‹ Nouveaux essais de critique et d'histoireChapitre 18 sur 52 · ESPRIT DE SON THÉÂTRE · texte numérisé non relu

ESPRIT DE SON THÉÂTRE

M. Lahure publie à très bas prix de très bonnes éditions des plus grands écrivains français, Montesquieu, Rousseau, Saint-Simon, Fénelon, Molière, la Fontaine, Racine; Saint-Simon entier coûte vingt-six francs; Rousseau, seize francs ; Racine, quatre francs ; cela est admirable ; de là une occasion pour relire Racine et un prétexte pour en parler.

Comme Shakespeare et Sophocle, Racine est un poète national ; rien de plus français que son théâtre ; nous y retrouvons l'espèce et le degré de nos sentiments et de nos facultés. L'abolition des mœurs monarchiques a beau lui nuire ; même sous notre démocratie, il retrouvera sa gloire; son génie est l'image du notre; son

œuvre est riiisloire des passions écrite à notre usage ; il nous convient par ses défauts et ses mérites ; il est pour notre race le meilleur interprète du cœur.

Le talent de bien dire, voilà l'esprit de cette race, esprit moyen entre la haute spéculation et l'observation minutieuse, entre l'invention hardie des idées universelles et la collection scrupuleuse des petits faits. Cet esprit circule entre ces deux extrêmes et les rapproche ; il sait expliquer, éclaircir, développer ; il est capable de mettre toute idée à la portée de tout esprit ; il n'avance que pas à pas ; il ne sort d'une idée que pour entrer dans l'idée la plus voisine ; il sait les voies de penser les plus unies, les plus directes et les plus coulantes ; il a horreur de tout écart ; il est par excellence méthodique et universel ; c'est le professeur de l'espèce humaine et le secrétaire de l'esprit humain. Il n'est ni érudit ni peintre ; il ne retirera de chaque objet que quelque idée sommaire accessible à tous ; il laissera glisser hors de ses prises le pêle-mêle des menus détails ; il n'apercevra point la multitude des circonstances particulières et sensibles qui donnent à la chose son caractère et son relief. D'autre part, il n'est ni métaphysicien ni artiste ; il laissera les Grecs et les Allemands sonder la nature intime de l'objet; il n'en prendra qu'une idée coui'ante. Toute son envie est de saisir agilement une notion nette, de circulation facile, qui puisse se traduire du premier coup en une autre, et celle-ci de même, de façon que toutes forment une échelle suivie, où nul barreau ne manque ou ne casse,

RACI>-E m

et qu'on puisse gravir ou descendre tout entière en un instant. Son travail est de fixer le sens des mots généraux ; son œuvre est d'établir l'ordre des idées générales ; son mérite est de disserter par delà des vérités locales, en deçà des vérités métaphysiques ; son nom est la raison oratoire, et sa gloire est de composer de beaux discours.

C'est ce genre d'esprit qui a formé le siècle de Racine ; on l'y découvre tout entier et on n'y découvre que lui ; il y est dans toute sa portée et avec toutes ses bornes. — Car regardez d'abord la religion : quelle conception originale y a-t-elle produite '? Aucune ; le dogme et la tradition sont restés intacts. Dans cet éveil si prompt et si vaste, nul œil n'a sondé de nouveau le fond des croyances. Je vois dans un coin deux petites écoles, le jansénisme et le quiétisme, où s'aventurent quelques grands hommes que personne ne suit, qui meurent à la peine, qui se rétractent à demi, que l'État et l'Église écrasent, impopulaires, persécutés, inconséquents, impuissants et oubliés. Quelle opposition entre cette stériUté d'invention et le renouvellement incessant de la pensée protestante 1 Tout l'effort ici est pour expliquer et justifier la fui ; le dogme donné, on le commente ; ce sont d'admirables discours sur la religion, et ce ne sont que d'admirables discours. Fénelon, Bossuet, Bourdaloue, Nicole, La Bruyère, n'arrangent pour elle que des expositions et des apologies ; ils refont la psychologie, l'histoire et la politique à son usage ; ils la ramènent à la portée des gens du monde et ils élèvent

jusqu'à sa portée les gens du monde; ils la rattachent à tous les besoins et à tous les devoirs de l'homme, à tous les enseignements de l'école et à toutes les institutions de la société. Ils ne créent pas; ils prouvent, développent et plaident : ce sont les orateurs du christianisme. — Il en est de même en philosophie. Les cartésiens font grand bruit de leur affranchissement complet, de leur doute universel et de leur dédain pour l'autorité. Qui ne voit que cette émancipation est imaginaire ? Descartes croit ou feint de croire qu'il a rejeté toutes ses croyances préconçues, et toutes ses croyances préconçues subsistent en lui, à fleur d'eau; au bout d'un instant, il y aborde ou il y échoue. Son doute n'est qu'un artifice involontaire ou préparé pour mieux ramener là les lecteurs. Vous retrouverez sa métaphysique et ses preuves dans saint Thomas, dans saint Auirustin, dans saint Anselme. Toute son orii^inalité est dans sa méthode et son style, c'est-à-dire dans l'art de trouver l'ordre vrai et l'expression exacte. En effet, un Français n'invente guère autre chose; s'il atteint plus loin, c'est que la clarté de son style l'y conduit. Si Descartes est arrivé jusqu'à concevoir le monde comme un composé de mouvement et d'étendue, c'est par horreur pour l'obscurité des petits êtres scolastiques. Si nous parvenons à la métaphysique, c'est par l'analyse ; sa philosophie et notre philosophie ne sont que des discours que toute l'Europe comprend, que toute l'Europe écoute, que leur style rend populaires, que leur méthode rend solides, et qui donnent la perfec-

RACI>'E 113

tion, la force, la beauté et l'empire à des conceptions informes ou pesantes, mais engendrées ailleurs. — Comme la religion et la philosophie, les lettres ne se sont trouvées qu'une branche de l'éloquence. Elles ^on\ nées dans les salons : ce sont des conversations écrites. Un seul goût a régné : le désir de parfaitement parler. Chacun s'est piqué d'apprendre la grammaire avec Vaugelas, la rhétorique avec Balzac. Ce n'est point la véhémence des passions qu'on recherchait, ni la nouveauté des idées, ni l'éclat des images, mais la suite des pensées, la justesse des expressions et l'harmonie des périodes . On avait moins de sympathie pour les sentiments ardents et vrais que de curiosité pour les fines distinctions, pour les madrigaux polis, pour les dissertations ingénieuses. On aimait plus l'expression que la chose exprimée, et le style que l'âme. Dans la poésie, qui est toute invention, on prenait pour maîtres Malherbe et Boileau, travailleurs patients, régents sévères, nés versificateurs, qui ont réduit la muse au bon sens et « au pain sec », tellement qu'à la fin de cet âge, pour louer des vers, on les disait beaux comme de la prose. — En effet, c'est la prose qui a fait la richesse du siècle, et, dans la prose, non pas le roman, où l'invention est nécessaire, mais l'exposition, le discours, le sermon, la polémique, les lettres famihères, tous les genres décomposition où il s'agit surtout de bien dire ; et le talent s'y est rencontré si grand, l'art si achevé, l'éducation si complète, le soin si scrupuleux, que nulle autre nation et nul autre siècle ne sont comparables, et qu'Addison

ou Gœthe mis en regard paraissent maladroits et

pédants.

Pour achever, considérez les mœurs. L'homme qui à ce moment entre en scène est l'homme du monde, et le talent qui à ce moment devient le plus utile est l'art de bien parler. La vie hasardeuse, solitaire et inventive a cessé avec l'indépendance et les guerres du seizième siècle ; il ne s'agit plus de faire des ligues ou de se cantonner dans son château, d'agir à sa guise ou de s'amuser à son goût. La monarchie absolue et l'administration régulière ont amené les nobles oisifs et soumis dans les salons et à la cour ; là règne un goût uniforme ; il faut V plier son humeur ; les convenances promènent leur niveau sur les singularités des esprits et des caractères. Il faut être comme tout le monde, sinon l'on cesse d'être (( un honnête homme », et l'on est un homme perdu. Quel poids pour opprimer l'invention que cette obligation d'imiter et cette crainte du ridicule ! Mais quelle école pour enseigner l'art de bien dire que cette habitude d'être ensemble et cette nécessité de converser ! Autrefois on faisait fortune par l'épée et les aventures ; maintenant c'est par des assiduités et des paroles bien tournées ; il faut savoir louer, médire, conter, discuter, écrire, en termes nobles pour garder son rang, en termes fins pour prouver sa politesse, en style solide pour vaincre son adversaire, en style agréable pourplaire à la galerie. Ce beau courtisan doré qui tourne anxieusement et gracieusement autour des carpes de .Marly, savez-vous quelles idées se remuent dans sa tête ? Non

pas des visions voluptueuses ou éclatantes, comme chez celui d'Elisabeth ou de Philippe II, mais des phrases ménagées et prudentes, un mot du roi qu'il vient d'entendre et dont il faut sonder la profondeur, une préface adroite qui introduira la demande d'une grâce, une saillie ingénieuse qui lui fera honneur, un adjectif à deux tranchants, qui égorgera un ennemi ou un rival. Si je regarde autour de lui, je ne trouve que des images, des préparatifs, ou des auxiliaires de ces mœurs de société et de ces habitudes oratoires ; la nature a été émondée et polie pour s'y accommoder ou les servir : les charmilles sont des tentures, les ifs des candélabres, les jets d'eau des girandoles ; ces parterres rectangulaires et ces promenades géométriques offrent des salons en plein air. L'architecture sèche et noble s'aligne avec la tenue, la gravité et la magnificence officielle d'un courtisan ; les déesses à demi nues qui se penchent au fond des allées ont le geste d'une grande dame qui plie son éventail ou retient d'un coup d'oeil un assidu ; les fleuves couchés sous leur voûte de rocaille ont l'air commandant et serein de Louis XIY ou de Thésée. Voilà les alentours de Racine ; c'est cet esprit de la race et du siècle auquel s'est accommodé son esprit. S'il y a des climats dans le monde physique, il y en a aussi dans le monde moral.

Car, je vous prie, considérez la raison oratoire à l'œuvre; à quoi s'attache-t-elle d'abord? Au plan.

116 RACOE

Quand Racine avait composé le sien, il disait : a Ma tragédie est faite. » Quelle distance entre cette sorte d'esprit et celui de Shakespeare, qui découpe en scènes des romans ou des histoires telles qu'il les trouve, laisse le dénouement arriver comme il pourra, et ne s'attache qu'aux caractères et aux passions ! C'est que le bel ordre, la vraisemblance et l'harmonie sont tout pour la raison oratoire. Une seule action, un seul intérêt, ménagé, croissant d'acte en acte et de scène en scène, rien de singulier, d'imprévu, d'improbable, un dénouement amené naturellement par les événements qui précèdent, un ensemble aussi régulier et aussi proportionné qu'un discours, c'est par là seulement qu'on peut lui plaire. La structure d'//fl7?i/e^ lui paraîtrait absurde ; ces voyages, ces enterrements, ces suicides, cette incohérence des événements et des sentiments, cette agitation sans progrès, cette subite tuerie qui conclut la pièce, la rebuteraient connue une improvisation folle. Elle demande à la tragédie l'équilibre et la structure d'un bon raisonnement. Ce qu'elle impose en tout, c'est la règle. Les esprits uaissenl ici disciplinés comme les caractères, et la littérature, autant que la nation, a besoin d'un gouvernement. Si l'on n'en a point, on va en chercher un chez les autres, même quand les autres n'en ont point à vous donner. Les plus grands écrivains sont réduits à s'autoriser d'Aristote et des Grecs. C'est peu d'être vrai et de plaire, il faut encore que l'œuvre soit conforme à la poétique officielle ; il ya un uniforme littéraire qu'elle doit porter. Bien plus, on prend soin de le rétrécir. Au

RACI>'E 117

nom des Grecs, on ajoute à l'unité d'action l'unité de lieu et de temps ; on resserre la première entrave utile par deux autres entraves inutiles. Les raisonneurs du temps ont conclu logiquement de l'une aux autres. Ils s'épargnent ainsi la peine de voyager en imagination dans le temps et dans l'espace, ce qui les acconmiode fort, car ils n'aiment pas la peine et n'ont guère d'imagination. Une règle si étroite et si sage, un art si contraint et si parfait, l'intérêt et la vraisemblance imposés avec tant de logique et avec une logique si extrême, une route si bien tracée et tant de barrières autour de la route, n'est-ce point là le chef-d'œuvre et le trioinpîie de cet esprit moyen et méthodique quisait composer plutôt qu'inventer?

Pareillement ses personnages sont des êtres abstraits plutôt que des hommes réels ; il esquisse un contour, il n'approfondit pas une physionomie; il développe une vertu, il ne construit pas un caractère. Rien ne lui est plus opposé que cette vision pénétrante et absorbante par laquelle Shakespeare aperçoit en un instant le corps, l'esprit, l'éducation, le naturel, le passé, le présent de son personnage, et cet innombrable écheveau de fils tortueux, nuancés et changeants qui s'entre-croisent pour le former. Il saisit quelque passion simple, la fiertés l'emportement, la jalousie tyrannique, la fidélité conjugale, la pudeur, et fait d'elle une âme ; le personnage n'est rien d'autre ni de plus ; une seule ligne a suffi pour le tracer; tous les traits accessoires, qui le compliquent dans la nature, ont disparu. De même, à l'hôtel de Ram-

bouillet, on expliquait ce qu'est le jaloux, le volage, l'opiniâtre, le généreux et le perfide ; de même La Bruyère montrera ce qu'est l'enrichi, le galant, l'hypocrite et le courtisan. La raison oratoire, en ce siècle, s'est partout employée à déduire les suites d'une qualité pure ; car son propre est de développer les idées générales, et ses poètes les ont mises en scènes, comme ses prosateurs en portraits. C'est pour cela qu'elle aboutit naturellement aux personnages héroïques et beaux ; elle leur donne les quahtés qui la fondent; elle les compose de raison pratique, c'est-à-dire de noblesse, de générosité et de vertu ; elle n'admet la passion que comme une puissance secondaire et vaincue ; elle exclut le désordre et la folie ; elle rejelte l'excessif et l'ignoble ; elle ne souffre pas, même chez les scélérats, la laideur triviale et repoussante ; elle leur impose des dehors de modération et de décence ; elle veut se retrouver elle-même jusque dans les endroits où elle n'est pas. Certes, s'il est bon de connaître l'homme, il est beau d'embellir l'homme ; des deux voies ouvertes aux artistes, l'une vaut l'autre, et il y a autant de gloire à épurer qu'à créer ; c'est la gloire des Grecs, qui peignaient belles jusqu'aux Furies ; c'est celle de Racine, et nul n'a représenté des âmes plus dignes d'être aimées. Si Shakespeare repose de lui, il repose de Shakespeare; Monirae, Junie, Andromaque, sont des êtres divins, et leur perfection est d'un genre unique : car ce ne sont point des enfants frêles et tendres comme Ophèlie ou Imogène, mais des femmes réfléchies, d'esprit cultivé, maîtresses d'elles-mêmes,

capables de démêler, à travers toutes les obscurités, l'utile et l'honnête, d'y atteindre malgré les tentations et les terreurs, de résister aux autres et à elles-mêmes, compagnes égales de l'homme, parce que leur vertu, con^ime la sienne, est fondée sur la raison. Si j'avais le pouvoir de ranimer les êtres, ce n'est pas Desdémone que j'évoquerais : elle est trop petite fdle; ni Hamlet : j'aurais mal aux nerfs; ni Macbeth, Othello ou Coriolan : j'aurais peur; ni Sévère : il est trop avocat ; ni le vieil Horace : il est trop dur ; c'est Monime que je voudrais voir.

Ceci annonce le dernier trait de ce théâtre, qui est l'éloquence; le style n'y est composé que de discom^s, et les discours sont parfaits, tant les raisonnements y sont solides, les preuves bien disposées, les transitions ménagées, les exordes habiles, les péroraisons concluantes, le style exact et noble. Quel que soit l'orateur, confident ou prince, il est maître dans l'art de convaincre et de plaire, de garder sa dignité et de ménager celle d'autrui, de répandre la clarté sur toute idée et d'ôter à toute idée ses aspérités. — A la vérité, les étrangers s'en choquent et réclament. Ils ne peuvent souffrir que Phèdre expire sur une phrase académique, qu'Oreste en délire raisonne avec les Furies, que Roxane plaide sa passion^ et Atalide sa mort. Ils disent qu'une émotion extrême exige un stvle incohérent, que l'homme agonisant ou furieux n'a que

1. Dififérence entre Roxane et la Camargo, d'Alfred de Musset. La situation est la même.

des cris, des larmes et des silences. Plusieurs même nous appellent rhéteurs, trouvent que, par amour de la clarté, nous bavardons, que nos développements sont infinis ; qu'Agamemnon condamnant sa fille, ou Clytemnestre défendant sa fille, affaiblissent en quarante vers ce qu'il faudrait ramasser en deux lignes, que la conviction et la passion abrègent et concentrent, et que nos personnages ont toujours l'air d'avoir derrière eux et à leurs gages un conseiller d'État, homme de cour et d'académie, chargé de traduire en beau style convenable leurs idées et leurs sentiments. — Sans doute; mais le plus souvent ils les traduisent eux-mêmes. Le grand seigneur diplomate et homme du monde a toujours la parole prête et parfaite; son orgueil, son rang, son éducation et son emploi lui interdisent de s'abandonner; il est toujours en public et porte toujours sa dignité. Louis XIV, au lit de mort comme après les désastres de 1700, gardait sa justesse et sa grandeur de style; le roi en lui avait transformé l'homme, et nous ne devons point juger un monde aristocratique et oratoire d'après les cris de nos poètes lyriques et nos habitudes de plébéiens. Il y a une singulière beauté dans ce talent de bien dire que n'altèrent point les émotions profondes; on admire Oreste, qui, troublé d'amour et de jalousie, aborde à l'instant Pyrrhus en ambassadeur consommé ; Néron, qui, tout jeune et comblé de haine, démasque Agrippine avec les raisons les mieux choisies et le dédain le pluspoH; Atalide, qui, venant s'offrir à Roxane, invente pour sauver son amant les excuses les

plus fines et les plus touchantes. On trouve en ce talent la marque d'un esprit supérieur et d'une éducation incomparable; on juge que la passion ainsi dissimulée reste encore véritable et poignante ; et l'on aperçoit l'angoisse secrète que les yeux ni la voix n'ont point trahie. — J'ose même aller plus loin, et je me transporte parmi les habitudes du dix-septième siècle; j'accepte des conventions dans la tragédie comme dans l'opéra. Je souffre que Bérénice plaide sa doulem\ puisque doua Anna chante la sienne ; chaque art et chaque siècle enveloppe la vérité sous une forme qui l'embellit et qui Taltère ; chaque siècle et chaque art ont le droit d'envelopper ainsi la vérité. C'est une erreur que de demander à doiia Anna des plaintes sans mélodie; c'est une erreur que de demander à Bérénice des plaintes sans éloquence: Tune exprime sa douleur par des notes liées, comme l'autre par des raisons suivies, et on n'a rien dit contre l'une ni contre l'autre, lorsqu'on a remarqué contre l'une et contre l'autre que la passion ne s'exprime ni par le développement oratoire ni par le chant musical. — Il est plus curieux de chercher pourquoi dans un siècle ou dans une race la vérité prend pour ornement et pour expression tantôt la beauté et la convention musicales *, tantôt la beauté et la convention oratoires; comment la scène se rattache aux mœurs, à la littérature, à la religion, à la philosophie et à l'art ; comment le théâtre et le reste prennent leur naissance, leur

Page 1