Par exemple Corneille, Rubens, Dickens
se nuire à elle-même, indifférente à la justice qui l'empêche de nuire aux autres; il Ta agrandie, il Ta nourrie, il Ta déployée, et Ta donnée en spectacle, au premier rang, comme héroïne et comme souveraine , dan* les monomanes et dans les scélérats. Comment rendre beaux la folie et le vice? Comment gagner notre sympathie à des bêtes de proie et à des cerveaux malades? Comment contredire l'usage presque universel de toutes les littératures et mettre l'intérêt et la grandeur à l'endroit précis où elles ont ramassé le ridicule et l'odieux? Qu'y at-il de plus honni que le soudard grossier, poursuivi de quolibets et de mésaventures depuis Plante jusqu'à Smollett? Regardez, le voilà qui se transforme ; Balzac l'explique : vous apercevez les causes de son vice ; vous vous pénétrez de leur puissance et vous prenez part à leur action. Vous êtes transporté par la logique et vous voyez disparaître la moitié de votre scandale et de votre dégoût. Philippe Brideau est un soldat dépravé par le métier et la famille, par le succès et le malheur. Officier à dix-huit ans, il a eu pour éducation la campagne de Waterloo, les trahisons et les débandades; puis, au Texas, le spectacle de l'égoïsme et de la brutalité américaine. Lieutenant-colonel et deux fois décoré, du plus haut des rêves de la jeunesse, de l'ambition et du succès, il est retombé dans sa famille ruinée, pauvre hère opprimé et suspect,
encagé comme un lion derrière le grillage d'une caisse, habitant haineux des bas-fonds du théâtre et de la presse, bientôt malade des débauches où il se roule pour s'assouvir et se distraire, puis conspirateur et jeté en -prison au sortir de J'hôpital. Il
n a été endurci par le spectacle et l'exercice de la force ; il a été aigri par l'humiliation de la défaite et les privations de la misère ; il a été corrompu par la compagnie des escrocs, par l'habitude de l'orgie, par l'indulgence de sa famille, par l'adoration de sa mère, par l'impunité de ses premiers crimes. Vous étonnez- vous maintenant qu'il étale et pratique le mépris de la justice et des hommes? Ce courant de causes emporte l'esprit comme un fleuve. On ne se rebute plus des grossièretés de Philippe, on veut les voir ; son caractère les exige
>et fait que nous les exigeons. Bien plus, l'atrocité les recouvre ; à force d'insensibilité il devient -grand. Il n'y a plus rien d'humain en sa nature ; il exploite tout et il foule tout. Ayant volé sa caisse, il effraye sa mère par une feinte de suicide ; on l'embrasse, on pleure, on lui offre à genoux la fortune de la famille : « Tiens, se dit-il, l'annonce a fait son effet. » Voilà sa reconnaissance. — Il a filouté le dernier argent de la vieille Descoings, sa seconde mère, et le lendemain la trouve mourante : «Vous me chassez, n'est-cepas? Ah ! vousjouezicile mélodrame duFils banni? Tiens, tiens, voilà comme
vous prenez les choses? Eh bien! vous êtes tous de jolis cocos. Qu'ai-jedonc fait de mal? J'ai pratiqué sur les matelas de la vieille un petit nettoyage. L'argent ne se met pas dans la laine, que diable! Et voilà. • C'est là son repentir. — Il a été nourri par un vieux camarade d'armée et de débauches, Giroudeau ; devenu riche, il reconduit et le lait disgracier : c C'est, dit-il, un homme sans mœurs. » Voilà son amitié. — Il a épousé une femme de basse origine pour avoir un million; arrivé à Paris, il la jette dans le demi-monde, puis dans la plus basse ordure, il l'y laisse mourir de misère et de maladies. Voilà sa loyauté conjugale. — Il a tué sa mère par la brutalité de son ingratitude. Un camarade député par la famille le supplie de venir la voir au lit de mort, il se met à rire : « Eh ! que diable veux- tu que j'aille faire là? Le seul service que puisse me rendre la bonne femme est de crever le plus tôt possible. Je suis un vieux chameau qui se connaît en génuflexions. Ma mère veut, à propos de son dernier soupir, me tirer une carotte pour mon frère. Merci. » C'est là sa piété filiale* — Qui pense encore à la grossièreté fougueuse du viveur et du soudard? L'horreur ici noie la crapule ; c'est l'éclat inhumain et sinistre d'une statue d'airain. — Balzac y ajoute la force ; l'éducation qui a perverti Philippe l'a cuirassé ; sabreur et joueur, parmi les chances de la guerre et de la roulette, il a
gagné ce sang-froid qui donne à l'homme la possession de soi-même et la domination sur autrui. Il a « le regard qui plombe les imbéciles •, la dissimulation qui trompe le public, le coup d'œil qui saisit l'occasion. Écoutez de quel style, avec quelle hauteur de mépris, avec quel flegme de corps de garde il endoctrine son oncle, vieil imbécile exploité par sa servante et par l'amant de sa servante. « Bonjour, Messieurs, dit-il aux visiteurs, je promène mon oncle, comme vous voyez, et je tâche de le former, car nous sommes dans un siècle pu. les enfants sont obligés de faire l'éducation de leurs grands-parents.... Je vous tuerai Màxence comme un chien. Vous me prendrez chez vous à sa place, je vous ferai alors marcher cette jolie fille au doigt et à l'œil. Oui, Flore vous aimera, tonnerre de Dieu l ou si vous n'êtes pas content d'elle, je la cravacherai.... Vous vivrez ensemble comme des cœurs à la fleur d'orange une fois son deuil passé ; car elle se tortillera comme un ver, elle jappera, elle fondra en larmes. Mais.... laissez couler l'eau. » Jamais le cynisme et le dédain ontils trouvé une expression plus poignante et plus amère? Philippe sangle et saigne les hommes comme un bétail, en cavalier et en boucher. Il est si fort qu'il prodigue sa force ; il fait sauter le sabre des mains de Maxence, lui dit de le ramasser, puis le tue après l'avoir insulté de son pardon. Il est aussi
grand calculateur que duelliste, empoche la succession de son oncle, se débarrasse de son oncle, de sa femme, de ses amis, de sa mère, s'installe devant le public en beau costume officiel de générosité et d'honneur, gagne des croix, un titre, des millions, et touche au faîte. Pour l'achever, Balzac lui donne la philosophie du vice; un scélérat n'est pas complet s'il ne Test par principe ; il faut qu'il sache ce qu'il fait et ce qu'il vaut, qu'il s'en glorifie, qu'il appelle sa cruauté justice, qu'il insulte à la vertu comme aux hommes, qu'il appuie ses crimes sur l'autorité du droit, qu'il les érige en maximes, qu'il les étale dans toute la gloire de la raison, sous toute la clarté du ciel. L'impudence et la théorie sont sa dernière couronne : écoutez Philippe : «Les femmes, dit-il, sont des enfants méchants; c'est des bêtes inférieures à l'homme, et il faut s'en faire craindre ; car la pire condition pour nous c'est d'être gouvernés par ces brutes-là. » Et ailleurs : « Je suis un parvenu, mon cher, je ne veux pas laisser voir mes langes ! Mon fils, lui, sera plus heureux que moi, il sera grand seigneur. Le drôle souhaitera ma mort, je m'y attends bien , ou il ne sera pas mon fils. » Vous voyez qu'il se fait justice, et s'assied dans sa brutalité comme dans un lit glorieux et commode ; Machiavel et Borgia n'eussent pas mieux dit. Qu'importent sa fin et les deux ou trois coups de hasard
qui le ruinent et le tuent? Une pierre peut tomber dans la plus belle machine, casser un ressort, et déconcerter le reste ; la machine n'en reste pas moins un chef-d'œuvre. Qu'elle déchire et broie, je n'y pense plus; je ne songe qu'à l'enchaînement géométrique de ses rouages d'acier, aux formidables dents grinçantes de ses engrenages froissés, à l'invincible élan du volant qui disparaît dans sa vitesse, au lugubre éclat du fer meurtri qui brille et crie ; l'artiste m'a vaincu, m'a emporté, m'a ébloui, et je ne sais plus et je ne veux plus qu'admirer son œuvre.
Celui-ci encore pouvait devenir poétique ; il y a dans le soudard la hardiesse et le flegme, et Balzac n'a eu qu'à les étaler pour le relever. Mais que faire de l'avare ? Qu'y a-t-il de grand dans un usurier grimé, ratatiné, inquiet, attaché à faire des comptes, à rogner ses dépenses et à grignoter le bien d'autrui? Comment écrire après Molière et pour contredire Molière? Qu'est-ce qu'Harpagon, sinon un grotesque que le poète diffame et soufflette pour nous amuser et nous corriger? Comptez tous ses ridicules : trouvez-vous une place où la beauté puisse se loger? Sa lésine est d'autant plus basse qu'il est né riche bourgeois, et que son rang l'oblige à garder valets, diamants et voitures. Qu'y a-t-il de plus vil qu'un usurier à carrosse inventeur de mets économiques, thésauriseur de chandelles
et grippe-sou? Il est raillé par ses voisins, vilipendé par ses domestiques ; il laisse son fils s'endetter et sa fille s'enfuir ; il veut prêter sur gages, et l'affaire manque; il veut cacher son argent, et on le lui vole; il veut se marier, et on lui prend sa mattresse ; il tâche d'être galant, et il est imbécile ; il pleure , et le spectateur rit. Que de moyens pour rendre un personnage grotesque ! Donc en prenant les moyens contraires, on rendra le personnage poétique; l'être ridicule et bas se trouvera tragique et grandiose ; Harpagon retourné deviendra Grandet. Faisons-le paysan, tonnelier, piocheur de vignes ; sa mesquinerie deviendra excusable : s'il compte les morceaux de sucre au déjeuner du matin, s'il cloue de ses mains les caisses de son neveu, s'il appelle sa servante auprès de lui pour économiser une chandelle, c'est que les habitudes durent, que le jeune homme persiste dans le vieillard, et que l'âme garde toujours l'attitude qu'elle a prise d'abord : nous en aurions fait autant à sa place, et nous supportons tci la ladrerie qui nous choquait ailleurs. Harpagon, maladroit, bafoué et dupe, était un sujet de rire; Grandet, habile, honoré et heureux, deviendra un objet de crainte. D exploite ses gens et sa famille, ses amis et ses ennemis. Il a pris pour servante une campagnarde taillée en grenadier, dont personne ne voulait, en qui il a imprimé un dévouement machinal et
la fidélité d'une bête de somme. Il a choisi pour femme une ménagère dévote, soumise par religion, par délicatesse et par bêtise, qui lui laisse prendre ses épargnes et évite de lui demander un sou. Il a dressé sa fille à l'économie stricte, et profite de sa vertu filiale pour lui dérober l'héritage auquel elle a droit. Il se débarrasse de son neveu ruiné, et trouve moyen de faire le généreux en lui prenant ses bijoux à un taux de juif. Il est respecté par les plus riches bourgeois, qui lui font la cour espérant épouser sa fille. Il tire d'eux vingt seiv vices, recevant de l'un des consultations gratuites, envoyant l'autre à Paris pour arranger ses affaires. Il profite de toutes les passions, de toutes les vertus, de toutes les misères, véritable diplomate, calculateur obstiné, si attentif et si prudent, qu'il dupe les gens d'affaires et se joue de la loi avec la loi. Il a commencé avec deux cents louis et finit avec dix-sept millions. La splendeur de l'or couvre ici la laideur du vice, et l'avarice glorifiée s'assoit sur le succès comme sur un trône. Pour la porter plus haut encore, Balzac la munit de toutes les forces de l'esprit et de la volonté. Grandet est tellement supérieur, que d'ordinaire il consent à faire le sot ignorant et humble, bredouillant, disant que sa tète se casse, qu'il n'entend rien aux complications des affaires, jusqu'à ce que ses adversaires oublient leur défiance et lui livrent leurs secrets.
Il se moque d'eux, il s'amuse à les faire courir et suer, il se joue de leur attente et de leurs révérences : « Entrez, Messieurs, dit-il à ses visiteurs, gens huppés de la ville, je ne suis pas fier, je rafistole moi-même la marche de mon escalier. » Et il les fait asseoir devant son unique chandelle, côte à côte avec sa servante. Il s'installe dans son avarice comme Brideau dans sa brutalité; il l'étalé en maximes avec une précision et une conviction atroce. Quand son frère s'est tué et que son neveu pleure : « Il faut laisser passer la première averse; mais ce jeune homme n'est bon à rien, il s'occupe plus des morts que de l'argent. » Rirez-vous d'un homme après de telles paroles ? Cette sentence est un coup de couteau qui tranche d'un trait la racine de l'humanité et de la pitié. Son/vice en lui est un dogme embrassé avec l'âpreté de la volonté et l'acharnement de l'amour. Il est tyran chez lui et terrible; ses femmes tremblent sous son regard; ce sont ses « linottes, » petites bêtes gentilles à qui on donne de temps en temps un grain de mil, mais à qui d'un coup de pouce on tordrait le cou. La passion gronde à travers ses expressions sarcastiques et crues : « Je ne vous donne pas mon argent pour embucquer de sucre ce jeune drôle. — Tiens, de la bougie? Les garces démoliraient le plancher de ma maison pour cuire des œufs à ce garçon-là ! » On est emporté par la véhémence et les éclats de
sa colère; on voit qu'à ce degré le vice ne reçoit ni frein ni mesure, qu'il brise tout et foule tout, et se rue à travers les sentiments et le bonheur des autres, comme un taureau à travers une maison ou une église. « A quoi vous sert de manger le bon Dieu six fois tous les trois mois, si vous donnez For de votre père en cachette à un fainéant qui vous dévorera votre cœur quand vous n'aurez plus que ça à lui prêter?» Sa femme le supplie au nom de Dieu. « Que le diable emporte ton bon Dieu! » On a peur ici de la nature humaine; on sent qu'elle renferme des gouffres inconnus où tout peut s'engloutir, tout à l'heure la religion, à présent la paternité. Lorsque sa fille signe l'acte par lequel elle renonce à l'héritage de sa mère, il pâlit, sue, défaille presque, puis tout d'un coup l'embrasse à l'étouffer. « Va, mon enfant, tu donnes la vie à ton père. Voilà comme doivent se faire les affaires. La vie est une affaire. Je te. bénis. Tu es une vertueuse fille qui aime bien son papa. » Cette trivialité, cette bénédiction jetée en manière d'appoint, ces cris saccadés # et étranglés de l'avare qui étouffe le père, sont horribles. A cette hauteur et avec ces actes, la passion atteint la poésie ; et peutêtre un pareil avare n'est -il qu'un poète à huis clos et dévoyé. Il nage en imagination sur son fleuve d'or. Il parle de son trésor avec les vivantes et caressantes expressions d'un amoureux et d'un
artiste. « Allons, va le chercher, le mignon. Tu devrais mé baiser sur les yeux pour te dire ainsi des secrets de vie et de mort sur les écus. Vraiment, les écus vivent et grouillent comme les hommes ; ça va, ça vient, ça sue, ça produit. » A la fin, ses yeux restent des heures entières collés sur despiles de louis, comme pour se nourrir de leur scintillement; «came réchauffe », dit-il. Le trouvez-vous grotesque encore? Que de joies a goûtées cet homme ! Il a joui de son or par les yeux comme un peintre; il a vogué comme un poète parmi les inventions et les espérances de cent mille féeries resplendissantes ; il a savouré le long plaisir continu du succès croissant, de la victoire répétée, de la supériorité sentie, de la domination établie ; il n'a souffert ni par le cœur, ni par l'argent, ni par les privations, ni par les remords; il est mort au bout de l'extrême vieillesse, dans la possession et dans la sécurité, dans l'entier assouvissement de sa passion maîtresse, dans le silence des autres désirs amortis ou arrachés. Si Corneille écrivait la généreuse épopée de l'héroïsme, Balzac écrit la triomphante épopée de la passion.
Ceux-là encore échappent à la laideur par leur puissance; choisissons une passion qui soit une faiblesse; au lieu d'une bête de proie, prenons un fou; cherchons un vice qui fasse non un tyran, mais un esclave, et qui dévore le cœur
et la vie de celui qui le porte, au lieu de rava-' ger la vie et le bonheur d'autrui. Il en est un, le plus bafoué de tous, plastron commun de la comédie antique et de la comédie moderne, le libertinage des vieillards amoureux qu'on dupe, qu'on vole et qu'on chasse. Celui-là aussi , pour Balzac, va devenir un héros; car qu'importe l'homme ? Est-ce à Grandet ou à Brideau que je m'intéresse ? Que sont-ils aux, yeux de l'artiste , sinon le piédestal d'une statue qui est leur passion? C'est elle qu'il admire, car c'est elle qui est grande, éternelle, souveraine et dévastatrice de la nature et du monde humain. Sa puissance est pareille et pareillement visible lorsqu'elle brise les objets qui l'entourent ou le vase qui la contient. Il est beau de la voir entrer comme un poison dans un corps vigoureux et sain, brûler son sang, tordre ses muscles, le soulever en soubresauts, l'abattre, puis décomposer lentement la masse inerte qu'elle ne lâche plus. Le baron Hulot d'Ervy, un des grands administrateurs de l'Empire, à demi ministre, père de la plus florissante famille , adoré par la plus belle et la plus vertueuse des femmes, homme d'esprit, d'invention, de résolution et d'expérience, magnifique, aimable, s'est laissé peu à peu infecter de ce venin. Les femmes d'Opéra ont dévoré sa fortune ; il n'a plus # d'argent pour soutenir sa maison et marier sa tille, et sa passion accrue par
l'habitude est devenue une obsession. « Et tout cela .pour une femme qui me trompe, qui se moque de moi quand je ne suis pas là, qui m'appelle un vieux chat teint! Oh !... c'est affreux qu'un vice coûte plus cher qu'une famille à nourrir.... Et c'est irrésistible.... Je te promettrais à l'instant de ne jamais retourner chez cette abominable israélite, si elle m'écrit deux lignes, j'irais comme on allait au feu sous l'Empereur. » Un vice ainsi enraciné devient une monomanie. Le fumeur d'opium qui voit son camarade râler dans un coin de la taverne dit: « Voilà pourtant comme je serai dans trois mois , » et il se retourne pour charger sa pipe ; la passion jprend l'homme et le tire de son croc de fer, par un mouvement prévu et invincible, dans l'ornière sanglante et fangeuse de toutes les hontes et de toutes les douleurs. Renvoyé par sa cantatrice, Hulot s'est épris d'une jolie femme, qui semble une femme honnête, la plus dangereuse courtisane qu'on ait peint, égale à la Gléopâtre de Shakspeare, reine pour l'audace, artiste pour la fougue et les inventions. Dansée, gouffre s'engloutissent les débris de sa fortune. Il engage ses traitements, il signe des lettres de change, il vend son crédit, il laisse sa femme sans pain, il envoie son oncle, brave paysan, obéissant comme un soldat, piller dans les fournitures d'Afrique.» Le père, l'homme prudent, l'administrateur, l'honnête homme dis-
paraissent par degrés sous le débauché. Le vice monte en^ lui comme une mar ée , noyant l'humanité^le sens commun et j'honneur. Dans cette débâcle, il découvre que sa maîtresse le trompe et pour deux rivaux; elle-même le lui dit en face avec un soudain éclat d'insolence et d'insulte. Il demande grâce, le malheureux! Il consent à donner une place au mari; il reconnaît l'enfant; bien plus, il se croit aimé, il pleure d'attendrissement; ses yeux sont bouchés, il boit toute honte , sans plus rien sentir; possédé d'une idée fixe, il n'aperçoit plus les autres; il avance comme un enfant qui, le regard arrêté sur un fruit, court en trébuchant à travers les épines et les fanges ; à peine s'il est désabusé lorsque le couple d'escrocs le fait surprendre en flagrant délit d'adultère et lui extorque les derniers restes de son crédit et de son bien. Au même instant , la montagne de misères que son vice vient d'accumuler croule sur lui d'un seul choc. Son fils chancelle sous le poids des lettres de change; sa femme, traînée par l'extrême désespoir et le plus sublime dévouement jusqu'au bord du déshonneur, tombe mourante ; son vieux frère, austère républicain, meurt en trois jours; son oncle, emprisonné pour lui, se poignarde dans son cachot avec un clou. Foudroyé par les mépris du prince son patron, chassé de ses places, déclaré voleur, il s'abat « quasi dissous » sous la ruine des fortunes
qu'il a brisées, parmi les sanglots des familles qu'il a déshonorées; au glas des deux morts qu'il a causées. En est-ce assez? Et la poésie physiologique s'arrêtera- t-elle à cette agonie de l'honneur? La logique la traîne plus loin, des convulsions grandioses jusqu'à l'inertie flasque de la dissolution et de la mort. Désormais Hulot n'est plus un homme, •çmais un tempérament. » La délicatesse, l'élégance, l'amour, tout "ce qui peut embellir ou excuser le vice s'est anéanti pour lui ; il n'en reste qu'une habitude et un besoin. Il descend jusqu'à emprunter de l'argent à la cantatrice, son ancienne maîtresse. Il vit avec des grisettes, quittant l'une, puis l'autre, « comme un roman lu, » parmi des ivrognes d'estaminet, des figurants, des claqueurs et la plus immonde canaille, lui-même, digne des drôles qu'il voit, toujours endetté et poursuivi, à la fin écrivain public dans une échoppe, ayant acheté avec de l'argent et des pralines une pauvre innocente enfant de quinze ans. Son avilissement se tourne en idiotisme ; il tombe jusqu'à une sorte d'instinct machinal et physique. Retrouvé par sa femme qui veut le rendre à sa famille sauvée et à sa fortune restaurée, il lui dit : « Je veux bien, mais pourrai-je emmener la petite? » C'est le geste aveugle et horrible d'un affamé qui s'accroche en tâtonnant à son dernier morceau de pain. Pour achever, il s'amourache d'une grosse Normande,
maritorne de sa cuisine : « Ma femme n'a pas longtemps à vivre , lui dit- il , et si tu veux, tu pourras être baronne. » Sa pauvre femme malade meurt de ce mot qu'elle entend , et la cuisinière devient baronne. Quelle fin et quel mot! mais quelle suite et quel ensemble ! Lucrèce n'a rien fait de plus puissant, lorsque , avec une verve désespérée et une logique intraitable, il a décrit la peste d'Athènes et fait de la peste son héros.
Arrêtons-nous ici; ces trois portraits feront juger des autres. Balzac, comme Shakspear e, a pei nt les scélérats de toute espèce : ceux du monde et de la bohème, ceux du bagne et de l'espionnage, ceux de la banque et de la politique 1 . Comme Shakspeare, il a peint lesjnaonûmanes^e > toute espèce : ceux du libertinage et de l'avarice, ceux de l'ambition et de la science , ceux de l'art, de l'amour paternel et de l'amour \ Souffrez dans l'un ce que vous souffrez dans l'autre. Nous ne sommes point ici dans la viç pratique et morale, mais dans la vie imaginaire et
1. Vautrin, Mme Marneffe, de Marsay, Nucingen, Philippe Brideau» La Palfériné, Maxime de Trailles, etc.
Comparez Richard m, Iago, lady Macbeth, Macbeth, Regane, Gonerîlle, etc.
2* Claês, Hulot, Grandet, Goriot, Louis Lambert, Marcas, Frauenhofer, Sarrazine, Facino Cane, etc. Dans Gambara et Ma$similla Doni, petit roman en deux parties, il y a sept monomanes.
Comparez Coriolan, Hamlet, Lear, Othello, Antoine, Hotspur, Juliette, Léonatus , Timon, etc.
idéale. Leurs personnages sont des spectacles, non des modèles; la grandeur est toujours belle, même dans le malheur et dans le crime. Personne ne vous propose d'approuver et de suivre ; on vous demande seulement de regarder et d'admirer. J'aime mieux en rase campagne rencontrer un mouton qu'un lion; mais derrière une grille, j'aime mieux voir un lion qu'un mouton. L'art est justement cette sorte de grille; en ôtant la terreur, il conserve l'intérêt. Désormais, sans souffrance et sans danger, nous pouvons contempler les superbes passions, les déchirements, les luttes gigantesques , tout le tumulte et l'effort de la nature humaine , soulevée hors d'elle-même par des combats sans pitié et des désirs sans frein. Et certes, ainsi contemplée, la force émeut et entraîne. Gela nous tire hors de nousmêmes ; nous sortons de la vulgarité où nous tratne la petitesse de nos facultés et la timidité de nos instincts . Notre âme grandit par spectacle et par contrecoup ; nous nous sentons comme devant les lutteurs de Michel-Ange, statues terribles dont les muscles énormes et tendus menacent d'écraser le peuple de pygmées qui les regarde ; et nous comprenons comment les deux puissants artistes se trouvent enfin dans leur royaume , loin du domaine public, dans la patrie de l'art. Shakspeare a trouvé des mots plus frappants, des actions plus effrénées, des cris plus désespérés; il a plus de verve, plus de fo-
lie, plus de flamme; son génie est plus naturel, plus abandonné , plus violent ; il invente par instinct, il est poôte; il voit et fait voir par subites illuminations les lointains et les profondeurs des choses, comme ces grands éclairs des nuits méridionales, qui d'un jet soulèvent et font flamboyer tout Thorizon. Celui-ci échauffe et allume lentement sa fournaise; on souffre de ses efforts; on travaille péniblement avec lui daps ces noirs ateliers fumeux, où il prépare à force de science les fanaux multipliés qu'il va planter par milliers, et dont les lumières entre-croisées et concentrées vout éclairer la campagne.'! la fin , tous s'embrasent; le spectateur regarde: il voit moins vite, moins aisément, moins splendidement avec Balzac qu'avec Shakspeare, mais les mêmes choses, aussi loin et aussi avant v
S vi.
La philosophie de Balzac.
Le signe d'un esprit supérieur, ce sont les vues d'ensemble. Au fond, elles sont la partie capitale de l'homme; les autres dons ne servent qu'à préparer ou à manifester celui-là; s'il manque, ils restent médiocres ; sans une philosophie, le savant n'est qu'un manœuvre et l'artiste qu'un amuseur. De là le rang éminent d'Ampère en physique, de Geoffroy Saint-Hilaire en zoologie, de M. Guizot en histoire. De là aussi le rang de Balzac dans le roman.
Il avait des idées générales sur tout, tellement que ses livres en sont encombrés et que leur beauté en souffre. Quelles sont les causes, les suites et les alliances de chaque faculté et de chaque passion, quels sont les effets privés ou publics de chaque condition et de chaque profession, comment on fait et on défait sa fortune, les cent mille vérités sur l'homme et sur les hommes qui composent l'expé-
rience du monde, tout cela est d&ns son œuvre ; il y a des traités sur le mariage, sur le commerce, sur la banque, sur la faillite, sur l'administration, sur la famille, sur la presse. Il raisonne etses personnages raisonnent à chaque instant. Cette abondance dépensées faitleur grandeur; presque toujoursleurs paroles valent la peine d'êtres méditées. Chacun arrive avec la masse de réflexions accumulées par toute une vie; et toutes ces masses opposées et liées les unes aux autres composent par leur union et leur contraste l'encyclopédie du monde social.
Qu'est-ce que ce monde, et quelles forces le mènent Ykxxx yeux du naturaliste Balzac, ce sont les passions et l'intérêt. La politesse les orne, l'hypocrisie les déguise, la niaiserie les couvre de beaux noms; mais au fond, sur dix actions, neuf sont égoïstes/Et il n'y a là rien de bien surprenant ; car dans ce grand pêle-mêle, chacun est confié à soi-même ; la constante pensée de l'animal est de se nourrir et de se défendre; et l'animal persiste dans l'homme, avec cette différence que, la conception de l'homme étant plus vaste, sesbesoins et ses dangers sont plus grands. /C'est pourquoi Balzac considère la société comme un conflit d'égoïsmes, où la force triomphe guidée par la ruse, où la passion perce sourdement et violemment les digues qu'on lui oppose, où la morale acceptée consiste dans le respect apparent des convenances et delaloi/Cettevue triste et dangereuse
Test d'autant plus, qu'il fait des scélérats hommes de génie , qu'en donnant la théorie du vice il le rend involontairement intéressant et excusable, qu'il peint médiocrement les sentiments élevés et fins, qu'il peint admirablement les sentiments grossiers et bas, et que de temps en temps emporté par son sujet il jette des maximes contraires à la paix publique et peut-être même alarmantes pour l'honneur 1 . D'ailleurs cette amère philosophie manque chez lui de son contre-poids naturel, l'histoire, qu'il savait mal ; il oubliait que si l'homme aujourd'hui offre beaucoup de vices et de misères, l'homme autrefois en offrait bien davantage, que l'expérience agrandie a diminué la folie de l'imagination, l'aveuglement delà superstition, la fougue des passions, la brutalité des mœurs, l'âpreté des souffrances, et que chaque siècle on voit s'accroître notre science et notre puissance, notre modération
1. « Les gens vertueux ont presque toujours de légers soupçons de leur situation; ils se croient dupés au grand marché de la vie. » (Les Parents pauvres.)
a II ignorait qu'à trente-six ans, à l'époque où l'homme a jugé les hommes, les rapports et les intérêts sociaux, les opinions pour lesquelles il a sacrifié son avenir, doivent se modifier chez lui comme chez tous les hommes vraiment supérieurs.»
(La vieille fille.)
« Il vit le monde comme il est, les lois et la morale impuissantes chez les riches, et vit dans la fortune Vultima ratio mundi. » (Le Père Goriot.)
et notre sécurité/Pour philosopher sur l'homme, ce n'est pas assez d'une observation exacte, il faut encore une observation complète; et la peinture du présent n'est 'point vraie sans le souvenir du passé./
Car aussitôt que Ton considère le passé, on est tenté de trouver le présent beau et honnête. Au fond, rien n'est plus trompeur que ces mots de beauté et de bonté, et rien n'est plus dangereux que de les employer à juger le monde. Il ne faut jamais dire que le monde est mauvais, ni le contraire. Ainsi employés, ces mots signifient seulement que les choses sont belles ou laides par comparaison à certains objets; c'est pourquoi si on les compare à des objets différents, ces mêmes choses prendront un nom et une qualité contraires. La vérité est qu'il y a dans le monde une mesuré de bien qui paraît grande si on la compare à une moindre, petite si on la compare à une plus grande, et qui, de même que toute quantité, n'est ni grande ni petite en soi. Vous trouvez l'homme misérable et mauvais; c'est qu'au fond du cœur vous avez une image de la vie heureuse et juste, et que, rapprochant notre vie de celle-là, vous voyez de combien de degrés elle est au-dessous. Mais si vous considérez la vie naturelle et animale, le jeu effréné et discordant de l'imagination et des désirs, le conflit nécessaire de la volonté et des choses, vous admirerez la portion de
justice et de bonheur qui subsiste à travers ces tempêtes, et vous louerez la noblesse de la nature humaine, qui entre tant de forces déchaînées et aveugles maintient et dégage la raison et la vertu. De sorte qu'à volonté et selon ce point de départ, l'homme vous paraîtra vertueux et vicieux, beau ou laid, heureux ou misérable, sans qu'aucun de ces noms exprime sa véritable nature, sans qu'aucun de ces noms puisse fixer une règle de gouvernement ou de conduite, et cela, parce que chacun de ces noms mesure seulement la distance qui se trouve entre l'homme réel et un certain homme imaginaire, que vous composez arbitrairement, que vous grandissez ou rapetissez à votre plaisir, et qui peut varier dans tous les sens et à l'infini. Quittez ces mots vagues, si vous voulez traiter de morale ou de politique; tâchez par l'histoire et la pratique de savoir les choses. Comptez, sur un nombre donné d'actions, combien il y en a d'égoïstes et combien de dévouées ; cette proportion établie, vous saurez jusqu'à quel point la société présente est une paix, jusqu'à quel point elle est une guerre, et dans quelles limites vous devez songer à l'intérêt des autres et à votre intérêt. Séparez et considérez les penchants et les facultés dominantes de votre nation et de votre temps; cette distinction établie, vous saurez quelles puissances mènent votre patrie et quelle espèce de gouvernement elles soutiennent
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ou réclament. Sinon vous écrirez, comme Rousseau ou M. de Maistre, d'après des impressions passionnées et des théories abstraites, pour conclure universellement à la république ou au despotisme avec l'illusion d'optique qui a guidé et égaré Balzac. De sa morale, en effet, naît sa politique/Comme tousceuxjji^ontj^^ il j-
est absolutistes/Lorsqu'on ne voit dans la société que des passions naturellement égoïstes et mutuellement hostiles, on implore une main toute-puissante qui les brise et les réprime. Ainsi faisait Hobbes, théoricien du despotisme, lorsqu'au sortir de la révolution d'Angleterre il réclamait des verges de fer et un dompteur de bétes contre les animaux malfaisants qui venaient de se déchatner. Balzac déteste et méprise notre société démocratique, et à chaque occasion éclate en injures, souvent brutales, contre le gouvernement des deux Chambres. H déplore que Charles X n'ait pas réussi dans son coup d'État, « la plus prévoyante et la plus salu- « taire entreprise qu'un monarque ait jamais for- « mée pour le bonheur de ses peuples. » Il pense que le « gouvernement est d'autant plus parfait « qu'il est établi pour la défense d'un privilège plus restreint » ; que « le principe de l'élection est un
1. Voir le Médecin de campagne, le Curé de vtttage, la Maison Nucingen, préface générale, etc.
« des plus funestes à l'existence des gouvernements « modernes » ; que « les prolétaires sont les mi- « neurs d'une nation et doivent toujours rester en « tutelle. » Il regrette la pairie héréditaire, les majorats, le droit d'aînesse. « La grande plaie de « la France est dans le titre Des successions du Gode « civil, qui ordonne le partage égal des biens. » Il trouve ridicule l'abolition de la loterie, sorte d'opium qui aidait le peuple à supporter sa misère; l'établissement des caisses d'épargne qui encouragent les domestiques à voler leurs maîtres ; l'institution des concours qui hébètent beaucoup de bons esprits et fabriquent une multitude d'ânes savants, if maudit la liberté de la presse, et appelle les journaux des « entrepôts de venin. » Il n'a pas assez de tant d'institutions despotiques, et trouve qu'il faudrait par-dessus toutes ces belles choses plusieurs grains d'arbritraire. « Les lois, dit un de « ses politiques favoris, sont des toiles d'araignée * à travers lesquelles passent les grosses mouches, « et où restent les petites. — Où veux-tu donc en « venir? — Au gouvernement absolu, le seul où « les entreprises de l'esprit contre la loi puissent c être réprimées. Oui, l'arbitraire sauve les peu- « pies en venant au secours de la justice. » — Pour achever, il ajoutait à la tyrannie civile la tyrannie religieuse. Il voulait l'une pour maîtriser les esprits comme l'autre pour maîtriser les corps. « L'ensei-
« gnement, ou mieux l'éducation parles corps reli- « gieux, est le grand principe d'existence pour les « peuples, le seul moyen de diminuer la somme « du mal et d'augmenter la somme du bien dans « la société. La pensée, principe des maux et des « biens, ne peut être préparée, domptée, dirigée « que par la religion. » 11 est clair qu'avec la gendarmerie d'un côté et l'enfer de l'autre, on peut beaucoup sur les hommes, et que des peuples exclus de l'égalité par les majorats, de la liberté par le despotisme, de la pensée pjr l'Église seraient trop heureux d'être bien nourris et point trop battus. Des esprits mal faits vous répondraient peut-être que contre les vices des hommes vous cherchez refuge dans un homme, naturellement aussi vicieux que les autres, et encore gâté par la licence du pouvoir absolu. Ils vous feraient remarquer que si une presse et une Chambre libres sont le théâtre d'ambitions rivales et l'organe d'intérêts égoïstes, elles prêtent une voix à toutes les minorités contre toutes les oppressions, et que dans les grands besoins le sentiment public les rallie de force autour de la vérité et du droit. Ils montreraient que si l'homme est mauvais, ses vices peuvent mettre un frein à ses vices, et que l'orgueil en Angleterre, l'égoïsme bien entendu aux États-Unis maintiennent la paix et la prospérité publiques mieux que n'a jamais fait le despotisme d'une Église et d'un roi. Ils ajouteraient
qu'un bon politique ne s'oppose pas à des penchants invincibles ; que l'esprit de vanité et de justice implante en France l'égalité des conditions et des partages; que l'accroissement de la richesse, du loisir et de l'instruction y implantera la science et le souci des affaires publiques ; bref, qu'on n'empêche pas le feu de brûler, que le plus sage parti est de modérer, de régler et d'utiliser la flamme. Ils concluraient que Balzac, en politique comme ailleurs, a fait un roman.
Il en a bien fait d'autres, en psychologie notamment et en métaphysique. Pour découvrir de grandes idées vraies, il faut se défier de soi-même, revenir cent fois sur ses pas, vérifier à chaque instant ses conjectures, savoir ignorer beaucoup de choses, séparer les vraisemblances des certitudes, mesurer la probabilité, n'avancer qu'avec méthode dans le grand chemin déjà éprouvé de l'analyse et de l'expérience. Tout philosophe renferme un sceptique. Balzac ne l'était ni par nature ni par métier. Sa nature et son métier l'obligeaient à imaginer et à croire; car l'observation du romancier n'est qu'une divination; il n'aperçoit pas les sentiments comme l'anatomiste aperçoit lés fibres; il les conjecture d'après le geste, la physionomie, l'habit, le logis, et si vite qu'il se figure les toucher, ne sachant plus distinguer la connaissance directe et certaine de cette connaissance indirecte et dou-
teuse 4 . Il a pour instrument l'intuition, faculté dangereuse et supérieure par laquelle l'homme imagine ou découvre dans un fait isolé le cortège entier des faits qui Font produit ou qu'il va pro^ duire, sorte de seconde vue propre aux prophètes et aux somnambules, qui parfois rencontre le vrai, qui souvent rencontre le faux, et qui ordinairement n'atteint que le vraisemblable. Balzac Remployait dans les sciences; vous jugez avec quel effet. Quand les conceptions sont contrôlées une à une par l'expérience, elles peuvent exprimer la nature des choses qu'elles représentent; mais quand elles se développent d'elles-mêmes et d'elles seules, elles n'expriment que la nature de l'esprit qui les forme» Si cet esprit est net, sec, impropre à saisir les ensembles, elles seront matérialistes. S'il est vague, poétique, enclin à réaliser les abstractions, elles seront mystiques. Ainsi sont nés presque tous les grands systèmes de religion et de philosophie. Ainsi songent aujourd'hui plusieurs grands poètes, celuici copiant Pythagore et disant que les cailloux sont des âmes déchues, celui-là imitant les alexandrins et flottant dans les vapeurs d'un christianisme à demi chrétien.Ainsi pensa et rêva Balzac, fabriquant le monde et l'âme d'après la structure de son propre esprityUn peu grossier d'imagination et
t. Louis Lambert, Théorie de l'intuition.
. accoutumé à donner un corps aux choses invisibles, il ne put contempler nos idées telles qu'elles sont 4- et toutes pures ; il prétendit que l'âme est un fluide matériel éthéré, analogue à l'électricité ; « que le « cerveau est le matras où l'animal transporte ce « que, suivant la force de cet appareil, les diverses « organisations peuvent absorber de cette substance « et d'où elle sort transformée en volonté ; * que nos sentiments sont des mouvements de ce fluide ; qu'il sort « en jet » dans la colère : qu'il pèse sur nos nerfs dans l'attente ; « que le courant de ce roi des « fluides, suivant la haute pression de la pensée ou « du sentiment, s'épanche à flots, ou s'amoindrit et « s'effile, puis s'amasse pour jail'ir en éclairs. » Il crut que les « idées sont des êtres organisés, com- « plets, qui vivent dans le monde invisible, et in- « fluent sur nos destinées; » que, concentrées dans un cerveau puissant, celui d'un bon magnétiseur, par exemple, elles peuvent maîtriser le cerveau des autres, et franchir des intervalles énormes en un éclair. Il expliquait ainsi la transmission de pensée, la vue à distance, la divination prophétique, l'insensibilité des nerfs, la puissance des muscles, le perfectionnement des sens, la guérison des maladies, les apparitions, les possessions, les catalepsies, les extases et tous ses faits douteux ou étranges que nous ont légués les sciences occultes et que les sciences contestées essayent aujourd'hui de ré-
tablir. Il expliquait ainsi bien d'autres choses, en constructeur savant et habile, amassant beaucoup de documents et liant fort bien les faits, mais décriant involontairement ses théories par la fougue d'imagination et les aveux poétiques qu'il y mêlait. « Le plaisir de nager dans un lac d'eau pur, au mi-^ » lieu des rochers, des bois et des fleurs, seul et ca- » ressé par une brise tiède, donnerait aux ignorants » une bien faible image du bonheur que j'éprou- » vais quand mon âme était baignée dans les lueurs » de je ne sais quelle lumière, quand j'écoutais les » voix terribles et confuses de l'inspiration , quand » d'une source inconnue les images ruisselaient dans » mon cerveau palpitant. » Ce n'est pas ainsi qu'on trouve des lois en psychologie ; il y faut plus de calme et de circonspection. Dans ce tourbillon, tout se confond, la lumière, les sons, les idées, le monde visible et le monde invisible; on ne voit plus qu'une sorte de fantasmagorie agile et resplendissante ; Ton est tout disposé à prendre, comme Loui^/ Lambert, la pensée de l'homme pour une sorte de flamme, et les forces de l'univers pour une sorte d'éther. Au troisième siècle, quand fourmillaient les poètes, les visionnaires et les malades, on vit les manichéens soutenir que Dieu est un liquide, brillant à la vérité et subtil, mais qui imprègne la matière pesante, à la façon d'une éponge. Heureusement nous ne sommes plus au temps des manichéens.
Ces matérialistes étaient volontiers mystiques. Balzac était l'un et l'autre, et pour la même raison 1 . Les tranquilles déductions du savant dégoûtent ces cerveaux tumultueux et poétiques; elles leur paraissent lentes, froides, impuissantes ; ils aiment bien mieux se livrer aux ravissements et aux éclairs magnifiques de leurs orages intérieurs. Ils finissent par y croire et les considérer comme une puissance divinatoire et supérieure, seule capabfe d'ouvrir à l'homme l'univers infini et les choses divines. Vous trouverez cette théorie tout au long dans Plotin, dans saint Bonaventure, dans sainte Thérèse, dans saint Martin et dans Swedenborg. Quand Balzac quittait son microscope, il était swedenborgien ; il disait force mal des simples raisonneurs, « purs abstractifs » comme il les appelle, prétendant que « les plus beaux génies humains sont partis des ténèbres de l'abstraction pour arriver aux lumières de l'intuition. » « L'intuitif est «nécessairement la plus parfaite expression de « l'homme, l'anneau qui lie le monde visible aux c mondes supérieurs. Il agit, il voit, il sent par son « intérieur. » Je ne sais s'il priait beaucoup, mais il parlait de la prière à la façon des illuminés. « La « dernière vie, celle en qui se résument toutes les « autres, où se tendent toutes les forces, et dont les