LES GRANDS PERSONNAGES
Si vous croyez que dans la nature humaine la pièce essentielle est la raison, vous prendrez pour héros la raison, et vous peindrez la générosité et la vertu. Si vos yeux s'appliquent à la machine extérieure et ne s'attachent qu'au corps, vous choisirez le corps pour
idéal, et vous peindrez des chairs voluptueuses et des muscles vigoureux. Si vous voyez dans la sensibilité la partie importante de l'homme, vous ne verrez de beauté que dans les émotions vives, et vous peindrez les accès de larmes et les sentiments délicats ^ Votre opinion sur la nature fera votre opinion sur la beauté ; votre idée de l'homme réel formera votre idée de l'homme idéal ; votre philosophie dirigera votre art. — C'est ainsi que la philosophie de Balzac a dirigé l'art de Balzac. Il considérait l'homme comme une force : il a pris pour idéal la force. Il l'a affranchie de ses entraves ; il l'a peinte complète, libre, dégagée de la raison qui l'empêche de se nuire à elle-même, indifférente à la justice qui l'empêche de nuire aux autres; il l'a agrandie, il l'a nourrie, il l'a déployée et l'a donnée en spectacle, au premier rang, comme héroïne et comme souveraine, dans les monomanes et dans les scélérats.
Comment rendre beaux la folie et le vice ? Comment gagner notre sympathie à des bêtes de proie et à des cerveaux malades? Comment contredire l'usage presque universel de toutes les littératures et mettre l'intérêt et la grandeur à l'endroit précis où elles ont ramassé le ridicule et l'odieux? Qu'y a-t-il de plus honni que le soudard grossier, poursuivi de quolibets et de mésaventures depuis Plante jusqu'à Smollett? - Begardez, le voilà qui se transforme; Balzac l'explique : vous apercevez les causes de son vice; vous vous pénétrez de