‹ Nouveaux essais de critique et d'histoireChapitre 3 sur 52 · DAI.ZAC · texte numérisé non relu

DAI.ZAC

gesticule, il chantonne, il tape sur le ventre des o-ens, il fait le boutïon. Sa verve est celle d'un opérateur. 11 lui a suffi d'en grossir les traits pour trou\er celle de Bixiou et de Vautrin. Tout cela partait d'une nature trop pleine, sève exubérante, qui débordait en mouvements, en plaisirs, en inventions, en travail, pomt délicate, parfois même brutale', et toujours impuissante à se contenir. Il contait à tout venant ses projets de romans, ses plans, jusqu'aux détails, bien pis, ses projets de fortune, par exemple, son idée d'exploiter les vieilles mines de Sardaigne; naturellement, on la lui prit. îl s'admirait naïvement et publiquement : « Vous me ressemblez, disait-il à Champfîeury; je suis content pour vous de cette ressemblance. » Puis il ajoutait : < Il n'y a que trois hommes à Paris qui sachent leur langue : Hugo, Gautier et moi. )) A quatorze ans, il annonçait déjà sa célébrité future. Quand, dans ses lettres ou dans sa conversation, il parle de ses romans, le mot chef-d'œuvre revient naturellement et perpétuellement se poser

\Taie, veux-tu que je fasse mieux que la vérité? — J'essayerai du théâtre: je commencerai par Marie Touchet, une iîére pièce, où je dresserai en pied de fiers personnages. — Halte là ! madame la Mort ; si vous venez, que ce soit pour m'aider à recharger mon fardeau, je n'ai pas encore fini ma tâche. »

1. Voyez, dans la Revue parisienne, ses articles sur le Poit- Royal de Sainte-Beuve. — Un jour, dans un dîner, un jeune écrivain ayant dit devant lui : a >ous autres gens de lettres... » Balzac pousse un formidable éclat de rire et lui crie : a Vous, mona. sieur, vous homme de lettres! Quelle prétention, quelle folle ^ outrecuidance! Vous, vous comparer à nous! Allons donc! « Oubhez-vous, monsieur, avec qui vous avez l'honneur de siéger? a Avecles maréchaux de la littérature moderne. » (^Verdet, p. 543. j

SOUS sa plume ou sur ses lèvres. 11 se croit universel : n'a-t-il pas trouvé dans Louis Lambert le dernier mol de la philosophie et des sciences? Il rêve une place à l'Institut, à la Chambre des Pairs, un ministère. « Estce que ce ne sont pas les gens qui ont fait le tour des idées qui sont les plus propres à gouverner les hommes? Je voudrais bien voir qu'on s'étonnât de mon portefeuille! » — Cette jactance^ qui, dans toutes ses préfaces, éclate en traits énormes, n'est que maladroite : chacun a la sienne; seulement, par prudence et bon goût, chacun cache la sienne; chacun se glisse poliment et doucement dans ce salon plein qu'on appelle le monde; Balzac, en homme gros et fort, se pousse bruy.unment, marchant sur les pieds des gens, bousi'ulant les groupes. Ce n'était point insolence, mais abandon. Au besoin, il se laissait contredire, il supportait le blâme, il remerciait les conseillers sincères. II riait lui-même de ses vanteries, et, après un peu de réflexion, on les tolère : le seul orgueil odieux est l'orgueil tyrannique; et il était bon, enfant même, partant bon enfant, aussi éloigné que possible de la morgue et de la raideur, écolier dans ses délassements, badaud à l'occasion, naïf, capable de jouer aux petits jeux et de s'y amuser de tout son cœur. Ses lettres de famille sont vraiment touchantes; il n'y a pas d'affec-

t. Il avait une statueUe de Napoléon dans sa chambre, et sur le fourreau de l'épée on lisait ces mots : « Ce qu'il n'a pu achever par l'épée, je l'accomplirai par la plume. » Signé : Honoré de Balzac. (Werdet, 551.)

tion plus belle et plus franche que son attachement pour sa sœur; répanchement est entier et profonde — Sensualité, rudesse, trivialité, gaieté joviale, jactance, bonté, voilà plusieurs effets du .naturel expansif ; il en reste un qui mit à son service tous les autres, la fougue inventive, l'imagination enthousiaste et inépuisable. Sa tête a été un volcan de projets, songes dont il s'éprenait et qu'il quittait pour de plus beaux, rêves de fortune et de gloire, combinaisons d'affaires, réformes de l'État, de la langue et de la science, systèmes d'administration et d'aventures, erreurs et vérités sur toutes choses, enchevêtrement de fusées étranges et spiendides qui illuminent et révèlent un siècle et un monde. Sa vie, ses alentours et son caractère le conduisaient au roman. Il s'y installe, comme dans son royaume, par droit de nature et par droit de volonté.

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