‹ Nouveaux essais de critique et d'histoireChapitre 13 sur 52 · Par exemple Corneille, Rubens, Dickens · texte numérisé non relu

Par exemple Corneille, Rubens, Dickens

leur puissance et vous prenez part à leur action. Vous êtes transporté par la logique et vous voyez disparaître la moitié de votre scandale et de votre dégoût. Philippe Brideau est un soldat dépravé par le métier et la famille, par le succès et le malheur. Officier à dix-huit ans, il a eu pour éducation la campagne de Waterloo, les trahisons et les débandades; puis, au Texas, le spectacle de l'égoïsme et de la brutalité américaines. Lieutenant-colonel et deux fois décoré, du plus haut des rêves de la jeunesse, de l'ambition et du succès, il est retombé dans sa famille ruinée, pauvre hère opprimé et suspect, encagé comme un lion derrière le grillage dune caisse, habitant haineux des bas-fonds du théâtre et de la presse, bientôt malade des débauches où il se roule pour s'assouvir et se distraire, puis conspirateur et jeté en prison au sortir de l'hôpital. 11 a été endurci par le spectacle et l'exercice de la force; il a été aigri par l'humiliation de la défaite et les privations de la misère; il a été corrompu pai la compagnie des escrocs, par l'habitude de l'orgie, par l'indulgence de sa famille, par l'adoration de sa mère, par l'impunité de ses premiers crimes. Vous étonnez-vous maintenant qu'il étale et pratique le mépris de la justice et des hommes? Ce courant de causes emporte l'esprit comme un fleuve. On ne se rebute plus des grossièretés de Philippe, on veut les voir; son caractère les exige et fait que nous les exigeons. Bien plus, l'atrocité les recouvre; à force d'insensibilité, il devient grand. Il n'y a plus rien d'humain en sa nature ; il exploite tout et

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il foule tout. — Ayant volé sa caisse, il effraye sa mère par une feinte de suicide ; on l'embrasse, on pleure, on lui offre à genoux la fortune de la famille. « Tiens, se dit-il, l'annonce a fait son effet. » Voilà sa reconnaissance. — Il a filouté le dernier argent de la vieille Descoings, sa seconde mère, et le lendemain la trouve mourante : « Vous me chassez, n'est-ce pas? Ah! vous jouez ici le mélodrame du Fils bannil Tiens, tiens, voilà comme vous prenez les choses? Eh bien, vous êtes tous de jolis cocos. Qu'ai-je donc fait de mal? J'ai pratiqué sur les matelas de la vieille un petit nettoyage. L'argent ne se met pas dans la laine, que diable! Et voilà. )) C'est là son repentir. — Il a été nourri par un vieux camarade d'armée et de débauches, Giroudcau; devenu riche, il reconduit et le fait disgracier. « C'est, dit-il, un homme sans mœurs. » Voilà son amitié. — 11 a épousé une femme de basse origine pour avoir un million; arrivé à Paris, il la jette dans le demi-monde, puis dans la plus basse ordure, il l'y laisse mourir de misère et de maladies. Voilà sa loyauté conjugale. — Il a tué sa mère par la brutalité de son ingratitude. Un camarade député par la famille le supplie de venir la voir au lit de mort, il se met à rire : « Eh! que diable veux-tu que j'aille faire là? Le seul service que puisse me rendre la bonne femme est de crever le plus tôt possible. Je suis un vieux chameau qui se connaît en génuflexions. Ma mère veut, à propos de son dernier soupir, me tirer une carotte pour mon frère. Merci. » C'est là sa piété filiale. — Qui pense ^encore à la gros-

sièreté fougueuse du viveur et du soudard? L'horreur ici noie la crapule; c'est l'éclat inhumain et sinistre d'une statue d'airain. — Balzac y ajoute la force : l'éducation qui a perverti Philippe l'a cuirassé; sahreur et joueur, parmi les chances de la guerre et de la roulette, il a gagné ce sang-froid qui donne à l'homme la possession de soi-même et la domination sur autrui. Il a « le regard qui plombe les imbéciles », la dissimulation qui trompe le public, le coup d'œil qui saisit l'occasion. Écoutez de quel style, avec quelle hauteur de mépris, avec quel flegme de corps de garde il endoctrine son oncle, vieil imbécile exploité par sa servante et par l'amant de sa servante. « Bonjour, messieurs, dit-il aux visiteurs; je promène mon oncle, comme vous voyez, et je tâche de le former, car nous sommes dans un siècle où les enfants^ sont obligés de faire l'éducation de leurs grands parents.... Je vous tuerai Maxence comme un chien. Vous me prendrez chez vous à sa place, je vous ferai alors marcher cette jolie fille au doigt et à l'œil. Oui, Flore vous aimera, tonnerre de Dieul ou, si vous n'êtes pas content d'elle, je la cravacherai.... Vous vivrez ensemble connue des cœurs à la fleur d'orange, une fois son deuil passé; car elle se tortillera comme un ver, elle jappera, elle fondra en larmes. Mais... laissez couler l'eau. » Jamais le cynisme et le dédain ont-ils trouvé une expression plus poignante et plus amère? Philippe sangle et saigne les hommes comme un bétail, en cavalier et en boucher. — Il est si fort, qu'il prodigue sa force; il fait sauter

le sabre des mains de Maxence, lui dil de le ramasser, puis le tue après l'avoir insulté de son pardon. Il est aussi grand calculateur que duelliste, empoche la succession de son oncle, se débarrasse de son oncle, de sa femme, de ses amis, de sa mère, s'installe devant le public, en beau costume officiel de générosité et d'honneur, gagne des croix, un titre, des millions, et touche au faîte. Pour l'achever, Balzac lui donne la philosophie du vice : un scélérat n'est pas complet, s'il ne l'est par principe; il faut qu'il sache ce qu'il fait et ce qu'il vaut, qu'il s'en glorifie, qu'il appelle sa cruauté justice, qu'il insulte à la vertu comme aux hommes, qu'il appuie ses crimes sur l'autorité du droit, qu'il les éris:e en maximes, qu'il les étale dans toute la gloire de la raison, sous toute la clarté du ciel. L'impudence et la théorie sont sa dernière couronne : écoutez Philippe : « Les femmes, dit-il, sont des enfants méchants ; c'est des bêtes inférieures à l'homme, et il faut s'en faire craindre; car la pire condition pour nous, c'est d'être gouvernés par ces brutes-là. » Et ailleurs : « Je suis un parvenu, mon cher, je ne veux pas laisser voir mes langes! Mon fils, lui, sera plus heureux que moi, il sera grand seigneur. Le drôle souhaitera ma mort, je m'y attends bien, ou il ne sera pas mon fils. «Vous voyez qu'il se fait justice et s'assied dans sa brutalité comme dans un lit glorieux et commode ; Machiavel et Borgia n'eussent pas mieux dit. Qu importent sa fin et les deux ou trois coups de hasard (jui le ruinent et le tuent? Une pierre peut tomber dans la plus belle machine, casser

un ressort et déconcerter le reste; la machine n'en reste pas moins un chef-d'œuvre. Qu'elle déchire et broie, je n'y pense plus; je ne songe qu'à l'enchaînement géométrique de ses rouages d'acier, aux formidables dents grinçantes de ses engrenages froissés, à l'invincible élan du volant qui disparait dans sa vitesse, au lugubre éclat du fer meurtri qui brille et crie; l'artiste m'a vaincu, m'a emporté, m'a ébloui, et je ne sais plus et je ne veux plus que l'admirer.

Ce soudard encore pouvait devenir poétique ; il a la hardiesse et le flegme, et Balzac n'a eu qu'à les étaler pour le relever. Mais que faire de l'avare? Qu'y a-t-il de grand dans un usurier grimé, ratatiné, inquiet, attaché à faire des comptes, à rogner ses dépenses et à grignoter le bien d'autrui? Comment écrire après Molière et pour contredire Molière? Qu'est-ce qu'Harpagon, sinon un grotesque que le poète diffame et soufflette pour nous amuser et nous corriger? — Comptez tous ses ridicules ; trouvez-vous une place où la beauté puisse se loger? Sa lésine est d'autant plus basse qu'il est né riche bourgeois, et que son rang l'oblige à garder valets, diamants et voitures. Qu'y a-t-il de plus vil qu'un usurier à carrosse inventeur de mets économiques, thésauriseur de chandelles et grippe-sou? Il est rallié par ses voisins, vilipendé par ses domestiques: il laisse son fils s'endetter et sa fille s'enfuir; il veut prêter sur gages, et l'affaire manque; il veut cacher son argent, et on le lui vole; il veut se marier, et on lui prend sa maîtresse; il tâche

d'être galant, et il est imbécile; il pleure, et le spectateur rit. Que de moyens pour rendre un personnage grotesque! — Donc, en prenant les moyens contraires, on rendra le personnage poétique ; l'être ridicule et bas se trouvera tragique et grandiose; Harpagon retourné deviendra Grandet. Faisons-le paysan, tonnelier, piocheur de vignes ; sa mesquinerie deviendra excusable : s'il compte les morceaux de sucre au déjeuner du matin, s'il cloue de ses mains les caisses de son neveu, s'il appelle sa servante auprès de lui pour économiser une chandelle, c'est que les habitudes durent, que le jeune homme persiste dans le vieillard, et que l'âme garde toujours l'attitude qu'elle a prise d'abord : nous en aurions fait autant à sa place, et nous supportons ici la ladrerie qui nous choquait ailleurs. — Harpagon, maladroit, bafoué et dupe, était un sujet de rire; Grandet, habile, honoré et heureux, deviendra un objet de crainte. Il exploite ses gens et sa famille, ses amis et ses ennemis. 11 a pris pour servante une campagnarde taillée en grenadier, dont personne ne voulait, en qui il a imprimé un dévouement machinal et la fidélité d'une bête de somme. Il a choisi pour femme une ménagère dévote, soumise par rehgion, par délicatesse et par bêtise, qui lui laisse prendre ses épargnes et évite de lui demander un sou. Il a dressé sa fille à l'économie stricte, et profite de sa vertu filiale pour lui dérober l'héritage auquel elle a droit. Il se débarrasse de son neveu ruiné et trouve moyen de faire le généreux en lui prenant ses bijoux à un taux de

juif. Il est respecté par les plus riches bourgeois, qui lui font la cour espérant épouser sa fille. Il tire d'eux vingt services, recevant de l'un des consultations gratuites, envoyant l'autre à Paris pour arranger ses affaires. Il profite de toutes les passions, de toutes les vertus, de toutes les misères, véritable diplomate, calculateur obstiné, si attentif et si prudent, qu'il dup^ les gens d'affaires et se joue de la loi avec la loi. Il a commencé avec deux cents louis et finit avec dix-sepf millions. La splendeur de l'or couvre ici la laideur du vice, et l'avarice glorifiée s'assoit sur le succès comme sur un trône. — Pour la porter plus haut encore. Balzac la munit de toutes les forces de l'esprit et de la volonté. Grandet est tellement supérieur, que d'ordinaire il consent à faire le sot ignorant et humble, bredouillant, disant que sa tête se casse, qu'il n'entend rien aux complications des afi'aires, jusqu'à ce que ses adverversaires oublient leur défiance et lui livrent leurs secrets. Il se moque d'eux, il s'amuse à les faire courir et suer, il se joue de leur attente et de leur? révérences. « Entrez, messieurs, dit-il à ses visiteurs, gens huppés de la ville; je ne suis pas fier, je rafistole moi-même la marche de mon escalier. )) Et il les fait asseoir devant son unique chandelle, côte à côte avec sa servante. — 11 s'installe dans son avarice comme Brideau dans sa brutalité ; il l'étalé en maximes avec une précision et une conviction atroces. Quand son frère s'est tué et que son neveu pleure : « Il faut laisser passer la première averse; mais ce jeune

homme n'est bon à rien : il s'occupe plus des morts que de l'argent. » Rirez-vous d'un homme après de telles paroles? Cette sentence est un coup de couteau qui tranche d'un trait la racine de l'humanité et de la pitié. Son vice en lui est un dogme embrassé avec Tâpreté de la volonté et l'acharnement de l'amour. Il est tyran chez lui et terrible; ses femmes tremblent sous son regard ; ce sont ses « linottes » , petites bétes gentilles à qui l'on donne de temps en temps un grain de mil, mais à qui d'un coup de pouce on tordrait le cou. La passion gronde à travers ses expressions sarcastiques et crues : « Je ne vous donne pas mon argent pour embucquer de sucre ce jeune drôle. — Tiens, de la bougie? Les garces démoliraient le plancher de ma maison pour cuire des œufs à ce garçon-là! » On est emporté par la véhémence et les éclats de sa colère: on voit qu'à ce degré le vice ne reçoit ni frein ni mesure, qu'il brise tout et foule tout, et se rue à travers les sentiments et le bonheur des autres, comme un taureau à travers une maison ou une église. « A quoi vous sert de manger le bon Dieu six fois tous les trois mois, si vous donnez l'or de votre père en cachette à un fainéant qui vous dévorera votre cœur quand vous n'aurez plus que ça à lui prêter? » Sa femme le supplie au nom de Dieu. « Que le diable emporte ton bon Dieu! » — On a peur ici de la nature humaine; on sent qu'elle renferme des gouffres inconnus où tout peut s'engloutir, tout à l'heure la religion, à présent la paternité. Lorsque sa fille signe l'acte par lequel elle renonce à l'héritage

de sa mère, il pâlit, sue, défaille presque, puis tout d'un coup l'embrasse à l'étouffer, a Va, mon enfant, tu donnes la vie à ton père. Voilà comme doivent se faire les affaires. La vie est une affaire. Je te bénis. Tu es une vertueuse fille qui aime bien son papa. » Cette trivialité, cette bénédiction jetée en manière d'appoint, ces cris saccadés et étranglés de l'avare qui étouffe le père, sont horribles. A cette hauteur et avec ces actes, la passion atteint la poésie; et peut-être un pareil avare n'est-il qu'un poète à huis clos et dévoyé. Il nage en imagination sur son fleuve d'or. Il parle de son trésor avec les vivantes et caressantes expressions dun amoureux et d'un artiste. « Allons, va le chercher, le mignon. Tu devrais me baiser sur les yeux pour te dire ainsi des secrets de vie et de mort sur les écus. Vraiment, les écus vivent et grouillent comme les hommes; ça va, ça \ient, ça -sue, ça produit. » A la fin, ses yeux restent des heures entières collés sur des piles de louis, comme pour se nourrir de leur scintillement. « Ça me réchauffe, » dit-il. — Le trouvez-vous grotesque encore? Que de joies a goûtées cet homme I II a joui de son or par les yeux comme un peintre; il a vogué comme un poète parmi les inventions et les espérances de cent mille féeries resplendissantes; il a savouré le long plaisir continu du succès croissant, de la victoire répétée, de la supériorité sentie, de la domination établie; il n'a souffert ni par le cœur, ni par l'argent, ni par les privations, ni par les remords; il est mort au bout de l'extrême vieillesse, dans la pos-

session ?.t dans la sécurité, dans l'entier assouvissemeLit de sa passion maîtresse, dans le silence des autres désirs amortis ou arrachés. Si Corneille écrivait la généreuse épopée de l'héroïsme, Balzac écrit la triomphante épopée de la passion.

Ceux-là encore échappent à la laideur par leur puissance : choisissons une passion qui soit une faiblesse; au lieu d'une bête de proie, prenons un fou; cherchons un vice qui fasse, non un tyran, mais un esclave, et qui dévore le cœur et la vie de celui qui le porte, au lieu de ravager la vie et le bonheur d'autrui. — 11 en est un, le plus bafoué de tous, plastron commun de la comédie antique et de la comédie moderne, le libertinage des vieillards amoureux, qu'on dupe, qu'on vole et qu'on chasse. Celui-là aussi, pour Balzac, va devenir un héros; car qu'importe l'homme? Est-ce à Grandet ou à Brideau que je m'intéresse? Que sont-ils aux yeux de l'arliste, sinon le piédestal d'une statue qui est leur passion? C'est elle qu'il admire, car c'est elle qui est grande, éternelle, souveraine et dévastatrice de la nature et du monde humain. Sa puissance est pareille et pareillement visible, lorsqu'elle brise les objets qui l'entourent ou le vase qui la contient. Il est beau de la voir entrer comme un poison dans un corps vigoureux et sain, brider son sang, tordre ses muscles, le soulever en soubresauts, l'abattre, puis décomposer lentement la masse inerte qu'elle ne làclie plus. — Le baron Hulot d'Ervy, un des grands administrateurs de l'Empire, à demi ministre, père de la plus florissante famille, adoré

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par la plus belle et la plus vertueuse des femmes, lîornme d'esprit, d'invention, de résolution et d'expérience, magnifique, aimable, s'est laissé peu à peu infecter de ce venin. Les femmes d'Opéra ont dévoré sa fortune ; il n'a plus d'argent pour soutenir sa maison et marier sa fille, et sa passion, accrue par l'habitude, est devenue une obsession. « Et tout cela pour une femme qui me trompe, qui se moque de moi quand je ne suis pas là, qui m'appelle un ^ieux chat teintl Ohl... c'est affreux qu'un vice coûte plus cher qu'une famille à nourrir.... Et c'est irrésistible.... Je te promettrais à l'instant de ne jamais retourner chez cette abominable Israélite; si elle m'écrit deux lignes, j'irais, comme on allait au feu sous l'Empereur. » — Un vice aussi enraciné devient une monomanie. Le fumeur d'opium qui voit son camarade râler dans un coin de la taverne dit: a Voilà pourtant comme je serai dans trois mois, » et il se retourne pour charger sa pipe ; la passion prend l'homme et le tire de son croc de fer, par un mouvement prévu et invincible, dans l'ornière sanglante et fangeuse de toutes les hontes et de toutes les douleurs. — Renvoyé par sa cantatrice, Hulot s'est épris d'une jolie femme, qui semble une femme honnête, la plus dangereuse courtisane qu'on ait peinte, é^ale à la Cléopàtre de Shakespeare, reine pour l'audace, artiste pour la fougue et les inventions. Dans ce gouffre s'endoutissent les débris de sa fortune. Il engage ses traitements, il signe des lettres de change, il vend son crédit, il laisse sa femme sans pain, il envoie son oncle, brave

paysan, obéissant comme un soldat, piller dans les fournitures d'Afrique. Le père, l'homme prudent, l'administrateur, l'honnête homme, disparaissent par degrés sous le débauché. Le vice monte en lui comme une marée, noyant l'humanité, le sens commun et l'honneur. Dans cette débâcle, il découvre que sa maîtresse le trompe, et pour deux rivaux; elle-même le lui dit en face avec un soudain éclat d'insolence et d'insulte. Il demande grâce, le malheureux! il consent à donner une place au mari; il reconnaît l'enfant; bien plus, il se croit aimé, il pleure d'attendrissement : ses yeux sont bouchés, il boit toute honte, sans plus rien sentir; possédé d'une idée ûxe^ il n'aperçoit plus les autres; il avance comme un enfant qui, le regard arrêté sur un fruit, court en trébuchant à travers les épines et les fanges; â peine s'il est désabusé, lorsque le couple d'escrocs le fait surprendre en flagrant délit d'adultère et lui extorque les derniers restes de son crédit et de son bien. Au même instant, la montagne de misères que son vice vient d'accumuler croule sur lui d'un seul choc. Son fils chancelle sous le poids des lettres de change; sa femme, traînée par l'extrême désespoir et le plus sublime dévouement jusqu'au bord du déshonneur, tombe mourante; sou vieux frère, austère républicain, meurt en trois jours; son oncle, emprisonné \)our lui, se poignarde dans son cachot avec un clou, foudroyé par les mépris du prince son patron, chassé de ses places, déclaré voleur, il s'abat « quasi dissous » sous la ruine des fortunes qu'il a brisées, parmi les

sanglots des familles qu'il a déshonorées, au glas des deux morts qu'il a causées. — En est-ce assez? Et la poésie physiologique s'arrêtera-t-elle à cette agonie de l'honneur? La logique la traîne plus loin, des convulsions grandioses jusqu'à l'inertie flasque de la dissolution et de la mort. Désormais Hulot n'est plus un homme, « mais un tempérament ». La délicatesse, l'élégance, l'amour, tout ce qui peut embellir ou excuser le vice, s'est anéanti pour lui; il n'en reste qu'une habitude et un besoin. Il descend jusqu'à emprunter de l'argent à la cantatrice, son ancienne maîtresse. Il vit avec des grisettes, quittant l'une, puis l'autre, a comme un roman lu, » parmi des ivrognes d'estaminet, des figurants, des claqueurs et la plus immonde canaille, lui-même digne des drôles qu'il voit, toujours endetté et poursuivi, à la fm écrivain public dans une échoppe, ayant acheté avec de l'argent et des pralines une pauvre innocente enfant de qumze ans. Son avilissement se tourne en idiotisme ; il tombe jusqu'à une sorte d'instinct machinal et physique. Retrouvé par sa femme, qui veut le rendre à sa famille sauvée et à sa fortune restaurée, il lui dit : « Je veux bien, mais pourrai-je emmener la petite? » C'est le geste aveugle et horrible d'un affamé qui s'accroche en tâtonnant à son dernier morceau de pain. Pour achever, il s'amourache d'une grosse Normande, maritorne de sa cuisine : « Ma femme n'a pas longtemps à vivre, lui dit-il, et si tu veux, tu pourras être baronne. » Sa pauvre femme malade meurt de ce mot qu'elle entend, et la cuisinière devient ba-

ronne. Quelle fin et quel mot ! mais quelle suite et quel ensemble I Lucrèce n'a rien fait de plus puissant lorsque, avec une verve désespérée et une logique intraitable, il a décrit la peste d'Athènes et fait de la peste son héros. Arrêtons-nous ici ; ces trois portraits feront juger des autres. Balzac, comme Shakespeare, a peint les scélérats de toute espèce : ceux du monde et de la bohème, ceux du bagne et de l'espionnage, ceux de la banque et de la politique ^ Comme Shakespeare, il a peint les monomanes de toute espèce : ceux du libertinage et de l'avarice, ceux de l'ambitian et de la science, ceux de l'art, de l'amour paternel et de l'amour-. Souffrez dans l'un ce que vous souffrez dans l'autre. Nous ne sommes point ici dans la vie pratique et morale, mais dans la vie imaginaire et idéale. Leurs personnages sont des spectacles, non des modèles; la grandeur est toujours belle, même dans le malheur et dans le crime. Personne ne vous propose d'approuver et de suivre; on vous demande seulement de regarder et d'admirer. J'aime mieux en rase campagne rencontrer un mouton qu'un lion; mais, derrière une grille, j'aime mieux voir un lion qu'un mouton. L'art est justement cette sorte

1. Vautrin, Mme Morneffe, de Marsay, Nucingen, Philippe Bridenu. La Paifériiie, Maxime de Trailles, etc.

Comparez Richard III, lago, lady Macbeth, Macbeth, Regane, Gonerille, etc.

2. Claës, Hulot, Grandet, Goriot, Louis Lambert, Marcas, Frauenhofer, Sarrasine, Facino Cane, etc. Dans Gambara et Massimilla Dont, petit roman en deux parties, il y a sept monomanes.

Comparez Coriolan, Hamlet, Lear, Othello, Antoine, llotspui", Juliette, Leonatus, Timon, etc.

de grille; en ôtant la terreur, il conserve l'intérêt. Désormais, sans souffrance et sans danger, nous pouvons contempler les superbes passions, les déchirements, les luttes gigantesques, tout le tumulte et l'e^ort de la nature humaine soulevée hors d'elle-même par des combats sans pitié et des désirs sans frein. Et certes, ainsi contemplée, la force émeut et entraîne. Cela nous tire hors de nous-mêmes; nous sortons de la ^-ulgarité où nous traînent la petitesse de nos facultés et la timidité de nos instincts. Notre âme grandit par spectacle et par contre-coup ; nous nous sentons comme devant les lutteurs de Michel-Ange, statues terribles dont les muscles énormes et tendus menacent d'écraser le peuple de pygmées qui les regarde; et nous comprenons comment les deux puissants artistes se trouvent enfin dans leur royaume, loin du domaine pubhc, daïis la patrie de 1 art. — Shakespeare a trouvé des mots plus frappants, des actions plus effrénées, des cris plus désespérés; il a plus de verve, plus de folie, plus de flamme; son génie est plus naturel, plus abandonné, plus violent; il invente par mstinct, il est poète; il voit et fait voir par subites illuminations les lointains et les profondeurs des choses, comme ces grands éclairs des nuits méridionales, qui dun jet soulèvent et font flamboyer tout l'horizon. — Celui-ci échauffe et allume lentement sa fournaise; on souffre de ses efforts; on travaille péniblement avec lui dans ses noirs ateliers fumeux, où il prépare à force de science les fanaux multipliés qu'il va planter par milliers, et dont les lumières entre-

croisées et concentrées vont éclairer la campagne. A la fin, tous s'embrasent; le spectateur regarde : il voit moins vite, moins aisément, moins splendidement avec Balzac qu'avec Shakespeare, mais les mêmes choses, aussi loin et aussi avant.

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