Séraphita
« mérites doivent ouvrir la porte sainte à l'être par- « fait, est la vie de la prière.... Comme un vent im- « pétueux ou comme la foudre , elle traverse tout « et participe au pouvoir de Dieu. Vous avez l'agilité « de l'esprit ; en un instant vous vous rendez présent « dans toutes les régions,vous êtes,transporté comme « la parole même d'un bout du monde à l'autre . Il « est une harmonie, et vous y participez! il est une « lumière, et vous la voyez ! Il est une mélodie , et « son accord est en vous 1 En cet état, vous sentirez « votre intelligence se développer, grandir, et sa « vue atteindre des distances prodigieuses ; il n'est, « en effet, ni temps ni lieu pour l'esprit.... Quoique « ces choses s'opèrent dans le calme et le silence, « sans agitation, sans mouvement extérieur, néan- < moins tout est action dans la prière, mais action « vive, dépouillée de toute substantialité et réduite « à être, comme le mouvement des mondes, une « force invisible et pure. » Ceci est la théorie de l'extase; vous jugez quelles beautés et quels rêves elle peut enfanter. La fin de Séraphita ressemble à un chant du Dante; le fond du dogme y reste chrétien, et la destinée humaine est présentée comme une suite de vies ascendantes où l'âme, guidée d'abord « par l'amour de soi, puis par l'amour des êtres et enfin par l'amour du ciel, » traverse tour à tour « le monde naturel, le monde spirituel et le monde divin. » Mais toutes les splendeurs de l'hallucination
et de la poésie viennent couvrir la doctrine; une vision confuse et magnifique ouvre le ciel, sorte d'océan de lumière où nagent les mondes, chacun dans sa robe d'or, autour du mystérieux et flamboyant moteur qui leur communique la vie et l'amour. « Ils entendirent les diverses parties de l'infini for- « mant une mélodie vivante ; et à chaque temps où «-l'accord se faisait sentir comme une immense res- « piration, les mondes entraîné^ parce mouvement « unanime s'inclinaient vers l'Être immense qui, de « son centre impénétrable, faisait tout sortir et race menait tout à lui.... La lumière enfantait la mélo- « die, la mélodie enfantait la lumière, les couleurs « étaient lumière et mélodie, le mouvement était « un nombre doué de la parole ; enfin tout y était à « la fois sonore , diaphane, mobile ; en sorte que « chaque chose se pénétrant Tune par l'autre, l'é- « tendue était sans obstacle et pouvait être parcou- « rue par les anges dans la profondeur de l'infini. « Là était la fête. Des myriades d'anges accouraient « tous du même vol, sans confusion, tous pareils, « tous dissemblables, simples comme la rose des « champs, immenses comme les mondes. Il ne les « vit ni arriver ni s'enfuir ; ils ensemencèrent sou- « dain l'infini de leur présence, comme les étoiles « brillent dans l'indiscernable éther. » Voilà les féeries et les croyances auxquelles aboutit son génie. Pour les exprimer, il abusait du roman, comme
Shakspeare du drame, lui imposant plus qu'il ne peut porter. Shakspeare, opprimé par un surcroît de poésie, mettait sur la scène des cantates, des opéras, des rêveries, et tous les enfants charmants ou dévergondés de la fantaisie. Balzac, opprimé parV un surcroît de théories, mettait en romans une politique, une psychologie, une métaphysique, et tous «+les enfants légitimes ou adultérins de la philosophie. Beaucoup de gens s'en fatiguent, et rejetteny^^ Séraphita et Louis Lambert comme des rêves creux, pénibles à lire; ils voudraient une philosophie I ^ moins romanesque ou des romans moins philosO" phiques. Ils ne se trouvent ni assez instruits ni assez amusés; ils demandent plus d'intérêt ou plus de preuves. Ils devraient remarquer que ces œuvres achèvent l'œuvre, comme une fleur termine sa plante, que le génie de l'artiste y rencontre son expression complète et son épanouissement final; que le reste les prépare, les explique, les suppose et les justifie; qu'un cerisier doit porter des cerises, un théoricien des théories et un romancier des romans.
On fait des mots sur tout à Paris, c'est une façon de résumer les idées pour les rendre portatives ;
en voici quelques-uns que j'ai recueillis sur
Balzac :
« C'est le musée Dupuytrein in-folio.»
« C'est un beau champignon d'hôpital. »
c C'est Molière médecin. »
« C'est Saint-Simon peuple. »
Je dirai plus simplement : Avec Shakspeare et Saint-Simon, Balzac est le plus grand magasin de documents que nous ayons sur la nature humaine.
(Jefferson, étude historique sur la Démocratie américaine, par Cornélis de Witt.)
Le public ne sait pas ce qu'il en coûte de peine pour faire un bon livre, c'est-à-dire un livre dans lequel Fauteur pense par lui-même et écrit d'après les documents originaux. En voici un qui donne l'envie d'établir ce compte : on s'habitue un peu trop volontiers à nous traiter d'amateurs et de paresseux.
Les écrits de Jefferson comprennent neuf volumes. Les biographies et les documents publiés pour ou contre lui en comprennent quatorze; les biographies et les œuvres de ses plus illustres contemporains, soixante-dix-sept; les histoires originales et les expositions authentiques de la Constitution américaine, quatorze; la correspondance manuscrite des ministres et plénipotentiaires fran-
çais, environ cent cinquante. En tout deux cent soixante-quatre volumes, auxquels on doit ajouter une centaine pour les voyages, romans, autobiographies, poëmes et autres ouvrages de littérature courante, sans lesquels on ne connaît pas la physionomie vraie d'un siècle et d'un pays.
Vous remarquerez ensuite qu'on n'est point maître d'un document pour l'avoir feuilleté ni même pour l'avoir lu. Il faut l'avoir relu, l'avoir comparé à d'autres, se l'être rendu familier, y avoir réfléchi hors de son cabinet, en promenade, en voiture; les idées ne nous viennent pas à l'heure dite; on ne juge pas une époque au pied levé; on ne ressuscite pas à volonté dans son imagination et dans son esprit la figure d'un homme; il faut attendre, laisser faire le temps, l'occasion, le hasard. Souvent c'est un accident de la vie journalière, une observation domestique, une lecture de journal qui achèvent en nous une idée qu'après beaucoup d'efforts nous avions laissée incomplète. Quelquefois on lit un volume pour écrire une page. Je sais un homme qui un jour en lut quatre pour écrire trois lignes. Il y a telle phrase que nous avons mûrie depuis quinze ans ayant d'en être sûrs et d'oser la dire. Et au fond il en est ainsi de toutes nos phrases. Les idées d'un homme réfléchi ont leurs racines et leurs attaches dans toute sa vie spéculative et pratique, dans tout son présent et
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dans tout son passé. Concluez hardiment qu'un écrivain ou un artiste, même lorsqu'il rêvasse dans un fauteuil ou qu'il flâne sur le boulevard, se donne autant de mal qu'un autre, et que les trois ou quatre cents pages barbouillées d'encre auxquelles de loin en loin aboutit son effort, contiennent autant de travail que les rapports d'un secrétaire de préfecture, les écritures d'un caissier ou les requêtes d'un avoué.
Ce livre, écrit par un esprit judicieux et décidé, politique de tempérament et d'éducation, en style sobre, exact, serré, avec un sang-froid constant, des préférences marquées et des applications visibles, « sans complaisance aucune pour les vices de la démocratie, » expose comment la Constitution américaine dégénéra en démocratie pure, d'abord par sa tendance propre, mais aussi par la persévérance, l'adresse et les complaisances de son principal promoteur, Thomas Jefferson.
Thomas Jefferson, né en 1743, fils d'un riche colon virginien, tour à tour député, gouverneur, ambassadeur, secrétaire d'État, deux fois Président, fit une grande œuvre et fournit une grande carrière avec un caractère mixte et un esprit qui
Tétait encore plus. Dès sa première jeunesse, on aperçoit en lui ce mélange. A beaucoup d'égards, il semble qu'il ne soit pas Américain ; il est théoricien, bel esprit, esprit fort; il court après l'érudition encyclopédique et la philosophie spéculative. ,11 est à l'affût de toutes les curiosités et de toutes les élégances d'Europe. Il veut obtenir de Macpherson une copie des poëmes originaux d'Ossian, et prendre des ouvriers musiciens pour établir chez lui un concert économique. Il fréquente les salons du gouverneur Pouquier, qui est un homme du bel air, et se moque du diable, personnage fort considéré en Amérique. Mais, d'autre part, il reçoit l'éducation pratique et politique, et devient naturellement i au contact et au spectacle des faits, homme d'action et homme d'État. A l'âge de vingtdeux ans, il assistait, dans la Chambre des Bourgeois de la Virginie, aux résolutions qui furent prises contre l'acte du timbre et commencèrent la révolution américaine. Quatre ans plus tard, il entrait lui-même à la Chambre, « cuisinait des formules bibliques pour instituer des jours déjeune », apprenait à ne s'avancer qu'à demi, à se couvrir des autres, à se servir des préjugés populaires, à toucher la fibre nationale, et rédigeait la déclaration d'indépendance ; puis dans la législature de la Virginie il abolissait les institutions aristocratiques, • s'arrêtait à temps sur la question de l'esclavage,
innovait sur un point, cédait sur un autre, obtenait, puis résignait le gouvernement du pays; tour à tour actif et impuissant, vilipendé et remercié; ayant appris par ses bons et ses mauvais succès ce que c'est qu'un gouvernement et qu'un peuple, comment on agit sur les masses, ce qu'il en faut espérer ou craindre. C'est dans ces dispositions et avec cette préparation qu'il vint remplir la place d'ambassadeur et d'observateur en France, aussi maladroit en matière de goût et d'idées que judicieux en fait de conduite et d'affaires d'État.
Il est plaisant de voir sa galanterie. Il veut être gai, gracieux, et il est balourd ; il fait penser à cet Allemand qui pour se donner l'air léger se jetait par la fenêtre. Une dame avait eu la cruauté de le quitter, il lui parle, pour l'attendrir, d'Arlequin et de la Bible, et compose un grand dialogue de douze pages entre sa tête et son cœur. Il aime tant les beaux-arts qu'il a songé à les réunir tous en paquet dans sa maison : temple gothique, temple grec à toit chinois, harpe éolienne, grotte et cascade artificielle, nymphe endormie, pyramide de rochers, bois sacré orné de fontaines latines ; les petits princes allemands, imitateurs de Versailles, se complaisaient aussi dans ces accumulations grotesques; un marchand de bric-à-brac n'eût pas fait mieux. Avec le même élan, Jefferson se lance dans les imaginations de tout genre. Il croit que les
Peaux-Rouges descendent des Carthaginois et que les couches géologiques du globe ont été produites par une sorte de végétation, comme celle des arbres. Il suit la mode, et donne dans la philosophie sans bien savoir ce que c'est. On voit par sa correspondance qu'il se dit tour à tour « épicurien, vrai chrétien, matérialiste, partisan de l'immortalité de l'âme. » Les fines distinctions des systèmes sont trop subtiles pour lui ; il en parle comme un intrus qui aurait écouté aux portes. En politique, il a le gros enthousiasme du vulgaire ; il est furieux contre les nobles, les rois et les prêtres. « Nous devrions tous assiéger le trône de Dieu de nos prières pour qu'il extirpe de la face de la terre toute la classe de ces tigres, de ces lions humains, de ces Mammouths qu'on appelle des rois. Périsse tout homme qui ne dira point d'eux : « Seigneur, délire vrez-nous de ce fléau! » Il y a en lui une certaine intempérance d'esprit qui le rend sympathique à toutes les rêveries du temps; il aime la logique pure, il veut voler au plus haut de l'air, hors de tout chemin battu, sur le dos des plus étranges chimères, si bien qu'un jour il soutient qu'une génération ne peut en lier une autre, et qu'un État a le droit de faire banqueroute tous les dixneuf ans. Mais ces belles théories restent chez lui dans une case à part. Elles sont faites pour y dormir; qu'elles y dorment. Il ïie les en tire point quand il
veut agir; il'sépare aussi bien qu'un jésuite la spéculation de la pratique; il juge la révolution française avec un bon sens parfait et des prédictions sûres; c'est qu'il a vu une révolution. Figurez-vous des gens du monde et d'académie, parés, poudrés, beaux diseurs, gracieux, sensibles, qui, munis de phrases et d'élégies, essayent de défaire et de remonter une machine énorme et compliquée à laquelle ils n'ont jamais mis la main ; voilà les Français du temps. Ce constructeur mécanicien qui leur arrive d'Amérique, et qui essaye de copier leurs dissertations et leur costume, peut faire rire par son exagération et son manque de tact. Mais demandez-lui son avis en matière d'engrenages et de poulies; à côté de lui tous les autres sembleront des bavards. Il appréciait plus sainement qu'eux leur- caractère, leur éducation et leurs mœurs; il avait peur de leurs trop grandes espérances. « Le « malheur est qu'ils ne sont pas assez mûrs pour « recevoir les bénédictions auxquelles ils ont droit. . . « Il n'y a jamais eu de pays [où l'habitude de trop « gouverner ait pris si profondément racine et fait « tant de mal. Ils sont versés dans la théorie et noie vices dans la pratique du gouvernement ; ils ne « connaissent les hommes que tels qu'on les voit « dans les livres et non tels qu'ils sont dans le « monde.... Il est à craindre que leur impuissance « de rectifier toutes choses n'effraye la cour et ne
« Tamène à ne plus compter que sur la force. » Et il les engage à s'arrêter, à se contenter pour le moment d'une Charte royale, à ne marcher que pas à pas, à la manière anglaise, à se séparer après avoir obtenu « 1° la liberté individuelle ; 2° la liberté de conscience; 3° la liberté de la presse ; 4° le jugement par jury; 5° la représentation législative; 6° la périodicité des réunions; 7° le droit d'initiative; 8° le droit exclusif de voter les taxes et d'en régler l'emploi ; 9° la responsabilité des ministres. » * Avec de tels pouvoirs, ils auraient pu obtenir avec le temps tout ce qui serait devenu nécessaire à l'amélioration et à l'effermissement de leur Constitution. » Ils ne le font pas, ils retombent sous un pire despotisme, ils subissent Robespierre, puis Bonaparte; c'est à peine si en 1815 « ils en sont au même point qu'au Jeu-de-Paume, le 20 juin 1789. » Ils ont tout perdu parce qu'ils ont voulu tout avoir; ils sont tombés en route parce qu'ils ont refusé d'apprendre à marcher; ils arrivent les derniers parce qu'ils ont essayé de courir trop vite. On n'apprend ces tristes vérités que par l'histoire ou le maniement des affaires. Personne alors ne les savait en France; les étrangers nous jugeaient mieux que nous-mêmes; et dans ces douze cents hommes d'État de l'Assemblée nationale qui voulaient « régénérer » leur patrie et par surcroît le monde, il n'y en eut pas un qui eut la sagacité
et la prévoyance d'Arthur Young, de Burke et de Jefferson.
Il revint en Amérique le 20 novembre 1789 pour occuper le poste de secrétaire d'État sous Washington. C'est à ce moment que sa carrière ouverte plus largement développe plus clairement son caractère, et qu'on aperçoit chez lui en opposition parfaite et en conciliation constante, d'un côté la roideur et les audaces du théoricien, de l'autre la flexibilité et les atermoiements de l'homme d'action. Par tempérament et par maximes il est radical et démocrate. « Quand je quittai le Congrès t en 1776, dit-il, ce fut avec la conviction que tout « notre Code devait être revu et adapté à la forme « républicaine de notre gouvernement. Il était né- « cessaire de le corriger dans toutes les parties en « ne tenant compte que de la raison. » Déjà en effet, dans son gouvernement de la Virginie , il déracinait toutes les institutions aristocratiques, et prétendait dans le reste de l'Union substituer à tous les pouvoirs l'autorité souveraine et incontestée du grand nombre. 11 se rangeait « parmi ces hommes forts, sains, hardis, qui s'identifient
igO JEFFERSON.
avec le peuple, qui ont confiance en lui, qui l'estimeût le dépositaire le plus honnête et le plus sûr, sinon le plus sage, des intérêts publics. » Loin de s'attiédir, il s'enhardissait avec l'âge, poussait son principe à bout, estimait que les prêtres, les juges, les magistrats doivent être élus, payés, révoqués à la volonté du peuple, qu'il faut supprimer toutes les situations indépendantes, et soumettre en tout les gouvernements aux gouvernés. 11 Unissait par écrire ! « que les meilleurs impôts sont « ceux qui, en pesant exclusivement sur les riches, « tiennent lieu de loi agraire ; que la meilleure ré- « publique est celle où chaque citoyen a une part « égale dans la direction des affaires; que les raeil- « leurs gouvernements sont ceux que le peuple ré- « duit au rôle d'agents, » et il se prononçait en conséquence pour le suffrage universel, le mandat impératif et les élections à court terme. Ordinairement ces inclinations niveleuses accompagnent une volonté impérieuse. Le radical, tel qqe nous le connaissons , est. une sorte de fanatique qui , croyant tenir la vérité, veut l'appliquer à l'instant tout entière, sans restriction ni délai. Au contraire, celui-ci est avisé, modéré, patient et pliant par excellence. Il entre et reste dans le cabinet de Washington qui est le chef du parti opposé. Il ca-
resse le Président en courtisan consommé, et cependant sous main il organise les démocrates; bien mieux, il les contient; on veut l'entraîner, il résiste. Il s'applique à modérer les imprudences et les explosions républicaines du citoyen Genêt, ambassadeur de la Convention; au besoin, il devient vigoureux par prudence et finit par rompre en visière à son jacobin français lorsqu'il le trouve compromettant. Il sait prévoir, s'arrêter, reculer, attendre; bien plus, il sait quitter le pouvoir. Il donne sa démission de ministre au moment opportun et d'un air philosophique il se retire à la campagne. Quoique convaincu, il n'est point pressé. 11 laisse l'opinion publique refluer, grossir, s'approcher, jusqu'à ce qu'enfin elle soit assez forte pour mettre son navire à flot. C'est ainsi qu'il devient vice -Président, puis deux fois Président, la seconde fois avec un tel ascendant de popularité victorieuse, que sur 176 voix il en eut 162 \ Vous croiriez qu'un tel pouvoir va le tenter et le précipiter dans l'application de ses chères utopies. Tout au contraire, Il sent « combien il est difficile de mettre en mouvement la grande machine de la société et de changer sa marche, combien i\ est impossible d'élever brusquement tout un peuple jusqu'aux hautes sphères du droit idéal. » 11 ne veut point
« tenter pour une nation plus de bien qu'elle n'en peut supporter. Tout se réduira donc probablement à réformer le gaspillage des deniers publics. » Paire des économies, voilà tout son programme. Encore cède-t-il sur les points où il a une opinion faite ; il suit la majorité, « il s'incorpore à la volonté du peuple »; de magistrat et de modérateur il se fait commis ; quand il voit la nation se jeter dans quelque folie, il la laisse venir d'elle-même à résipiscence. « La bourse du peuple, c'est là le vrai siège de sa sensibilité ; elle le rendra accessible à bien des vérités qui n'auraient pu lui parvenir par un autre organe, * C'est au public à se corriger comme à se conduire. Tandis que nos démocrates aspirent à devenir tyrans, celui-ci se réduit à la condition d'employé : dextérité et docilité singulières qui, jointes à la pente naturelle des choses, l'ont conduit à la plus haute fortune et intronisé la démocratie dans son pays.
Ce ne sont point là des qualités héroïques, et M. de Witt en fait ressortir avec une énergie singulière le vilain côté. Quand on a tant de souplesse, c'est qu'on n'est point parfaitement loyal. Jefferson manque de droiture. Sa conduite dans le cabinet de Washington est celle d'un Figaro malhonnête ; il joue un double jeu : il admire publiquement Washington et le décrie sous main ; il contre-signe des actes qu'il blâme tout bas; comme ministre,
il négocie à propos de la Nouvelle-Orléans, et en même temps, comme particulier, il fait entendre qu'une petite irruption spontanée des habitants du Kentucky dans la Nouvelle-Orléans pourrait bien avancer les choses. Il est traître bassement et platement envers Hamilton, son collègue au ministère, recueillant sur un carnet ses improvisations, ses confidences, et tout ce que cet esprit intrépide et confiant laisse échapper dans la liberté d'une discussion pu dans la familiarité d'un dîner, pour le représenter aux gens comme un ennemi de la république et comme un suppôt de M. Pitt. Il le dénonce aux journaux et lâche contre lui un misérable nommé Calender, pamphlétaire à gages; il descend jusqu'à fournir à ce bravo littéraire de l'argent et des renseignements, jusqu'à revoir les épreuves des diffamations qu'il lui a commandées. Lorsqu'il est vice-Président sous John Adam, il recommence ses menées secrètes, il cherche les voies tortueuses et souterraines; il craint le grand jour; il aime mieux compromettre les autres que de se hasarder lui-même. II a beau tenir à sa théorie de la banqueroute permise tous les dix-neuf ans, c'est à Madison, puis à M. Eppes, qu'il remet l'honneur de la produire dans le monde. Il se tient à l'abri quand il les pousse en avant. Si maintenant on considère le rôle auquel il aspire et parvient, on ne le trouve pas plus noble. Platon a déjà décrit
ce rôle du démagogue complaisant de la foule, qui traite le* peuple comme une bête redoutable, sait quels aliments lui plaisent, quels bruits l'irritent, quelles caresses l'apaisent, et qui, bien loin de la conduire, se laisse emporter par elle et se fait le flatteur de ses fantaisies comme le pourvoyeur de ses passions. Un homme fier souhaite le pouvoir pour exécuter les idées qu'il a, non pour exécuter les idées qu'auront les autres ; il veut être l'auteur d'une œuvre, non l'instrument d'un caprice. C'est une mince ambition que d'aspirer à l'état de domestique, et l'on est domestique lorsqu'on tremble sous la rumeur de cent mille malotrus à mains sales, aussi bien que lorsqu'on s'agenouille sous le sourire auguste d'une Altesse en habit brodé.
Tant de sacrifices l'ont-ils conduit à de grands succès? Son économie systématique réduisit les Etats-Unis « à une marine sans marins, renfermée dans des ports sans eau, » et livra le commerce américain désarmé aux confiscations de Napoléon et de l'Angleterre. Son expédient avorté de l'embargo et du non-inter course fit subir aux États-Unis une perte annuelle de cinquante millions de dollars, et les conduisit à une guerre qui augmenta de soixante-trois millions la dette publique. L'esprit niveleur qu'il avait favorisé écarta les hommes supérieurs du Congrès, et la médiocrité des repré-
sentants devint telle, qu'en louant leur bonne volonté il se plaignait de leur incapacité notoire. L'autorité qu'il avait partout affaiblie s'affaiblit entre ses mains comme ailleurs, et la chute fut si grande pendant sa seconde administration, que ce n'étaient point ses ministres qui lui soumettaient leurs idées, c'était lui qui soumettait ses idées à ses ministres. Il avait perdu son ascendant en se faisant subalterne. On ne l'écoutait qu'à demi, et souvent on ne l'écoutait pas. Il voulut faire condamner le colonel Burr, espèce d'assassin conspirateur ; la Chambre des Représentants rejeta sa loi, et le jury rejeta ses preuves. Pendant une vacance du Congrès, il avait nommé son ami, M. Short, ministre plénipotentiaire en Russie, comptant que le Sénat ratifierait un fait accompli; et le Sénat cassait la nomination du pauvre ambassadeur qui avait déjà présenté ses lettres de créance à l'empereur Alexandre. Il n'était pas respecté; Washington avait cessé de l'estimer et de le voir. Le pamphlétaire Calender, s'étant retourné contre lui, avait dénoncé ses tripotages; le public avait ri en apprenant les vilains secrets de ses mœurs privées, son commerce avec une esclave, l'histoire des petits quarterons élevés dans sa maison et qui avaient dans leurs veines le plus beau sang de l'Amérique. Il quitta les affaires à propos et se retira dans ses terres. Cette retraite même ne fut point tranquille
jusqu'au bout. Ses concitoyens se croyaient le droit de le visiter de force à titre d'ancien Président et de curiosité américaine. Une hospitalité prodigue, de mauvaises récoltes, des crises financières, la banqueroute d'un de ses amis finirent par le ruiner. Déjà, en 1814, il avait été obligé de vendre sa bibliothèque. Des débats offensants s'étaient élevés à ce sujet dans la législature, et on ne l'avait achetée qu'à vil prix. En 1826, il demanda la permission de mettre ses biens en loterie, et à ce propos composa un petit écrit pour défendre ces sortes d'entreprises : triste expédient pour un homme qui s'était fait une loi « de ne jamais souscrire à une loterie »; pour comble d'humiliation, la législature hésita, et lorsque enfin l'autorisation fut arrachée, il avait eu le temps de sentir jusqu'au fond l'amertume de la mendicité et l'incertitude de la reconnaissance publique. On fit une souscription pour payer ses dettes, et l'on eut de la peine à réunir le quart de la somme nécessaire. Il était malade, il avait quatrevingt-trois ans, et voyait venir le moment où il irait finir dans un hôtel garni. Heureusement la maladie se hâta; il mourut le 4 juillet 1826, anniversaire du jour où il avait composé la déclaration de l'indépendance. Six mois après, ses meubles étaient vendus à l'encan.
Deux mots résument ce solide travail : Jefferson, en poussant les États-Unis sur leur pente naturelle,
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a gagné la popularité et le pouvoir, mais compromis la dignité de son caractère et amoindri l'autorité de sa place. Les États-Unis, en glissant sur leur pente naturelle, ont fini par descendre dans la démocratie brutale, et viennent de supprimer leur aristocratie à coups de canon.
(Renaus de Montauban, publié pour la première fois d'après les manuscrits par M. Michelant.)
Ce livre est un poëme français du moyen âge, et il est publié par un Français. Mais , ce qu'il y a de particulier, c'est qu'il est édité dans le Wurtemberg, à Stuttgart, avec titres, sommaires, appréciations, commentaires en allemand, aux frais d'une société allemande. Cette société s'est formée en 1842, et se compose de quatre à cinq cents curieux et savants. Elle publie ainsi tous les ans environ cinq volumes d'ouvrages importants et rares; chaque membre reçoit un exemplaire de chaque ouvrage, et paye vingt-cinq francs par an. Ils ne vendent point de volume isolé , mais seulement la collection d'une année, et encore à un petit nombre d'exemplaires. Ils se suffisent à eux-même3, sans encouragements ni souscriptions officielles. Ils im-
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priment les livres pour les lire , et ne travaillent qu'afin de savoir. Voilà la véritable association, désintéressée et libre , exempte d'ambition et affranchies de protection. « C'est pourquoi, dira le lecteur, elle siège non à Paris, mais à Stuttgart. » — Je demande pardon au lecteur, il y en a plusieurs semblables, non à Stuttgart , mais à Paris. Il est bien entendu que le travail de l'éditeur est gratuit; il prend la peine de publier pour avoir le plaisir de publier. En tout cela , il semble qu'il n'y ait qu'une corvée pure. Déchiffrer des manuscrits illisibles, copier de sa main vingt ou trente mille vers, corriger de mauvais textes, comparer et noter les variantes, revoir deux ou trois fois toute cette besogne en épreuves, il est difficile de démêler quelque attrait dans un pareil travail. Et cependant il. en est ici comme pour toutes les corvées : jamais les hommes de bonne volonté ne manquent; quand un capitaine en campagne demande vingt volontaires pour un service dangereux, il yen a quarante qui s'offrent. L'idée d'une œuvre utile* d'un but noble suffit pour vaincre les lassitudes et les répugnances. Dès qu'on se sent compris comme ouvrier dans une grande œuvre , on ne songe plus à soi, mais à l'œuvre. Ce serait une longue liste que celle des dévouements obscurs par lesquels la société subsiste et se développe, et qui s'accomplissent en silence, sans emphase, parfois sous des
dehors de gaieté indifférente et de scepticisme mondain. Tel a perdu un œil à force de regarder au microscope des préparations anatomiques ; un autre a employé des mois à démêler les causes de la putréfaction , et cela parmi des odeurs si suffocantes qu'il ne pouvait rester en observation plus d'une minute à la fois; un autre passe deux mois à fouiller vingt mille pages de vieux bouquins pour ramasser quatre observations d'une maladie. J'en sais un qui, sa femme et ses enfants couchés, ayant achevé sesdix heures de travail alimentaire, travaillait la moitié de la nuit pour écrire les petits articles ennuyeux d'un dictionnaire delà Bible; à cet effet, entre ses heures de bureau, il avait appris le grec et l'hébreu. Notez que , dans la plupart des cas , il y a auprès du travailleur une femme qui voudrait bien des chapeaux, une fille qui a besoin d'une dot, un fils qu'il faut mettre au collège, une famille qui se croit lésée toutes les fois qu'on ne travaille pas fructueusement et pour elle. Le travail se fait pourtant, même en France , même à Paris, où l'homme est plus chargé qu'ailleurs, où les frais de la vie sont plus grands, où Jes tentations du luxe sont plus âpres, où la femme ne se résigne pas, comme celle de tel grand indianiste allemand , à faire de ses mains la cuisine et la lessive. Comment les choses s'arrangent-elles? On ne se l'explique point, sinon par la toute-puissance de Vidée;
l'homme en est possédé et marche en avant, sans faire attention aux ronces qui le blessent. U n'y a point de science, d'administration, d'établissement public où on ne rencontre des Littré et (les Burnouf de second ordre, simples soldats, sergents, si vous voulez, dans la patiente armée dont ceux-ci sont les capitaines; mais qui, comme leurs capitaines, ont passé leur vie à s'oublier. Leur plus grand chagrin est de servir trop peu, de demeurer Tanne au bras, attendant qu'on les emploie. On me dit que M. Michelant, qui a déjà publié trois ou quatre volumes dans cette société de Stuttgart, tient en portefeuille depuis dix ans un autre travail énorme, soixante mille vers copiés de sa main ; tout Chrétien de Troyes; je suis sûr que le meilleur jour de sa vie sera celui où il obtiendra , par tour de faveur ou ancienneté d'attente, la rebutante commission de l'imprimer.
Ce poème est l'histoire de Renaud de Montauban et de ses frères, les quatre fils d'Àymon, persécutés par Charlemagne. Je ne parlerai pas de son inlurôt dramatique; il en a un pourtant, car c'est le récit d'une vie héroïque, et il est le seul poème du moyen âge qu'on réimprime tous les ans à Épinal, dans la Bibliothèque bleue, pour les paysans. Il a
un autre intérêt, tout historique, et c'est celui-là que je m'efforcerai d'indiquer.
Le principal service que les écrits littéraires rendent à l'historien , c'est qu'ils lui mettent devant les yeux les sentiments éteints. Aucun autre document, surtout dans les temps lointains et les peuples incultes, ne rend ces sentiments visibles. Les chartes, les lois et les constitutions montrent les pièces de la machine sociale, et non le ressort de l'action morale ; on y voit les cadres dans les- • quels les hommes agissaient; c'est le squelette de l'histoire, ce n'en est pas l'âme. Pour les chroniques, en ces âges grossiers, elles sont trop sèches; elles content l'événement en bloc, disent que Pierre tua Jean, que Jacques tua Pierre , qu'il y eut une inondation , puis une disette ; rien de plus. Les hommes sont encore trop lourds pour démêler les circonstances, les petits faits préparatoires, les incidents de l'émotion et de la résolution; leurs récits ressemblent aux ligures crayonnées par un enfant, roidès, étriquées, toutes semblables, incapables de nous rien apprendre sur les nuances des caractères et des actions. Ces nuances ne peuvent être exprimées que par le talent littéraire , et voilà pourquoi les poëmes où il apparaît pou* la première fois sont si instructifs. Le vieux trouvère, obligé de développer, rapporte les discours des gens , les précédents de l'action , les changements de l'âme , bref,
tout ce qui échappait au chroniqueur ; et souvent deux ou trois de ces petits faits suffisent pour expliquer une civilisation tout entière. Ils dénotent un état singulier de l'âme humaine; cet état, par suite , se rencontre dans toutes les âmes , et , par suite encore, dans toutes les actions.
Qu'on en juge par un seul exemple : lorsque, dans le poëme , un baron vient de la part de l'empereur faire à quelque seigneur récalcitrant sommation de comparaître, il court danger de mort. Le droit des gens, l'humanité, l'intérêt personnel, rien ne le pn> tége; le rude homme de guerrejnenacé dans son château, devant ses hommes, sent ses veines s'enfler, son sang tourbillonner, ses muscles se tendre, et il se jette comme un taureau sur le messager. Tout disparaît pour lui sous l'afflux de la fureur irrésistible. Le duc Beuve se lève en pied : * Prenez-moi les mesages, chascun soit destranchiés, » et lui-même il se jette sur eux, fend Enguerrand depuis la tête jusqu'à la mâchoire. — Ils sont trop forts, trop prompts aux coups, trop enfoncés dans la vie animale, trop assujettis aux violences subites de l'imagination et du tempérament. Ils ont passé leur vie à chasser et à se battre, mangeant de fortes viandes et de la .venaison, habitués au sang et aux coups, encore voisins pour les muscles et pour les instincts du lion et du dogue. Leur tête est vide des innombrables préceptes, des calculs prudents, des idées
alignées dont l'éducation, la conversation et les lectures remplissent la nôtre. Ils ne raisonnent pas, ils ne se contiennent pas, ils sentent, s'abandonnent et se lancent; ils injurient, puis ils frappent. Lothaire, le fils de Charlemagne, à qui son père a recommandé la prudence, ne se trouve pas plutôt devant le duc Beuve, avec quatre cents hommes contre deux mille, qu'il s'emporte. « Dame Dex confunde duc Buef, et sa chevalerie. » Si tu ne viens, lui dit-il, servir l'empereur Charles, « en haut seras pendus à un arbre ramée , — et ta moiller sera honie et vergondée. » Il s'enflamme par ses propres paroles. « Foi que doi le mien père, — poi s'en faut ne t'oci à m'espée acérée. » Jugez par ce ton d'un ambassadeur à quoi doivent aboutir les ambassades. Au bout de vingt phrases, ils tombent l'un sur l'autre à coups d'épée, tranchent, « les pies, et poins, et espaules, et bras, » éclaboussent les tables et les murs « du sanc et cervelle » répandue. Il faut que leur rage se décharge ; quand les cadavres seront là, par tas, couchés dans la salle , et que les survivants, blêmes, appuyés sur leur lame, commenceront à sentir leurs blessures, alors la lassitude et la perte de sang laisseront une sorte de bon sens et de demi-pitié pénétrer dans leurs cervelles. Beuve s'arrête , épargne ce qui reste et renvoie à Charlemagne le corps de Lothaire. Il n'y a que l'épuisement qui les calme; ils sont comme ces robustes
corps de moines, leurs contemporains, qu'on domptait par des saignées, par des breuvages refroidissants, par des jeûnes, par des flagellations, par des veilles, sans qu'il y eût d'autre moyen de les réduire et de les brider. Quand la sève animale est si forte, l'homme ressemble à un étalon sauvage ; ni les flatteries, ni les coups, ni les entraves ne le retiennent : il faut diminuer sa substance pour réprimer ses emportements.
Telle était la vie au moyen âge; on tuait et on était tué sans avoir eu le temps d'y penser. L'idée raisonnable de l'utile ou du juste n'avait qu'une faible prise sur les hommes; à chaque instant l'explosion des instincts farouches venait déchirer le tissu régulier dans lequel toute société tend à s'enfermer. Un mot lâché, la rencontre d'une idée, un hasard les démuselait et les précipitait en avant. Renaud vient d'être armé chevalier par Charlemagne; le jour même, en jouant aux échecs, il se prend de querelle avec le neveu de l'empereur, Bertolais, qui « se corroce, » l'appelle félon et renégat, et le frappe à la figure tellement que « lp sang est espandié. » Peu s'en faut que Renaud le tue ; par un extrême effort, il va se jeter aux pieds de Charlemagne pour demander satisfaction. Chose étrange, l'empereur entre en colère, l'appelle « coart, mauvais garçon. * On n'est jamais sûr de rien avec ces âmes incultes et violentes ; elles n'a-
gissent point d'après les principes fixes, mais selon la disposition du moment. Plaignez-vous à un homme du peuple de ses enfants ; selon l'humeur et l'occasion, il tombera sur vous ou sur eux; en tout cas, il tombera sur quelqu'un, à coups de poing, ou du moins avec des injures; chez l'homme primitif, portefaix ou barbare , tout idée fait éclat. Chez l'un comme chez l'autre, l'insulte ouverte provoque aussitôt l'insulte ouverte ; Renaud jette à la face de Gharlemagne le meurtre de Beuve, son oncle ; Charlemagne « lève son gant » et le frappe si bien, que « li sans vermeus à terre cola. » Renaud, se retournant, aperçoit Bertolais , empoigne un échiquier, et du coup lui fait sauter les yeux et jaillir la cervelle. Les clameurs montent dans tout le palais ; la bataille commence , et les parents de Renaud se jettent entre lui et les assaillants. — On rencontrerait dans le poëme vingt exemples de ces actions extrêmes et soudaines. L'homme ne se tient jamais en bride ; il ne sait pas au moment présent ce qu'il fera le moment d'après; tel avis jeté à l'improviste peut retourner toute sa conduite; la volteface sera complète et brusque; Charlemagne avait pardonné à Beuve , et tout d'un coup , sur une remontrance des parents, il s'est décidé à le faire tuer.
Tous ces traits de mœurs, on les verra paraître dans les chroniques sitôt que la langue sera déliée
et que l'observation historique commencera à remarquer autour du fait brut les circonstances particulières. Les personnages de Froissard ont la même violence que ceux des trouvères ; leur désir, leur colère les aveugle; la passion chez eux comme chez les enfants s'élance tout de suite pour s'asouvir et se gorger.. La nuit de Pâques fleuries, le roi Jean * arrive comme un furieux sur le roi de Navarre, qui est à table : « Il lança son bras pardessus lui, le prit parla keue, et le tira moult roide contre lui en disant: par l'âme de mon père, je ne pense jamais à boire ni à manger tant comme tu vives.... Puis prit une masse de s'ergent, et s'en vint sur le comte d'Harcourt et lui donna un grand horion entre les épaules et dit : avant, traître orgueilleux, passez en prison à mal estreue. Par l'ame de mon père, vous saurez bien chanter quand vous m'échapperez.... Et les quatre furent menés aux champs.... et décollés sans que le roi voulût souffrir que oncques fussent confessés. » Il n'écoute rien, c'est un soudard qui bouscule et tue. — Que le lecteur se rappelle Thistçire du comte de Poix, chez qui Froissard fut hébergé ; « un prud'homme à régner, de toutes choses si très-parfait qu'on ne le pourrait trop louer, » tellement « que nul haut prince de son temps ne pouvoit se comparer à lui