‹ Nouveaux essais de critique et d'histoire (volume 4)Chapitre 19 sur 33 · Voyez encore ce mot d’Iphigénie · texte numérisé non relu

Voyez encore ce mot d’Iphigénie

Surtout si vous m’aimez par cet amour de mère,

Ne reprochez jamais mon trépas â mon père.

RACINE

Du chagrin le plus noir elle écarte les ombres

Et fait des jours sereins de mes jours les plus sombres.

Cette louange explique tout leur caractère ; il y a là une nuance de beauté que nul peintre n’avait saisie, la délicatesse de l’honnêteté et le tact de la vertu. Celle-ci se soutient devant l’honneur exalté qu’a peint Calderon et les effusions naïves qu’a représentées Shakspeare. Les femmes de Calderon sont des héros, celle de Shakspeare sont des enfants, celles de Racine sont des femmes.

Il en est une, modèle accompli de vertu et de naturel, de passion et d’adresse, de modestie et de fierté, que l’habitude de la mauvaise fortune embellit encore d’une expression plus touchante, Monime, qui, livrée à un roi barbare et reléguée dans une forteresse, attend des hasards de la guerre le moment de sa servitude et de son hymen. Son père l’a donnée; elle se doit, elle se donne. Mais le profond sentiment de l’oppression où elle est tombée soulève en elle une révolte silencieuse : quoi qu’il faille subir, son cœur lui reste ; c’est dans cet asile que se sont réfugiées sa volonté violée et sa dignité outragée. Que la force maîtrise et avilisse l’univers, elle n’atteint pas jusqu’à l’âme; nulle violence ne la conquiert, et nul devoir ne la livre. A travers tous les respects de son langage, Mithridate sent cette résistance cachée, et s’en irrite. Il a beau faire, il n’aura d’elle qu’une obéissance d’esclave, et toutes

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les terreurs de sa puissance n’arracheront jamais une seule parcelle de ce trésor intérieur sur lequel nulle terreur n’a prise et nulle puissance n’a droit. Elle aime ailleurs, et, trompée par un mensonge du roi, elle s’est trahie'; elle vient d’entrevoir un danger pour sa dignité et une raison pour sa résistance; à l’instant, elle se sent et se dit libre ; un tranquille sourire apprend au roi quelle estime elle fait de sa conduite, et quel cas elle fait de ses menaces; n’ayant plus que la force à craindre, elle n’a rien à craindre ; son devoir seul la pliait, et non la peur. Avec toutes les soumissions d’une sujette et tous les ménagements d’une femme, elle lui fait comprendre la bassesse qu’il a commise et l’impuissance où il s’est jeté. Elle sait ce qu’il lui réserve, elle le lui dit et bientôt l’éprouve. A ce moment, ce cœur tant opprimé triomphe, sentant que la mort est peu de chose, et jouissant du courage qui l’élève au-dessus des menaces et de la mort.

Ce sont là les finesses et quelquefois les raffinements auxquels les mœurs de société ont donné naissance; instituées à l’hôtel de Rambouillet, vulgarisées puis discréditées par le bavardage et l’afféterie de Mlle de Scudéry, ces mœurs ont été épurées et exprimées par la délicatesse et l’art de Racine. Bientôt la tragédie en déclin n’en conserva que les bienséances extérieures; l’imitation répéta ce que le goût avait inventé, et les convenances

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devinrent des conventions. Mais les mœurs de société, continuant leur œuvre, répandirent dans toute la littérature l’esprit fin qu’elles avaient porté dans le théâtre ; il y en eut tant qu’il y en eut trop; c’est celui des salons décrits par Montesquieu et Duclos; c’est celui de Montesquieu et de Voltaire; c’est celui de tout le dix-huitième siècle. Il est né avec Malherbe, il estmort avec Delille. Une habitude l’a fait, l'usage d’aller en visite l’après-midi et en soirée le soir.

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Son caractère et son esprit.

Quand un écrivain parvient à exprimer parfaitement le génie de son siècle, c’est qu’il l’a ; il se rencontre une correspondance exacte entre la manière de sentir publique et sa manière de sentir privée. Son esprit est comme l’abrégé de l’esprit des autres, et l’on retrouve plus forts en lui que dans les autres les caractères et les circonstances qui ont formé le goût des contemporains.

Sophocle fut athlète, général, citoyen heureux et honoré au plus beau temps de la florissante Athènes. Tout jeune, après la victoire de Salamine, il chanta le pœan sur la lyre, nu, devant le trophée qu’on venait de dresser sur la plage. Étant plus âgé, il vit en songe Hercule, qui lui montrait l’endroit où était la couronne d’or qu’on avait volée dans l’Acropole; il alla la chercher, et consacra à Hercule Révélateur le talent d’or que la cité avait promis en récompense. Qui ne voit naître au milieu d’une pareille vie le noble opéra lyrique qu’on appelle la tragédie de Sophocle, dithyrambe religieux et patriotique, composé pour des âmes neuves de

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sculpteurs et de citoyens? Pareillement on est frappé, avant de lire Shakspeare, de sa vie misérable et hasardeuse, des noires légendes, des traditions sanguinaires, du désordre de pensées parmi lesquelles il s’est formé, de l’anxiété fiévreuse, des rêveries sensuelles et douloureuses, du style tourmenté, raffiné et déréglé de ses premières confidences. Ces reploiements de mélancolie ardente, cette surabondance de sensations intenses et brisées annoncent la profonde science du cœur et le délire de passion qui va produire et- dévaster son ' drame. — Quel contraste, en regard, que la jeunesse de Racine! Il fit régulièrement de bonnes études, à Beauvais d’abord, parmi des gens graves et sensés, puis à Port-Royal, la plus excellente école de dignité, de style et d’éloquence, élève bienaimé de M. le Maistre et de M. Hamon, condisciple de grands seigneurs, ami du jeune duc de Chevreuse. Au sortir du collège, il entre chez son cousin, intendant des ducs de Chevreuse et de Luynes, fait une ode en l’honneur du roi, reçoit cent louis, puis une pension de six cents livres, compose une seconde ode qu’il lit au duc de Saint-Aignan et qu’il porte à la cour. Ne sont-ce point là tous les commencements d'un poète monarchique? Plus tard le voilà gentilhomme ordinaire, historiographe, pensionné, auteur des inscriptions qu’on met sous les tableaux de victoires, toujours à la cour ou à la

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suite du roi, ayant un appartement au château et les entrées, lui faisant la lecture, fort aimé de lui, à la fin composant des tragédies pour Saint-Cyr. Sauf un ou deux oublis, il n’y eut point de courtisan plus fin et plus aimable ; il en avait la tournure et toutes les grâces. Louis XIV cita un jour sa physionomie comme une des plus heureuses et des plus belles de sa cour. « Dans sa conversation 1 il n’était jamais distrait, jamais poëte ni auteur; il songeait moins à faire paraître son esprit que l’esprit des personnes qu’il entretenait.... Il vécut dans la société des femmes avec une politesse toujours respectueuse. » Il était fort aimé du prince de Condé, du prince de Conti, de Mme de Maintenon ; il leur lisait des vers, il dînait à leur table, il logeait à Marly; il vivait dans le plus grand monde. Ses lettres montrent l’homme le plus poli, ayant le tact des nuances et des convenances, toujours aisé et noble dans ses manières et dans ses discours, discrètement et finement moqueur, doué d’un art infini pour louer et pour plaire. Sa mémoire, ses yeux étaient remplis des gestes et de toutes les plus belles façons des seigneurs et du monarque; il les voyait de plain-pied, en égal; il les admirait de comr, en inférieur; involontairement les traits épars s’assemblaient pour lui en physionomies , les person-

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