Les deux lettres sur Port-Royal
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bares, écrivains de la décadence, nous avons peine à comprendre ces scrupules*. On étudiait les mots alors, comme au temps de Raphaël on étudiait les contours ; on n'osait se permettre un sous-entendu, une construction un peu nouvelle, un terme violent ; on consultait à chaque pas Vaugelas et l'usage. On se justifiait par exemple d'Horace ou de Denys d'Halicarnasse; on pesait, on allégeait, on rechargeait chaque vers, selon qu'on le soupçonnait d'être trop plein ou trop vide ; on se consultait par lettres sur un hémistiche ; on ne trouvait aucune construction assez régulière, aucune image assez juste, aucune idée assez claire, aucune phrase assez correcte ; je suis persuadé que, dans la meilleure page du meilleur écrivain moderne, ils ne garderaient pas trois hgnes entières. Vous voyez que, si jamais l'éducation et la nature ont travaillé pour former un homme dont le plus grand talent fut l'art de bien écrire, c'est celui-là.
Il avait le cœur, comme Tesprit, tout monarchique. « Ayez la bonté, disait-il à Mme de Maintenon, de vous « souvenir combien de fois vous avez dit que la meil- « leure qualité que vous trouviez en moi, c'était une « soumission d'enfant pour tout ce que l'Église croit et « ordonne, même dans les plus petites choses. Pour la 0 cabale, qui est-ce qui n'en peut point être accusé, si « on en accuse un homme aussi dévoué au roi que je le
1. Lire par exemple la lettre à Boileau du 28 septembre 1694 Du reste, le commentaire de Voltaire sm- Corneille est d'nn^ mmutie étonnante.
(( suis, un homme qui passe sa vie à penser au roi, à « s'informer des grandes actions du roi, et à inspirer aux (( autres les sentiments d'amour et d'admiration qu'il a {( pour le roi ? Dans quelque compagnie que je me sois « trouvé, Dieu m'a fait la grâce de ne jamais rougir ni du {( roi ni de l'Évangile. » Pour moi, je pense que de tels sentiments étaient utiles pour peindre avec complaisance et perfection une cour aristocratique. — Nous sommes bien changés depuis ; un fonds d'orgueil s'est amassé dans chaque âme; la soumission paraît basse, et nous naissons indépendants ou révoltés. Nous voulons vérifier les croyances que nous acceptons et autoriser le pouvoir que nous subissons ; nous réclamons pour notre esprit le droit d'examiner, pour notre volonté le droit de consentir ; et nous ne souffrons d'empire sur nous que celui qui dérive de nous. L'homme livré à luimême s'est jugé souverain de lui-même : désormais, sous les obscurités ou les contraintes, son cœur et sa raison restent libres, et il refuse d'adorer, comme sacrés ou comme légitimes, son aveuglement ou son oppression. — Au dix-septième siècle, il employait à se plier la force que nous employons à nous affranchir. Il était frappé de son devoir, non de son droit; il voulait se résigner aux choses, et non réformer les choses ; la vertu était dans l'obéissance, comme elle est dans l'indépendance, et les âmes mettaient leur roblesse non à résister, mais à fléchir. Là-dessus, les lettres de Racine sont extrêmement touchantes; son ménage est pauvre, triste; il est souffrant; il a toujours quelque
enfant malade; une de ses filles a des tourments de conscience; une autre se fait religieuse; il en a le cœur déchiré, mais il se résigne. Il n'est jamais indigné ni irrité contre le sort ni contre les hommes ; Dieu l'a voulu, tout est bien. Chacun devine ce qu'un père aujourd'hui, bien vu du roi comme celui-ci l'était, ami des gi^ands seigneurs, souhaiterait pour ses enfants, et quels projets il bâtirait. Ici, au contraire : « Songez, » écrit Racine à son fils, c que notre ambition est fort (( bornée du côté de la fortune, et que la chose que « nous demandons du meilleur cœur au bon Dieu, « c'est qu'il vous fasse la grâce d'être homme de bien « et d'avoir une conduite qui réponde à l'éducation '' que nous avons tâché de vous donner. )) En effet, cette éducation est toute morale ; jamais il ne le pousse vers un emploi; jamais il ne lui parle de succès, mais seulement de droiture, de religion et de devoir, corrigeant ses jugements hasardés, lui enseignant le respect, ne voulant pas qu'il traite lestement Cicéron ni aucun autre grand homme ; ne lui souffrant ni romans ni comédies. « Je vous dirai, avec la sincérité avec « laquelle je suis obligé de vous parler, que j'ai un « extrême chagrin que vous fassiez tant de cas de ces « niaiseries, qui ne doivent servir tout au plus qu'à ({ délasser quelquefois l'esprit, mais qui ne devraient (( point autant vous tenir à cœur. Vous jugez bien que « je ne cnerche pas à vous chagriner, et que je n'ai « d'autre dessein que de contribuer à vous rendre « l'esprit solide. Je vous assure qu'après mon salut.
v( c'est la chose dont je suis le plus occupé. » Et un peu plus loin : « Je devais avant toute chose vous (( recommander de songer toujours à votre salut, et de « ne point perdre l'amour que je vous ai vu pour la (( religion. Le plus grand déplaisir qui puisse m'arriver a au monde, c'est s'il me revenait que vous êtes un « indévot et que Dieu vous est devenu indifférent. » 11 revient sur ce conseil à l'approche de Pâques; ailleurs, c'est l'avertissement répété d'être économe, exact, diligent, point vaniteux, inviolablement attaché à son devoir. Cette affection si grave, cette direction incessante, ce vous si différent de la familiarité moderne, montrent un temps où la famille était encore gouvernée, où le père gardait son autorité, où subsistait une discipline, où les tendresses et les épanchements ne détruisaient ni la dignité ni le respect. Cet esprit est celui de la famille aristocratique; il y était et il y a péri pour la même raison et de la même façon que dans l'État.
J'arrive enfin à la pure et profonde source d'où a coulé sa poésie, et à qui tout le reste n'a fait que fournir un lit, je veux dire la délicatesse et la vivacité des sentiments. Il était passionné, ardent à soutenir son opinion, fécond en raisons, en images, en railleries, jusqu'à fàchei' quelquefois Boileau, son ami le plus ancien et le jUus intime, ingénieux, brillant, abondant, livré à la verve, au point de ravir d'admiration ceux qui l'écoutaient. Mais en même temps il était doux, plein de ménagements, de tendresse, prompt aux affections, « tout sentiment et tout cœur ». Une phrase de
Nicole l'avait blessé, lorsqu'il travaillait pour le théâtre; il se crut désigné comme « un empoisonneur public )), prit feu, et répondit par la lettre la plus maligne; la seconde était prête, et allait lui attirer, avec la faveur des jésuites, l'applaudissement de tous les gens d'esprit, lorsqu'il réfléchit, comprit que son action pourrait être entachée d'ingratitude, et supprima son écrit. Bien longtemps après, il se repentait encore; ayant enfin obtenu le pardon de M. Arnaud, « il entra « chez lui avec la confusion et l'humilité peintes sur le (( visage, et, quoiqu'on fût en nombreuse compagnie, (( il se jeta à ses pieds );. — Cette âme trop fine s'attachait à tous les devoirs avec excès et scrupule ; quand il fut nommé historiographe par le roi, « pour se « mettre ses devoirs devant les yeux, il fit une espèce (' d'extrait du traité de Lucien sur la manière d'écrire « l'histoire )). Il recueillit les traits qui avaient rapport à son office, les écrivit, puis, pour étudier les précédents et les modèles, se mit à extraire Mézerai, Siri, et à dépouiller toutes sortes de Mémoires, d'instructions et de lettres, transformant sa sinécure en un fardeau de lourd labeur. On voit, dans sa correspondance avec son fils, qu'il se représente avec excès les émotions des autres, qu'il adoucit le blâme, qu'il a toujours peur d'avoir la main maladroite ou pesante, que sa sensibilité est inquiète, timide et presque féminine. Un jour, à Saint-Cyr, la jeune fille qui jouait Esther manqua de mémoire; il s'écrie avec sa vivacité ordinaire : « Ahl mademoiselle, quel tort vous faites à ma
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« pièce! )) La pauvre enfant s*étant mise à pleurer, il courut à elle, prit son mouchoir, essuya ses larmes et pleura lui-même. Ce cœur si tendre avait besoin de s'attendrir; ayant renoncé aux vers, il poursuivait innocemment la poésie, et allait aux vêtures, dit Mme de Sévigné, parce qu'il « voulait pleurer ». C'est encore par bonté de cœur qu'il s'attira sa demi-disgrâce, ayant donné à Mme de Maintenon un mémoire sur les misères du royaume et sur les moyens d'y remédier. Dans ses lettres, dans ses actions, il y a cent tiaits de cette humanité, si rare alors et qui chez lui étail si naturelle. On se souvient des vers dignes de Fénelon où son Joad recommande au nouveau roi la compassion et le soin du pauvre peuple. Ailleurs, sortant d'une magnifique revue, il s'écrie : « J'étais si las, si ébloui (( de voir briller les épées et les mousquets, si étourdi « d'entendre des tambours, des trompettes et des tim- « baies, qu'en vérité je me laissais conduire par mon (( cheval sans plus avoir d'attention à rien, et j'eusse (( voulu de tout mon cœur que tous les gens que je (( voyais eussent été chacun dans leur chaumière ou (( dans leur maison, avec leur femme et leurs enfants, (( et moi dans ma rue des Maçons avec ma famille I » — En effet, il s'y trouvait plus heureux qu'ailleurs, louant avec ses enfants, les instruisant, les redressant, d'une simplicité parfaite, d'une bonté admirable, telleinent qu'un jour, étant invité chez M. le Duc et averti qu'une nombreuse compagnie l'attendait pour dîner, il refusa, disant qu'il n'avait point vu depuis huit jours
sa femme ni ses enfants, qui comptaient sur lui pour manger une belle carpe. Puis, avec une naïveté charmante, il montra au messager la carpe, qui coûtait environ un écu : « Jugez vous-même si je me puis « dispenser de dîner avec ces pamTes enfants, qui ont « voulu me régaler aujourd'hui et n'auraient plus de « plaisir s'ils mangeaient ce plat sans moi. Je vous « prie de faire valoir cette raison auprès de Son a Altesse Sérénissime. » On voit que, s'il avait les façons d'un courtisan, il n'en avait point l'âme. — Cette sensibilité éclate encore mieux dans sa pénitence: pour expier ses tragédies, il voulut dabord se faire chartreux et n'en fut détourné qu'à grand'peine; plus tard, il refusa de rehre les éditions de ses œuvres; une seule fois il y consentit, et ne put s'empêcher d.; faire des corrections en marge; puis tout dun coup il jeta l'exemplaire au feu. Une autre fois, on lui demanda de donner des leçons de déclamation à une jeune princesse; mais, quand il vit qu'il s'agissait de lui faire réciter un morceau à'Andromaque, il supplia en grâce qu'on l'en dispensât. Xe sont-ce point là des sacrifices étranges de la part d'un poète qui avait tant aimé la gloire et son art encore plus que la gloire? 11 était passionné dans la rehgion comme dans le reste; l'enthousiasme le prenait d'abord; il s'attachait ardemment aux choses, et sa parole enlevait ses audi leurs. M. de Seignelay étant tombé malade, il allait prés de son lit lui lire les psaumes; là-dessus, il s'enflammait et en faisait sur-le-champ la plus éloquente paraphrase. In
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autre jour, dans un entretien sur Sophocle, il saisit V Œdipe roi et le traduit de verve devant ses amis. « Rien n'a jamais approché, dit M. de Valincuur, du (( trouble où me jeta cette lecture; au moment uù « j'écris, je m'imagine voir encore Racine, le livre à la « main, et nous tous consternés autour de lui. » — C'est cette sorte d'âme qui fait les grands artistes, délicate, excessive, troublée et malheureuse, mais de temps en temps comblée de douceurs ou de ravissements dont les autres hommes n'ont point l'idée. Quand je veux me figurer Racine, ce n'est point à sa table, occupé à mettre en vers le plan de sa tragédie : il n'y a là que le labeur et le métier ; c'est le soir revenant de la cour ou de Saint-Gyr, vers cette triste rue Sainl- Andié-des-Arts ou des Maçons-Sorbonne, l'esprit rempli des nobles figures qu'il avait vues et des nobles sentiments qu'il y devinait ou qu'il y supposait. C'est dans ces moments qu'il a été heureux, se rappelant un geste, un fin sourire, la pudeur d'une rougeur subite, la générosité d'un silence, et ces mille témoignages de l'âme qui, pour être réprimés, n'en sont que plus forts. C'est pendant que la voilure longe les plates cultures et les longues rangées d'ormes poudreux, qu'un personnage se lève de lui-même dans l'imagination inattentive, se reforme, se développe, agit, tellement qu'on le hait ou qu'on l'aime, et qu'ensuite on attend son . retour comme celui d'un ami ou d'un ennemi. C'est alors qu'il était lui-même au spectacle, et goûtait au centuple l'élégance et la dignité, la passion et la vertu,
qu'il répandait à pleines mains sur ses héros. Jugez des mille rêveries dont un personnage comme Esther ou comme Monime sont l'abrégé et l'issue ; tout Racine est dans ces songes; tant d'années de silence et de pénitence n'avaient fait que les détourner ailleurs et les cacher aux yeux. La piété a été pour lui une autre espèce d'amour; ainsi se sont formés secrètement en lui Esther, Athalie et les cantiques. — Il me sem])le qu'en tenant ce petit volume j'ai toute sa vie dans la main, du moins tout ce qui dans la vie vaut la peine quon y tienne, tous les moments où il a oublié les choses réelles, n'en détachant que la partie la plus fine et partant la plus précieuse, la retirant du contact grossier de toute? les circonstances lourdes ou plates qui l'écrasaient ou la déformaient, comme un habile ouvrier qui retire un bijou sous les scories du creuset; en sorte que, dans ce théâtre, qui ne parle ni de son temps ni de sa vie, je trouve l'histoire de sa vie et de son temps.
[Journal des Débats, juillet-août 1858.)