‹ Nouveaux essais de critique et d'histoireChapitre 2 sur 52 · SOCV. ESSAIS DE CRITIQUE · texte numérisé non relu

SOCV. ESSAIS DE CRITIQUE

Balzac fut un homme d'affaires, et un homme d'atfaires endetté. De vingt et un ans à vingt-cinq, il avait vécu dans un grenier, occupé è faire des tragédies ou des romans qu'il trouvait mauvais lui-même, contredit par sa famille, recevant d'elle fort peu d'argent, n'en gagnant guère, menacé à chaque instant d'être jeté dans quelque profession machinale, déclaré incapable, dévoré par le désir de la gloire et par la conscience de son talent. Pour devenir indépendant, il se fit spéculateur, éditeur d'abord, puis imprimeur, puis fondeur de caractères. Tout manqua; il vit approcher la faillite. Après quatre ans d'angoisses, il liquida, resta chargé de dettes et écrivit des romans pour les payer. Ce fut un poids horrible et qu'il traîna toute sa vie. De i8'J7 à 1856*, il ne put se soutenir qu'en faisant des billets que les usuriers escomptaient et renouvelaient avec grandpeine. Il fallait les amuser, les fléchir, les séduire, les fasciner. Le malheureux grand homme dut jouer bien des fois sa comédie de Mercadet avant de l'écrire. Rien ne servait. La dette, accrue par les intérêts, grossissait toujours. Jusqu'à la fin, sa vie fut précaire et pleine Qc craintes. En 1848, il disait à Champfleury, qui le trouvait dans une maison élégante : « Rien de tout cela ne m'appartient; ce sont des amis qui me logent; je suis

1. Balzac, d'après sa Correspondance, par Mme Surville, sa sœur.

leur portier. )) Toujours assiégé et harcelé, il fit des prodiges de travail. Il se levait à minuit, buvait du café et travaillait d"un trait douze heures de suite*; après quoi, il courait à limprinierie et corrigeait ses épreuves, en songeant à de nouveaux plans. Il fonda deux revues et rédigea l'une d'elles presque seul. Il essaya trois ou quatre fois du théâtre. Il conçut vingt projets de spéculation et courut une fois en Sardaigne pour voir si les scories des mines exploitées par les Romains ne contenaient pas d'argent. Une auti'e fois, il crut avoir découvert une substance propre à la fabrication d'un nouveau procédé et fit là-dessus des expériences. Comment payer? comment devenir riche? Excédé de tracas et de misères, il imaginait un banquier généreux, ami des lettres, qui lui disait : a Puisez dans ma caisse, acquittez-vous, soyez libre. J'ai foi en votre talent; je veux sauver un grand homme. » 11 s'exaltait, finissait par croire à son rêve, et devenait le premier homme du monde, académicien, député, ministre. Un instant après, retombé sur terre, il courait à son bureau ou chez le prote, et abattait de l'ouvrage comme un bûcheron et comme un géant. D'autres fois, au milieu d'une conversation, il s'arrêtait brusquement et s'injuriait lui-même : « Monstre, infâme, tu aurais dû faire de la copie au lieu de parler. » Puis il comptait

i. Il s'enfermait ordinairement pour six semaines ou deux mois, volets et rideaux fermés, ne lisant aucune lettre, travaillant parfois dix-huit heures par jour à la clarté de quatre bougies, en robe blanche de dominicain. [Balzac, par Werdet, son éditeur, p. 275.)

l'argent que lui auraient gagné les heures perdues; tant de lignes à tant la ligne, tant au journal, tant chez le lihraire, tant pour l'impression, tant pour les réimpressions; la somme ainsi multipliée devenait énorme. — L'argent, partout l'argent, l'argent toujours : ce fut ie persécuteur et le tyran de sa vie; il en fut la proie et l'esclave, par besoin, par honneur, par imagination, par espérance; ce dominateur et ce bourreau le courba sur son travail, l'y enchaîna, l'y inspira, le poursuivit dans ses réflexions, dans ses rêves, dirigea ses yeux, maîtrisa sa main, forgea sa poésie, anima ses caractères et répandit sur toute son œuvre le ruissellement de ses splendeurs. Ainsi poursuivi et ainsi instruit, il comprit que l'argent est le grand ressort do la vie moderne. H compta la fortune de ses personnages, en expliqua l'origine, les accroissements et l'emploi, balança les recettes et les dépenses, et porta dans le roman les habitudes du budget. Il exposa les spéculations, l'économie, les achats, les ventes, les contrats, les aventures du commerce, les inventions de l'industrie, les combinaisons de l'agiotage. 11 peignit des avoués, des recors, des banquiers; il fit entrer partout le Code civil et la lettre de change. Il rendit les affaires poétiques. Il institua des combats comme ceux des héros antiques, mais cette fois autour d'une succession et d'une dot, avec les gens de loi pour soldats et le Code pour arsenal. Sous sa plume, les millions s'accumulèrent. On vit les fortunes qu'il maniait s'enfler, engloutir leurs voisines, s'étaler eu grosseurs monstrueuses, puis déborder en luxe et en

puissance. Les lecteurs se sentaient glisser sur une nappe d'or. — De là une partie de sa gloire. Il nous représente la vie que nous menons, il nous parle des intérêts qui nous agitent, il assouvit les convoitises dont nous souffrons.

Il fut Parisien de mœurs, d'esprit, d'inclination : c'est le second trait. — Dans cette noire fourmilière, la vie est trop active. La démocratie instituée et le gouvernement centralisé y ont appelé tous les ambitieux et enflammé toutes les ambitions. L'argent, la gloire, le plaisir, préparés et amoncelés, y sont une curée après laquelle s'acharne une meute de désirs insatiables, exaspérés par l'attente et la rivalité. Parvenir I Ce mot, inconnu il y a un siècle, est aujourd'hui le souverain maître de toutes les vies. Paris est une arène; involontairement, comme dans un cirque ou dans une école, on est entraîné; tout disparaît devant l'idée du but et des rivaux; le coureur sent leur haleine sur ses épaules; toutes ses forces se tendent; dans cet accès de volonté, il double son élan et contracte la fièvre qui l'use et le soutient. De là des prodiges de travail, et non seulement le travail du savant qui apprend jusqu'à s'accabler, ou de l'artiste qui invente jusqu'à s'hébéter, mais le labeur de l'homme spécial qui court, intrigue, calcule ses mots, mesure ses amitiés, entre-croise les mille filets de ses espérances, pour pêcher une clientèle,

une place ou un nom. Que nous sommes loin de nos pères et de ces salons où une jolie lettre, un madrigal leste, un bon mot, étaient l'intérêt de toute une soirée et la source de toute une fortune! — Ceci n'est rien; la fièvre du cerveau y est pire que celle de la volonté. Toutes les professions ont reçu le droit de cité par l'avènement de la bourgeoisie; avec les hommes spéciaux, les idées spéciales sont entrées dans le monde; le courant des pensées n'est plus un joli ruisseau de médisance mondaine, de galanterie ou de philosophie amusante, mais un large fleuve que la banque, le négoce, la chicane, l'érudition, ont enflé de leurs eaux bourbeuses; c'est ce torrent qui, tombant chaque matin dans chaque cervelle, vient la nourrir et la noyer. Multipliez-le en songeant que l'approfondissement des sciences y a jeté des millions de faits nouveaux, que l'élargissement de l'intelligence y a fait entrer les littératures et les philosophies des autres peuples, que toutes les idées du monde y affluent comme en un réceptacle universel; et jugez de sa force, puisque ceux qui l'alimentent sont des talents éprouvés par la lutte, prouvés par le succès, les plus sagaces, les plus puissants, les mieux munis ridées, les mieux fournis de force inventive, les plus obstinés à penser. Quiconque pense est ici. Les académies, les bibliothèques, les journaux, la société des gens d'esprit, le droit de vivre inconnu y attirent tous les esprits originaux et libres. Sur un banc du Luxembourg vous écoutez une discussion de médecine. Au coin de ce trottoir, un s^éologue vous conte les décou-

vertes des dernières fouilles. Ce long musée vous fait traverser en une demi-heure toute Thistoire. Cet opéra qu'on reprend vous jette au milieu des pensées éteintes depuis UR demi-siècle. En deux heures, dans un salon, vous passerez en revue toutes les opinions humaines; il y a ici des mystiques, des athées, des communistes, des absolutistes, tous les extrêmes, tous les intermédiaires, toutes les nuances. Point de pensée si bizarre, si large ou si étroite qui n'ait accaparé un homme, n'ait fructifié en lui, ne se soit munie de toutes les forces de la folie et delà raison; les spécialités pullulent, et avec elles les monomanies. De tous ces cerveaux qui fument, la pensée sort comme une vapeur; involontairement, on l'aspire; elle pétille dans tous ces yeux inquiets ou fixes, sur ces visages flétris et plissés, dans ces gestes précipités et précis; ceux qui arrivent ici pour la première fois ont le vertige; ces rues parlent trop, cette foule pressée court trop vite ; il y a tant d'idées pendues aux vitres, entassées aux étalages, imprimées dans les monuments, attachées aux affiches, glissantes sur les physionomies, qu'ils en sont encombrés et oppressés; ils sortaient d'une eau calme et froide, ils tombent dans une chaudière où bouillonne la vapeur sifflante, où tourbillonne la tempête des flots froissés tumultueusement les uns contre les autres et repoussés par la paroi frissonnante du métal brûlant. — Contre cette fièvre de la volonté et de la pensée, quel est le repos? Une autre fièvre, celle des sens. En province, l'homme fatigué se couche à neuf heures, ou tisonne au coin du

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feu avec sa femme, ou va se promener sur la route vide, pacifiquement, à petits pas, regardant la plaine uniforme, et songeant au temps qu'il fera demain. Contemplez Paris à cette heure : le gaz s'allume, le boulevard s'emplit, les théâtres regorgent, la foule veut jouir; partout où la bouche, l'oreille, les yeux soupçonnent un plaisir, elle se rue : plaisir raffiné, artificiel, sorte de cuisine malsaine faite pour exciter, non pour nourrir, offerte par le calcul et la débauche à la satiété et à la corruption. Jusqu'aux jouissances de l'esprit, tout y est excessif et acre; le goût blasé veut être réveillé; il faut des paradoxes de style, des expressions monstrueuses, des idées dévergondées, des anecdotes crues; le reste languit, la raison y doit prendre des habits de folle; l'imprévu, le bizarre, le tourmenté, l'exagéré, n'y sont que le costume ordinaire. On y fouille tontes les plaies secrètes de l'âme et de l'histoire ; des quatre coins du monde, de tous les bas-fonds de la vie, de toutes les hauteurs de la philosophie et de l'art, arrivent les images, les idées, la vérité, le paradoxe; tout cela bout ensemble, et l'étrange liqueur qui s'en distille pénètre tous les nerfs d'un plaisir maladif et vénéneux. — Balzac disait en parlant de Paris : « Ce grand chancre fumeux, étalé sur les deux bords de la Seine. » Quel homme plus que lui en a aspiré les émanations? Qui a plus lutté, pensé et joui? Quel esprit et quel sang ont plus brûlé de toutes les fièvres? Celle de la volonté d'abord. On a vu l'horrible travail sous lequel il demeura enchaîné, les nuits passées par centaines, la

dépense inouïe d'invention et de science, la lutte contre les créanciers, la persécution des affaires, le désir effréné de gloire, l'ambition universelle, les exaltations, les épuisements, et tous les gouffres de désespoir dans lesquels il a roulé. Que dirai-je de ses débauches de pensée, de toutes ces sciences feuilletées, de tous ces métiers étudiés, de cette philosophie inventée, de cet art fouillé jusqu'au fond? Paris nous excite trop, nous autres gens ordinaires; quelles fourmilières d'idées devaient pulluler dans cet esprit, qui, multiplié par l'inspiration e( par la science, apercevait, dans un geste, dans un vêtement, un caractère et une vie entière, les rehait à leur siècle, prévoyait leur avenir, les pénétrait en peintre, en médecin, en philosophe, et étendait le réseau infini de ses divinations involontaires à travers toutes les idées et tous les faits ! Faut-il ajouter qu'il a eu des sens d'artiste, qu'un romancier invente en plaisir comme en autre chose, qu'il fut gourmand et gourmet en matière de luxe et de volupté? Permettez à la vie privée, même après la mort, de rester close ; d'ailleurs son goût pour les meubles précieux servira d'indice*. Il était collectionneur, presque monomane; il avait besoin de livres splendides, de fauteuils antiques, de cadres sculptés, de tableaux de choix: la

1. Yoyez la description de ses deux appartements dans le li^Te de M. "VN'erdet. Quand il travaillait dans sa robe blanche de dominicain, il avait des pantoufles de maroquin rouge brodées d'or; son corps était serré par une long:ue chaîne d'or de Venise, à laquelle étaient suspendus un plioir d'or, un canif d'or et des ciseaux d'or.

galerie qu'il décrit dans le Cousin Po7ïs avec une minutie amoureuse était, dit-on, la sienne. Il s'est mis souvent dans de cruels embarras pour avoir des porcelaines de Saxe, des tentures et autres babioles. Au plus fort de sa première misère, il écrivait à sa sœur : « Ah ! Laure, si tu savais comme je raffole (mais motus) de deux écrans bleus brodés de noir (toujours motus) ! » Ilarcalé, accablé, il ne s'en détache point; c'est une • idée fixe : « Toujours mes écrans! w Sa passion pour les belles choses ressemble à une sorte de démangeaison physique; c'est une concupiscence sensuelle plutôt qu'un noble goût de l'esprit. — Voilà ses alentours et sa vie; vous prévoyez quelles plantes ont dû pousser sur ce terreau artificiel et concentré de substances acres. Il en fallait un pareil pour faire végéter cette forêt énorme, pour y empourprer les fleurs de ce sombre éclat métallique, pour y emplir les fruits de ce suc mordant et trop fort. Beaucoup de gens souffrent de le lire. Le style est pénible, surchargé; les idées s'encombrent et s'étouffent; les intrigues compliquées saisissent l'esprit de leur pince de fer; les passions accumulées, grondantes, flamboient comme une fournaise. Sous cette lueur fauve se détache avec un relief violent une multitude de figures grimaçantes, tourmentées, plus expressives, plus puissantes, plus vivantes que les physionomies réelles: parmi elles, une vermine sale d'insectes humains, cloportes rampants, scolopendres hideux, araignées venimeuses nées dans la pourriture, acharnées à fouir, à déchirer, à entasser

et à mordre: par-dessus tout, des féeries éblouissantes, et le cauchemar douloureux, gigantesque de tous les rêves auxquels l'or, la science, l'art, la gloire et la puissance peuvent fournir.

Il est mort à cinquante ans, le sang enflammé par le travail des nuits et Tabus du café auquel ses veilles forcées le condamnaient. Pour publier en vingt ans quatre-vingt-dix-sept ouvrages si obstinément remaniés qu'il raturait chaque fois dix ou douze épreuves, il fallait un tempérament aussi puissant que son génie. Ses portraits montrent un homme robuste, trapu, aux épaules larges, aux cheveux abondants, le regard audacieux, la bouche sensuelle, o le rire fréquent et bruvant, les dents solides comme des crocs ». Il avait l'air, dit Cliampfleury, c d'un sanglier joyeux ». La vie animale surabondait en lui. On l'a trop vu dans ses romans. Il y hasarde maints détails d'histoire secrète, non pas avec le sang-froid d'un physiologiste, mais avec les veux allumés d'un gourmet et d'un gourmand qui, par une porte entre-bâillée, savoure des yeux quelque lippée franche et friande. La liberté fort grande du stvle contemporain et parisien ne lui suffisait pas. Il prit celui de Rabelais et de Brantôme pour peindre, avec la minutie du seizième siècle, les crudités du seizième siècle et composa ses Contes drolatiques, contes admirables, mais beaucoup plus que lestes, où toutes les convoitises

physiques, déchaînées et satisfaites, se démènent comme une bacchanale de Priapes enluminés. George Sand, ayant lu l'ouvrage, le trouva indécent. Il appela George Sand prude, de très bonne foi, semblable à La Fontaine, qui ne voyait point de mal à ses gaudrioles et ne pouvait comprendre les reproches de son confesseur. C'était leur air natal; ni l'un ni l'autre ne supposaient que des étrangers pussent s'y trouver mal à l'aise. Quand un oiseau tombe à l'eau, les poissons s'étonnent probablement qu'il n'y puisse pas respirer. Vous voyez que cette force approchait parfois de la grossièreté. 11 y tombait facilement; sa joie, un peu physique, était celle d'un commis voyageur. — Le jour où il invente de relier tous ses romans entre eux pour en faire la Comédie humaine, il accourt rue Poissonnière, chez sa sœur, tout épanoui. « Il entre en faisant des gestes de tambour-major avec sa grosse canne de roseau à pomme de cornaline, sur laquelle il avait fait graver en turc cette devise d'un sultan : Je suis briseur d'obstacles, et, après avoir imité les boum-boum de la musique militaire et les roulements du tambour : « Saluez-moi, nous dit-il « joyeusement, car je suis tout bonnement en train de (( devenir un génie. » — Ses lettres, si afCectueuses, ont quelque chose de trivial; sa plaisanterie est lourde*. Il

1. a J'ai de bonnes nouvelles à l'annoncer, sœurette; les revues me payent plus cher mes feuilles. Hé! hé! — Werdet m'annonce que mon Médecin de campagne a été vendu en huit jours. Ha ! ha ! — J'ai de quoi faire face aux grosses échéances de novembre et de décembre qui t'inquiétaient. Ho! ho! — Ah! il y a trop de millions dans Eugénie Grandet ! Mais, bête, puisque l'histoire est

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