‹ Nouveaux essais de critique et d'histoireChapitre 29 sur 52 · Mémoires^ par Louis Ilacine · texte numérisé non relu

Mémoires^ par Louis Ilacine

solitaire : il est beaucoup plutôt écrivain que poète. A Port-Royal, il fut élevé par des raisonneurs, amateurs de pur langage ; il y apprit Tart de développer, seul enseignement qu'aient jamais donné nos collèges. Sa correspondance, à son entrée dans le monde, montre un jeune homme de belle humeur, beau diseur, gracieux complimenteur, n'ayant aucune des singularités et des violentes saillies qui marquent ordinairement un artiste. (Quelques allusions un peu lestes, une galanterie friande, point du tout ardente, voilà toutes ses hardiesses, a [1 a fait le loup » à Paris avec La Fontaine ; mais le voilà redevenu exemplaire. Avant tout, il a les penchants et les talents du lettré, une belle mémoire, un goût raffiné, une science solide, un raisonnement exact, l'amour des livres et la passion du bon style. Il s'occupe à lire, commentant Pindare et Homère, n'y cherchant guère la folie et les éclairs poétiques, mais travaillant à bien comprendre le sens des morceaux, indiquant la suite des idées, effaçant sous ses traductions mesurées et nobles l'ardente et naïve couleur. 11 a lesprit meublé de beaux passages grecs, latins, italiens, espagnols, et il en cite sans cesse ; il raille et badine agréablement, mais sans pointe perçante et avec un peu de longueur. Sa grande inquiétude est de désapprendre le beau langage. Il a peur a d'écrire de méchantes lettres ». — « N'ayant « qu'une petite teinture de bon français, je suis en dan- (( ger de tout perdre en moins de six mois, et de n'être « plus intelligible, si je reviens jamais à Paris. Quel « plaisir aurez- vous quand je serai devenu le plus

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« grand paysan du monde ?» 11 a déjà une passion décidée pour les vers (non pas pour la poésie, qui est tout autre chose). 11 en fait à tout propos et de fort plats ; ce sont des amusements artificiels de société et de convention ; il ne s'agit pas d'exprimer des sentiVnents, mais d'aligner des syllabes, d'ajuster des rimes, d'aiguiser des pointes et d'étaler toute la garde-robe mythologique ; ce sont des amplifications rimées, simple jeu d'esprit, à l'usai^re de lettrés vaniteux et oisifs. Ses deux odes au roi ne sont qu'un exercice de style ; sa Théhaide et son Alexandre, que des lieux communs élégants et déclamatoires, assaisonnés de galanterie et de chevalerie, les héros proposant de mourir, comme on accepte de boire un verre d'eau. — Toute la force et le travail de son esprit, détournés du fond, se rejetaient sur la forme. Prose ou vers, (juoi qu'il écrive, on ne trouve en lui avant i4?u/romaque qu'un grand talent de parole, aussi à l'aise dans l'alexandrm que dans la période, parfait dès l'abord, exquis dans les lettres, les compliments, la satire', toujours mesuré et délicat, mais un peu trop enclin à s'atténuer dans les développements. Plus tard, dans l'histoire de Port-Royal, des campagnes du roi, dans son discours à l'Académie, il resta le même, orateur accompli pour la justesse, la noblesse et les ménagements, avant tout amateur de style, tellement qu'il lisait les bons auteurs pour noter à la marge les expressions choisies qui pouvaient passer en français. Nous autres, aujourd'hui, bar-

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