‹ Nouveaux essais de critique et d'histoire (volume 5)Chapitre 25 sur 28 · Dhamnapadam passim. Traduction latine par Fausbœll · texte numérisé non relu

Dhamnapadam passim. Traduction latine par Fausbœll

l'homme semble dénaturé, pareil à une pierre, capable de tout souffrir, mais incapable de rien aimer. C'est justement dans ce renoncement parfait que la charité trouve sa racine. Car la délivrance à laquelle aspire Çakya-Mouni n'est pas seulement la sienne, c'est encore celle de toute créature. Il pense à elles autant qu'à lui-même; c'est pour les sauver qu'après une infinité* de dévouements il s'est replongé dans le gouffre de nos misères. « Toi qui autrefois entourais tous les hommes de bien* être et d'égards, quoique ensuite ils soient devenus tes bourreaux, tu leur as pardonné. maître, dans le temps que tu étais une ourse, un, homme fut rempli d'épouvante* par les torrents de l'eau des neiges ; tu le pris, et, lui donnant des racines et des fruits en abondance, tu l'entouras de toutes sortes de soins. Mais bientôt il revint amenant des gens pour te tuer, et tu lui pardonnas. * En ce moment encore, si Çakya-Mouni fait son salut, c'est pour nous montrer la voie du salut. Dans son idée de la souffrance , il y a l'idée de la souffrance des autres; au fond de sa tristesse il y a la compassion. La voilà la parole unique, la bonne nouvelle qui relèvera et consolera tant de misérables; c'est eHe qu'attendaient tous ces cœurs défaillants ou désespérés. Au fond de l'extrême douleur et dans l'abîme sans issue , quand l'énergie et l'âpreté des passions viriles ont été brisées, quand l'âme déli-

cate et l'organisation nerveuse, à force de froissements, sont tombées dans la résignation et ont renoncé à la résistance, quand les larmes, à force de couler, sont taries, quand un faible et triste sourire erre languissamment sur les lèvres pâles, lorsqu'à force de souffrir l'homme a cessé de penser à sa souffrance, quand il se détend et se déprend de lui-même, alors souvent, comme un murmure, s'élève dans son cœur une petite voix douce et touchante, et ses bras, qui n'ont plus de vigueur pour combattre, retrouvent un dernier reste de force pour se tendre vers les malheureux qui pleurent à côté de lui. C'est ce geste qui fond les cœurs; c'est lui qui conquiert et qui sauve. Que m'importent à moi la vérité abstraite ou les exhortations viriles, lorsque j'ai renoncé à désirer et à espérer? In quoi me touchent les spéculations sublimes , et comment puis-je faire effort pour entrer dans les disciplines actives, lorsque je n'ai plus la force de me traîner jusqu'à la réflexion et à l'action? Tout cela est fait pour les gens bien portants, non pour moi, qui défaille. Tout cela est sec, personnel, et j'ai tant souffert, que j'ai cessé de m'intéresser à moi. Ce qu'il me faut pour me panser, ce n'est point l'application âpre d'une doctrine compliquée ou d'un régime ascétique; c'est l'attouchement tendre d'une main humaine, c'est l'idée qu'un autre se soucie de mbi et veut me guérir, c'est la croyance

que je dois aider et consoler les autres, c'est le sentiment de ces pitiés, de ces amitiés, de ces miséricordes associées qui s'unissent pour porter tous les hommes et toutes les créatures vers la paix et le salut. L'égoïsme solitaire du brahmane et de l'ascète avait répandu autour de la vie humaine la température rigide d'un jour d'hiver; voici qu'une sorte de souffle tiède fond ce givre avec ses mille pointes et rend le mouvement aux membres engourdis et douloureux. Au moment où Bouddha est conçu, « tous les êtres eurent des pensées affectueuses et secourables, eurent les uns pour les autres les sentiments d'un père ou d'une mère. » Les barrières de caste , de classe et de nation sont renversées; Bouddha appelle au salut tous les hommes, rois et esclaves, brahmanes et tschandalas, purs et impurs, compatriotes et étrangers, hommes et femmes. Ses missionnaires iront dans le Thibet, dans la Mongolie, dans toute l'Asie convertir les idolâtres. Même il préfère les petits et les pauvres. Selon de vieux textes, « il est difficile aux petits et aux grands d'atteindre au salut ; mais cela est plus difficile aux grands qu'à personne. « Son disciple favori appelle une tschandala « ma sœur », et veut boire de sa main, sans se croire souillé par son contact. Il y a parmi ses auditeurs des balayeurs de rues, des banqueroutiers, des mendiants, des vieillards abandonnés de leurs proches,

des faibles d'esprit, des estropiés, des courtisanes usées, des filles qui dorment sur un fumier, même des voleurs et des meurtriers. Toutes les têtes flétries ou opprimées viennent se courber sous sa main pour obtenir la rénovation spirituelle. Et ses instructions sont appropriées à un tel auditoire. Il prêche dans la rue, il cause en public avec ses disciples, il conte en langage simple l'histoire de diverses vies antérieures, les crimeà et les châtiments, les bonnes actions et les récompenses. Nulle théorie , nulle philosophie , nulle liturgie ; il n'exige point d'études , il ne prescrit pas de pratiques ; il ne demande que l'apaisement et la mansuétude du cœur. Il veut que l'homme songe, non aux vices d'autrui, mais aux siens, qu'il réponde aux injures par la douceur, qu'il ne tue personne, même un animal, même un ennemi, même un criminel ; qu'il souffre le mal sans le rendre, qu'il tolère tous les adversaires, même les hérétiques; qu'il soit charitable et bienfaisant même envers les bêtes. Il est clair qu'il y a ici une révolution complète des mœurs et de la morale ; au plus profond de l'homme, par une fermentation étrange, sur les débris des anciennes passions brisées, quand tout semblait inerte et vide, on voit se lever comme une plante inattendue et sans ancêtres, une nouvelle puissance d'action.

Cinq siècles plus tard, parmi les frères occiden-

taux des conquérants de l'Inde S parut, après une élaboration presque semblable, une rénovation presquesemblable,etdetouslesévénementsderhistoire cette concordance est le plus grand. Entre les deux branches de la souche primitive les différences étaient médiocres ; les aryens du couchant avaient apporté avec eux une imagination mieux équilibrée etmoinsgrandiose, et ils avaient rencontré un climat plus modéré et plus propre à l'exercice de la raison. Dans tout le reste les grands traits de leur développement s'étaient correspondus. Pendant quinze centsans les mœurs etla morale virile avaient régné sur les bords de la Méditerranée comme dans la péninsule de l'Indostan. L'homme fort et armé avait conquis la terre , défriché le sol , établi des cités , détruit ou asservi les races inférieures, construit des épopées, des mythes, des sciences, des morales, des philosophies, et s'était contemplé or* gueilleusement lui-même dans la légende de ses héros et de ses dieux. Il avait conçu comme le bien suprême le développement de ses facultés et l'accroissement de sa puissance. Si le Brahmane avait voulu devenir un dieu dans le ciel, le Grec et le Romain avaient voulu devenir des dieux sur la

1. On rapporte approximativement la mort de Çakya Mouni au temps de Darius et de Xerxès. D'autres la rapprochent davantage, et la fixent au milieu du quatrième siècle, vers l'époque d'Epamimonda*.

terre, et leur œuvre, comme la sienne, s'était défaite par l'exagération du sentiment qui la faisait. Le noble athlète grec était devenu un dilettante et un sophiste, et les belles cités heurtées les unes contre les autres s'étaient affaiblies jusqu'à tomber sous la main des barbares qui les entouraient. L'énergique citoyen romain était devenu le soldat, puis le sujet de ses capitaines , et le grand empire qu'il avait étendu sur tant de peuples s'était changé en une machine d'oppression régulière dans laquelle, avec les autres, il demeurait pris. La servitude, après avoir usé les races inférieures, usait les races nobles, et la force, intronisée avec la monarchie militaire, se dressait au milieu de toutes ces vies captives, comme une muraille d'airain contre laquelle nul effort ne prévalait. On ne pouvait plus dire comme autrefois à l'homme d'agir et d'être fort, de se défendre et d'oser, de repousser violemment la violence. H était dans le piège, «t l'ancien héroïsme des races militantes et fières n'avait plus d'emploi. De tous côtés on chercha des remèdes, dans l'extase et dans l'orgie, dans te résignation calme et dans le mysticisme effréné, dans les rêveries cosmogoniques et dans les contemplations philosophiques, dans la théurgîe du charlatan et dans l'illuminisme du malade '. Tout cela m

1. Voir saint Epiphane, Traité des Hérésies, notamment l'histoire des gnostiques.

remuait que l'esprit. et les nerfs; c'était le cœur qu'il fallait toucher. Il fallait toucher un nouveau ressort d'action, le même que dans l'Inde, et, de même que dans l'Inde, la morale fit volte-face. « On te frappe, ne rends pas, selon la loi antique, blessure pour blessure. Cette loi, qui depuis quinze cents ans gouverne les hommes, n'a fait d'eux que des combattants, des vainqueurs et des vaincus. Ce n'est pas assez de renoncer à la colère et à la vengeance, de mépriser l'injure, de subir froidement l'injustice, comme le prescrivent les derniers sages. Tends les bras tendrement vers celui qui t'a frappé. Tends l'autre joue, laisse-le prendre ton bien, donne lui ce qu'il n'a pas pris encore; aime-le, c'est ton frère; par-dessus les royaumes visibles, il y a le royaume de Dieu, cité idéale où il n'y a qu'abnégation et tendresse, où tous n'ont qu'un cœur, celui du père commun qui vous aime et vous unit. » Voilà le grand sentiment qui dans notre continent a renouvelé la volonté humaine. Il est plus borné, il ne s'étend pas aux animaux, comme dans l'Inde; il est moins métaphysique et ne s'appuie pas sur l'idée du néant universel, comme dans l'Inde. Mais il est plus mesuré et plus sain que dans l'Inde, il laisse une plus grande part à l'action et à l'espérance, il ne conduit pas au quiétisme inerte, à la résignation morne, à l'extinction finale ; il convient à des esprits plus prati-

ques, à des âmes moins malades, à des imaginations plus sobres. Il est européen et non asiatique. En tout cas, ici comme dans l'Inde, il est le centre du développement humain, et marque le moment où l'homme, semblable à un animal apprivoisé par la souffrance, et dompté par la force après avoir abusé de la force, abandonne le culte des puissances naturelles pour l'adoration des puissances morales, dépasse les idées de caste, de classe et de privilège, et conçoit la fraternité du genre humain.

La spéculation.

Quand une graine est plantée, elle se développe ; mais elle se développe par deux sollicitations distinctes : celle des forces intérieures qui la composent et celle des forces extérieures qui l'entourent. Il y a en elle un arbre qui tend à se produire; mais il y a en dehors d'elle un sol et une température qui tendent à diriger ou à déformer sa croissance. Pareillement, dans une religion il y a une conception nouvelle de la nature et de la conduite humaine, qui se complète par son propre effort, mais qui en même temps reçoit des circonstances une" impulsion distincte. La réforme morale devient par degrés une théologie systématique, et dans le grand arbre qui est sorti du petit germe on démôle à la fois ce qui provient du germe et ce qui provient du milieu.

Ce qui provient du germe dans la spéculation bouddhique, c'est l'idée du néant, substance des choses et du vide qui, par suite, se rencontre à l'origine et au terme des choses. Ce qui provient du milieu dans la péculation bouddhique, c'est

l'énormité et le dévergondage de l'imagination intarissable qui, entassant les nombres et les mondes, s'éblouit elle-même dans le. fourmillement de ses créations. Çakya-Mouni avait laissé des préceptes de morale, des récits édifiants, et la doctrine du renoncement fondée sur le sentiment du vide. Ses religieux dans leurs solitudes, puis dans leurs cellules, armés de la philosophie environnante, et, poussés par le grossissement involontaire de L'invention mystique, échafaudèrent un système de dogmes semblables à ceux d'Origène et de Denys l'aréopagite, et un système de légendes semblables à celles du Dante et de Jacques de Voragine.

Selon eux, il n'y a point de matière première, point de principe qui se développe, point de Dieu créateur et antérieur au monde. Même c'est une hérésie, l'hérésie « du dernier des « six imposteurs, que d'affirmer l'existence d'un « Être suprême créateur du monde et de tout ce « que le monde contient. » L'idée de l'Être stable et subsistant par soi-même est aussi antipathique à leur doctrine que la forme circulaire l'est au carré. Point de cause première. La nature est une série infinie de naissantes et de destructions, un enchaînement infini de causes qui sont des effets et d'effets qui sont des causes, une lignée infinie en arrière, infinie en avant, de décompositions et de recompo-

sitions qui n'ont pas eu de commencement et qui n'auront pas de terme. Telle est la vue d'ensemble à laquelle ils sont conduits d'un côté, par leur idée maîtresse du néant, de l'autre «ôté, par le spectacle des choses incessamment changeantes. Ayant supprimé les causes fixes, il ne leur reste que la série des effets mobiles. Là-dessus l'imagination se donne carrière ; le lecteur va voir le chemin qu'elle a fait.

Il y a dans l'espace infini un nombre infini de mondes. Si oh entourait d'un mur un espace capable de contenir cent mille fois dix millions de ces mondes, si on élevait ce mur jusqu'au plus haut des cieux, et si on remplissait cet énorme magasin de grains de moutarde, le nombre des grains n'égalerait pas encore la moitié du nombre des mondes qui occupent une seule des contrées du ciel. Au centre de chaque monde est une montagne gigantesque à quatre flancs, l'un d'or, l'autre de cristal, l'autre d'argent, l'autre de saphir, le Mérou, qui s'élève de quatre-vingt-quatre mille yodschanas au-dessus des eaux de la mer, et s'enfonce d'autant dans la mer. Cette mer est bornée par une ceinture de hautes roches, derrière laquelle est une autre mer et une autre ceinture de rodhes, la mer diminuant toujours de profondeur et les roches de hauteur, jusqu'à ce qu'enfin on arrive à la septième mer et à la septième terre, qui est la nôtre, et dont

les montagnes ne s'élèvent que de sept cent six yodschanas au-dessus de l'eau. Quatre continents composent cette terre : celui de Test où Ton vit deux cent cinquante ans et où Ton a huit aunes, celui de l'ouest où Ton vit cinq cents ans et où Ton a seize aunes, celui du nord où Ton vit mille ans et où Ton a trente-deux aunes, celui du sud où l'on vit cent ans et où Ton a trois aunes. Toute cette région est enfermée par un monstrueux mur de fer au delà duquel luit un autre soleil et s'étend un autre monde. Au centre et au-dessous du Mérou est une assise gigantesque de roc dans lequel sont creusés les huit enfers. Au centre et au-dessus du Mérou commence le ciel, d'abord le monde du désir, où habitent les dieux, qui comprend six cieux et en outre la terre ; plus haut le monde des formes, qui comprend quatre régions selon les quatre degrés de l'intuition; plus haut encore le monde sans formes, qui aussi a quatre cieux. C'est dans la mesure de ces derniers mondes que la fantaisie bouddhique, entassant les myriades de millions les uns sur les autres, atteint des accumulations prodigieuses qui, posées elles-mêmes comme des unités, deviennent le point de départ de multiplications encore plus colossales, et ainsi de suite, sans trêve ni mesure, tellement que l'esprit défaille et cesse de rien voir.

Tous ces mondes, du bas jusqu'en haut, sont

peuplés de créatures. Dans la région la plus profonde, se rangent par étages les damnés des huit enfers, ceux du plus doux déchiquetés avec des couteaux et des épées pendant cinq cents ans ; pour les autres, l'atrocité et la durée des supplices vont jusqu'à l'effroyable. Mais Pexpiation n'est point éternelle : seuls les bouddhistes du sud ont condamné les sceptiques et les incrédules à ramper éternellement le long du mur de fer, dans la mer corrosive et dévorante qui occupe les interstices des mondes ; en revanche, aux huit enfers brûlants les bouddhistes du nord ont ajouté huit enfers, glacés. Dans ces ateliers superposés de tortures, on monte ou Ton descend selon ses mérites. Au-dessus des damnés sont les Prêtas, géants desséchés, infects et horribles, aux cheveux hérissés, au ventre insatiable et énorme, au gosier aussi étroit qu'un trou d'aiguille, tourmentés par une faim et une soif atroces, « entendant le mot eau à peine une fois en cent ans, » rongeant les cadavres ou dévorant leur propre chair; condition lamentable où tombent les avares qui refusent l'aumône aux religieux. Au-dessus des Prêtas sont les animaux. Puis viennent les Azuras, esprits méchants et ennemis des dieux, et à côté d'eux des démons de toutes sortes, ogres, géants, nains, grands serpents, couleuvres au visage d'hommes, monstres à tête de cheval, vampires, princes des oiseaux, et quantité

d'autres dans les eaux, dans l'air, sur la terre, auprès des dieux, sur les racines du Mérou, chaque espèce faisant un État et ayant son souverain. Audessus d'eux sont les hommes, et au-dessus des hommes les dieux, ceux-ci divisés en plusieurs ordres; au plus bas, les dieux ordinaires des brah- ' mânes, Indra, et les autres, bien armés, et qui, campés sur le sommet du Mérou, repoussent incessamment les démons inférieurs. Les quatre cieux qui sont au-dessus d'eux ne touchent plus le monde, et s'éclairent, sans soleil ni lune, par leur propre et pure lumière. Là sont les Bouddhas futurs, attendant }e moment de s'incarner pour la dernière fois et de sauver les mondes. Toute cette région est encore sous la domination de Mara, le prince du Désir, le tentateur des Bouddhas. Pour s'affranchir de lui, il faut s'élever jusqu'à la suivante, entrer dans le monde des formes pures. Là sont les Brahmas, puis les dieux de la pure lumière, plongés dans l'intuition extatique, affranchis du raisonnement, et qui pensent sans succession d'images; plus haut les êtres vertueux et purs; plus haut encore, les délivrés, ceux qui ne sont plus assujettis à la métamorphose et ont échappé à la conscience et à la douleur. Au degré supérieur s'ouvrent les quatre régions du monde sans couleur ni formes, où les corps éthérés eux-mêmes disparaissent; c'est le ciel des Bouddhas.

Dans tout l'espace qui plonge au-dessous de ce ciel immuable, règne la loi du changement. Nulle religion, au milieu de ses divagations poétiques, n'a plus fortement appliqué son dogme fondamental de l'instabilité de l'être, ni plus rigoureusement développé cette idée primordiale, que chaque chose vivante contient comme germe sa propre mort. Cet univers naît et périt, et un autre prend sa place pour périr à son tour, et ainsi de suite sans trêve ni terme, avec des périodes prodigieuses de durée et d'anéantissement. Un kalpa est le temps qui s'écoule entre un de ces commencements et une de ces destructions. S'il y avait, un rocher haut,' large et long de seize milles, et si une fois en cent ans on le touchait avec un morceau de la plus fine toile de Bénarès, il serait réduit aux dimensions d'un noyau de mangue avant que le quart d'un de ces kalpas fût écoulé. Dans l'intérieur de la grande période, s'étendent quatre-vingts périodes secondaires, où la destruction se fait cinquante-six fois par le feu, sept fois par l'eau et une fois par le vent,

chacune étant annoncée cent mille ans à l'avance

par un Dévâ qui ordonne aux créatures de faire pénitence. La dernière, celle qui se fait par le vent, est laplus grande, et elle est si terrible que de tout l'univers il ne subsiste pas un seul atome entier. Après chaque destruction, l'espace demeure vide et sombre, puis, les temps étant accomplis, un vent

violent se lève, et avec lui un nuage qui se fond en pluie. Les gouttes deviennent par degrés des cataractes, jusqu'à ce que l'espace soit occupé par un océan immense dont les vents retiennent les bords. Peu à peu les parties solides se déposent, et ' sous l'effort du vent, elles se consolident. Les régions supérieures des délivrés, des Brahmas, des dieux, apparaissent tour à tour à mesure que l'eau s'abaisse. Le monde se repeuple par l'incarnation des créatures supérieures qui sont demeurées à l'abri des chocs et dont l'épuration n'est point encore achevée. Leur chute elle-même a ses degrés. Ils s'incarnent d'abord sous forme d'êtres innocents et heureux, sans sexe, sans besoins, lumineux et aériens. Insensiblement ils s'appesantissent et se corrompent, tombent dans la convoitise et la passion ; leur vie, qui était d'abord presque infinie, n'est plus que de quatre-vingt-quatre mille années. Le vice croît; la propriété, les gouvernements, les castes s'établissent ; des milliers de vivants dégradés par leurs fautes ont déjà formé les animaux, les ogres de la faim, les damnés. Le monde est alors tel que nous le voyons, et il dure ainsi un quart de kalpa, avec divers degrés d'abaissement et de redressement, tantôt abandonné à lui-même, tantôt relevé par les Bouddhas. Pendant ce temps, la vie humaine oscille, selon le degré de vice et de vertu des hommes, entre dix années et quatre-vingt mille

années. Nous sommes en ce moment dans une des plus tristes périodes. Ainsi tourne « la grande roue » de l'Être, et quand de ce petit coin étroit où nous nous cramponnons comme sur un isthme, nous contemplons des deux côtés les deux abîmes du temps, et tout autour de nous le gouffre prodigieux de l'espace, nous n'apercevons de toutes parts que le renouvellement inépuisable de l'éternelle évolution. Quelle force la maintient? Ici reparaît la pensée morale qui est le fond de la doctrine. Cette force est le mérite et le démérite; il n'y a qu'elle et elle partout. Rien de semblable ici aux idées helléniques, mahométanes, chrétiennes ou modernes. 11 n'y a point de destin extérieur qui gouverne la vie des êtres; chaque être, par son vice ou sa vertu, se fait à soi-même son propre destin. Il n'y a point de lois naturelles qui enchaînent les événements; les événements ne sont enchaînés que par la loi morale. Il n'y a point de Dieu autocrate qui distribue le bien et le mal par des décrets arbitraires, ni de Dieu juste qui distribue le bien et le mal pour récompenser et pour punir ; aucun Dieu ne s'interpose entre la vertu et le bonheur, entre le vice et le malheur pour les séparer où pour les unir. Par sa propre nature le bonheur s'attache à la vertu et le malheur au vice, comme l'ombre au corps. Chaque action vertueuse ou vicieuse est une force de la nature, et les actions vicieuses et vertueuses prises ensemble sont les

seules forces de la nature. « Le démérite général de tous les vivants est la véritable cause de la destruction du monde, comme le mérite général de tous les vivants est la véritable cause de la reconstruction du monde '. » Chaque œuvre s'attache à son auteur comme un poids ou comme le contraire d'un poids; selon qu'elle est bonne ou mauvaise, elle l'entraîne invinciblement en bas ou l'élève invinciblement en haut dans l'échelle des mondes, et sa place à chaque renaissance, comme sa destinée pendant chaque incarnation, est déterminée tout entière par Ja proportion de ces deux forces, comme l'inclinaison du fléau d'une balance est déterminée tout entière par la proportion des poids qui sont, dans les deux plateaux. Tant que l'âme est infecîtée par la convoitise, elle renaît; plus l'âme est infectée par la convoitise, plus la condition où elle renaît est misérable; l'attache aux choses et les mauvaises actions qui en sont l'effet sont seules les causes des renaissances ; là est la pesanteur innée qui, selon son degré, nous précipite plus ou moins bas dans le lamentable gouffre de la vie. C'est pourquoi par la suppression radicale de cette attache nous pouvons rompre la barrière de la destinée universelle, échapper à la renaissance, atteindre la délivrance finale. On n'a jamais donné à

• 1. Pallegoix.

l'homme une si haute place dans le monde; selon les bouddhistes, la volonté est une puissance sans limites; il dépend de l'homme d'atteindre le sommet des choses, d'entrer dans le Nirvana, de s'élever au-dessus des dieux.

Quel est-il ce ciel plus sublime, ce monde « sans couleur ni forme », où les Bouddhas accomplis résident, où la nature est vaincue, où la délivrance s'opère? Il a quatre régions : celle de l'espace sans limites, où la vie est de vingt mille grands kalpas ; celle de la sagesse sans limites, où la vie est de quarante mille grands kalpas ; celle où il n'y a plus absolument rien, et où la vie dure soixante mille # grands kalpas; celle où il n'y a plus ni pensée ni non-pensée, et où la vie dure quatre-vingt mille grands kalpas : au delà s'étend le Nirvana, le pur rien, l'extinction complète. Cette échelle de régions indique les progrès de l'épuration mystique. En effet, par degrés, la contemplation se simplifie et s'efface. Le religieux, concentrant sa pensée sur un seul point, arrive, après diverses haltes, à chasser de son esprit les idées « de résistance, de forme, de diversité », et à ne plus apercevoir que l'espace uni et sans bornes. Bientôt cet espace, si simplifié qu'il soit, disparaît à son tour, et il n'en reste plus devant ses yeux que l'idée infinie, j'entends l'intelligence infinie. Celle-ci disparaît ellemême; alors il n'y a plus rien, absolument rien,

devant les yeux, et le religieux s'arrête. Encore un effort cependant; car il pourrait affirmer qu'il n'y a rien, et cette affirmation serait quelque chose. Il la supprime aussi. A cette hauteur, il n'y a plus de pensée, ni de négation de pensée; « l'idée et la perception cessent 1 . » L'esprit a fait le vide en soi-même, comme au moyen d'une machine, effaçant tour à tour les objets divers, les idées diverses, tout objet, toute idée, jusqu'à ce que sa substance se soit évaporée, et que sous cette absorption puissante il se soit réduit à un pur néant. Là est le but, l'accomplissement, la perfection suprême. Sortir non-seulement de la vie, mais de l'être, tel est le souverain bien. C'est à cela que les Bouddhas, à travers des millions d'existences, aspirent et arrivent par des sacrifices et des renoncements infinis, abandonnant ou donnant leurs biens, leur vie, leur chair, la chair et la vie de leurs plus proches bien-aimés, de leurs enfants, de leur femme. Pour concevoir une pareille doctrine, il faut renverser toutes nos habitudes occidentales, effacer toutes les couleurs sombres dont nous entourons l'idée du néant, ne plus considérer avec Pascal, comme deux misères égales, « l'horrible alternative d'être éternellement malheureux ou éternellement anéanti. » Cela est bon pour des races fortes,'

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