LE MONDE DE BALZAC
Dans sa préface de la Comédie humaine, Balzac annonce le dessein d'écrire VJiistoire naturelle de l'homme ; son talent était d'accord avec son dessein ; de là l'espèce et les traits de ses figures : tel père, tels enfants. Quand on sait de quelle manière un artiste invente, on peut prévoir ses inventions.
Aux yeux du naturaliste, l'homme n'est point une raison indépendante, supérieure, saine par elle-même, capable d'atteindre par son seul elTort la vérité et la vertu, mais une simple force, du même ordre que les autres, recevant des circonstances son degré et sa direction. 11 l'aime pour elle-même; c'est pourquoi, à tous ses degrés, dans tous ses emplois, il l'aime; pourvu qu'il la voie agir, il est content. Il dissèque aussi volontiers le poulpe que l'éléphant ; il décomposera aussi volontiers le portier que le ministre. Pour lui, il n'y a
r.Al.ZAC 49
pas d'ordures. Il comprend et manie des forces ; c'est là son plaisir, il n'en a pas d'autre : il ne dit pas : le beau spectacle: mais : le beau sujet! Et les beaux sujets sont les êtres curieux, importants dans la science, capables de mettre en relief quelque type notable, quelque déformation singulière, proj^res à révéler des lois étendues et nouvelles. De pureté, de grâce, il ne s'en inquiète guère ; à ses yeux, un crapaud vaut un papillon; la chauTB-souris l'intéresse plus que le rossignol. Si vous êtes délicat, n'ouvrez pas son livre; il vous décrira les choses telles qu'elles sont, c'est-à-dire fort laides, crûment, sans rien ménager ni embellir: s'il embellit, ce sera d'une façon étrange : comme il aime les forces naturelles et n'aime qu'elles, il donne en spectacle les difformités, les maladies et les monstruosités grandioses qu'elles produisent lorsqu'on les agrandit.
L'idéal manque au naturaliste; il manque encore plus au naturaliste Balzac. On a mi qu'il n'a point cette -vive et agile imagination par laquelle Shakespeare effleure et manie les fils déliés qui unissent les êtres; il est lourd, péniblement et obstinément enfoncé dans son fumier de science, occupé à compter toutes les fibres qu'il dissèque, avec un tel encombrement d'outils et de préparations repoussantes, que, lorsqu'il sort de sa cave et revient à la lumière, il garde l'odeur du laboratoire où il s'est enfoui. La ^Taie noblesse lui manque, les choses déhcates lui échappent, ses mains d'anatomiste souillent les créatures pudiques: il enlaidit la laideur. — Mais il triomphe quand il s'agit de peindre
h bassesse ; il se trouve bien dans l'ignoble, il y habile sans répugnance ; il suit avec un contentement intérieur les tracasseries de ménage et les tripotages d'argent. Avec un contentement égal, il développe les exploits de la force. 11 est armé de brutalité et de calcul ; la réflexion l'a muni de. combinaisons savantes; sa rudesse lui ôte la crainte de choquer. Personne n'est plus capable de peindre les bêtes de proie, petites ou grandes. — Telle est l'enceinte où le pousse et l'enferme sa nature ; c'est un artiste puissant et pesant, ayant pour serviteurs et pour maîtres des goûts et des facultés de naturaliste. A ce titre, il copie le réel, il aime les monstres grandioses, il peint mieux que le reste la bassesse et la force. Ce sont ces matériaux qui vont composer ses personnages, rendre les uns imparfaits et les autres admirables, selon que leur substance s'accommodera ou répugnera au moule dans lequel elle doit entrer.
Au plus bas sont les gens de métier et de province. Jadis ils n'étaient que des grotesques, exagérés pour faire rire ou négligemment esquissés dans un coin du tableau. Balzac les décrit sérieusement; il s'intéresse à eux; ce sont ses favoris, et il a raison, car il est là dans son domaine. Ils sont l'objet propre du naturaliste. Ils sont les espèces de la société, pareilles aux espèces de la nature. Chacune d'elles a ses instincts, ses besoins,
ses armes, sa figure distincte. Le métier crée des variétés dans l'homme, comme le climat crée des variétés dans l'animal ; l'attitude qu'il impose à l'âme, étant constante, devient céinitive; les facultés et les penchants qu'il comprime s'atténuent ; les facultés et les penchants qu'il exerce s'agrandissent; l'homme naturel et primitif disparaît; il reste un être déjeté et fortifié, formé et déformé, enlaidi, mais capable de vivre. — Cela est repoussant, peu importe; ces difformités acquises plaisent à l'esprit de Balzac. Il entre volontiers dans la cuisine, dans le comptoir et dans la friperie; il ne se rebute d'aucune odeur et d'aucune souillure; il a les sens grossiers. Bien mieux ou bien pis, il se trouve à son aise dans ces âmes; il y rencontre la sottise en pleine fleur, la vanité épineuse et basse, mais surtout l'intérêt. Rien ne l'en écarte, ou plutôt tout l'y ramène; il triomphe dans l'histoire de l'argent; c'est le grand moteur humain, surtout dans ces bas-fonds où l'homme doit calculer, amasser et ruser sous peine de vie. Balzac prend part à cette soif de gain, il lui gagne notre sympathie, il l'embellit, par l'habileté et la patience des combinaisons qu'il lui prête. Sa puissance systématique et son franc amour pour la laideur humaine ont construit l'épopée des affaires et de l'argent. — De là ces salons de province, où les gens hébétés par le métier et par l'oisiveté viennent, en habits fripés et en cravates raides, causer des successions ouvertes et du temps qu'il fait ; sortes d'étouffoirs où toute idée périt ou moisit, où les préjugés se hérissent, où les ridicules s'étalent, où la
cupidité et l'amour-propre, aigris par l'attente, s'acharnent, par cent vilenies et mille tracasseries, à la conquête d'une préséance ou d'une place. — De là ces bureaux de ministère où les employés s'irritent, s'abrutissent ou se résignent, les uns cantonnés dans une manie, faiseurs de calembours ou de collections, d'autres inertes et mâchant des plumes, d'autres inquiets comme des singes en cage, mystificateurs et bavards, d'autres installés dans leur niaiserie comme un escargot dans sa coque, heureux de minuter leurs paperasses en belle ronde irréprochable, la plupart faméliques et rampant par des souterrains fangeux pour empocher une gratification ou un avancement. — De là ces boutiques éclalioussées par la fange de Paris, assourdies du tintamarre des voitures, obscurcies par la morne humidité du brouillard, où de petits merciers flasques et blêmes passent trente ans à ficeler des paquets, à persécuter leurs commis, à ahgner des inventaires, à mentir et à sourire. — De là surtout ces petits journaux, la plus cruelle peinture de Balzac, où l'on vend la vérité et surtout le mensonge, où Ton débite de l'esprit à telle heure et à tant la ligne, « absolument comme on allume un quinquet », où l'écrivain, harcelé de besoins, affamé d'argent, forcé d'écrire, se traite en machine, traite l'art en cuisine, méprise tout, se méprise lui-même, et ne trouve d'oubH que dans les orgies de l'esprit et des sens. — De là ses prisons, ses tables d'hôte, son Paris, sa province, et ce tableau toujours le même, toujours varié, des difformités et des cupidités humaines. — Au