LE BOUDDHISME
années. Nous sommes en ce moment dans une des plus tristes périodes. Ainsi tourne « la grande roue » de l'Être, et quand de ce petit coin étroit où nous nous cramponnons comme sur un isthme, nous contemplons des deux côtés les deux abîmes du temps, et tout autour de nous le gouffre prodigieux de l’espace, nous n’apercevons de toutes parts que le renouvellement inépuisable de l’éternelle évolution.
Quelle force la maintient? Ici reparaît la pensée morale qui est le fond de la doctrine. Cette force est le mérite et le démérite; il n’y a qu’elle et elle partout. Rien de semblable ici aux idées helléniques, mahométanes, chrétiennes ou modernes. Il n’y a point de destin extérieur qui gouverne la vie des êtres ; chaque être, par son vice ou sa vertu, se fait à soi-même son propre destin. Il n’y a point de lois naturelles qui enchaînent les événements; les événements ne sont enchaînés que par la loi morale. Il n’y a point de Dieu autocrate qui distribue le bien et le mal par des décrets arbitraires, ni de Dieu juste qui distribue le bien et le mal pour récompenser et pour punir; aucun Dieu ne s’interpose entre la vertu et le bonheur, entre le vice et le malheur pour les séparer ou pour les unir. Par sa propre nature le bonheur s’attache à la vertu et le malheur, au vice, comme l’ombre au corps. Chaque action vertueuse ou vicieuse est une force de la nature, et les actions vicieuses et vertueuses prises ensemble sont les
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seules forces de la nature. « Le démérite général de tous les vivants est la véritable cause de la destruction du monde, comme le mérite général de tous les vivants est la véritable cause de la reconstruction du monde 1 . » Chaque œuvre s’attache à son auteur comme un poids ou comme le contraire d’un poids; selon qu’elle est bonne ou mauvaise, elle l’entraîne invinciblement en bas ou l’élève invinciblement en haut dans l’échelle des mondes, et se place à chaque renaissance, comme sa destinée pendant chaque incarnation, est déterminée tout entière par la proportion de ces deux forces, comme l’inclinaison du fléau d’une balance est déterminée tout entière par la proportion des poids qui sont dans les deux plateaux. Tant que l’âme est infectée par la convoitise, elle renaît, plus l’âme est infectée par la convoitise, plus la condition où elle renaît est misérable; l’attache aux choses et les mauvaises actions qui en sont l’effet sont seules les causes des renaissances ; là est la pesanteur innée qui , selon son degré, nous précipite plus ou moins bas dans le lamentable gouffre de la vie. C’est pourquoi par la suppression radicale de cette attache nous pouvons rompre la barrière de la destinée universelle, échapper à la renaissance, atteindre la délivrance finale. On n’a jamais donné à