‹ Nouveaux essais de critique et d'histoire (volume 5)Chapitre 10 sur 28 · Froissard, liv. I, partie II, chap. xx · texte numérisé non relu

Froissard, liv. I, partie II, chap. xx

de sens, d'honneur et de sagesse, » — Il fait venir Pierre Ernault à qui le prince de Galles a donné la garde d'un château , et lui demande de livrer ce château ; sur le refus bien humble et bien doux du pauvre capitaine, le comte serre les dents, son sang bout , il se jette sur l'homme et le perce de cinq coups de dague. — Certainement la moitié de l'histoire humaine au moyen âge est enfermée là; avec de tels hommes, il n'y avait point de paix véritable ni d'ordre stable. La subite détente de la passion, la roideur impétueuse de la volonté meurtrière démontaient la grande machine sociale ; encore sous Henri IV elles tuaient quatre mille gentilshommes par les duels. Pour établir la sécurité moderne, il a fallu non-seulement transformer les institutions, mais encore et surtout atténuer les passions, multiplier les idées, établir la délibération préalable, ranger les pensées humaines dans des compartiments distincts et sous des préceptes reconnus, bref, refaire l'intérieur de la tête humaine, et, pour tout dire, changer [l'état des muscles et l'état des nerfs*

Gomment une société, qui de sa nature est une discipline a-t-elle pu se former et durer parmi des

instincts si indisciplinables? Quel était le lien assez fort pour maintenir de pareils hommes et pour ne point craquer à toute minute sous les soubresauts de leurs passions ? Lorsqu'on considère la société féodale à son origine, on s'aperçoit qu'elle a pour racine unique un événement simple , semblable à ceux que nous voyons encore autour de nous l'engagement volontaire. Dans le péril commun et journalier, contre les Normands et les brigands, les hommes portant armes se liguent entre eux et avec un de leurs pareils, qu'ils prennentpour chef. Qu'on se figure les flibustiers du dernier siècle, leur héroïsme et leurs violences, leur fidélité mutuelle, leur égalité foncière. Dernièrement vingtcinq soldats et sous-officiers de l'armée d'Afrique, ayant fini leur service, s'en allèrent à travers le Brésil pour chercher fortune, bien fournis de munitions et de bonnes armes, ayant choisi leurs chefs parmi les plus capables d'entre eux. Ils s'engagèrent dans les pampas, vivant de leur chasse, guidés par la boussole, se formant en carré contre les charges des lanciers indiens, et traversèrent ainsi l'Amérique du sud sans avoir perdu plus de deux ou trois hommes. Une situation semblable a produit les mœurs, les sentiments, les vertus et la morale du Inoyen âge. Car les vertus et la morale varient selon les âges, non pas arbitrairement ou au hasard, mais d'après des règles fixes: Selon que

l'état des choses est différent, les besoins des hommes sont différents ; par suite telle qualité de l'esprit ou du cœur devient plus précieuse ; on l'érigé alors en vertu; et, en effet, elle est une vertu puisqu'elle sert un intérêt public. Même elle deviendra une vertu de premier ordre , si elle sert un intérêt public de premier ordre ; la vertu étant le sacrifice de soi-même au bien général ne peut manquer de se déplacer en même temps que ce bien pour le suivre ; elle s'attache à lui comme l'ombre au corps. Or quel est le bien essentiel et visible de cette petite troupe armée , toujours en éveil, entourée d'ennemis, qui périra demain si chacun ne demeure pas ferme auprès de son camarade de file, et cesse un instant d'obéir à son chef? 11 faut avant tout qu'ils se tiennent ensemble, et que chacun compte sur son voisin comme sur luimême ; s'ils se dissolvent ou s'ils se défient, ils sont perdus. Tous les sentiments, affections de famille, dangers personnels, certitude de la ruine, présence de la mort, doivent plier sous celui-là; il est désormais le roi de la vie humaine. Telle est l'idée mère de la société féodale : un camarade ne peut pas abandonner son camarade ni manquer de suivre son chef. Le bon «vassal » est désormais le modèle idéal des hommes : « Je donnerais deux impératrices, disait Frédéric Barberousse, pour un chevalier tel que toi. » C'est ce profond attachement de

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Thomme pour Thomme, c'est cette 'fermeté de la foi librement donnée, c'est ce mélange de fraternité militaire et de subordination militaire qui a soudé les mailles du tissu féodal. Pour se le figurer, il faut se faire conter comment aujourd'hui un grenadier va sous les balles prendre sur son dos et rapporter son voisin de rang, ou comment, pour sauver son capitaine, il se jette au-devant d'un coup de baïonnette. Le poëme de Renaud est bâti tout entier sur ces deux idées capitales. Renaud est poursuivi par son seigneur, et il faut bien qu'il se défende; mais à chaque occasion il est prêt à se soumettre, il renonce à tous ces avantages ; lorsque, dans la mêlée, il Ta frappé sans le connaître, et qu'un instant après, il le reconnaît à la voix : « Li s'est moult vergondé. » Quoi, dit- il, c'est « Charlemagne, a cui je ai josté, — ki norri mon îinage et tôt mon parenté ! — J'ai forfait le poing dextre dont je l'ai adesé. » Il vient se jeter à ses pieds et les embrasse. Il le supplie par Dieu et la Vierge : « Je suis Renaus, vostre hom, k'aves deserité — et chacié de sa terre, bien à vingt ans passés. » Il déclare que ni lui ni ses frères ne man^ quent de chevaux ni d'hommes; mais ils sont « dolant et esfraé » d'avoir perdu « son arnor. » Il lui offre de redevenir son homme , de le servir, de livrer son château de Montauban, etBayard, «son destrier, » le meilleur qu'il y ait en la chrétienté;

il lui remettra ses biens, il quittera la France pour toute sa vie; il s'en ira à pied « sens chauce et sens solers, » au saint sépulcre. — Plus tard, lors qu'il tient Charlemagne en son pouvoir, dans son château, sous son épée, il se met encore à genoux, il recommence ses offres; rebuté et menacé, il laisse Charlemagne libre de s'en retourner, et de le persécuter de plus belle : « Bons rois, aies vos ent, s'ils vos vient à talent. — Jà ne vos tenrai jor, altre vostre commant. — Vos estes mes droits sires.... Jà ne vos desdirai por nul home vivant. — Quand Dieu plaira et vos, — Si seromes ami ansi comme devant. » Fidélité inflexible que rien ne peut pousser à bout, ni l'emportement de la bataille, ni la longueur des calamités, ni les conseils de ses frères, ni l'endurcissement de l'ennemi. Que veut donc Charlemagne, et quelle condition si rude metil à la paix, pour qu'un serviteur comme Renaud ne l'accepte pas? Une seule : que Renaud lui livre son cousin Maugis; et c'est justement la seule à laquelle Renaud ne puisse se plier. Le sentiment de fidélité qui l'attache à son chef l'attache aussi à son camarade; il ne peut pas plus livrer l'un que trahir l'autre ; c'est le même honneur qui le fait bon allié et bon vassal. « Comment rendrai Maugis, por Deu le fil Marie î — Maugis et mes secors, m'espérance et ma vie, — mes escus et ma lance et m'espée forbie, — mes pains, mes vins, ma charz

et ma herbergerie, — mes serganz et mes sire, mes maistres et ma vie, — et s'est mes desfensiers vers tote vilonie. — Je me lairoie ançois à cevax traîner. — Que je Maugis vos rende à faire décolper. » Dix fois dans le poëme, et jusque parmi les personnages accessoires, reparaissent les deux sentiments qui gouvernent les autres. Aymon,pour tenir son serment à Charlemagne poursuit ses fils, et tout en pleurant les combat. « Nul hom de son âge, ne doit parjurer por fils ni por ami. » Il les charge, et cependant il s'écrie : « Ahi, mes quatre fils ! Tant vos deiisse amer. — Et encontre tos homes garentir et tenserl » La bataille recommence, ils perdent tous leurs hommes, sauf quatorze, s'échappent à grand'peine, et vivent dans les bois de chasse et de pillage, si maltraités par le froid et la faim, que lorsqu'ils reviennent ati château, leur mère d'abord ne les reconnaît pas. Le père arrive, s'emporte contre eux, puis, entendant le récit de leurs misères, fond en larmes, et abandonne le château pour ne pas manquer au serment qu'il a fait de ne point les recueillir. Voyez encore le grand combat des quatre frères, qui seuls, sans cuirasses, sans lances et sans chevaux, sont attaqués par mille chevaliers. Ogier a juré de les livrer s'il les prend, mais ce sont ses cousins, et il est décidé à ne pas les prendre. Il les attaque, mais il les fait secourir. Il combat Renaud, mais seule-

ment quand il voifr Renaud délivré, armé, en selle sur Bayard, et muni de toute sa force. Il y a une idée qu'ils ne peuvent supporter, celle de la déloyauté ; tout sanglants, à demi-morts, elle les ressuscite : Richard est tombé percé d'un coup de lance, évanoui; « par le plaie li pert le foie et le pomon. » Quand il revient à lui, il songe à l'honneur de Renaud, son frère : « Il est salies en pies, ni fist arestion. — Et empoigna la plaie de son ventre en son poing; — ses boiax i rebote et lie à son giron. — Et a traite l'épée ki li pent al gieron, —vers Girart s'aproça et li dist par iror : — Hé ! glos, ce dist Richars, menti aves del tôt. — Jà n'en aura reproce Renaud, li fixt Aymon. — Que jà Richars ses frères y soit ocis par vos! » Et d'un coup gigantesque il fend de l'épaule jusqu'à la cuisse, le cheval avec l'homme, en deux tronçons.

Les chroniqueurs latins du moyen âge ont un mot pour désigner les barons : Miles, armiger; en effet, ce mot est le seul qui donne à ce$ mœurs leur vrai caractère. Le seigneur a son vassal qui mange son pain, le sert à table, lui verse*à boire, soigne son cheval ; de même aujourd'hui, le capitaine a son soldatsLe seigneur, comme le vassal, est, par l'éducation et les instincts, un homme du peuple ; Charlemagne frappe Richard, son prisonnier, se collette avec lui, et tous deux se jettent par terre.

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Ces deux traits, à mon avis,* résument tous les sentiments du moyen âge. Ce sont des soldats, pour les coups de poing et pour les hauts faits, pour la rudesse inculte et pour le dévouement loyal, pour le corps et pour le cœur. En effet, au dixième siècle, quand le peuple des hommes libres prend les armes et vit sous les armes, c'est le moyen âge qui commence; au quinzième siècle, quand il pose les armes et les remet aux mains des soudoyers ou des armées permanentes , c'est le moyen âge qui finit.

Si.

Esprit de son théâtre.

M. Lahure publie à très-bas prix de très-bonnes éditions àfis plus grands écrivains français, Montesquieu, Rousseau, Saint-Simon, Pénelon, Molière, La Fontaine, Racine; Saint-Simon entier coûte , vingt-six francs, Rousseau, seize francs; Racine, quatre francs ; cela est admirable ; de là une occasion pour relire Racine et un prétexte pour en parler.

Comme Shakspeare et Sophocle, Racine est un poëte national^ rien de plus français que son thôâ-

tre ; nous y retrouvons l'espèce et le degré de nos sentiments et de nos facultés. L'abolition des mœurs monarchiques a beau lui nuire; même sous notre démocratie, il retrouvera sa gloire; son génie est l'image du nôtre; son œuvre est l'histoire des passions écrite à notre usagç ; il nous convient par ses défauts et ses mérites ; il est pour notre race le meilleur interprète du cœur/

Le talent de bien dire, voilà l'esprit de cette race, esprit moyen entre la haute spéculation et l'observation minutieuse, entre l'invention hardie des idées universelles et la collection scrupuleuse des petits faits. Cet esprit circule entre ces deux extrêmes et les rapproche; il sait expliquer, éclaircir, développer; il est capable de mettre toute idée à la portée de tout esprit; il n'avance que pas à pas ; il ne sort d'une idée que pour entrer dans l'idée la plus voisine; il sait les voies de penser les plus unies, les plus directes et les plus coulantes ; il a horreur de tout écart; il est par excellence méthodique et universel; c'est le professeur de l'espèce humaine et le secrétaire de l'esprit humain. Il n'est ni*érudif ni peintre /il ne retirera de chaque objet que quelque idée sommaire accessible à tous ^ il laissera glisser hors de ses prises le pêle-mêle des menus détails ; il n'apercevra point la multitude des circonstances particulières et sensibles qui donnent à la chose son caractère et son

relief. D'autre part, il n'est ni métaphysicien ni artiste; il laissera les Grecs et les Allemands sonder la nature intime de l'objet; il n'en prendra qu'une idée courante. Toute son envie est de saisir agilement une notion nette, de circulation facile qui puisse se traduire du premier coup en une autre, et celle-ci de même, de façon que toutes forment une échelle suivie, où nul barreau ne manque où ne casse, et qu'on puisse gravir o^descendre tout entière en un instant. Son travail est de fixer le sens des mots généraux; son œuvre est d'établir l'ordre des idées générales; son mérite est de disserter par delà des vérités locales, en deçà des vérités métaphysiques ; son nom est la raison oratoire, et • sa gloire est de composer de beaux discours.

C'est ce genre d'esprit qui a formé le siècle de Racine; on l'y découvre tout entier et on n'y découvre que lui ; il y est dans toute sa portée et avec toutes ses bornes. Car regardez d'abord la religion : quelle conception originale y a-t-elle produite Aucune ; le dogme et la tradition sont restés intacts. Dans cet éveil si prompt et si vaste, nul œil n'asondé de nouveau le fond des croyances. Je vois dans un coin deux petites écoles, le jansénisme et lcquiétisme, où s'aventurent quelques grands hommes que personne ne suit, qui meurent à la peine, qui se rétractent à demi, que l'État et l'Église écrasent, impopulaires, persécutés, inconséquents, impuis-

sants et oubliés. Quelle opposition entre cette stérilité d'invention et le renouvellement incessant de lapensée protestante ! Tout l'effort ici est pour expliquer et justifier la foi ; le dogme donné, on le commente ; ce sont d'admirables discours sur la religion, et ce ne sont que d'admirables discours. Fénelon, Bossuet, Bourdaloue, Nicole, La Bruyère n'arrangent pour elle que des expositions et des apologies; ils refont la psychologie, l'histoire et la politique à son usage ; ils la ramènent à la portée des gens du monde et ils élèvent jusqu'à sa portée les gens du monde; ils la rattachent à tous les besoins et à tous* les devoirs de l'homme, à tous les enseignements de l'école et à toutes les institutions de la société. Ils ne créent pas; ils prouvent, développent et plaident; ce sont les orateurs du christianisme. — Il en est de mênie en philosophie. Les cartésiens font grand bruit de leur affranchissement complet, de leur doute universel et de leur dédain pour l'autorité. Qui ne voit que cette émancipation est imaginaire? Descartes croit ou feint de croire qu'il a rejeté toutes ses croyances préconçues, et toutes ses croyances préconçues res^ tent en lui, à fleur d'eau ; au bout d'un instant il y aborde ou il y échoue. Son doute n'est qu'un artifice involontaire ou préparé pour mieux ramener là les lecteurs. Vous retrouverez sa métaphysique et ses preuves dans saint Thomas, dans

saint Augustin, dans saint Anselme. Toute son originalité est dans sa méthode et son style, c'est-àdire dans l'art de trouver l'ordre vrai et l'expression exacte. En effet, un Français n'invente guère autre chose ; s'il atteint plus loin, c'est que la clarté de son style l'y conduit. Si Descarte$ est arrivé jusqu'à concevoir le monde comme un composé de mouvement et d'étendue, c'est par horreur pour l'obscurité des petits êtres scolastiques. Si nous parvenons à la métaphysique, c'est par l'analyse; sa philosophie et notre philosophie ne sont que des discours que toute l'Europe comprend, que toute l'Europe écoute, que leur style rend populaires, que leur méthode rend solides, et qui donnent la perfection, la force, la beauté et l'empire à des conceptions informes ou pesantes, mais engendrées ailleurs. -^ Comme la religion et la philosophie, les lettres ne se sont trouvées qu'une branche de l'éloquence. Elles sont nées dans les salons : ce sont des conversations écrites. Un seul goût a régné : le désir de parfaitement parler. Chacun s'est piqué d'apprendre la grammaire avec Vaugelas, la rhétorique avec Balzac. Ce n'est point la vé* hémence des passions qu'on recherchait, ni la nouveauté des idées, ni l'éclat des images, mais la suite des pensées, la justesse des expressions et l'harmonie des périodes. On avait moins de sympathie pour les sentiments ardents et vrais que de

curiosité pour les fines distinctions, pour les madrigaux polis, pour les dissertations ingénieuses. On aimait plus l'expression que la chose exprimée, et le style que l'âme. Dans la poésie, qui est toute invention, on prenait pour maîtres Malherbe et Boileau, travailleurs patients, régents sévères, nés versificateurs, qui ont réduit la muse au bon sens et « au pain sec », tellement qu'à la fin de cet âge, pour louer des vers on les disait beaux comme de la prose. — En effet, c'est la prose qui a fait la richesse du siècle, et dans la prose, non pas le roman, où l'invention est nécessaire, mais l'exposition, le discours, le sermon, la polémique, les lettres familières, tous les genres de composition où il s'agit surtout de bien dire; et le talent est rencontré si grand, l'art si achevé, l'éducation si complète, le soin si scrupuleux, que nulle autre nation et nul autre siècle ne sont comparables, et qu'Addison ou' Gœthe mis. en regard paraissent maladroits et pédants.

Pour achever, considérez les mœurs. L'homme qui à ce moment entre en scène est l'homme du monde, et le talent qui à ce moment devient le plus utile est l'art de bien parler. La vie hasardeuse, solitaire et inventive a cessé avec l'indépendance et les guerres du seizième siècle; il ne s'agit plus de faire des ligues ou de se cantonner dans son château, d'agir à sa guise ou de s'amuser à son goût.

La monarchie absolue et l'administration régulière ont amené les nobles oisifs et soumis dans les salons et à la cour; là règne un goût uniforme; il faut y plier son humeur ; les convenances promènent leur niveau sur les singularités des esprits et des caractères. Il faut être comme tout le monde, sinon Ton cesse d'être « un honnête homme », et Ton est un homme perdu. Quel poids pour opprimer l'invention que cette obligation d'imiter et cette crainte du ridicule 1 Mais quelle école pour enseigner l'art de bien dire que cette habitude d'être ensemble et cette nécessité de converser! Autrefois on faisait fortune par l'épée et les aventures, maintenant c'est par des assiduités et des paroles bien tournées; il faut savoir louer, médire, conter, discuter, écrire, en termes nobles pour garder son rang, en termes fins pour prouver sa politesse, en style solide pour vaincre son adversaire, en style agréable pour plaire à la galerie. Ce beau courtisan doré qui tourne anxieusement et gracieusement autour des carpes de Marly, savez -vous quelles idées se remuent dans sa tête? Non pas des visions voluptueuses ou éclatantes, comme chez celui d'Éli- 'sabeth ou de Philippe II, mais des phrases ménagées et prudentes, un mot du roi qu'il vient d'entendre et dont il faut sonder la profondeur, une préface adroite qui introduira la demande d'une grâce, une saillie ingénieuse qui lui fera honneur,

un adjectif à deux tranchants, qui égorgera un ennemi ou un rival. Si je regarde autour dç lui, je ne trouve que des images, des préparatifs, ou des auxiliaires de ces mœurs de société et de ces habitudes oratoires; la nature a été émondée et polie pour s'y accommoder ou les servir; les charmilles sont des tentures, les ifs des candélabres, les jets d'eau des girandoles ; ces parterres rectangulaires et ces promenades géométriques offrent des salons en plein air. L'architecture sèche et noble s'aligne avec la tenue, la gravité et la magnificence officielle d'un courtisan; les déesses à demi-nues qui se penchent au fond des allées ont le geste d'une grande dame qui plie son éventail ou retient d'un coup d'oeil un assidu ; les fleuves couchés sous leur voûte de rocaille ont l'air Commandant et serein de Louis XIV ou de Thésée. Voilà les alentours de Racine; c'est cet esprit de la race et du siècle auquel s'est accommodé son esprit. S'il y a des climats dans le monde physique, il y en a aussi dans le monde moral.

Car, je vous prie, considérez la raison oratoire à l'œuvre; à quoi s'attache-t-elle d'abord? au plan. Quand Racine avait composé le sien, il disait: « Ma

tragédie est faite. » Quelle distance entre cette sorte d'esprit et celui de Shakspeare qui découpe en scènes des romans ou des histoires telles qu'il les trouve, laisse le dénoûment arriver comme il pourra, et ne s'attache qu'aux caractères et aux passions ! C'est que le bel ordre, la vraisemblance et l'harmonie spnt tout pour la raison oratoire. Une seule action, un seul intérêt, ménagé, croissant d'acte en acte et de scène en scène, rien de singulier, d'imprévu, d'improbable, un dénoûment amené naturellement par les événements qui précèdent, un ensemble aussi régulier et aussi proportionné qu'un discours, c'est par là seulement qu'on peut lui plaire. La structure d'Hamlet lui paraîtrait absurde; ces voyages, ces enterrements, ces suicides, cette incohérence des événements et des sentiments, cette agitation sans progrès, cette subite tuerie qui conclut la pièce, la rebuteraient comme une improvisation folle. Elle demande à la tragédie l'équilibre et la structure d'un bon raisonnement. Ce qu'elle impose en tout, c'est la règle. Les esprits naissent ici disciplinés comme les caractères, et la littérature, autant que la nation, a besoin d'un gouvernement. Si on n'en a point, on va en chercher un chez les autres, même quand les autres n'en ont point à vous donner. Les plus grands écrivains sont réduits à s'autoriser d'Aristote et des Grecs. C'est peu d'être

vrai et de plaire ; il faut enpore que l'œuvre soit conforme à la poétique officieHe ; il y a un uniforme littéraire qu'elle doit porter. Bien plus, on prend soin de le rétrécir. Au nom des Grecs, on ajoute à l'unité d'action l'unité de lieu et de temps; on resserre la première entrave utile par deux autres entraves inutiles. Les raisonneurs du temps ont conclu logiquement de l'une aux autres. Ils s'épargnent ainsi la peine de voyager en imagination dans le temps et dans l'espace, ce qui les accommode fort, car ils n'aiment pas la peine et n'ont guère d'imagination. Une règle si étroite et si sage, un art si contraint et si parfait, l'intérêt et la vrai-, semblance imposés avec tant de logique et avec une logique si extrême, une route si bien tracée et tant de barrières autour de la route, n'est-ce point là le chef-d'œuvre et le triomphe de cet esprit moyen et méthodique qui sait composer plutôt qu'inventer?

Pareillement ses personnages sont des êtres abstraits plutôt que des hommes réels; il esquisse un contour, il n'approfondit pas une physionomie ; il développe une vertu, il ne construit pas un caractère. Rien ne lui est plus opposé que cette vision pénétrante et absorbante par laquelle Shakspeare aperçoit en un instant le corps, l'esprit, l'éducation, le naturel, le passé, le présent de son personnage, et cet innombrable écheveau

de fils tortueux, nuancés et changeants qui s'entre-croisent pour le former. Il saisit quelque passion simple, la fierté, l'emportement, la jalousie tyrannique, la fidélité conjugale, la pudeur, et en fait une âme ; le personnage n'est rien d'autre ni de plus; une seule ligne a suffi pour le tracer; tous les traits accessoires qui le compliquent dans la nature ont disparu. De même, à l'hôtel de Rambouillet, on expliquait ce qu'est le jaloux, le volage, l'opiniâtre, le généreux et le perfide; de même La Bruyère montrera ce qu'est l'enrichi, le galant, l'hypocrite et le courtisan. La raison oratoire en ce siècle s'est partout employée à déduire les suites d'une qualité pure; car son propre est de développer les idées générales , et ses poètes les ont mises en scènes comme ses prosateurs en portraits. C'est pour cela qu'elle aboutit naturellement aux personnages héroïques et beaux; elle leur donne les qualités qui la fondent; elle les compose de raison pratique, c'est-à-dire de noblesse, de générosité et de vertu ; elle n'admet la passion que comme une puissance secondaire et vaincue ; elle exclut le désordre et la folie ; elle rejette l'excessif et l'ignoble ; elle ne souffre pas, chez les mêmes scélérats, la laideur triviale et repoussante ; elle leur impose des dehors de modération et de décence; elle v % eut se retrouver elle-même jusque dans les endroits où elle n'est pas. Certes, s'il est

bon de connaître l'homme, il est beau d'embellir l'homme; des deux voies ouvertes aux artistes, Tune vaut l'autre, et il y a autant de gloire à épurer qu'à créer; c'est la gloire des Grecs, qui peignaient belles jusqu'aux Furies; c'est celle de Racine; et nul n'a représenté des âmes plus dignes d'être aimées. Si Shakspeare repose de lui, il repose de Shakspeare; Monime, Junie, Andromaque sont des êtres divins , et leur perfection est d'un genre unique; car ce ne sont point des enfants frêles et tendres comme Ophélie ou Imogène ; mais des femmes réfléchies , d'esprit cultivé, maîtresses d'elles-mêmes, capables de démêler à travers toutes les obscurités l'utile et l'honnête, d'y atteindre malgré les tentations et les terreurs, de résister aux autres et à elles-mêmes, compagnes égales de l'homme, parce que leur vertu comme la sienne est fondée sur la raison. Si j'avais le pouvoir de ranimer les êtres, ce n'est pas Desdémone que j'évoquerais: elle est trop petite fille; niHamlet: j'aurais mal aux nerfs; ni Macbeth, Othello ou Coriolan: j'aurais peur; ni Sévère, il est trop avocat; ni le vieil Horace : il est trop dur; c'est Monime que je voudrais voir.

Ceci annonce le dernier trait de ce théâtre, qui est l'éloquence ; le style n'y est composé que de discours, et les discours sont parfaits, tant les raisonnements y sont solides, les preuves bien

disposées, les transitions ménagées, les exordes habiles, les péroraisons concluantes, le style exact et noble. Quel que soit l'orateur, confident ou prince, il est maître dans l'art de convaincre et de plaire, de garder sa dignité et de ménager celle d'autrui, de répandrelaclarté sur toute idée et d'ôter à toute idée ses aspérités. A la vérité, les étrangers s'en choquent et réclament. Ils ne peuvent souffrir que Phèdre expire sur une phrase académique, qu'Oreste en délire raisonne avec les Furies, que Roxane plaide sa passion * et Atalide sa mort. Ils disent qu'une émotion extrême exige un style incohérent, que l'homme agonisant qu furieux n'a que des cris, des larmes et des silences. Plusieurs même nous appellent rhéteurs, trouvent que par amour de la clarté nous bavardons, que nos développements sont infinis; qu'Agamemnon condamnant sa fille, ou Clytemnestre défendant sa fille, affaiblissent en quarante vers ce qu'il faudrait ramasser en deux lignes, que la conviction et la passion abrègent et concentrent, et que nos personnages ont toujours l'air d'avoir derrière eux et à leurs gages un conseiller d'État, homme de cour et d'académie, chargé de traduire en beau style convenable leurs idées et leurs sentiments. Sans doute; mais le plus souvent ils les traduisent eux-

1. Différence entre Roxane et laCamargo, d'Alfred de Musset. La situation est la même.

mêmes. Le grand seigneur diplomate et homme du monde a toujours la parole prête et parfaite ; son orgueil, son rang, son éducation et son emploi lui interdisent de s'abandonner; il est toujours en public et porte toujours sa dignité. Louis XIV, au lit de mort comme après les désastres de 1709, gardait sa justesse et sa grandeur de style; le roi en lui avait transformé l'homme, et nous ne devons point juger un monde aristocratique et oratoire d'après les cris de nos poètes lyriques et nos habitudes de plébéiens. Il y a une singulière beauté dans ce talent de bien dire que n'altèrent point les émotions profondes; on admire Oreste qui, troublé d'amour et de jalousie, aborde à l'instant Pyrrhus en ambassadeur consommé ; Néron qui, tout jeune et comblé de haine, démasque Agrippine avec les raisons les mieux choisies et le dédain le pjus poli ; Atalide qui, venant s'offrir à Roxane, invente pour sauver son amant les excuses les plus fines et les plus touchantes. On trouve en ce talent la marque d'un esprit supérieur et d'une éducation incomparable ; on juge que la passion ainsi dissimulée reste encore véritable et poignante; et l'on aperçoit l'angoisse secrète que les yeux ni la voix n'ont point trahie. J'ose même aller plus loin, et je me transporte parmi les habitudes du dix-septième siècle ; j'accepte des conventions dans la tragédie comme dans l'opéra. Je souffre que Bérénice plaide sa douleur,

puisque dona Anna chante la sienne ; chaque art et chaque siècle enveloppe 1» vérité sous une forme qui l'embellit et qui l'altère ; chaque siècle et chaque art ont le droit d'envelopper ainsi la vérité. C'est une erreur que de demander à dona Anna des plaintes sans mélodie; c'est une erreur que de demander à Bérénice des plaintes sans éloquence; l'une exprime sa douleur par des notes liées, comme l'autre par des raisons suivies, et on n'a rien dit contre l'une ni contre l'autre lorsqu'on a remarqué contre l'une et contre l'autre que la passion ne s'exprime ni par le développement oratoire ni par le chant musical. Il est plus curieux de chercher pourquoi dans un siècle ou dans une race la vérité prend pour ornement et pour expression tantôt la beauté et la convention musicales 1 , tantôt la beauté et la convention oratoires; comment la scène se rattache aux mœurs, à la littérature, à la religion, à la philosophie et à l'art; comment le théâtre et le reste prennent leur naissance, leur forme et leur force dans quelque habitude régnante ou dans quelque talent national. Celui de Racine est celui de la France; cela est sj vrai qu'on le rencontre déjà dans le bavardage et la clarté des mystères; et dans son théâtre démocratique et chaîné d'images^ Victor Hugo, qui croyait le contredire, a plaidé comme lui.

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