Célèbre pieslidi^MaLeur
fournissent vingt portraits dignes de La Bruyère, mais plus fins, plus vrais, plus différents des figures de fantaisie, plus brefs, excellents surtout, parce qu'ils sont de la raaiil d'un homme du monde observateur, et non d'un moraliste, et qu'on n'y sent pas, comme dans les Caractères, l'amateur de phrases parfaites et frappantes, le littérateur jaloux de sa gloire, l'écrivain de profession.
Ce dernier trait achève de peindre Beyle. « La part « de la forme, disait-il, devient moindre de jour en « jour. Bien des pages de mon livre ont été imprimées (( sur la dictée originale. Je cherche à raconter avec (( vérité et clarté ce qui se passe dans mon cœur. Je (( ne vois qu'une règle : être clair. Si je ne suis pas « clair, tout mon monde est anéanti. » Au fond, la suppression du style est la perfection du style. Quand le lecteur cesse d'apercevoir les phrases et voit les idées en elles-mêmes, l'art est achevé. Un style étudié et qu'on remarque est une toilette qu'on fait par sottise ou par vanité. Au contraire, un esprit supérieur est si amoureux des idées, si heureux de les suivre, si uniquement préoccupé de leur vérité et de leur liaison, qu'il refuse de s'en détourner un seul instant pour choisir les mots élégants, éviter les consonnances, arrondir les périodes. Cela sent le rhéteur, et l'on sait mauvais gré à Rousseau d'avoir « tourné souvent une phrase « trois ou quatre nuits dans sa tête », pour la mieux polir. Cette négligence voulue donne aux ouviages de Bevle un natm^el charmant. On dirait, en le lisant,
qu'on cause avec lui. « On croyait trouver un auteur, c dit Pascal, et Ion est tout étonné et ravi de rencontrer (( un homme. » Supposez-vous dans votre chambre, avec quelques amis, gens d'esprit, et obligé de leur raconter un événement de votre vie; l'affectation vous ferait horreur : les mots sublimes et les antithèses sonores n'oseraient vous apparaître. Vous diriez la chose comme elle est. sans l'agrandir, sans chercher à briller, sans apprêt. Tel est le récit de Beyle. Il écrit sans se figurer qu'un public l'écoute, sans vouloir être applaudi, face à face avec ses idées qui l'assiègent, et « qu'il a besoin de noter )). De là plusieurs qualités singulières, que certaines écoles littéraires lui reprocheront, par exemple la nudité du style, la haine de la métaphore et des phrases imagées. Il est plaisant de voir Balzac prétendre « que le côté faible de Beyle est le style », supposant sans doute que le bon goût consiste à- mettre des enluminures aux idées. Il croyait lui-même enrichir la langue, lorsque, « dans une des assises les plus travaillées de son édifice littéraire », il commençait ainsi : « A quel talent devrons-nous un jour la plus émouvante 0 élégie, la peinture des tourments subis en silence (( par les âmes dont les racines, tendres encore, ne ren- « contrent que de durs cailloux dans le sol domestique, « dont les premières frondaisons sont déchirées pa « des mains haineuses, dont les fleurs sont atteintes a par la gelée au moment où elles s'ouvrent? » 11 s'estimait grand coloriste parce qu'il inventait des métaphores ichtyologiques, et parlait a des avorteraenls
inconnus où le frai du génie encombre une grève aride )). Ces images prolongées sont comme des robes écarlates à longues queues traînantes, où l'idée trébuche ou disparaît. Beyle, à cet égard, est tout classique, ou plutôt simple élève des idéologues et du sens commua ; car il faut dire hardiment que le style métaphorique est le style inexact, et qu'il n'est ni raisonnable ni français. Quand votre idée, faute de réflexion, est encore imparfaite et obscure, ne pouvant la montrer elle-même, vous indiquez les objets auxquels elle ressemble; vous sortez de l'expression courte et directe, pour vous jeter à droite et à gauche dans les comparaisons. C'est donc par impuissance que vous accumulez les images; faute de pouvoir marquer nettement dès la première fois votre pensée, vous la répétez vaguement plusieurs fois, et le lecteur, qui veut vous comprendre, doit suppléer à votre faiblesse ou à votre paresse, en vous traduisant vous-même à vous-même, en vous expliquant ce que vous vouliez dire et ce que vous n'avez pas dit. A ceux qui prétendent que les couleurs éclairent, on répond que dans la lumière pure il n'y a pas de couleurs. Beyle est aussi net que les Grecs et nos classiques, purs esprits, qui ont porté l'exactitude des sciences dans la peinture du monde moral, et grâce auxquels parfois on se sait bon gré d'être homme. Entre ceux-ci, Beyle est au premier rang, de la même façon et par la même raison que Montesquieu et Voltaire; car il a comme eux ces mots incisifs et ces phrases perçantes qui forcent
l'attention, s'enfoncent dans la mémoire et conquièrent la croyance. Tels sont ces résumés d'idées contenus dans une image vive ou dans un paradoxe apparent, d'autant plus forts qu'ils sont plus brefs, et qui d'un coup éclairent à fond une situation ou un caractère. Julien, au séminaire, finit par comprendre la nécessité de la démarche humble, des yeux baissés, de toute la tenue ecclésiastique. « Au séminaire, il est une façon de « manger un œuf à la coque qui annonce les pro- « grès faits dans la vie dévote. — Que ferai-je toute ma (( vie? se disait Julien. Je vendrai aux fidèles une place (( dans le ciel. Comment cette place leur sem-l-elle ren- « due visible? Par la différence de mon extérieur et de « celui d'un laïque.... » Et ailleurs : d L opinion pu- <= hlique est terrible dans un pnys qui a la Charte. — (( Je vais chercher la solitude et la paix champêtre au (( seul lieu où elles existent en France, dans un qua- « trième étage donnant sur les Champs-Élvsé'^^. ■> Les mots sur Paris sont charmants et abondent. En voici un, par exemple : « Toute vraie passion ne songe qu'à elle; u c'est pourquoi, ce me semble, les passions sont si « ridicules à Paris, où le voisin prétend toujom^s qu'on « pense beaucoup à lui. Je me garderai bien de racon- {( ter les transports de Julien à la Malmaison. 11 pleura. « Quoi 1 malgré les vilains murs blancs construits cette « année, qui coupent le parc en morceaux? Oui, mon- « sieur. Peur Julien, comme pour la postérité, il ny « avait rien entre Aréole, Sainte-Hélène et la Malmai- (( son. )) J'ai achevé la citation pour montrer comment
les idées profondes arrivent coup sur coup, en fusillade. Elles échappent à la première lecture, parce qu'elles sont partout et jamais en saillie. A la deuxième elles fourmillent, et on aura beau relire, ou en trouvera toujours de nouvelles. Beyle les jette en forme de transitions, de dialogues, de petits événements; c'est là son remplissage : vous diriez un prodigue qui bouche les trous de ses murailles avec des lingots d'or. Et ce style piquant n'est jamais tendu, comme parfois celui de Montesquieu, ni bouffon, comme parfois celui de Voltaire ; il est toujours aisé et noble, jamais il ne se contraint ou ne s'emporte; c'est l'œuvre d'une verve qui se maîtrise, et d'un art qui ne se montre point.
Est-ce un écrivain qu'on puisse ou qu'on doive imiter? Il ne faut imiter personne; on a toujours tort de prendre ou de demander aux autres, et en littérature c'est se ruiner qu'emprunter. D'ailleurs la place d'un homme comme lui est à part; si tout le monde était, ainsi que Beyle, supérieur, personne ne serait supérieur, et pour qu'il y ait des gens en haut, il faut qu'il y ait des gens en bas. — Est-ce un écrivain qu'il faille lire? J'ai tâché de le prouver. S'il nous choque au premier coup d'œil, nous devons, avant de le condamner, méditer celte définition de l'esprit qu'il met dans la bouche de Mlle de la Mole. Beyle avait l'original en lui, c'est pourquoi sans doute il peignait si bien. « Mon (( esprit, j'y crois; car je leur fais peur évidemment à « tous. S'ils osent aborder un sujet sérieux, au bout de
« any,„,n„esde conversa.ion ils arrivent, tout hors « dhaleme et comme faisant une grande découverte à « une chose que je leur répète depuis une heure ,,
Nouvelle Jievuc de Paris, l
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Die Religion des Budd/ia und ifire Entslehung, par M. Kœppen.