ne lui suffisait pas. Il prit celui de Rabelais et de Brantôme pour peindre avec la minutie du seizième siècle les crudités du seizième siècle et composa ses Contes drolatiques^ contes admirables, mais beaucoup plus que lestes, où toutes les convoitises physiques, dé-

chaînées et satisfaites, se démènent comme une bacchanale de Priapes enluminés. George Sand, ayant lu l'ouvrage, le trouva indécent. Il appela George Sand prude, de très bonne foi, semblable à la Fontaine, qui ne voyait point de mal à ses- gaudrioles et ne pouvait comprendre les reproches de son confesseur. C'était leur air natal; ni l'un ni l'autre ne supposaient que des étrangers pussent s'y trouver mal à l'aise. Quand un oiseau tombe à l'eau, les poissons s'étonnent probablement qu'il n'y puisse pas respirer. Vous voyez que cette force approchait parfois de la grossièreté. Il y tombait facilement; sa joie, un peu physique, était celle d'un commis voyageur. Le jour où il invente de relier tous: ses romans entre eux pour en faire la Comédiehumaine^ il accourt rue Poissonnière, chez sa sœur, tout épanoui, t II entre en faisant des gestes de tambour-major avec sa grosse canne de roseau à pomme de cornaline, sur laquelle il avait fait graver en turc cette devise d'un sultan : Je suis briseur d'obstacles, et, après avoir imité les boum-boum de la musique militaire et les roulements du tambour : Saluez-moi, nous dit-il joyeusement, car je suis tout bonnement en train de devenir un génie. i> Ses lettres, si affectueuses, ont quelque chose de trivial; sa plaisanterie est lourde > . Il gesticule, il chantonne, il tape

1. « J'ai de bonnes nouvelles à l'annoncer, sœurette ; les revues me payent plus cher mes feuilles. Hé ! hé I — Werdet m'annonce que mon Médecin de campagne a été Vendu en huit jours. Ha! ha ! — J'ai de quoi faire face aux grosses échéances de novembre et de décembre qui t'inquiétaient. Ho I ho ! — Ah I il y a trop de millions dans Eugénie Gran^ det! Mais, bête, puisque l'hiwtoire est vraie, veux-tu que je fasse mieux que la vérité ? — J'essayerai du théâtre ; je commen^ cerai par Matie Touchet, une fière pièce, où je dresserai en pied

sur le ventre des gens, il fidt le bouffon. Sa verve est celle d'un opérateur. Il lui a sufQ d'en grossir les traits pour trouver celle de Bixiou et de Vautrin. Tout cela partait d'une nature trop pleine, sève exubérante, qui débordait en mouvements, en plaisirs, en inventions, en travail, point délicate, parfois, môme brutale ^ et toujours impuissante à se contenu:. Il contait à tout venant ses projets de romans^ ses plans, jusqu'aux détails, bien pis, ses projets de fortune, par exemple, son idée d'exploiter les vieilles mines de Sardaigne; naturellement, on la lui prit. Il s'admirait naïvement et publiquement : oc Vous me ressemblez, disait-fl à Ghampfleury ; je suis content pour vous de cette ressemblance. > Puis il ajoutait : c II n'y a que trois hommes h Paris qui sachent leur langue : Hugo, Gautier et moi. » A quatorze ans, il annonçait déjà sa célébrité future. Quand, dans ses lettres ou dans sa conversation, il parle de ses romans, le mot chef-d'œuvre revient naturellement et perpétuellement se poser sous sa plume ou sur ses lèvres. Il se croit universel; n'a-t-il pas trouvé dans Louis Lambert le dernier mot de la philosophie et des sciences? Il rêve une place à rinstitut, à la Chambre des pairs, un ministère. « Est-

de fiers personnages. •<— Halte làl madame la Meurt; si tous venez, que ce soit pour m*aider à recharger mon fardeau, je n'ai pas encore fini ma tâche. »

1. Voyez, dans la Revue parisienne, ses articles sur le Port' Royal de Sainte-Beuve. — Un jour, dans un dîner, un jeune écrivain ayant dit devant lui : « Nous autres gens de lettres.... » Balzac pousse un formidable éclat de rire et lui crie : « Vous, monsieur, vous homme de lettres I quelle prétention, « cpielle folle outrecuidance I vous , vous comparer à nous i « ailons donc 1 ouhliez-vous, monsieur, avec qui vous aveï « l'honneur de siéger? avec les maréchaux de la littérature tt moderne. » (Werdet, p. 343.)

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ce qiie ce ne sont pas les gens qui ont fait le tour de& idées qui sont les plus propres à gouverner les hommes? Je voudrais bien voir qu'on s'étonnât de mon portefeuille! » Cette jactance*, qui, dans toutes ses préfaces, éclate en traits énormes, n'est que maladroite : chacun a la sienne; seulement, par prudence et bon goût, chacun cache la sienne; chacun se glisse poliment et doucement dans ce salon plein qu'on appelle le monde; Balzac, en homme gros et fort, se pousse bruyamment, marchant sur les pieds des gens, bousculant les groupes. Ce n'était point insolence, mais abandon. Au besoin, il se laissait contredire, il supportait le blâme, il remerciait les conseillers sincères. Il riait lui-même de ses vanteries, et, après un peu de réflexion, on les tolère : le seul orgueil odieux est l'orgueil tyrannique ; et il était bon, enfant même, partant bon enfant, aussi éloigné que possible de la morgue et de la raideur, écolier dans ses délassements, badaud à l'occasion, naïf, capable de jouer aux petits jeux et de s'y amuser de tout son cœur. Ses lettres de famille sont vraiment touchantes; il n'y a pas d'affection plus belle et plusfiranche que son attachement pour sa sœur; l'épanchement est entier et profond '. Sensualité, rudesse, trivialité, gaieté joviale, "jactance, bonté, voilà plusieurs effets du naturel ex-

1. Il avait une statuette de Napoléon dans sa chambre, et sur le fourreau de Tépéé on lisait ces mots : « Ce qu'il n'a pu achever par Tépée, je l'accomplirai par la plume. » Signé : Honoré de Balzac. (Werdet, 331.)

2. « Dis à ma mère que je l*aime comme lorsque j'étais enfant; des larmes me gagnent en décrivant ces lignes^ larmes de tendresse et de désespoir, car je sens l'avenir, et il me faut cette mère dévouée au jour du triomphe. Soigne bien notre mère, Laure, pour le présent et pour l'avenir I »

pansif; il en reste un qui mit à son. service tous les autres, la fougue inventive, l'imagination enthousiaste et inépuisable. Sa tête a été. un volcan de' projets, songes dont il s'éprenait et qu'il quittait pour de plus beaux, rêves de fortune et de gloire, combinaisons d'affaires, réformes de l'État, de la langue et de la science, système d'administration et d'aventures, erreurs et. vérités sur toutes choses, enchevêtrement de fusées étranges et splendides qui illuminent et révèlent un siècle et un monde. Sa vie, ses alentours et son caractère le conduisaient au roman. Il s'y installe, comme dans son royaume, par droit de nature et par droit de volonté.

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