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fond elles lui plaisent: ce sont ses héros, puisqu'il les couronne : Scapiu, qu'il appelle Rastignac, est fait ministre d"État; Turcaret, qu'il nomme Nucingen, devient pair de France, trente fois millionnaire. La plupart de ses fripons se trouvent à la fin riches, titrés, puissants, députés, procureurs généraux, préfets, comtes. La dorure est une sorte d'auréole, la seule dont ils soient capables ; à l'exemple de la société et de la nature, il la pose complaisamment sur leur habit.
Ses gens d'esprit ont son esprit. Ne cherchez jamais en eux l'ironie mesurée et discrète, arme de la raison et du bon goût, la finesse délicate, la justesse de style, l'aisance tranquille et fière d'un homme bien élevé, qui est sûr de sa pensée, de son rang et de ses façons. Us ont une verve bourbeuse et violente qui jette à flots et qui entre-choque les trivialités et la poésie, l'argot de la banque et les figures de l'ode, sorte d'ivresse malsaine et puissante comme celle que donnerait un vin brûlant et frelaté. Ils parlent en artistes et en gamins, touchant tout et cassant tout, la philosophie et la politique, la vérité et la vertu. Paris a mis entre leurs mains toutes les idées; ils polissonnent avec elles, à la façon des sceptiques et des enfants qui volontiers feraient des cocotes avec une Charte ou un Évangile. — o Tu ferais pot-bouille avec une actrice qui te rendrait heureux, voilà ce qui s'appelle une question de cabinet.
Mais vivre avec une femme mariée!... c'est tirer à vue sur le malheur. » Et ailleurs : « Reprochez-vous à ce pauvre Rastignac d'avoir vécu aux dépens de Mme de Nucingen? D'abord, abstraitement parlant, comme dit Royer-Collard, la question peut soutenir la critique de la raison pure; quant à celle de la raison impure.... »
— Le roman continue ainsi pendant deux cents pages : calembours, idées étranges et profondes, allusions scabreuses, métaphores flamboyantes, caricatures subites et subitement rompues, style de banquier, de prédicateur, de commissaire de police et de peintre; leur langage ressemble à ces tas d'ordures parisiennes où l'on trouve pêle-mêle tous les débris de l'extrême richesse et de l'extrême misère, des restes de dentelles et des épluchures de choux. — Cela fait du terreau puissant, je vous l'accorde, mais accordez-moi qu'il est infect. « Mon effervescence première, dit l'un d'eux, me cachait le mécanisme du monde; il a fallu le voir, se cogner à tous les rouages, entendre le cliquetis des chaînes et des volants, se graisser aux huiles. » Un autre lui crie : « Ta plaisanterie est vieillotte ! ta phrase est plus connue qu'un remède secret! » J'en passe et de plus belles.
— La source de ce style est la désillusion ; l'expérience les a bronzés et brisés; ils jugent la vie laide et sale, et ils jettent de la boue avec colère et avec plaisir contre l'essaim brillant des beaux songes qui viennent bourdonner et voltiger au seuil de la jeunesse. 11 faut dire que le désenchantement, pour les saisir à la gorge, a pris la plus laide forme, celle de créancier; la lettre de
change, les protêts, les recors, la saisie sont leur compagnie ordinaire; leurs phrases involontairement en gardent la mémoire; derrière tous leurs châteaux en Espagne, ils entrevoient Clichy à l'horizon. Pour achever de les rendre tristes, Balzac les rend philosophes; ils dissertent sur leur siècle, sur la vie, sur l'histoire, amèrement comme des vaincus, ou brutalement comme des tyrans, mais toujours en style de viveurs misanthropes, qui, entre deux bouteilles de Champagne, s'amusent à flétrir l'homme et à disséquer la société. Voilà un nouveau genre de divertissement, propre à Paris, à Balzac et au xix« siècle : la philosophie du dégoût, professée en termes d'école et de cuisine, au milieu des verres cassés et des papiers timbrés, par des artistes devenus à demi fmanciers, à demi malades et à demi coquins.
Le naturel des femmes se compose de finesse nerveuse, d'imagination délicate et agile, de réserve innée et acquise. C'est dire que presque toujours il échappe à Balzac. Parfois, je le sais, son talent d'observateur tiiomphe; il a si bien regardé et tant réfléchi qu'il a peint avec vérité quelques jeunes filles honnêtes et tendres : la Fosseuse, Évelina, Eugénie Grandet, Marguerite Claës. Çà et là pourtant, ces chastes figuivj ont des taches; mais, dans les autres, les fautes sont telles, que le portrait en est tout gâté. L'homme au tempérament
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grossier, le philosophe pédant, le physiologiste habitué des salles de disseclion, percent sous le masque mal attaché de la femme honnête. Elles ont des mois d'auteur. — Mme Claës, Espagnole ignorante, femme d'intérieur et de ménage, dit à son mari : « La vie du cœur, comme la vie physique, a ses actions.... La gloire est le soleil des morts. » Mme de Mortsauf répond à Félix de Vandenesse qu'elle ne peut pas l'aimer, parce qu'elle se doit à ses enfants et à son mari malade : « Ma confession ne vous a-t-elle pas assez montré les trois enfants auxquels je ne dois jamais faillir, sur lesquels je dois faire pleuvoir une rosée réparatrice, et faire rayonner mon âme sans en laisser adultérer la moindre parcelle? » Ces deux femmes, Mme Graslin et beaucoup d'autres, étaient nées certainement prophétesses et basbleus. La pudeur, autant que le bon goût, leur manque. Modeste Mignon, écrivant à un jeune homme qu'elle aime et qu'elle n'a vu qu'une fois, se récrie sur les jolis gants (( qui moulaient sa main de gentilhomme ». Mme de Mortsauf, que l'auteur présente comme une madone, commet cinq ou six actions presque lestes, et sa dernière lettre lève bien visiblement et bien haut le rideau de Talcôve conjugale. — La vérité est que Halzac y entre trop; sans doute il est utile de mettre le pied dans le cabinet de todette, à la façon d'une femme de chambre, ou l'œil au trou de la serrure, à la façon d'un commissaire de police; mais, si cela désenchante, cela empêche d'enchn.nler. Je n'ai plus déplaisir devant une belle toilette quand on m'en donne la facture et qu'on
m'en démontre le mécanisme. Je n'ai plus de sympathie pour un joli ménage S quand on me compte les cuvettes d'eau fraîche et les flacons de vinaigre employés tous les soirs pour entretenir la heauté. Je n'ai plus d'admiration pour une femme vertueuse, quand, au bout d'une belle action, je la vois se poser en pied comme une actrice et réciter une tirade de drame. Quand Balzac veut peindre la vertu, la religion et l'amour, il rencontre l'enflure pénible d'une sublimité fausse, la banalité fardée d'une phraséologie officielle, la concupiscence d'une imagination dévergondée et d'un tempérament échauffé; ses beaux portraits de femmes sont ailleurs. — Ce sont d'abord les grotesques, pauvres sottes prétentieuses, taquines ou niaises, Mme Soudry, Mlle Rogron. Mlle Gamard, la grande Nanon, Mlle Cormon, et cent autres, déformées par la vie de province, le métier, les soins du ménage, les tracasseries, les commérages, n'ayant pour poésie qu'une dévotion machinale et l'art de frotter leurs meubles, piquées sourdement par la griffe du diable que Balzac, leur gros libertin de père, ne manque jamais d'aiguiser. Ce sont aussi les intrigantes, Mme Camusot par exemple, sorte de procureurs en jupons, plus cruels et plus rusés que les autres, artificieuses, âpres au gain, implacables, plus dangereuses que les hommes, parce qu'elles ont moins de scrupules, moins de craintes et plus de passions. Ce sont encore les malades, Mme Graslin,