‹ Nouveaux essais de critique et d'histoire (volume 5)Chapitre 21 sur 28 · Les deux lettres sur Port-Royal · texte numérisé non relu

Les deux lettres sur Port-Royal

2. Lire par exemple la lettre à Boileau du 28 septembre 1694. Du reste, le commentaire de Voltaire sur Corneille est d'une minutie étonnante.

idée assez claire, aucune phrase assez correcte ; je suis persuadé que dans la meilleure- page du meilleur écrivain moderne ils ne garderaient pas treis lignes entières. Vous voyez que si jamais l'éducation et la nature ont travaillé pour former un homme dont le plus grand. talent fut l'art de bien écrire, c'est celui-là.

Il avait le cœur, comme l'esprit, tout monarchique. « Ayez la bonté, disait-il à Mme de Mainte- « non, de vous souvenir combien de fois vous avez « dit que la meilleure qualité que vous trouviez en « moi, c'était une soumission d'enfant pour tout ce « que l'Église croit et ordonne, même dans les plus « petites choses. Pour la cabale, qui est-ce qui n'en « peut point être -accusé, -si on en accuse un homme « aussi dévoué au roi que je le suis, un homme qui « pa?se sa vie à penser au roi, à s'informer des « grandes actions du roi, et à inspirer aux autres les « sentiments d'amour et d'admiration qu'il a pour « le roi? Dans quelque compagnie que je me sois « trouvé, Dieu m'a fait la grâce de ne jamais rougir « ni du roi ni de l'Évangile. » Pour moi, je pense que de tels sentiments étaient utiles pour peindre avec complaisance et perfection une cour aristocratique. Nous sommes bien changés depuis ; un fonds d'orgueil s'est amassé dans chaque âme; la soumission paraît basse, et nous naissons indépendants ou rérévoltés. Nous voulons vérifier les croyances que

nous acceptons et autoriser le pouvoir que nous subissons; nous réclamons pour notre esprit le droit d'examiner, pour notre volonté le droit de consentir; et nous ne souffrons d'empire sur nous que celui qui dérive de nous. L'homme livré à luimôme s'est jugé souverain de lui-même : désormais sous les obscurités ou les contraintes, son cœur et sa raison restent libres, et il refuse d'adorer comme sacrés ou comme légitimes son aveuglement ou son oppression. Au dix-septième siècle, il employait^ se plier la force que nous employons à nous affranchir. Il était frappé de son devoir , non de son droit; il voulait se résigner aux choses, et non réformer les, choses ; la vertu était dans l'obéissance comme elle est dans l'indépendance, et les âmes mettaient leur noblesse non à résister, mais à fléchir. Là-dessus les lettres de Racine sont extrêmement touchantes; son ménage est pauvre, triste; il est souffrant, il a toujours quelque enfant malade; une de ses filles a des tourments de conscience ; une autre se fait religieuse ; il en a le cœur déchiré, mais il se résigne. Il n'est jamais indigné ni irrité contre le sort ni contre les hommes; Dieu Ta voulu, tout est bien. Chacun devine ce qu'un père aujourd'hui, bien vu du roi comme celui-ci l'était, ami des grands seigneurs, souhaiterait pour ses enfants, et quels projets il bâtirait. Ici, au contraire : « Songez, écrit Racine à son fils, que notre

« ambition est fort bornée du côté de la fortune, et « que la chose que nous demandons du meilleur « cœur au bon Dieu , c'est qu'il vous fasse la grâce « d'être homme de bien et d'avoir une conduite qui « réponde à l'éducation que nous avons tâché de vous « donner. » En effet, cette éducation est toute morale; jamais il ne le pousse vers un emploi; jamais ilYie lui parle de succès, mais seulement de droiture, de religion et de devoir, corrigeant ses jugements hasardés, lui enseignant le respect, ne voulant pas qu'il traite lestement Cicéron ni aucun autre grand homme; ne lui souffrant ni romans ni comédies. « Je vous dirai, avec la sincérité avec la- « quelle je suis obligé de vous parler, que j'ai un « extrême chagrin que vous fassiez tant de cas de ces « niaiseries, qui ne doivent servir tout au plus qu'à « délasser quelquefois l'esprit, mais qui ne devraient « point autant vous tenir à cœur. Vous jugez bien « que je ne cherche pas à vous chagriner, et que je « n'ai d'autre dessein que de contribuer à vous ren- « dre l'esprit solide. Je vous assure qu'après mon « salut, c'est la chose dont je suis le plus occupé. » Et un peu plus loin : « Je devais avant toute chose « vous recommander de songer toujours à votre sa- « lut, et de ne point perdre l'amour que je vous ai «vu pour la religion. Le plus grand déplaisir qui « puisse m'arriver au monde, c'est s'il me revenait « que vous êtes un indévot et que Dieu vous est de-

« venu indifférent. » Jl revient sur ce conseil à l'approche 'de Pâques; ailleurs c'est l'avertissement répété d'être économe, exact, diligent, point vaniteux , inviolablement attaché à son devoir. Cette affection si grave, cette direction incessante, ce tous si différent de la familiarité moderne montre un temps où la famille était encore gouvernée , où le père gardait son autorité, où subsistait une discipline, où les tendresses et les épanchements ne détruisaient ni la dignité ni le respect. Cet esprit est celui de la famille aristocratique ; il y était et il y a péri pour la même raison et de la même façon que dans l'État.

J'arrive enfin à la ptire et profonde source d'où a coulé sa poésie, et à qui tout le reste n'a fait que fournir un lit, je veux dire la délicatesse et la vivacité des sentiments. Il était passionné, ardent à soutenir son opinion, fécond en raisons, en images, en railleries, jusqu'à fâcher quelquefois Boileau, son ami le plus ancien et le plus intime, ingénieux, brillant, abondant, livré à la verve au point de ravir d'admiration ceux qui Técoutaient. Mais en même temps il était doux, plein de ménagements, de tendresses, prompt aux affections, « tout sentiment et tout cœur. » Une phrase de Nicole l'avait * blessé lorsqu'il travaillait pour le théâtre; il se crut désigné comme « un empoisonneur public, » prit feu, et répondit par la lettre la plus maligne; la

seconde était prête, et allait lui attirer, avec la faveur des jésuites, l'applaudissement de tous les gens d'esprit, lorsqu'il réfléchit, comprit que son action pourrait être entachée d'ingratitude, et supprima son écrit. Bien longtemps après il se repentait encore; ayant enfin obtenu le pardon de M. Arnaud, « il entra chez lui avec la confusion et l'humilité peintes sur le visage, et quoiqu'on fût en nombreuse compagnie, il se jeta à ses pieds. » Cette âme trop fine s'attachait à tous les devoirs avec excès et scrupule ; quand il fut nommé historiographe par le roi « pour se mettre ses devoirs devant les yeux , il fit une espèce d'extrait du traité de Lucien sur la manière d'écrire l'histoire. » Il assembla les traits qui avaient rapport à son office, les écrivit, puis, pour étudier les précédents et les modèles, se mit à extraire Mézerai, Siri, et à dépouiller toutes sortes de Mémoires, d'instructions et de lettres , transformant sa sinécure en un fardeau de lourd labeur. On voit dans sa correspondance avec son fils qu'il se représente avec excès les émotions des autres, qu'il adoucit le blâme, qu'il a toujours peur d'avoir la main maladroite ou pesante , que sa sensibilité est inquiète , timide et presque féminine. Un jour, à Saint-Cyr, la jeune fille qui jouait Esther, manqua de mémoire; il s'écrie avec sa vivacité ordinaire : « Ah ! mademoiselle, quel tort vous faites à ma pièce ! » La pauvre

enfant s'étant mise à pleurer, il courut à elle, prit son mouchoir, essuya ses larmes et pleura luimême. Ce cœur si tendre avait besoin de s'attendrir ; ayant renoncé aux vers, il poursuivait innocemment la poésie, et allait aux vêtures, dit Mme de Sévigné, parce qu'il « voulait pleurer. » C'est encore par bonté de cœur qu'il s'attira sa demi-disgrâce, ayant donné à Mme de Maintenon un mémoire sur les misères du royaume et sur les moyens d'y remédier. Dans ses lettres, dans ses actions il y a cent traits de cette humanité, si rare alors, et qui chez lui était si naturelle. On se souvient des vers dignes de Fénelon où son Joad recommande au nouveau roi la compassion et le soin du pauvre peuple. Ailleurs, sortant d'une magnifique revue, il s'écrie: « J'étais si las, si ébloui de voir briller les épées et « les mousquets , si étourdi d'entendre des tam- « bours, des trompettes et des timbales qu'en vérité « je me laissais conduire par mon cheval sans plus « avoir d'attention à rien, et j'eusse voulu de tout t mon cœur que tous les gens que je voyais eussent « été chacun dans leur chaumière ou dans leur mai- « son, avec leur femme et leurs enfants, et moi dans « ma rue des Maçons avec ma famille 1 » En effet, il s'y trouvait plus heureux qu'ailleurs, jouant avec ses enfants, les instruisant, les redressant, d'une simplicité parfaite, d'une bonté admirable, tellement qu'un jour, étant invité chez M. le duc et averti

qu'une nombreuse compagnie l'attendait pour dîner, il refusa, disant qu'il n'avait point vu depuis huit jours sa femme ni ses enfants, qui comptaient sur lui pour manger une belle carpe. Puis , avec une naïveté charmante, il montra au messager la carpe, qui coûtait environ un écu : « Jugez vous- « même si je me puis dispenser de dîner avec ces « pauvres enfants qui ont voulu me régaler aujour- « d'hui,et n'auraient plus de plaisir s'ils mangeaient « ce plat sans moi. Je vous prie de faire valoir cette « raison auprès de Son Altesse Sérénissime.» On voit que s'il avait les façons d'un courtisan, il n'en avait point l'âme. Cette sensibilité éclate encore mieux dans sa pénitence : pour expier ses tragédies, il voulut d'abord se faire chartreux, et n'en fut détourné qu'à grand'peine ; plus tard il refusa de relire les éditions de ses œuvres ; une seule fois il y consentit, et ne put s'empêcher de faire des corrections en marge; puis tout d'un coup il jeta l'exemplaire au feu. Une autre fois on lui demanda de donner des leçons de déclamation à une jeune princesse; mais quand il vit qu'il s'agissait de lui faire réciter un morceau d'Andromaqiie, il supplia en grâce qu'on l'en dispensât. Ne sont-ce point là des sacrifices étranges de la part d'un poète qui avait tant aimé la gloire et son art encore plus que la gloire? Il était passionné dans la religion comme dans le reste ; l'enthousiasme le prenait d'abord; il

s'attachait ardemment aux choses, et sa parole enlevait ses auditeurs. 11. de Seignelay étant tombé malade, il allait près de son lit lui lire les psaumes; là -dessus il s'enflammait, et en faisait surle-champ la plus éloquente paraphrase. Un autre jour, dans un entretien sur Sophocle, il saisit l'Œdipe roi et le traduit de verve devant ses amis. « Rien n'a jamais approché, dit M. de Valincour, du trouble où me jeta cette lecture; au moment où j'écris, je m'imagine voir encore Racine, le livre à la main, et nous tous consternés autour de lui. » C'est cette sorte d'âme qui fait les grands artistes, délicate, excessive, troublée et malheureuse, mais de temps en temps comblée de douceurs ou de ravissements dont les autres hommes n'ont point l'idée. Quand je veux me figurer Racine, ce n'est point à sa table , occupé à mettre en vers le plan de sa tragédie ; il n'y a là que le labeur et le métier, c'est le soir revenant de la cour ou de Saint-Cyr, vers cette triste rue Saint-André-des-Arts ou des Maçons-Sorbonne, l'esprit rempli des nobles figures qu'il avait vues, et des nobles sentiments qu'il y devinait ou qu'il y supposait. C'est dans ces moments qu'il a été heureux, se rappelant un geste, un fin sourire , la pudeur d'une rougeur subite , la générosité d'un silence et ces mille témoignages de l'âme qui, pour être réprimés, n'en sont que plus forts. C'est pendant que la voiture longe les

plates clôtures et les longues rangées d'ormes poudreux, qu'un personnage se lève de lui-même dans l'imagination inattentivè, se reforme, se développe, agit, tellement qu'on le hait ou qu'on l'aime, et qu'ensuite on attend son retour comme celui d'un ami ou d'un ennemi. C'est alors qu'il était luimême au spectacle, et goûtait au centuple l'élégance et la dignité, la passion et la vertu qu'il répandait à pleines mains sur ses héros. Jugez des milles rêveries dont un personnage comme Esther ou comme Monime sont l'abrégé et l'issue; tout Racine est dans ces songes ; tant d'années de silence et de f pénitence n'avaient fait que les détourner ailleurs et les cacher aux yeux. La piété a été pour lui une autre espèce d'amour ; ainsi se sont formés secrètement en lui Esther, Athalie et les cantiques. Il me semble qu'en tenant ce petit volume j'ai toute sa vie dans la main, du moins tout ce qui dans la vie vaut la peine qu'il y tienne, tous les moments où il a oublié les choses réelles, n'en détachant que la partie la plus fine et pourtant la plus précieuse, la retirant du contact grossier de toutes les circonstances lourdes ou plates qui l'écrasaient ou la déformaient, comme un habile ouvrier qui retire un bijou sous les scories du creuset; en sorte que dans ce théâtre , qui ne parle ni de son temps ni de sa vie, je trouve l'histoire de sa vie et de son temps.

Voyage au pays des Mormons, par M. Jules Réicr.

M. Jules Remy, auteur de ce livre, était en Californie en 1855, étudiant les pierres et les plantes, quand il s'avisa que les Mormons étaient à sa portée. Une société et une religion nouvelle valent bien une couche de calcaire coquillier, ou une légumineuse rare. M. Remy partit avec un Anglais de ses amis, M. Brenchley, afin de les visiter. Pour des voyageurs, l'entreprise était ordinaire : il n'y avait que quatre cents lieues de désert à traverser. M. Remy fut mordu par des serpents, faillit mourir de la fièvre, fut presque assassiné par des blancs, resta seul trois jours sans provisions ni ressources, s'égara, reçut des sauvages une volée de flèches et de balles, marcha huit semaines, dépensa quarante mille francs. A la fin, il arriva au grand lac Salé, dans la cité sainte, y demeura un mois, vécut avec

les Mormons, put observer leurs mœurs, leur constitution, leur culte, et rassembler les matériaux de leur histoire. C'est l'abrégé de ces recherches que Ton va présenter ici.

Joseph Smith, fondateur de la secte, naquit en 1805 dans l'État de Vermont, à Sharon, comté de Windsor. Il paraît avoir été en partie visionnaire, eh partie fourbe, mais surtout fourbe. Son père se convertit en 1811 et eut jusqu'à sept visions. Sa mère était toute mystique, se crut miraculeusement guérie d'une maladie mortelle, interprétait la Bible à sa guise, avait des apparitions et en même temps disait que toutes les religions faisaient fausse route. En voilà assez pour tourner la tête d'un enfant vers les rêveries. D'ailleurs Joseph n'était guère instruit ni capable d'idées justes. Il apprit à lire, « à écrire médiocrement, à faire tant bien que mal les quatre opérations de l'arithmétique, » et ce fut là tout ce qu'on lui enseigna. Il travaillait de ses mains, se louait à la journée, et avait épousé la fille d'un restaurateur. Le cerveau fermente aisément quand, avec une telle éducation et dans un tel emploi, on se trouve face à face avec sa Bible, et qu'on

n'a d'autres ressources pour l'interpréter que le grossier bavardage des journaux, les criailleries des sectes discordantes, et les inspirations d'une tête mal faite. Joignez à cela l'état des esprits en Amérique. Les savants et les lettrés n'y font pas la loi, comme ici; ils forment une petite société d'amateurs et de dilettantes, isolés, occupés à causer entre eux et avec l'Europe, mais sans autorité sur les croyances publiques. L'Américain est indépendant; un charpentier se croit aussi sage, aussi capable de décider qu'un historien, un critique, un philosophe ou un théologien de profession. Partant la carrière est ouverte aux inventions religieuses. On a compté cent cinquante sectes dans la seule ville de New- York, et on ne les a pas toutes comptées. Il y a dans la race un fonds de folie mystique : des commerçants, des planteurs, des hommes d'affaires, les plus positifs du monde, les plus versés dans l'art de faire fructifier le dollar, font les assemblées, appelées shoutings, où ils prêchent, prient, pleurent, sentent l'attouchement de l'esprit, confessent leurs péchés publiquement et à grands cris. Un des événements qui remua le plus profondément Joseph Smith fut un revival tenu dans le village de Manchester, quand il avait quinze ans. Il y vit toutes les sectes du voisinage se réunir, faire clés prédications, discuter et s'exalter. Ces revivais, où Ton vient de fort loin, sont des méthodes d'échauf-

fement qui provoquent souvent des extases, toujours de l'enthousiasme, et parfois des maladies mentales. Joseph en sortit plein d'angoisses, obsédé du besoin d'une religion, ne sachant laquelle choisir, et peu de temps après, s'étant retiré dans un petit bois, il eut une vision. Trois ans après, il en eut une autre, et les révélations commencèrent. Elles se multiplièrent; il finit, si on l'en croit, par en avoir presque tous les jours et sur tous les événements graves. Il nous est bien difficile de nous dégager de nos habitudes critiques et sceptiques pour comprendre ce qui se passe dans ces têtes bizarres. Il est probable pourtant qu'il tomba à peu près dans le même état que Mahomet. Il était ignorant, obstiné, imaginatif, il fut possédé d'une grande idée ; à force de la répéter aux autres, il se persuada lui-même et ne distingua plus le mensonge de la vérité. Un acteur peut s'enivrer de son rôle et verser de vraies larmes. A regarder sa vie et sa mort, on est disposé à penser qu'il devint enfin sa propre dupe et crut la fable qu'il avait fabriquée.

Les marques de la fabrique n'en sont pas moins visibles. Rarement charlatanisme fut plus grossier. On suit encore mieux ici que dans le Coran toutes les traces de l'imposture. En 1827, un ange lui apprit que l'Évangile éternel était écrit sur des plaques d'or cachées dans la colline de Cumorah, avec

une paire de lunettes en diamant, au moyen desquelles on pouvait les lire et les traduire. Joseph y alla, les vit ; quatre ans plus tard l'ange lui permit de les emporter ; mais en 1838 il eut soin de les reprendre pour empêcher les profanes de les vérifier. Joseph copia les caractères des plaques; ce sont tout simplement des caractères de fantaisie plus ou moins bien imités du calendrier mexicain. H se mit ensuite à les traduire ; son secrétaire lui ayant volé les cent premières pages de la traduction, une révélation prudente vint aussitôt lui défendre de les refaire, pour empêcher les profanes de comparer les deux copies et d'y trouver des différences. La traduction achevée, Joseph emmena trois de ses amis dans un bois, où un ange leur apparut déclarant que les plaques venaient de Dieu et que la version était exacte. Sur quoi, ils signèrent un certificat, et huit autres témoins un peu plus tard firent une seconde attestation. Le prophète prenait ses précautions d'avance comme un dentiste ou comme un juge de paix. Enfin le livre parut après qu'une révélation eut ordonné à un disciple, sous peine de damnation, de vendre tous ses biens pour payer les frais d'impression. Ce malheureux livre est une histoire fantastique, à peu près comme celle des Sévarambes, contenant les annales des anciens peuples de l'Amérique, qui sont, comme chacun sait, les descendants des Hé-

breux émigrés en ce pays après la construction de la tour de Babel et aussi après la captivité de Babylone. Selon Joseph, il a été écrit Fan 420 par Mormon et enseveli dans la colline où lui, Joseph, Ta retrouvé quatorze cents ans plus tard. Il n'y a guère de compilation plus plate, plus farcie de miracles vulgaires, plus tachée de contradiction, de niaiseries, d'anachronismes et de fautes de grammaire. Et ce qu'il y a de pis, c'est que l'ouvrage n'est pas même original. Les noms, les événements sont empruntés à une fiction restée manuscrite, mais lue de beaucoup de personnes, et où Salomon Spaulding, vers 1809, avait raconté, pour se divertir, la légende de l'ancienne Amérique colonisée par les dix tribus d'Israël : en sorte que le livre de la vérité nouvelle est la contrefaçon d'un vieux roman.

Une multitude de révélations vinrent le commenter et le compléter. Les disciples y ajoutèrent, et l'un d'eux, Orson Pratt, mit la chose en système. Il n'y a pas d'esprit, tout est matière ; chaque portion de la matière est douée de force et d'intelligence, et existe ainsi de toute éternité. La plus intelligente, qui est Dieu le père, a organisé le reste. Dieu le père a un corps immortel, et des femmes, desquelles il a engendré Jésus-Christ. Jésus-Christ, qui est le premier après lui, a aussi un corps et des femmes, et se promène avec elles dans le ciel sur un char traîné par des chevaux blancs. Tous deux

agissent au moyen de l'Esprit-Saint, qui, quoique matière, n'a pas de corps limité; cet Esprit- Saint est un fluide infini qui se trouve en tous les endroits à la fois, pénètre les corps les plus solides, se meut avec une rapidité inconcevable, gouverne les intelligences, meut le monde et fait des miracles. Au-dessous d'eux il y a beaucoup de Dieux, et tous ensemble, sous la présidence du Père, forment le pouvoir suprême qui organise et améliore les mondes. L'homme est un des membres de cette grande famille. Il est engendré dans le ciel par Dieu et à l'image de Dieu. Il y reçoit sa première éducation, il y jouit des embrassements de ses parents divins. De là il est envoyé sur la terre où il revêt un corps mortel* Sorti de ce corps, il entre dans un troisième monde, qui est celui des esprits. Enfin il revient au ciel muni d'un corps éternel de chair et d'os, au moyen duquel il boit, mange, fait l'amour, agit, pense, et goûte tous les plaisirs dont on peut jouir. Pour relever l'homme et le conduire à cet état parfait, trois révélations ont été données, celle de Moïse, celle de Jésus- Christ, et celle de Joseph Smith. Les deux premières étaient préparatoires, celle-ci est définitive. Son but est d'établir le royaume de Dieu sur la terre, de rassembler tous les hommes en une seule communion, « d'unir toutes les diverses sectes dans les liens de l'amour. » Il y a déjà eu une résurrection après la

mort du Christ, il y en aura encore deux autres. La première se fera prochainement, en 1890, dit Joseph Smith. Jésus -Christ apparaîtra en. grande pompe avec ses saints et ses anges, et rappellera à la vie tous les justes qui ont reçu l'Évangile depuis sa Passion. Ces justes, au lieu de monter au ciel, demeureront sur la terre dont les climats seront changés et qui deviendra un vaste jardin. Ils y régneront mille ans, ayant pour serviteurs les peuples païens. Toutes les nations seront sœurs ; il y aura partout des chemins de fer et des télégraphes électriques ; les maisons et les murs seront en or et en pierres précieuses ; le monde entier aura une cité capitale, un gouvernement unique, un temple central, un seul Seigneur, une seule foi, un seul baptême, un seul esprit. Enfin viendra la dernière résurrection qui comprendra tous les hommes, et qui établira la réconciliation et la félicité universelle de toutes les races et de toutes les âmes, de tous les morts et de tous les vivants.

Ces folies ressemblent fort à celles qui ont entouré le christianisme à son berceau, particulièrement aux imaginations des gnostiques. Les peuples alors s'étaient mêlés, les cultes s'étaient heurtés, chacun cherchait ou se faisait une foi, le rêve avait pris l'empire. Dans cette poussière de philosophiez et de religions brisées, les gens grossiers ou subtils, charlatans ou visionnaires, ramassaient et amal-

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pâmaient des dogmes ascétiques ou sensuels, et l'on vit naître des centaines de sectes, comme d'un grand animal mort naissent des milliers de vers. Il est aisé de voir que le mormonisme est une secte de ce genre. C'est un pêle-mêle d'idées courantes collées Tune sur l'autre par des esprits incultes et de mauvais aloi. Vous avez reconnu dans cet amas des réminiscences de la Bible, des aspirations humanitaires, le matérialisme du dix-huitième siècle, des, traces du panthéisme allemand, un fonds de socialisme, le voisinage de la doctrine spirite, les espérances de l'industrie moderne, bref toutes les banalités emphatiques, toutes les indications superficielles, toutes les importations saugrenues qui traînent dans les colonnes d'un journal américain. Cette doctrine est une religion de cordonniers ou de maçons élevés dans la Bible et tenus par la gazette à la hauteur de l'esprit moderne. Dieu leur devient plus sensible ayant un corps. Ils entendent mieux la création, à présent qu'elle est supprimée, et que le Père céleste n'est plus qu'un directeur d'usine, qui avec l'aide de ses contre-maîtres organise le monde. Le Saint-Esprit, transformé en fluide, devient palpable, et ils le sentent physique* ment dans leurs attaques de nerfs. De plus, il est fort agréable de croire qu'on est saint, choisi par Dieu, qu'on régnera mille ans sur la terre, qu'on' aura les Gentils pour domestiques, qu'on finira par

avoir un corps éternel, avec beaucoup de femmes et toutes sortes de plaisirs. Quand on ne sait pas un mot d'histoire, et qu'on a la tête farcie de noms bibliques, il est aisé d'admettre que les os des anciens Indiens sont ceux des Israélites. Enfin les phrases des meetings sur le progrès conduisent naturellement à l'idée d'une terre défrichée, embellie et changée en Éden. Ajoutez que l'instruction se réduit chez les Mormons aux premiers éléments, que la science y est négligée, méprisée ou suspecte ; on n'y afdmire et on n'y pratique que le travail des mains. Ce chaos et cette grossièreté démocratique eussent fait échouer la doctrine en France ; ils Font fait réussir aux États-Unis. Fourrier, qui* nous a donné une théologie, des conseils et des promesses du même ordre, est tombé dans le ridicule. Je crois qu'il aurait réussi si, en saupoudrant son système de citations bibliques, il l'avait transporté aux États-Unis.

Voilà la doctrine que Joseph Smith se mit à prêcher, et dans quel style ! Un mélange de platitude et d'emphase, nulle suite dans les idées, des métaphores usées, décousues, comme ces vieux habits qu'on exporte des capitales civilisées en Océanie, des plaisanteries basses et baroques, une pensée qui s'affaisse sous son propre poids, s'embarrasse de périodes interminables et trébuche sous les oripeaux dont elle veut s'affubler ; partout, dans l'ex-

pression comme dans le dogme, on retrouve le cordonnier fanatique qui veut passer pour lettré. Il -commença par convertir ses frères, son père et sa mère ; avec cinq fidèles il institua son Église, le 6 avril 1830 ; le même mois il fit un miracle, ayant chassé le démon du corps d'un possédé. Le 1 er juin 1830, trente croyants étaient rassemblés ; plusieurs tombèrent en extase, prophétisèrent, virent les cieux ouverts ; les conversions devinrent nombreuses, et des disciples furent envoyés de toutes parts pour prêcher -le nouvel Évangile aux infidèles. L'année suivante, Joseph, pour mieux propager sa doctrine, fonda un journal, et publia le Livre des révélations. Il traduisait à sa façon le Nouveau Tes tament, choisissait dans le comté de Jackson remplacement de la future Sion, instituait l'Ordre de Melchisédech, prescrivait la construction d'un temple. Le 22 janvier 1833, le don des langues se manifesta pour la première fois parmi les saints. Ils passèrent une partie de la nuit à s'entretenir dans des idiomes qu'ils n'avaient jamais sus; il faut savoir que ce don est divisé en deux parties; les uns parlent dès langues sans les entendre, et les autres entendent les langues sans les parler. En même temps les révélations pleuvaient, et fort à propos, en toute circonstance et sur tout objet. Il achetait des papyrus égyptiens, les traduisait, et y trouvait des écrits authentiques d'Abraham et de Joseph.

Ses disciples étaient si dévoués, qu'en 1836 il put achever le temple de Kirtland et en faire la dédicace. Ce temple avait coûté 40 000 dollars. Ce jourlà Moïse , Élie et Elisée lui apparurent et lui remirent les clefs du sacerdoce. Plusieurs disciples virent les anges qui, pendant la cérémonie, venaient s'asseoir auprès d'eux. Une colonne de feu apparut au-dessus du temple, et des bruits surnaturels furent entendus. Cinq jours durant, les extases et les jouissances spirituelles se multiplièrent. La nouvelle religion s'étendait et s'affermissait, et Joseph Smith la soutenait par des talents d'organisateur et d'homme d'affaires. Il en avait établi le siège à Nauvoo en 1839, et Nauvoo, qui alors se composait de six cabanes, renfermait un an après deux cent cinquante maisons de Mormons. L'esprit pratique et l'activité des Américains font ces merveilles. Joseph obtenait du gouvernement de l'IUinois une charte d'incorporation et des privilèges qui faisaient de Nauvoo une ville libre. Il instituait sa hiérarchie, établissait une milice, fondait une société agricole et industrielle, réglait les mœurs, présidait aux cérémonies, rendait même la justice, et agissait, aux applaudissements de tous les siens, en véritable chef d'État. Les hommes de ce pays naissent administrateurs comme nous naissons sol- . data. On commençait à compter avec lui. Le générai Beunets lui demandait d'appuyer sa candidature

à la présidence de l'Illinois, et l'appelait un nouveau Mahomet, supérieur au premier comme à Moïse, «bref, l'homme le plus extraordinaire de son temps. » En 1844, il prêcha devant 20 000 personnes. Il osa même prétendre à la suprême magistrature des États-Unis, envoya deux cent quarantequatre missionnaires dans les différentes parties de l'Union pour prêcher sa candidature, et publia un programme de réformes qui par le vague de ses promesses, par la singularité de ses citations chaldéennes, par le ronflement de ses tirades patriotiques et libérales était propre à séduire les pauvres diables et les imbéciles, qui sont la majorité du genre humain.

La persécution l'avait porté à cette hauteur. Le fanatisme est comme le caillou : plus on le frappe, plus il est pétille. Dès 1 832, Joseph avait été battu, roulé dans le goudron et enduit de plumes, plaisanterie américaine dont le peuple là-bas use envers ceux qui lui déplaisent. L'année suivante, les Mormons du Missouri furent attaqués par leurs voisins ; ils résistèrent à main armée ; puis, sur L'invitation du lieutenant-gouverneur, ils déposèrent leurs armes. La populace en profita le lendemain pour tomber sur eux. On les cravacha, on tira sur eux, on les chassa comme du gibier. C'était en novembre ; il faisait une pluie battante ; les malheureux traversèrent le Missouri sur un bac

et passèrent la nuit en plein air. Dix de leurs maisons furent détruites. — Réfugiés dans le comté de Clary, ils en furent encore chassés par la haine publique. Une ligue se forma dans le Missouri pour les exterminer. On pilla leurs maisons ; le mari et plusieurs enfants d'Àmanda Smith furent tués sous ses yeux. Un vieillard fut coupé en morceaux ;. un autre, qui était venu dans le comté de Jackson pour réclamer son bien, fut piétiné à mort. A Hawn's Mill, le 30 octobre 1838, les assassins, ayant égorgé quinze Mormons, dépouillèrent leurs cadavres. Trois ou quatre cents personnes périrent, et les Mormons perdirent toutes leurs terres, qui leur avaient coûté 20 000 dollars. Ils demandèrent justice et protection : on leur répondit que l'opinion du peuple était contre eux, et le gouverneur Boggs, pour mettre fin aux troubles, fit arrêter Joseph avec six autres. Joseph manqua d'être mis à mort, fut retenu six mois en prison et indignement traité. Les Mormons réclamèrent devant la Chambre du Missouri; on ajourna la question. Ils s'adressèrent à Van-Buren, président des États- Unis, qui leur répondit ; « Votre cause est juste ; mais je ne puis rien faire pour vous. Si je prenais votre parti, je perdrais les voix du Missouri. » C'est avec cette imprudence qu'on affiche là-bas * son culte de l'intérêt et son mépris pour la justice; le peuple est tyran aux États-Unis; le droit et

la loi plient à l'occasion devant « Monsieur tout le monde » ; c'est là le vice de la démocratie, et si on ne la regardait que de ce côté on aurait grande envie de bénir les gendarmes. — Les Mormons, n'ayant rien obtenu, émigrèrent dans l'IUinois et y achetèrent des terres. C'est alors qu'ils fondèrent Nauvoo, et que leur prospérité s'éleva au plus haut point. C'est alors aussi que l'irritation publique fut portée au comble. Trente-huit fois Joseph avait été traduit devant les tribunaux, et toujours on l'avait relâché faute de preuves. La haine de ses ennemis croissait avec leur impuissance. Ils ne pouvaient souffrir l'orgueil des Mormons, qui se disaient les héritiers prédestinés de la terre, et les saints du dernier jour. Ils voyaient grandir la ville naissante, et se trouvaient battus aux élections par le vote compacte de leurs ennemis. Ils firent des meetings, puis des préparatifs, et résolurent de marcher sur Nauvoo avec cinq canons. Sur Tordre du gouverneur, qui voulait prévenir une guerre civile, Joseph se constitua prisonnier. Le 26 juin 1844, une centaine d'hommes déguisés et armés assaillirent les portes de sa prison ; les gardes, qui étaient convenus de se laisser forcer, tirèrent sans blesser personne. Les émeutiers entrèrent, tuèrent Hyram Smith ; Joseph déchargea sur eux son revolver, et essayait d'enjamber la fenêtre quand il fut atteint de deux balles. Il tomba de vingt pieds, en s'é-

criant : « Seigneur! mon Dieu ! » Un des meurtriers traîna son corps et l'appuya contre la margelle d'un puits. Le colonel Williams ordonna alors à quatre hommes de faire feu sur lui à huit pieds de distance. Il s'affaissa; il était mort. Tel est le profit de ces sortes d'actions : on y gagne pour soi le nom d'assassin, et pour son ennemi le nom de martyr.

Quand on apprit à Nauvoo le meurtre du prophète, le deuil fut universel. Tous les Mormons coururent, avec des larmes et des cris de douleur, au-devant de leurs chers martyrs. Ce désastre leur annonçait leur propre ruine. L'hostilité publique était si grande, que, pour préserver les sépultures, ils durent mettre des sacs de sable dans les cercueils à la place des corps, et enterrer les deux morts dans un endroit différent, en secret et à minuit. Les meurtriers, traduits devant les tribunaux furent relâchés. Les Mormons ne pouvaient espérer ni protection, ni justice, ni repos, ni trêve. En 1845, un meeting tenu à Quincy décida qu'ils videraient le pays de gré ou de force, et on leur signifia cette résolution. Brigham Young, leur nouveau chef, comprit qu'il fallait partir, et l'on se

détermina, après mûr examen, à émigrer vers les Montagnes rocheuses. Cependant les vexations continuaient ; pressés Tépée dans les reins, ils se mirent en route dès le mois de février. Des pionniers prirent les devants, et huit jours après les douze apôtres, le grand conseil des prêtres et seize cents émigrants passèrent le Mississipi sur la glace. D'autres détachements suivirent. Le zèle des Mormons était si vif, qu'ils voulurent avant de partir accomplir à tout prix une prophétie de leur prophète, achever le grand temple de Nauvoo, et y officier au moins une fois. Ce temple leur coûtait un million de dollars. Le lendemain ils le fermèrent et abandonnèrent la ville. Quelques Mormons pauvres y restaient. Le peuple des environs vint avec six pièces de canon et une armée de 1000 hommes les expulser de leur asile. Ce fut dès lors l'expatriation de tout un peuple. Vers la fin de juin 1846, ils arrivèrent à Council-Bluff , sur les bords du Missouri, et y campèrent sous des cabanes ou sous des tentes. Le scorbut et la fièvre se mirent parmi eux; b eaucoup moururent. L'hiver vint et fut horrible. Ils étaient plus de quinze mille, hommes, femmes, enfants, dans un pays désert, mal nourris, exténués de fatigue, glacés par le froid, obligés de se creuser des caves dans la terre, entourés d'Indiens, affligés par le souvenir de leurs malheurs passés et par la pensée de leurs misères futures. Ils chan-

taient pourtant, se donnaient des concert?, fondaient un journal, et remerciaient Dieu de leur délivrance. Au printemps, Brigham Young partit avec cent quarante-trois hommes pour chercher la patrie promise, et, au bout de trois mois, arriva au grand lac Salé, ayant traversé quatre cents lieues de terre inhabitées. Il choisit un emplacement, traça le plan des rues, laboura la terre, planta le froment, et revint au camp. Les mormons se mirent alors en marche par grandes troupes sur la voie frayée. Le 1 er mai 1848, le corps principal était en route. A l'arrivée, ils manquèrent mourir de faim; les sauterelles mangeaient leur récolte. Pour atteindre la moisson suivante, il fallut se rationner et pendant six mois chaque personne n'eut que douze onces de blé par jour. Beaucoup d'émigrants se dispersèrent dans les campagnes, grattant la terre pour avoir des racines et disputant aux Indiens les oignons sauvages. Le froid devint glacial; il y avait partout trois pieds de neige. Un grand nombre de Mormons n'avaient ni toit ni feu. Le bois manquait, les montagnes étaient nues; on ne trouvait pas d'eau douce. La plupart des plaines étaient couvertes de sel ou d'alcali, impropres au pâturage et à la culture. Le pays était désert et semblait hostile à la végétation et à la vie. Les rares trappeurs qui par hasard l'avaient visité affirmaient que toute colonie nombreuse y mourrait

de faim. Les sauterelles et la sécheresse détruisaient ou menaçaient presque chaque année la moisson. Par surcroît, les sauvages attaquaient les Mormons, tuaient les hommes isolés, volaient le bétail. Voilà les difficultés qu'ils ont vaincues. Depuis l'exode des Israélites, il n'y a point d'exemple d'une si grande émigration religieuse, exécutée à travers de tels espaces, en dépit de tels obstacles, par un pareil nombre d'hommes, avec tant d'ordre, d'obéissance, de courage, de patience et de dévouement. Sans doute le sang-froid, l'énergie, l'aptitude à la vie de squatter et de planteur, toutes les qualités américaines y ont aidé ; mais le ressort de cette grande volonté a été la foi. Sans elle, des hommes n'eussent point fait de telles choses. Ces exilés croyaient fonder la cité de Dieu, la métropole du genre humain : ils se considéraient comme les rénovateurs du monde; souvenons-nous de nôtre jeunesse, et avec quelle force une idée même médiocre, par cela seul qu'elle nous paraissait bonne et vraie, nous lançait en avant en dépit de l'égoïsme naturel, des faiblesses journalières, des habitudes contractées, des préjugés environnants, des obstacles accumulés. Nous ne savons pas ce dont nous sommes capables ; tel bourgeois qui se chauffe en robe de chambre, occupé à ne rien faire et à tout craindre, sursautera si Ton touche une certaine fibre, et; sans y penser, sera un héros.

Le 24 novembre 1847, avant de partir pour l'Utah, Brigham Young avait été proclamé président de l'Église, prophète, révélateur et voyant. A côté de lui, selon la Constitution établie par Joseph Smith, étaient deux conseillers; au-dessous, les douze apôtres, le conseil des grands prêtres, les septante chargés d'évangéliser, puis les évêques et tout le clergé inférieur. Quoique les principales de ces dignités fussent à la nomination du peuple, Brigham en était le maître ; jamais on ne nommait que les candidats qu'il avait présentés. Le Congrès fédéral l'ayant choisi comme gouverneur du nouveau territoire, il eut la puissance civile avec la puissance religieuse ; il se trouvait prince et pape, et l'admiration publique centuplait son autorité officielle. Rarement, dit M. Remy, un homme fut plus aimé, plus vénéré, mieux obéi. On mourrait pour lui, et on est prêt à tout quitter et à tout entreprendre sur une de ses paroles. Il mérite cette confiance. Il a été le pionnier, le guide, l'âme de l'expédition et de l'établissement. Il est sincère, énergique, actif, habile, dévoué à son œuvre, fécond en ressources, capable de patienter et d'oser. Mais ce qui contribue surtout à l'affermir, c'est qu'il est au niveau de son peuple par ses facultés, ses défauts, son éducation et ses goûts. Il est pieux, souvent inspiré, il a eu le don des langues, il a été missionnaire, il a osé, pendant la vie de Joseph,

les actions d'un enthousiaste et d'un fanatique. Il a été charpentier, il est fort ignorant, il méprise les sciences et dit qu'un quart d'heure de révélation en apprend plus que toutes les bibliothèques. Il est homme pratique et a gagné deux millions dans des spéculations personnelles. Il est prédicateur, tour à tour bouffon et sérieux, fort expert dans ce style bizarre, ampoulé, décousu etaffîrmatifqui plaît tant aux gens des États-Unis. 11 est architecte, négociateur, agriculteur, industriel, militaire, juste autant et aussi peu qu'il faut l'être pour la pratique. Voilà les deux ressorts de cette théocratie.: la nouveauté d'une foi jeune, et le gouvernement d'un homme supérieur.

Ils ont été plus loin ; après avoir transformé la pensée et la foi, le sol et l'État, ils ont touché à la famille. Déjà Joseph Smith avait pratiqué et prêché la polygamie. Mais la chose était si énorme qu'on avait dû garder un peu de mesure et prendre quelques précautions. Une fois dans l'Utah, séparé de toute société humaine par quatre cents lieues de désert, Brigham Young promulgua la révélation nouvelle '. C'est un point de leurs croyances que dans le monde à venir chaque homme régnera sur ses enfants qui feront son- royaume, « que plus il aura d'enfants plus il aura de gloire, et que s'il n'a ni

femmes ni enfants sur la terre, il n'aura pas de gloire dans le ciel. » De plus les Mormons étant les élus d'en haut, doivent augmenter le plus possible le peuple du Seigneur, On reconnaît là une restauration du vieux principe musulman, la paternité transformée en souveraineté, les enfants en propriété, la génération en œuvre pie, les sentiments naturels en passions ambitieuses, les sentiments humains en passions religieuses, bref la théocratie introduite au foyer domestique. En 1858, trois mille six cents Mormons avaient plusieurs femmes, deux mille deux cents en avaient quatre et au-dessus, Brigham Young seul en avait dix-sept. Si beaucoup de Mormons se contentaient d'une femme ce n'était pas leur faute ; il n'y en avait pas assez dans le pays. Ceux qui pouvant être polygames ne l'étaient pas, étaient médiocrement considérés et passaient pour des gens de peu de foi. Sans doute un état de choses aussi peu naturel produit beaucoup de douleurs privées ; mais ces douleurs sont atténuées parce que c'est volontairement que les femmes ainsi sacrifiées se sacrifient. Il est admis que le mari, s'il est saint, sauve sa femme avec lui; plus il est réputé saint et plus il a de femmes, plus elle est sûre d'être sauvée ; c'est pourquoi on voit beaucoup de jeunes filles convoiter la main de vieux polygames que ta nombre de leurs ans et de leurs femmes confirme

dans la foi et prédestine au salut. D'autres fois la femme unique d'un homme riche, afin de lui assurer un plus grand royaume céleste, le supplie de contracter de nouveaux mariages, fait pour lui la cour aux jeunes filles, et pleure sincèrement quand elle ne peut obtenir leur main. Toutes les saintes de rutah que M. Remy a interrogées lui ont déclaré qu'elles étaient heureuses : « Nous ne savons pas disent-elles, ce que vous entendez par rivales : plus il y a d'épouses, plus c'est agréable. » Une autre, femme' d'un évêque qui avait huit femmes, défendit doctement la polygamie par des raisons médicales, par l'exemple des patriarches, et aussi par l'exemple de Jésus-Christ qui, selon les Mormons a eu trois femmes; l'évêque, son mari avait vingt-cinq enfants, et tout ce petit monde vivait en bonne harmonie. Le fanatisme explique tout, parce qu'il suffit à tout. Il a fondé ici des vertus chrétiennes parmi des institutions orientales, et purifié des mœurs que la loi semblait devoir dépraver. « Après dix ans de voyages sur tous les points du globe, dit M. Remy, je doute qu'il y ait un pays où les femmes soient en général plus vertueuses et plus morales que dans la société mormone. » La prostitution y est inconnue, «l'adultère si rare qu'on peut dire qu'il n'existe pas. » « Tous les hommes y sont occupés de travaux utiles ; nous n'y avons vu ni paresseux, ni désœuvrés, ni joueurs, ni ivrognes.

Les saints polygames nous ont, presque sans exception, offert l'image de bons pères ot de bons époux. » En 1855, il n'y avait que trois détenus dans la prison pénitentiaire, tous les trois Indiens. La nouvelle société vit honorablement et pacifiquement en dépit de sa propre forme, et il n'y a rien qui prouve mieux la force et la sincérité de sa foi.

Le simple dehors des objets physiques en fournit un autre témoignage plus éclatant encore. Il a fallu tout créer dans ce désert, et ils ont tout créé. « Les Mormons dit un de leurs apostats , sont les plus laborieux des hommes. Depuis le simple fidèle jusqu'à Tévêque et l'apôtre, tous sont occupés à des travaux manuels. » Les plaines n'avaient point d'eau douce et le climat manquait de pluie au moment des semailles ; ils ont amené l'eau des montagnes dans des rigoles. Le pays ne produisait rien d'utile à la vie ; ils y ont introduit le bétail, les arbres fruitiers, les légumes, les céréales, la betterave, la canne à sucre et le coton. La contrée était un lieu de chasse où jeûnaient quelques sauvages; au bout de sept ans, on y voyait dçs scieries mécaniques, des moulins pour le blé, pour le sucre, des tanneries, des machines à carder,, des fonderies pour le fer, le bronze, le plomb, les poteries, des fabriques de papier, de drap, de tapis, d'armes, des distilleries, bref toutes les manufactures de première nécessité. Une ville s'était élevée, ayant des rues larges de

quarante mètres, un palais de justice, une bibliothèque, un hôtel de ville, plusieurs maisons particulières aussi grandes et aussi belles que des palais, un vaste temple en construction. En 1859 \ il y avait 80 000 Mormons dansl'Utah, et probablement 100 000 autres dans le reste de l'Amérique et du monde. Songez que trente ans auparavant la nouvelle religion n'avait que six adeptes. Tous les jours la propagande accroissait cette multitude. Sur ce point, le dévouement des Mormons est extraordinaire. Un ordre du grand conseil arrive : à Tinstant le Mormon désigné quitte sa famille, ses travaux commencés et part sans argent pour l'Europe, la Chine ou l'Océanie. Il vit du travail de ses mains, paie comme il peut son passage, se fait domestique; l'un d'eux, M. Bolton, .fils d'un riche armateur, futhuitans missionnaire à Paris, ne gagnant le plus souvent que dix francs par mois. Ordinairement la mission dure de trois à six ans ; ils ne reviennent que sur un ordre du grand conseil et à leurs frais. Ils s'adressent aux pauvres, aux ignorants, vivent avec eux, reviennent à la charge, les exaltent pardeshistoires'merveilleuses et par des promesses magnifiques. L'enthousiasme engendre l'enthousiasme. Les convertis ont des songes prophétiques, entendent des bruits doux ou terribles,

J. Tome, II, 178.

voient des spectres éblouissants, des bétes de l'Apocalypse, assistent à des guérisons de malades, et bientôt partent pour l'Utah. Une banque de secours a été établie en 1849 pour leur fournir l'argent du voyage. Tous les fidèles y ont contribué, et les convertis une fois arrivés remboursent les avances qu'on leur a faites. Les mesures ont été si bien prises, que le voyage de Liverpool au grand lac Salé ne coûte pas plus de cinq cents francs et souvent moins de deux cent cinquante. Dans ces dernières années, beaucoup d'émigrants ont traversé à pied les quatre cents lieues de désert traînant sur des brouettes ou sur des charrettes à bras leurs bagages, leurs vivres et même leurs enfants. Trente mille personnes en vingt ans sont venues accroître la population de l'Utah. Si la guerre contre le Congrès a suspendu un instant ce mouvement, il reprend maintenant de plus belle. Un seul navire parti de Liverpool en 1860 a amené huit cents néophytes. Les Mormons en triomphent, prophétisent la dissolution des États-Unis pour la fin du siècle, et se promettent l'empire de l'Amérique et de l'univers.

Mais le trait qui donne la plus haute idée de leur zèle est la conduite qu'ils tinrent en 1857 et en 1858 dans les démêlés qu'ils eurent avec le Congrès. On les accusait de rébellion, et on envoya contre eux une armée. Brigham leva des soldats, et cependant

par prudence ou par patriotisme, décida qu'on ne ferait point la guerre à la mère-patrie. Il fallait donc éraigrer encore une fois, et en effet les Mormons prirent ce parti héroïque. « Dans un meeting où assistait Brigham, John Taylor ayant invité tous ceux qui étaient résolus à réduire leur3 propriétés en cendres plutôt que de se soumettre à l'autorité militaire à lever la main, l'assemblée tout entière leva les deux mains par un mouvement unanime. » Les troupes du Congrès arrivèrent. Avec une modération étonnante, les Mormons s'abstinrent de toute hostilité; seulement ils déclarèrent que si les soldats entraient dans la ville, ils la quitteraient et la brûleraient. Le nouveau gouverneur Cumming eut beau prier et promettre : à la fin de mars, le peuple commença à émigrer vers les montagnes, ne laissant dans la ville que le nombre d'hommes qu'il fallait pour l'incendier. La plupart des settkments du nord furent abandonnés, et Brigham, emmenant avec lui sa famille, se retira dans le sud. Devant une pareille résolution, le gouvernement céda; on s'accommoda ; les troupes ne firent que traverser la ville et campèrent à quarante milles plus loin. Elles ont quitté le pays en 1860; les Mormons sont restés libres, et Brigham est toujours leur chef effectif.

Cette singulière société subsistera-t-elle ? Les détails qu'on vient de lire indiquent, je crois, que trois

choses la maintiennent : son isolement, la nouveauté de son enthousiasme et l'habileté de son chef. Or Brigham mourra, et on trouvera difficilement une suite de chefs aussi bien doués et adaptés à leur rôle. D'autre part, l'enthousiasme vieillira, et si Ton regarde les religions précédentes , on n'en trouve guère dont la foi vive et la ferveur pieuse aient duré plus de cent ans. Enfin les déserts se peupleront, et la civilisation ordinaire rejoindra et enveloppera ce petit monde. Il est probable qu'alors ses vices intimes feront leur effet ; et l'on a de la peine à croire qu'une société fondée sur l'ignorance du public, sur l'asservissement des sujets et sur l'abaissement des femmes puisse durer quand son fanatisme se sera refroidi, quand son chef sera un homme ordinaire, et quand la civilisation environnante l'attaquera par la contagion de la science solide et profonde, de la liberté civile et religieuse, du mariage égal et naturel.

En attendant, on peut remercier les Mormons de la périlleuse expérience qu'ils veulent bien faire à leurs dépens et à notre profit. Rien n'est plus utile à l'histoire que de grandes opérations exécutées sur des milliers d'hommes, pendant de longues années, sous nos yeux, en des circonstances précises et connues. Celle-ci, faite en un endroit isolé et pour ainsi dire dans un vase clos, sera une des plus nettes et des plus instructives. Il faut laisser

le mélange fermenter ; on en verra le produit dans un siècle. Déjà maintenant une conclusion surnage. Nous jugions notre siècle à peu près comme les beaux- esprits romains jugeaient leur siècle au temps d'Auguste ; nous le trouvions réfléchi , savant, raisonnable et même sceptique ; nous croyions avoir endormi, apaisé ou dompté le monstre intérieur et tout-puissant, l'imagination crédule et enthousiaste; nous pensions avoir enseveli sous un amas de raisonnements, de documents positifs, de science transmise, d'éducation propagée, de journaux populaires le fou que tout homme porte en lui-même. Nous nous étions trompés. Voilà une civilisation d'hommes d'affaires, tout orgueilleuse de son bon sens pratique, assise sur trois siècles de science prouvée ; mais son protestantisme libre laissait une ouverture, et tout d'un coup, par cette ouverture, on a vu se lâcher le fou.

Digilizec

Études sur Marc-Aurèle , par Edouard db Suckau.

M. de Suckau a présenté à la Sorbonne, puis au public, un Mémoire excellent, ni emphatique, ni scolastique, écrit du meilleur style, plein de force et de mesure, fort savant sans étalage d'érudition, fort élevé sans étalage d'admiration. Il expose la doctrine de Marc-Aurèle avec la sympathie d'un homme de cœur et la réflexion d'un philosophe. Il la commente par le récit de son éducation et de son règne, par l'histoire de son pays et de son temps. Il a tout dit, les actions du capitaine et du politique, son administration et ses édits, ses lectures et ses amitiés, sa vie intérieure et sa vie publique; mais il a tout dit avec discrétion, les détails étant choisis en vue de l'ensemble, l'histoire ne faisant qu'éclairer la philosophie ; le plus étrange, c'est qu'il a tout dit sans phrases toujours texte en main, l'hom-

me n'étant loué que par l'exposition nue de ses actions et de ses paroles. Cette sorte de louange convenait seule : Marc-Àurèle est l'âme la plus noble qui ait vécu.

Lorsque la conquête du monde et l'établissement de l'empire eurent détruit dans le monde et dans l'empire la famille et la patrie, les mœurs et la liberté, l'homme, enfermé dans une décadence sans remède et sous un despotisme sans issue, abandonna toute espérance terrestre et tourna son effort ailleurs. 'Seule la pensée subsistait libre, et le mélange des religions, l'ouverture de l'Orient, la communication des races, l'échange mutuel des philosophies, venaient encore l'alimenter et l'élargir. Ainsi étendue, elle atteignit l'universel et demanda au monde divin le bien suprême que lui refusait le monde terrestre. L'homme, autrefois père et citoyen, devint religieux et philosophe et se consola de ses misères par la contemplation de l'infini. Mais chacun y alla par sa voie. Pendant que la foule livrée à la tradition et au rêve, cherchait dans la légende et l'extase l'entrée du monde surnaturel, quelques sages affermis par la science antique et la raison grecque rencontraient dans la conception du

monde naturel et de la force humaine la guérison de leurs tristesses et le soutien de leur vertu. L'un d'eux par hasard se trouva le maître des hommes, et montra aux hommes avilis, désespérés ou fanatiques ce qu'était l'âme d'un stoïcien.

Quel triste rang pour une pareille âme! Des égaux, du moins, peuvent garder quelques restes de désintéressement et de franchise ; ils n'ont point à calculer ni à flatter; leur amitié peut être vraie; ni la crainte ni l'ambition ne viennent la corrompre. Mais un prince à qui la loi donnait le pouvoir absolu, que pouvait-il rencontrer, sinon des adulateurs et des mercenaires? et que pouvaitil attendre, sinon des mensonges et des lâchetés? Marc-Àurèle les eut, et à profusion, autour de lui, jusque chez lui, dans sa famille. Quel monde à gouverner qu'un monde qui tombe! Il revenait d'un long voyage, épuisé, ayant sauvé l'empire de la révolte et des barbares, et parlait des huit années de son absence; et il vit le peuple, en manière de reconnaissance lui demander par signes un congiaire de huit écus d'or ! Il partait malade contre les Marcomans, ne trouvant point de soldats, ayant vendu tous les trésors de son palais pour subvenir aux frais de la guerre, et la spttise populaire l'obligeait à mener avec lui un cortège de magiciens et de Chaldéens ! Il exhortait ses soldats à la fidélité et au courage; et les Jazyges, après un

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traité, lui rendaient cent mille transfuges! Son meilleur général, Avidius Cassius, le trahissait; son collègue Vérus restait engourdi dans les débauches; ses enfants mouraient, sa femme était calomniée ou criminelle; son fils et son héritier, Commode, devait être un assassin et un monstre. Il voyait les hommes s'avilir, les mariages diminuer, la population s'amoindrir, les terres tomber en friche, la superstition s'étendre, le courage disparaître, l'amour du bien public s'évanouir, sans avoir, comme un particulier, le droit d'oublier ces maux ou la consolation de n'en toucher qu'une partie , étant forcé par son rang de les apercevoir tous et sans cesse, d'en prévoiries suites infaillibles et désastreuses, d'y remédier en vain, de sentir son impuissance, et de toujours combattre pour être toujours vaincu. « Ils n'en feront pas moins « ce qu'ils font quand tu en mourrais de douleur. » Et ailleurs : « Pauvres têtes que ces politiques qui « appliquent, dit-on, la philosophie. Cervelles « d'enfants. N'espère pas la république de Platon. « Un peu de bien, si petit qu'il soit, que cela te * suffise. » Ce peu de bien, c'était de soutenir l'empire énervé par les fléaux et les vices, abîmé par les tremblements de terre, dévasté par les inondations, épuisé par les pestes, assiégé par les barbares. N'ayant ni santé, ni soldats, il hivernait en Germanie avec des recrues de gladiateurs, de

mercenaires et d'esclaves, parmi les marais et dans la neige, passant les fleuves sur la glace, poursuivi par les révoltes de vaincus perfides, par l'obstination d'envahisseurs toujours nouveaux, par l'avidité d'une armée corrompue, désapprouvé àRome, obligé, contre son cœur et ses maximes, de tuer et de détruire, attristé de ses propres victoires: « Une t araignée se glorifie d'avoir pris une mouche, un « autre un lièvre, un autre des sangliers, un autre « des ours, un autre des Sarmates! » Ni l'amour de la gloire, ni la joie du succès, ni l'espoir du salut, ni l'entraînement de la lutte, ni le goût des affaires ne le soutenaient, mais la seule conscience ; comme un pilote sans espérance, il gouvernait son navire, sentant que son navire devait sombrer. S'il était dur en ce temps d'être homme, il était plus dur d'être empereur.

Il est mort à son poste, en Germanie, sous la tente, à cinquante-huit ans, n'ayant jamais faibli. 11 a conservé l'État contre les trahisons et les barbares, malgré les citoyens et les ennemis, en dépit de l'indifférence du peuple, des vices de son collègue, de la lâcheté de ses "soldats. Il s'est abstenu des plaisirs, il a évité le luxe, il a modéré son pouvoir, il a résisté à la populace, il a respecté le Sénat, il n'a jamais agi que d'après la justice et le droit. Il a rendu la loi plus humaine, il a protégé l'accusé, l'enfant et l'esclave, il a souffert la calom-

nie et la contradiction. Il vendait les meubles de son palais pour entrer en campagne, et au retour il remettait aux provinces l'impôt arriéré de quarante-six ans. Il établissait des écoles pour les philosophes qui contredisaient sa doctrine, et il faisait grâce aux révoltés qui voulaient détruire sa vie et la vie des siens. « Vous me dites de pourvoir par « sa mort à la sûreté de mes enfants ; qu'ils péris- « sent donc si Avidius mérite plus qu'eux d'être « aimé, si le bien de l'État exige que Cassius vive « plutôt que les enfants de Marc-Aurèle. » Cassius ayant été tué par hasard, il demanda au Sénat d'épargner les complices : « Qu'aucun sénateur ne « soit puni.... que les députés reviennent.... que « ceux dont les biens ont été confisqués les recou- « vrent.... qu'ils soient riches, exempts de toute « crainte, maîtres d'aller où ils voudront. Pères « conscrits, ce n'est pas un grand effort de clé- « mence de pardonner aux enfants et aux femmes « de ceux qui sont morts. Plût aux dieux que je v pusse aussi en rappeler quelques-uns du tom- « beau ! » Chez lui la miséricorde, la bonté, la tendresse coulaient à flots et coulaient de source ; l'âpre ' doctrine stoïque ne diminuait en rien son humanité ni sa douceur. Il aimait à aimer ; ses Pensées commencent par des effusions de reconnaissance il énumère avec le soin le plus minutieux et le plus touchant les bienfaits qu'il a reçus de ses parents et

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de se5 maîtres; il est resté jusqu'au bout leur confident, leur ami, leur obligé, leur vénérateur. Du plus haut de la philosophie et de la politique il redescendait au sein de la famille, avec la grâce et la délicatesse d'une mère, attentif aux petites peines de ses filles, tout occupé des balbutiements et des caresses c de ses fauvettes mignonnes. » « Voici « encore les chaleurs de l'été; mais comme nos « petites se portent bien, il nous semble que nous « avons l'air pur et la température du printemps. » C'est le cœur et c'est aussi la grandeur de Virgile. Rien d'enflé ni de sec dans ses Pensées; toutes les épines de la logique stoïcienne ont disparu ; on n'entend plus le ton commandant et forcé ; on ne trouve plus rien de tendu ni d'étonnant dans sa vertu; on en sent la source. Ces sentences écrites le soir à lampe, Tune dans un camp chez les Quades, l'autre au sortir du Sénat, ont toutes produit quelque forte action, quelque généreuse parole; elles portent l'empreinte de leur origine et de leurs effets; on les voit naître et on les sent agir. Elles sont un journal, comme celles de Pascal, mais le journal d'une âme saine. Il y a bu à longs traits, non le désespoir et l'extase, mais l'héroïsme et la paix. Courtes, véhémentes, exactes, éclatantes, elles sont les cris étouffés d'un enthousiasme contenu; elles montrent l'âme d'un grand poète qui, les yeux fixés sur le sublime, se maîtrise, et, tout

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troublé d'admiration, prononce à* peine quelques paroles brisées à voix basse: * Homme, tu as vécu « citoyen de cette grande cité; cinq ans ou trois, « que t'importe? L'important était d'y vivre selon « la loi. Quoi de terrible si tu quittes la ville em- « mené non par un tyran, non par un juge injuste, « mais par la nature qui t'a introduit, comme un « acteur que le stratège congédie et remplace? — « Je n'ai point dit les cinq actes, mais seulement « trois. — Bien dit: mais dans la vie ces trois sont « toute la pièce. Va-t-en donc l'âme sereine, car ce- « lui qui te congédie est serein. »

Quelleestdonclapuissante pensée quiaformé toute cette vertu, et soutenu toute cette conduite? Une seule idée, celle de la nature. Aux yeux de Marc-Aurèlo, le monde n'est point un monceau d'êtres, mais un être unique . Il n'y a point d'événement quine tire derrière , lui et devant lui la chaîne infinie et indissoluble qui s'allonge jusqu'aux deux extrémités des temps. 11 n'y apoint de corps qui ne tienne àla sphère infinie et indestructible qui s'étend jusqu'aux confins de l'espace. Tous les êtres et tous les changements se supposent, et un fil ne peut se rompre sans remuer tout le réseau. Ensorte que tout l'univers est un individu vi-

vant, qui subsiste par lui-même, se développe de lui-môme et manifeste par ses formes engendrées et visibles la loi génératrice et invisible qui le soutient. De l'étendue à la vie, de la vie à la sensation, de la sensation à la pensée, s'ordonne une série de puissances dont la première appelle la seconde, dont la seconde nécessite la première, liées entre elles comme la fleur, le fruit et la graine d'une plante, états différents qui révèlent une même force, paroles successives qui expriment une même idée. C'est un seul animal dont les événements sont les fonctions et dont les êtres sont les membres. C'est « une seule substance divisée en mille corps « distincts, une seule âme circonscrite en mille natu- « res différentes. » C'est « un souffle artiste, un feu « intelligent qui se transforme en toutes choses, « qui s'assimile à toutes choses, qui d'un cours « réglé engendre toutes choses », Dieu prévoyant et régulateur, sorte de « raison séminale » et active, engagée dans la matière et occupée à la vivifier. Toutes ces images, prises à la lettre par les premiers stoïciens, ne sont que des images pour Marc-Aurèle. Il pose seulement que le monde est un, qu'un ordre de lois le gouverne, et que cet ordre a l'harmonie d'une raison 1 . Dès lors, quel

1. « Atomes ou Providence, pose d'abord que tu es une partie d'un tout gouverné par la nature. »

310 MAROAURÈLE.

spectacle 1 La tristesse et le dégoût n'étaient que de fausses vues de l'esprit, préoccupé d'un détail, oubliant de considérer l'ensemble. Tout est bien et tout est beau. Cette nature unique et créatrice, qui pourrait lui nuire, puisqu'il n'y a rien en dehors d'elle? Qui pourrait gêner son effort, puisqu'il n'y a d'autre effort que le sien? Quelle beauté ne languit auprès de cette puissance inépuisable, pacifique, dont l'effort mesuré amène incessamment sous la lumière le flot éternel des créatures, et qui se développe également par leur ruissellement et par leurs chocs? Qui ne se sentirait pénétré d'admiration et de joie à l'aspect de cette sourde volonté vivante qui soutient et transforme les êtres, qui triomphe dans leur renouvellement comme dans leur permanence, et dont toutes les démarches sont l'œuvre de l'universelle raison? Qu'ai je à faire de ces mille pensées mutilées par lesquelles mon esprit se prend aux fragments qui m'entourent? Une seule est entière et vraie, celle de la nature, et les autres ne valent qu'autant qu'elles se rattachent à celle-là. Je n'aurai donc qu'une seule pensée comme il n'y a qu'un seul être : j'y rapporterai le reste; je franchirai l'étroite enceinte de ma personne ; je concevrai le Dieu universel dont je suis un des membres, et j'agirai d'après cette conception. Ce n'est pas moi qu'il aime, mais l'ensemble; ce n'est donc pas moi que j'aimerai, mais

l'ensemble. Ce n'est pas un homme isolé qu'il a produit, mais une communauté d'hommes liés par des instincts sociables et par la possession de la même raison; ce n'est donc pas mon être isolé que je servirai, mais la société des hommes, non par amour des louanges, ou par désir d'être aimé, # ou par goût pour leur mérite , ou par espoir de récompense, mais parce que nous sommes nés pour nous entr'aider « comme les mains, les pieds, « les paupières », et parce que la raison prend d'elle-même la tendance de la nature comme l'eau suit la pente du sol. « Ce qui est utile à l'essaim est « utile à l'abeille. Que tout ton plaisir et tout ton « délassement soient de passer d'une action sociale « à une action sociale, avec la pensée de Dieu. » Par cette conformité, la raison, imitatrice de la nature, participe à la majesté de la nature. Elle est un Dieu intérieur, « fragment du grand Dieu universel », auguste comme lui, lumière sacrée, à demi-offusquée par cette enveloppe 'de chairs où elle s'enferme, mais seule digne qu'on la désire et qu'on l'adore. « Si tu trouves quelque chose de « meilleur dans la vie humaine que la justice, la « vérité, la tempérance, le courage, tourne-toi vers « ce bien de toute ton âme, et jouis-en, puisque « c'est le plus excellent. Mais si tu ne découvres « rien de meilleur que ce Dieu établi en toi-même» « qui s'est assujetti tes passions , qui corrige tes

« imaginations, qui s'est dégagé des persuasions t sensibles, qui se soumet aux dieux, qui prend « soin des hommes; si tu trouves en comparaison « tout le reste petit et vil, ne donne donc place « en ton âme à nulle autre chose. » 11 n'y a qu'un • être parfait, la nature ; il n'y a qu'une idée parfaite, celle de la nature ; il n'y a qu'une vie parfaite, celle où la volonté de la nature devient notre volonté.

Il n'y a qu'une consolation parfaite, et c'est elle aussi qui la donne. « Vivre d'accord avec les dieux; « et celui-là vit d'accord avec eux qui leur mon- « tre une âme contente de leurs décrets. » Ma douleur et ma joie ne valent pas la peine que j'y songe; tout est noyé sous l'idée de la Nature infinie; elle seule a le droit d'exister ; je ne dure que pour la manifester et l'accomplir ; résister, se plaindre, est la folie d'un enfant; je n'ai la raison et je ne suis homme que parce que je me conforme à son effort. « Le monde souhaite ce qui va arriver. « Je dis donc au monde : « Je le souhaite comme « toi. » — « Les choses étant telles, leur nature « portait que de toute nécessité il en serait ainsi; « vouloir le contraire, c'est vouloir que le figuier « ne donne point son lait. » Je ne puis plus me révolter contre mon mal dès que je vois que, par la composition de tout l'univers, il est de toute éternité lié à ma destinée, et que pour l'ôter il

MÀRC-ÀURÈLE. 313

faudrait renverser la loi universelle et Tordre entier. Je ne puis m'affliger de mon mal, dès que je vois qu'il m'a été imposé par une nature bonne, et qu'il contribue à la santé du monde. Il n'est point un accident, puisqu'il est nécessaire; il n'est point un mal, puisqu'il amène un bien. « Tout ce « qui arrive est aussi naturel et accoutumé que la « rose au printemps, que les fruits en été : ainsi la « maladie, la mort, la calomnie, les complots, et « tout ce qui réjouit ou afflige les sots. » « Em- « brasse la mort comme une des choses que veut « la nature.-... Elle est même un bien, puisqu'elle « est de saison pour l'univers, puisqu'elle lui sert et « qu'il l'amène. » o Plusieurs grains d'encens sont « sur le même autel : l'un tombe plus tôt, l'autre « plus tard ; nulle différence. » « Tout ce qui te « convient, ô monde! me convient. Rien n'est tar- « dif ou prématuré pour moi qui est de saison t pour toi. Tout m'est fruit dans ce que tes saisons « apportent, ô nature! Tout vient de toi, est en « toi, retourne en toi. Celui-ci disait: O chère cité t de Cécrops! Ne puis -je dire : O chère cité de t Jupiter ! » Où sont maintenant le découragement et la peine? L'esprit a englouti toute pensée personnelle dans l'immense et bienheureuse pensée du tout.

Ceci est un effort, et l'esprit assiégé d'idées bornées, naturellement renfermé en lui-môme, a

314 MAROAURÈLE.

peine à s'étendre et à s'oublier dans l'amour de l'infini. En ces temps de décadence surtout, rhomme pense moins à sa grandeur qu'à sa faiblesse, et de l'idée de l'univers tranquille, il retombe à la contemplation de ses misères et de son néant. Gela même est une source de consolation, consolation amère, mais fortifiante ; quel cas puis-je faire de mes chagrins et de mes désirs quand je compare ma petitesse à l'immensité! Qu'est-ce que ces soucis d'un jour et d'un atome perdu dans les deux gouffres du temps et de l'espace ! « Souviens-toi « de l'étendue universelle; quelle part en as -tu? « de la durée universelle; quel fugitif instant fait « ta portion? Pense souvent à la vitesse de la fuite « et de la succession des choses qui sont et de- « viennent. Car la substance est, comme un fleuve, « dans un écoulement éternel; et les vivants en « des changements continuels; et les causes en des « transformations innombrables : et il y a un abîme « sans fond, le passé, puis l'avenir où tout s'en- « gloutira. En un tel état, n'est-ce pas folie que de « s'enfler, de se tourmenter ou de s'affliger? » « Tout cela va disparaître, nos corps dans le mon- « de, nos mémoires dans la durée... Que tout cela « est vil et méprisable, et pourri, et périssable, et « mort !» « Le vent jette à terre les feuilles des « bois; ainsi les générations des hommes; ainsi « les malédictions, les louanges, les acclamations.

MAROAURÈLE. 315

« Tout cela naît en un printemps; puis le vent les « abat, et la forêt en pousse d'autres à la place. « Cette courte durée est commune à toutes choses ; « et toi, tu fuis ou poursuis toutes choses, comme « si elles devient être éternelles ! Encore un peu, « et tu fermeras les yeux; et pour pleurer celui « qui t'aura enseveli, il y en aura un autre. » « La « durée de la vie de l'homme est un point; sa subir stance, un écoulement; sa sensation, une im- « puissance ; son corps, un bâtiment qui tombe ; « son âme une toupie qui tourne ; sa fortune, une « obscurité ; sa renommée, un jugement d'aveu- « gles. Bref, tout dans son âme est songe et fumée, « tout dans son corps passe et fuit; sa vie est une « guerre et le séjour d'un hôte; sa gloire après le « tombeau, un oubli. Qui peut le sauver? une « seule chose, la philosophie. » Consolez-vous donc, pauvres hommes, à cause de votre faiblesse et à cause de votre grandeur, par la vue de l'infini d'où vous êtes exclus, et par la vue de l'infini où vous êtes compris, par la pensée du soleil éternel dont vous êtes un rayon et par la pensée de la nuit éternelle où cfe rayon va s'éteindre. De tous côtés l'immensité vous presse et vous apaise; et la nature qui vous exalte ou qui vous écrase vous associe à sa force ou à son repos.

Nous avons beaucoup appris depuis seize siècles; mais nous n'avons rien découvert en morale qui

atteigne à la hauteur et à la vérité de cette doctrine. Notre science positive a mieux pénétré le détail des lois qui régissent le monde ; mais, sauf des différences de langage, c'est à cette vue d'ensemble qu'elle aboutit.

ap

Die Religion des Buddha und ihre Enstehung.

par M. Kœppen.

si.

Les Origines.

Ce livre est un résumé excellent et complet, comme il s'en fait souvent en Allemagne, des cinq ou six cents monographies et des cinq ou six mille dissertations spéciales qui pendant vingt ans se sont accumulées sur un sujet. Il est de plus fort clair, écrit en style abondant par un homme compétent, décidé, point pédant, excellent logicien et très au fait des matières philosophiques. Par malheur l'auteur est Allemand et il écrit en allemand, ce qui fait qu'en France on ne le lira guère ; c'est pourquoi nous allons, avec son aide, exposer le sujet au lecteur 1 .

1. Consulter encore : Spence Hardy, Manual of Buddhism, Eastern monachism; — E. Burnouf, Lotus de la bonne loi, Introduction à l'Histoire du Bouddhisme; — Foucaux, Bgya tcher»

Quand les Aryens descendirent à travers les passes du Caboul pour s'établir dans le Penjâb, ils ressemblaient fort aux Perses tels que les décrit Hérodote, ou aux Germains tels que lesMécrit Tacite. C'étaient des tribus demi-fixées, demi-errantes, ayant pour principale richesse de grands troupeaux de bœufs et de vaches, possédant des villages, des bourgs, et connaissant déjà l'agriculture, bref, situées, comme les peuplades d'Arminius et de Cyrus, sur les confins de la vie nomade et de la vie sédentaire, chaque famille régie par le père, chaque tribu menée par une sorte de roi ou chef de guerre; point de castes, point de corporation cléricale, chaque père de famille sacrificateur dans sa maison; des mœurs simples, libres et saines, comme on en rencontre à l'origine chez tous les peuples de notre race ; nulle rêverie mystique et maladive, au contraire, des sentiments mâles, honorables, et des prières aux dieux pour demander la force, la gloire, la victoire et le butin.

Rdpa; — Wilson, traduction du Rig-Veda; — Stanislas Julien, les Pèlerins bouddhistes. — Colebrooke, In the philosophy of the Hindus, — et surtout Lassen, Indische Alterthum.

Si maintenant on cherche le trait qui dès ce moment les distingue entre toutes ces races de la même souche, on le trouvera dans leur imagination, qui est de la plus rare délicatesse et de la plus étonnante fécondité. Nulle part le mythe n'a été si transparent ni si abondant. Il semble que cette race ait été faite pour voir des dieux dans toutes les choses et des choses dans tous les dieux. C'est le Ciel lumineux qu'ils adorent, la grande clarté épanouie qui enveloppe et ranime toutes choses. C'est la Foudre victorieuse, le Tonnerre bienfaisant qui fend les nuages et délivre de leur prison les pluies fertilisantes; ce sont les deux Rayons jumeaux qui s'élancent du bord du ciel pour annoncer le retour de la lumière ; ce sont les Rougeurs du matin, « les Aurores blanchissantes qui sortent de l'ombre avant le soleil, et, comme une jeune fiancée devant son époux, découvrent en souriant leur sein en sa présence.» C'est Agni, le feu qui sort des bâtons frottés l'un contre l'autre, « tout habillé de splendeur », aux couleurs changeantes, aux formes innombrables, mais charmant, qui court sur toute la terre, languit et renaît, « devient souvent vieux et redevient toujours jeune. » Ce sont les vents, les fleuves, les divers aspects du soleil, bref les puissances naturelles, non pas transformées en hommes, comme chez Homère, mais intactes et pures. On n'imagine point, avant

d'avoir lu les Védas, une limpidité si grande. Le mythe n'est point ici un déguisement, mais une expression; point de langage plus juste et plus souple ; il laisse entrevoir, ou plutôt il fait apercevoir les formes des nuages, les mouvements de l'air, les changements des saisons, tous les accidents du ciel, du feu, de l'orage ; jamais la nature extérieure n'a rencontré une pensée aussi molle et aussi pliante pour s'y figurer avec l'inépuisable variété de ses apparences. Si ondoyante que soit la nature, cette imagination l'est autant. Elle n'a point de dieux fixes; les siens sont fluides comme les choses ; ils se confondent les uns dans les autres. Varouna est Indra, car le tonnerre est le ciel foudroyant ; Indra est A.gni, car la foudre est le feu céleste. Chacun d'eux est, à son tour, le Dieu suprême ; aucun d'eux n'est une personne distincte ; chacun d'eux n'est qu'un moment de la nature, capable, suivant le moment de l'aperception, de contenir son voisin ou d'être contenu par son voisin. A ce titre, ils pullulent et fourmillent. Chaque moment de la nature et chaque moment de Taper- . ception peut en fournir un. On voit des qualités, des attributs divins, même des attributs d'attributs devenir des dieux. Le breuvage qu'on offre aux dieux, la prière, l'hymne, toutes les parties du culte finissent elles-mêmes par se transformer en forces divines, en êtres divins qu'on invoque et

qu'on révère. Partout où il y a une puissance, et il y en a partout, l'Aryen met un dieu qui n'est point un individu, mais une puissance. Étrange assemblage de pénétration métaphysique et d'émotion poétique, d'aptitude à comprendre la nature et d'inclination à figurer la nature. Nulle race à son origine n'a fait preuve d'une intelligence si fine et si sensible, si prompte aux créations incessantes et absorbantes, si disposée à se déployer et à s'étouffer sous le luxe de la végétation de ses propres dieux. Que le lecteur veuille bien remarquer cette forme d'esprit primitive ; si l'on y joint la situation nouvelle que la conquête et le climat feront aux peuplades aryennes, on a les deux causes qui vont engendrer le reste. Toute l'histoire de la condition et de la pensée de la race indienne y tient en raccourci. On touche ici les forces indestructibles qui mènent le tourbillon des événements humains et des volontés humaines, qui font les institutions, qui suscitent les religions, qui ploient les idées,. qui constituent les caractères, que nul accident ne peut arrêter, que nul effort personnel ne peut vaincre, et qui condamnent des centaines de millions de créatures à l'oppression, au génie, à l'immoralité, à l'hallucination et au désespoir. C'est de ces points de vue, comme d'une éminence, qu'on peut embrasser tout entière la lamentable et grandiose bataille de la vie. Nous ne nous réjouissons

pas ici, comme Scipion , à l'aspect du carnage qui abattait pêle-mêle les deux armées de Massinissa et de Garthage. Nous ne sommes point des Romains, nous nous sentons hommes ; la pitié nous prend; nous faisons un retour sur notre propre destinée. S'il y a quelque chose de grand et capable de nous faire réfléchir sur les chances auxquelles notre espèce est assujettie, ce sont ces tragédies vraies et non feintes qui oht pour théâtre un demi-continent, pour durée trente siècles, pour personnages des puissances fatales , et qui, à travers les misères et les sanglots de quatre- vingt» dix générations humaines, entrechoquent leurs catastrophés sans jamais se reposer dans un dénoûment.

Ils s'avancèrent par degrés de l'Indus au Gange, subjuguant la population noire, aux cheveux plats, qui occupait la péninsule, population grossière, sujette à d'horribles maladies de peau, qui adorait •les serpents, les démons de l'air, et qui fut traitée comme un troupeau d'animaux ignobles. Il y eut là de longues guerres, un grand établissement et une sorte de moyen âge, comme après l'invasion des Goths d'Alaric, des Lombards d'Alboïn et des Pranks de Clovis. La vie sédentaire remplaça la vie no^ made ; le régime patriarcal fit place aux monarchies militaires. Les classes se distinguèrent. Au-dessous de la race noble et conquérante descendit la race

vaincue et vile, les soudras, sorte de serfs, journaliers et manouvriers, qui s'étaient soumis à la conquête, et plus bas encore les impurs, les outlaws, les sauvages brutaux, qui, obstinés contre la société nouvelle, s'étaient réfugiés dans les repaires des montagnes et des marais. La race conquérante elle-même se divisa par la seule force de la situation acquise. Le gros de la nation, les laboureurs, tombèrent au-dessous des familles guerrières obligées de s'exercer aux armes, et des familles sacerdotales chargées de conserver et de pratiquer les rites sacrés. Sous l'effort de la civilisation qui séparait les emplois, comme par l'effet de la conquête qui opposait les races, les castes commencèrent, et l'on vit par degrés leurs barrières se fortifier et s'agrandir. Un dernier événement, en les rendant sacrées, les rendit éternelles. Comme autrefois entre les Guelfes et les Gibelins, une querelle de prépondérance s'éleva entre les deux classes maîtresses ; les brahmanes et les kschatrias se firent la guerre, et les brahmanes, appuyés sur les populations inférieures, remportèrent la victoire, victoire plus complète que celle des papes sur les Hohenstaufen, victoire si complète que la race des kschatrias fut exterminée, et que les prêtres furent obligés d'en ramasser et d'en relever de leurs propres mains une branche bâtarde pour se sauver de la dissolution où la société démantelée semblait

près de s'engloutir. Dès lors il fut établi que le principal office des rois et des kschatrias était d'être les protecteurs et les bienfaiteurs des brahmanes. La société reçut l'empreinte ecclésiastique. La séparation des castes fut érigée en dogme. Les institutions civiles parurent des ordonnances divines; l'État prit la forme théocratique et l'esprit la forme théoJogique qu'ils conservent encore aujourd'hui.

Plusieurs causes avaient amené cette suprématie des brahmanes, et entre autres l'altération du caractère aryen transformé par le climat. Le soleil de Tlnde est terrible ; nul homme ne peut le supporter tête nue, sauf les populations indigènes à peau noirâtre. Figurez-vous, sous, un ciel étouffant, une race étrangère sortie d'un pays tempéré, même froid. Les exercices corporels deviennent intolérables ; le goût du repos et de l'oisiveté commence; l'estomac n'a plus de besoins ; les muscles s'amollissent, les nerfs deviennent excitables , l'intelligence, rêveuse et contemplative, et vous voyez se former l'étrange peuple que les voyageurs nous décrivent aujourd'hui ; une sensibilité féminine et frémissante, une finesse de perceptions extraordinaire, une âme située sur les confins de la folie, capable de toutes les fureurs, de toutes les faiblesses et de tous les excès, prête à se renverser au moindre choc, voisine de l'hallucination, de l'ex-

tase, de la catalepsie 1 , une imagination pullulante dont les songes monstrueux ploient et tordent l'homme comme des géants écrasent un ver; aucun sol humain n'a offert à la religion de semblables prises. Elle grandissait enfonçant ses racines, étendant ses branches, et le naturalisme poétique se changeait en un panthéisme mystique. D'abord on voit les Dieux flottants et nombreux se rassembler sous trois Dieux souverains, Varouna dans le ciel, Indra dans l'air, Agni sur la terre ; puis derrière eux apparaît « la grande âme », qui opère par eux, anime toutes choses, et qui est le soleil. Bientôt la profonde faculté métaphysique, développée par le spectacle de la nature tropicale incessamment renouvelée et coulante, écarte ce soleil sensible, démêle la puissance idéale derrière les formes changeantes, déclare « qu'au commencement il n'y avait « que l'être indéterminé, pur; sans forme 2 , que tout « était confondu en lui, qu'il reposait dans le vide, « et que ce monde a été produit par la force de sa « pensée. » Quel est-il cet être ? Un sourd travail d'élaboration philosophique et sacerdotale a fini par le retirer de la nature sensible pour le mettre aux mains des prêtres. Parmi les dieux anciens était aussi le Peu allumé par les brahmanes, qui'

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