Mémoires, par Louis Racine
nages réels se transformaient en figures idéales; les souvenirs nourrissaient l'imagination , et le théâtre imitait la cour.
Ses alentours et sa nature le faisaient éloquent en même temps qu'homme du monde; il n'eut jamais l'âpre sensation, ni la fièvre sauvage de l'invention originale et solitaire; il est beaucoup plutôt écrivain que poète. A Port-Royal, il fut élevé par des raisonneurs, amateurs de pur langage ; il y apprit l'art de développer, seul enseignement qu'aient jamais donné nos collèges. Sa correspondance , à son entrée dans le monde, montre un jeune homme de belle humeur, beau diseur, gracieux complimenteur, n'ayant aucune des singularités et des violentes saillies qui marquent ordinairement un artiste. Quelques allusions un peu lestes, une galanterie friande, point du tout ardente; voilà toutes ses hardiesses. « Il a fait le loup » à Paris avec La Fontaine ; mais le voilà redevenu exemplaire. Avant tout il a les penchants et les talents du lettré, une belle mémoire, un goût raffiné, une science solide, un raisonnement exact, l'amour des livres et la passion du bon style. Il s'occupe à lire , commentant Pindare et Homère, n'y cherchant guère la folie et les éclairs poétiques, mais travaillant à bien comprendre le sens des morceaux, indiquant la suite des idées, effaçant sous ses traductions mesurées et nobles l'ardente et naïve couleur. Il a Tes^
prit meublé de beaux passages grecs, latins, italiens, espagnols, et il en cite sans cesse ; il raille et badine agréablement, mais sans pointe perçante et avec un peu de longueur. Sa grande inquiétude est de désapprendre le beau langage. Il a peur « d'écrire de méchantes lettres. » — « N'ayant qu'une petite « teinture de bon français, je suis en danger de tout « perdre en moins de six mois, et de n'être plus in- « telligible, si je reviens jamais à Paris. Quel plaisir « aurez-vous quand je serai devenu le plus grand « paysan du monde? » Il a déjà une passion décidée pour les vers (non pas pour la poésie , qui est tout autre chose). Il en fait à tout propos et de fort plats; ce sont des amusements artificiels de société et de convention; il ne s'agit pas d'exprimer des sentiments, mais d'aligner des syllabes, d'ajuster des rimes, d'aiguiser des pointes et d'étaler toute la garde-robe mythologique; ce sont des amplifications rimées, simple jeu d'esprit, à l'usage de lettrés vaniteux et oisifs. Ses deux odes au roi ne sont qu'un exercice de style ; sa Thèbdide et son Alexandre que des lieux communs élégants et déclamatoires, assaisonnés de galanterie et de chevalerie, les héros proposant de mourir, comme on accepte de boire un verre d'eau. Toute la force et le travail de son esprit, détournés du fond, se rejetaient sur la forme. Prose ou vers, quoi qu'il écrive, on ne trouve en lui avant Andrornaque qu'un grand talent
de parole, aussî à Taise dans l'alexandrin que dans la période, parfait dès l'abord, exquis dans les lettres, les compliments, la satire 4 , toujours mesuré et délicat, mais un peu trop enclin à s'atténuer dans les développements. Plus tard, dans l'histoire de Port-Royal, des campagnes du roi, dans son discours à l'Académie , il resta le même , orateur accompli pour la justesse, la noblesse et les ménagements, avant tout amateur de style, tellement qu'il lisait les bons auteurs pour noter à la marge les expressions choisies qui pouvaient passer en français. Nous autres, aujourd'hui, barbares écrivains de la décadence , nous avons peine à comprendre ces scrupules 1 . On étudiait les mots alors, comme au temps de Raphaël on étudiait les contours ; on n'osait se permettre un sous-entendu , une construction un peu nouvelle, un terme violent; on consultait à chaque pas Vaugelas et l'usage. On se justifiait par l'exemple d'Horace ou de Denys d'Halicarnasse ; on pesait, on allégeait, on rechargeait chaque vers, selon qu'on le soupçonnait d'être trop plein ou trop vide ; on se consultait par lettres sur un hémistiche, on ne trouvait aucune construction assez régulière, aucune image assez juste, aucune