‹ Nouveaux essais de critique et d'histoireChapitre 17 sur 52 · NOUV. ESSAIS DE CRITIQLE · texte numérisé non relu

NOUV. ESSAIS DE CRITIQLE

par son rang de les apercevoir tous et sans cesse, d'en prévoir les suites infaillibles et désastreuses, d'y remédier en vain, de sentir son impuissance, et de toujours combattre pour être toujours vaincu. « Ils n'en feront « pas moins ce qu'ils font quand tu en mourrais de « douleur. » Et ailleurs : « Pauvres têtes que ces poli- « tiques qui appliquent, dit-on, la philosophie. Gerce velles d'enfants. N'espère pas la république de Platon. « Un peu de bien, si petit qu'il soit, que cela te suf- « fise. » Ce peu de bien, c'était de soutenir l'empire énervé par les fléaux et les vices, abîmé par les tremblements de terre, dévasté par les inondations, épuisé par les pestes, assiégé par les barbares. N'ayant ni santé ni soldats, il hivernait en Germanie avec des recrues de gladiateurs, de mercenaires et d'esclaves, parmi les marais et dans la neige, passant les fleuves sur la glace, poursuivi par les révoltes de vaincus perfides, par l'obstination d'envahisseurs toujours nouveaux, par l'avidité d'une armée corrompue, désapprouvé à Rome, obligé, contre son cœur et ses maximes, de tuer et de détruire, attristé de ses propres victoires : « Une araignée se glorifie d'avoir pris une mouche, un « autre un lièvre, un autre des sangliei^s, un autre des (( ours, un autre des Sarmates ! » — Ni l'amour de la gloire, ni le plaisir du succès, ni l'espoir du salut, ni l'entraînement de la lutte, ni le goût des affaires ne le soutenaient, mais la seule conscience; comme un pilote sans espérance, il gouvernait son navire, sentant que son navire devait sombrer. S'il était dur en ce temps

d'être homme, il était plus dur d'être empereur. Il est mort à son poste, en Germanie, sous la tente, à cinquante-huit ans, n'ayant jamais faibli. Il a conservé l'État contre les trahisons et les barbares, malgré les citoyens et les ennemis, en dépit de l'indifférence du peuple, des vices de son collègue, de la lâcheté de ses soldats. Il s'est abstenu des plaisirs, il a évité le luxe, il a modéré son pouvoir, il a résisté à la populace, il a respecté le sénat, il n'a jamais agi que d'après la justice et le droit. Il a rendu la loi plus humaine, il a protégé l'accusé, l'enfant et l'esclave; il a souffert la calomnie et la contradiction. Il vendait les meubles de son palais pour entrer en campagne, et, au retour, il remettait aux piovinces l'impôt arriéré de quarante-six ans. Il établissait des écoles pour les philosophes qui contredisaient sa doctrine, et il faisait grâce aux révoltés qui voulaient détruire sa vie et la vie des siens. « Vous me dites de pourvoir par « sa mort à la sûreté de mes enfants ; qu'ils périssen « donc, si Avidius mérite plus qu'eux d'être aimé, si le « ])ien de l'État exige que Cassius vive plutôt que les (( enfants de Marc-Aurèle. » Cassius ayant été tué par hasard, il demanda au sénat d'épargner les complices • (( Qu'aucun sénateur ne soit puni,... que les députés re- (( viennent,... que ceux dont les biens ont été confis- (( qués les recouvrent,... qu'ils soient riches, exempts (( de toute crainte, maîtres d'aller où ils voudront. (( Pères conscrits, ce n'est pas un grand effort de clé- (( mence de pardonner aux enfants et aux femmes de

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« ceux qui sont morts. Plût aux dieux que je pusse aussi « en rappeler quelques-uns du tombeau I » Chez lui, la miséricorde, la bonté, la tendresse coulaient à flots et coulaient de source ; l'âpre doctrine stoïque ne diminuait en rien son humanité ni sa douceur. Il aimait à aimer ; ses Pensées commencent par des effusions de reconnaissance; il énumère, avec le soin le plus minutieux et le plus touchant, les bienfaits qu'il a reçus de ses parents et de ses maîtres ; il est resté jusqu'au bout leur confident, leur ami, leur obligé, leur vénérateur. Du plus haut de la philosophie et de la politique, il redescendait au sein de la famille, avec la grâce et la délicatesse d'une mère, attentif aux petites peines de ses filles, tout occupé des balbutiements et des caresses « de ses fauvettes mignonnes ». — « Voici encore les cha- « leurs de l'été; mais, comme nos petites se portent <( bien, il nous semble que nous avons l'air pur et la {( température du printemps. » C'est le cœur, et c'est aussi la grandeur de Virgile. — Rien d'enflé ni de sec dans ses Pensées; toutes les épines de la logique stoïcienne ont disparu ; on n'entend plus le ton commandant et forcé; on ne trouve plus rien de tendu ni d'étonnant dans sa vertu; on en sent la source. Ces sentences écrites le soir à la lampe, Tune dans un camp chez les Ouades, l'autre au sortir du sénat, ont toutes produit quelque forte action, quelque généreuse parole; elles portent l'empreinte de leur origine et de leurs effets; on les voit naître et on les sent agir. Elles sont un journal, comme celles de Pascal, mais le journal

d'une âme saine. Il y a bu à longs traits, non le désespoir et l'extase, mais riiéroïsme et la paix. Courtes, véhémentes, exactes, éclatantes, elles sont les cris étouffés d'un enthousiasme contenu ; elles montrent l'âme d'un grand poète qui. les yeux fixés sur le sublime, se maîtrise, et, tout troublé d'admiration, prononce à peine quelques paroles brisées, à voix basse ; « Homme, tu as vécu citoyen de cette grande cité ; cinq (( ans ou trois, que t'importe? L'important était d'y (( vivre selon la loi. Ouoi de terrible si tu quittes la « ville emmené, non par un tyran, non par un juge in- (( juste, mais parla nature qui t'a introduit, comme un « acteur que le stratège congédie et remplace"? — Je (( n'ai point dit les cinq actes, mais seulement trois. — (( Bien dit : mais, dans la vie. ces trois sont toute la (( pièce. Ya-t'en donc l'âme sereine, car celui qui te

congédie est serein, w

Quelle est donc la puissante pensée qui a formé toute cette vertu et soutenu toute cette conduite? Une seule idée, celle de la nature. — Aux yeux de Marc- Aurèle, le monde n'est point un monceau d'êtres, mais un être unique. Il n'y a point d'événement qui ne tire derrière lui et devant lui la chaîne infinie et indissoluble qui s'allonge jusqu'aux deux extrémités des temps. 11 n'y a point de corps qui ne tienne à la sphère infinie et indestructible qui s'étend jusqu'aux

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confins de IVspace. Tous les êtres et tons les changements se superposent, et un fil ne peut se rompre sans remuer tout le réseau. En sorte que tout l'univers est un individu vivant, qui subsiste par lui-même, se développe de lui-même, et manifeste, par ses formes engendrées et visibles, la loi génératrice et invisible qui le soutient. De l'étendue à la vie, de la vie à la sensation, de la sensation à la pensée, s'ordonne une série de puissances dont la première appelle la seconde, dont la seconde nécessite la première, liées entre elles comme la fleur, le fruit et la graine d'une plante, états difl^érents qui révèlent une même force, paroles successives qui expriment une même idée. C'est un seul animal dont les événements sont les fonctions et dont k's êtres sont les membres. C'est « une seule sub- « stance divisée en mille corps distincts, une seule « âme circonscrite en mille natures différentes. C'est (( un souffle artiste, un feu intelligent qui se trans- (( forme en toutes choses, qui s'assimile à toutes choses, « qui d'un cours réglé engendre toutes choses », Dieu prévoyant et régulateur, sorte de « raison séminale » et active, engagée dans la matière et occupée à la vivifier. Toutes ces images, prises à la lettre par les premiers stoïciens, ne sont que des images pour Marc- Aurèle. Il pose seulement que le monde est un, tju'un ordre de lois le gouverne, et que cet ordre a l'harmonie d'une raison*. — Dès lors, quel spectacle! La tristesse

i « Atomes ou Providence, pose d'abord que tues une partie d'un tout gouverné par la nature. »

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et le dégoût n'étaient que de fausses -vues de l'esprit, préoccupé d'un détail, oubliant de considérer l'ensemble. Tout est bien et tout est beau. Cette nature unique et créatrice, qui pourrait lui nuire, puisqu'il n'y a rien en dehors d'elle? Qui pourrait gêner son effort, puisqu'il n'y a d'autre effort que le sien? Quelle beauté ne languit auprès de cette puissance inépuisable, pacifique, dont l'effort mesuré amène incessamment sous la lumière le flot éternel des créatures et qui se développe également par leur ruissellement et par leurs chocs ? Qui ne se sentirait pénétré d'admiration et de joie à l'aspect de cette sourde volonté vivante qui soutient et transforme les êtres, qui triomphe dans leur renouvellement comme dans leur permanence, et dont toutes les démarches sont l'œuvre de l'universelle raison ? Qu'ai-je à faire de ces mille pensées mutilées par lesquelles mon esprit se prend aux fragments qui m'entourent? Une seule est entière et vraie, celle de la nature, et les autres ne valent qu'autant qu'elles se rattachent à celle-là. Je n'aurai donc qu'une seule pensée, comme il n'y a qu'un seul être : j'y rapporterai le reste ; je franchirai l'étroite enceinte de ma personne ; je concevrai le Dieu universel dont je suis un des membres, et j'agirai d'après cette conception. — Ce n'est pas moi qu'il aime, mais l'ensemble ; ce n'est donc pas moi que j'aimerai, mais l'ensemble. Ce n'est pas un homme isolé qu'il a produit, mais une communauté d'hommes liés par des instincts sociables et par la possession de la même raison ; ce n'est dcinc

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Das mon être isolé que je servirai, mais la société des hommes, non par amour des louanges, ou par désir d'être aimé, ou par goût pour leur mérite, ou par espoir de récompense, mais parce nous sommes nés pour nous entr'aider « comme les mains, les pieds, les « paupières », et parce que la raison prend d'ellemême la tendance de la nature, comme l'eau suit la pente du sol. a Ce qui est utile à l'essaim est utile « à l'abeille. Que tout ton plaisir et tout ton délasse- « ment soit de passer d'une action sociale à une action <( sociale, avec la pensée de Dieu. » — Par cette conformité, la raison, imitatrice de la nature, participe à la majesté de la nature. Elle est un Dieu intérieur, « l'ragment du grand Dieu universel », auguste comme lui, lumière sacrée, à demi offusquée par cette enveloppe de chairs où elle s'enferme, mais seule digne qu'on la désire et qu'on l'adore. ^ Si tu trouves « quelque chose de meilleur dans la vie humaine « que la justice, la vérité, la tempérance, le couce rage, tourne-toi vers ce bien de toute ton âme, et (( jouis-en, puisque c'est le plus excellent. Mais si tu ne « découvres rien de meilleur que ce Dieu établi en toi- « même, qui s'est assujetti tes passions, qui corrige « tes imaginations, qui s'est dégagé des persuasions (( sensibles, qui se soumet aux dieux, qui prend soin « des hommes ; si tu trouves en comparaison tout le « reste petit et vil, ne donne donc place en ton âme « à nulle autre chose. » Il n'y a qu'un être parfait, la Nature ; il n'y a qu'une idée parfaite, celle de la Na-

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ture ; il n'y a qu'une vie parfaite, celle où la volonté de la Nature devient notre volonté.

11 n'y a qu'une consolation parfaite, et c'est elle aussi qui la donne : « Vivre d'accord avec les dieux ; .( et celui-là vit d'accord avec eux qui leur montre « une âme contente de leurs décrets. » Ma douleur et ma joie ne valent pas la peine que j'y songe ; tout est noyé sous l'idée de la Nature infinie; elle seule a le droit d'exister ; je ne dure que pour la manifester et l'accomplir ; résister, se plaindre, est la folie d'un enfant ; je n'ai la raison et je ne suis homme que parce que je me conforme à son effort. « Le monde soue haite ce qui va arriver. Je dis donc au monde : Je (( le souhaite comme toi. » — « Les choses étant (( telles, leur nature portait que de toute nécessité il « en serait ainsi; vouloir le contraire, c'est vouloir G que le figuier ne donne point son lait. » — Je ne puis plus me révolter contre mon mal, dès que je vois que, par la composition de tout l'univers, il est de toute éternité lié à ma destinée, et que, pour l'ôter, il faudrait renverser la loi universelle et l'ordre entier. Je ne puis m'affliger de mon mal, dès que je vois qu'il m'a été imposé par une nature bonne et qu'il contribue à la santé du monde. 11 n'est point un accident, puisqu'il est nécessaire ; il n'est point un mal, puisqu'il amène un bien. « Tout ce qui arrive est aussi naturel (( et accoutumé que la rose au printemps, que les (( fruits en été : ainsi la maladie, la mort, la calomnie, « les complots, et tout ce qui réjouit ou afflige les

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« sots. )) — « Embrasse la mort comme une des choses (( que veut la nature.... Elle est même un bien, puisc qu'elle est de saison pour l'univers, puisqu'elle lui « sert et qu'il l'amène. » — « Plusieurs grains d'en- (( cens sont sur le même autel : l'un tombe plus tôt, (( l'autre plus tard : nulle différence. » — a Tout ce qui « te convient, ô monde ! me convient. Rien n'est tardif « ou prématuré pour moi qui est de saison pour toi. « Tout m'est fruit dans ce que tes saisons apportent, « ô Nature î Tout vient de toi, est en toi, retourne en (( toi. Celui-ci disait : 0 chère cité de Cécrops î Ne « puis-je dire: 0 chère cité de Jupiter! » Où sont maintenant le découragement et la peine? L'esprit a englouti toute pensée personnelle dans l'immense et bienheureuse pensée du Tout.

Ceci est un effort, et l'esprit, assiégé d'idées bornées, naturellement renfermé en lui-même, a peine à s'étendre, pour s'oublier dans l'amour de rînlini. En ces temps de décadence surtout, l'homme pense moins à sa grandeur qu'à sa faiblesse, et de l'idée de l'univers tranquille il retombe à la contemplation de ses misères et de son néant. Cela même est une source de consolation, consolation amère, mais fortifiante : quel cas puis-je faire de mes chagrins et de mes désirs quand je compare ma petitesse à l'immensité ? Qu'est-ce que ces soucis d'un jour et d'un atome perdu dans les deux gouffres du temps et de l'espace ? « Souviens-toi de « l'étendue universelle ; quelle part en as-tu ? de la « durée universelle ; quel fugitif instant fait ta por-

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« tîon? Pense souvent à la vitesse de la fuite et de la « succession des choses qui sont et deviennent. Caria (( substance est, comme un fleuve, dans un écoulement (( éternel, et les vivants en des changements continuels, « et les causes en des transformations innombrables : « et il y a un abîme sans fond, le passé, puis l'avenir '( où tout s'engloutira. En un tel état, n'est-ce pas folie (( que de s'enfler, de se tourmenter ou de s'affliger ? ))

— « Tout cela va disparaître, nos corps dans le monde, « nos mémoires dans la durée.... Que tout cela est « vil et méprisable, et pourri, et périssable, et mortî»

— « Le vent jette à terre les feuilles des bois ; ainsi (( les générations des hommes ; ainsi les malédictions, (( les louanges, les acclamations. Tout cela naît en un (( printemps; puis le vent les abat, et la forêt en « pousse d'autres à la place. Cette courte durée est (( commune à toutes choses; et toi tu fuis ou pour- « suis toutes choses, comme si elles devaient être « éternelles ! Encore un peu et tu fermeras les yeux ; (( et, pour pleurer celui qui t'aura enseveli, il y en « aura un autre. » — « La durée de la vie de l'homme (( est un point; sa cubstance, un écoulement: sa sen- « sation. une impuissance; son corps, un bâtiment (( qui tombe; son âme, une toupie qui tourne; sa « fortune, une obscurité : sa renommée, un jugement (( d'aveudes. Bref, tout dans son âme est son^e et « fumée, tout dans son corps passe et fuit ; sa vie est a une guerre et le séjour d'un hôte ; sa gloire après « le tombeau, un oubli. Qui peut le sauver? une seule

« chose, la philosophie. » — Consolez-vous donc, pauvres hommes, à cause de votre faiblesse et à cause de votre grandeur, par la vue de l'infini d'où vous êtes exclus, et par la vue de l'infini où vous êtes compris, par la pensée du soleil éternel dont vous êtes un rayon, et par la pensée de la nuit éternelle où ce rayon va s'éteindre. De tous côtés, l'immensité vous presse et vous apaise ; et la nature, qui vous exalte ou qui vous écrase, vous associe à sa force ou à son repos.

Nous avons beaucoup appris depuis seize siècles ; mais nous n'avons rien découvert en morale qui atteigne à la hauteur et à la vérité de cette doctrine. Notre science positive a mieux pénétré le détail des lois qui régissent le monde; mais, sauf des différences de langage, c'est à cette vue d'ensemble qu elle aboutit.

Journal des DcOals, "lo mars 1850.)

RACI>'E

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