‹ Nouveaux essais de critique et d'histoireChapitre 33 sur 52 · STE}»DI1AI · texte numérisé non relu

STE}»DI1AI

Faut-il que nous en ayons i encontre de semblables? Point du tout, car notre expérience est toujours étroite, et il y a bien des espèces d'ànies que nous n'avons point remarquées ou que nous n'avons point comprises : et tel est Julien, puisque l'auteur le donne pour un caractère original et d'élite. Un caractère est naturel quand il est d'accord avec lui-même, et que toutes ses oppositions dérivent de certaines qualités fondamentales, comme les mouvements divers d'une machine partent tous d'un moteur unique. Les actions et les sentiments ne sont ^Tais que parce qu'ils sont conséquents, et l'on obtient la vraisemblance dès qu'on applique la logique du cœur. Rien de mieux composé que le caractère de Julien. Il a pour ressort un orgueil excessif, passionné, ombrageux, sans cesse blessé, irrité contre les autres, implacable à lui-même, et une imagination inventive et ardente, c'est-à-dire la faculté de produire au choc du moindre événement des idées en foule et de s'y absorber. De là une concentration habituelle, un retour perpétuel sur soi-même, une attention incessamment repliée et occupée à s'interroger, à s'examiner, à se bâtir un modèle idéal auquel il se compare, et d'après lequel il se juge et se conduit. Se conformer à ce modèle, bon ou mauvais, est ce que Julien appelle le devoir, et ce qui gouverne sa ^ie. Les yeux fixés sur lui-même, occupé à se violenter, à se soupçonner de faiblesse, à se reprocher ses émotions, il est téméraire pour ne pas manquer de courage, il se jette dans les pires dangers de peur d'avoir peur. Ce modèle, Julien ne l'emprunte pas, il le crée, et

telle est la cause de son originalité, de ses bizarreries et de sa force ; en cela, il est supérieur, puisqu'il invente sa conduite, et il choque la foule moutonnière, qui ne sait qu'imiter. Maintenant, mettez cette âme dans les circonstances où Ceyle la place, et vous verrez quel modèle elle doit imaginer, et quelle nécessité admirable enchaîne et amène ses sentiments et ses actions. Julien, déhcat, joli garçon, est maltraité par son père et ses frères, despotes brutaux, qui, selon l'usage, haïssent ce qui diffère d'eux. Un vieux chirurgien-major, son cousin, lui conte les batailles de Napoléon, et le souvenir du sous-lieutenant devenu empereur exalte ses dégoûts et ses espérances ; car nos premiers besoins façonnent nos premières idées, et nous composons le modèle admirable et désirable, en le comblant des biens dont le manque nous a d'abord fait souffrir. A chaque heure du jour, il entend ce cri intérieur : Parvenir ! Non qu'il souhaite étaler du luxe et jouir ; mais il veut sortir de l'humiliation et de la dépendance où sa pauvreté l'enfonce, et cesser de voir les objets grossiers et les sentiments bas parmi lesquels sa condition le retient. Parvenir, comment? Songeons que notre éducation nous fait notre morale, que nous jugeons la société d'après les trente personnes qui nous entourent, etqne nous la traitons comme on nous a traités. Vous aver été dès l'enfance aimé par de bons parents: ils ont songé pour vous à votre subsistance, ils vous ont caché toutes les vilenies de la vie; à vingt ans, entrant dans le monde, vous l'avez cru juste, et vous regardiez la société comme

une paix. Donc Julien devait la regarder comme une guerre. Haï, maltraité, spectateur perpétuel de manœuvres avides, obligé, pour vivre, de dissimuler, de souiïrir et de mentir, il arrive dans le monde en ennemi. Il a tort, soit. Il vaut mieux être opprimé qu'oppresseur, et toujours volé qu'un jour voleur ; cela est clair. Je ne veux point l'excuser ; je veux seulement montrer qu'il peut être au fond très généreux, très reconnaissant, bon, disposé à la tendresse et à toutes les délicatesses du désintéressement, et cependant agir en égoïste, exploiter les hommes, et chercher son plaisir et sa grandeur à travers les misères des autres. Un général d'armée peut être le meilleur des hommes et dévaster une province ennemie : Turennea incendié le Palatinat. Julien fait donc la guerre, et voici sa tactique. Il comprend par divers petits événements de sa petite ville (on est en 1820) que l'avenir est aux prêtres. « Une idée « s'empara de lui avec toute la puissance de la première « idée qu'une âme passionnée croit avoir inventée. — « Quand Bonaparte fit parler de lui, la France avait peur {( d'être envahie ; le mérite militaire était alors néces- « saire et à la mode. Aujourd'hui on voit des prêtres « de quarante ans avoir cent mille francs d'appointé « ments, c'est-à-dire trois fois plus que les fameux gécc néraux de division de >' .puiéon. Il leur faut des gens 0 qui les secondent. Voilà ce juge de paix, si honnête (( jusqu'ici, si bonne tête, si vieux, qui se déshonore par « crainte de déplaire à un jeune vicaire de trente ans. (( Il faut être prêtre. »

Là-dessus, Julien fait la cour au curé, apprend lo latin, et devient hypocrite. Le lecteur se récrie ici, et déclare que l'hypocrisie est en tout cas exécrable. Très bien, mais ici elle est naturelle ; elle est « l'art de la faiblesse ». Julien fera la guerre en faible, c'est-à-dire en trompant. Pareillement, le sauvage rampe à terre et se tient en embuscade pour surprendre et saisir son ennemi. Les stratagèmes de l'un ne sont pas plus singuliers que l'hypocrisie de l'autre; des circonstances semblables ont appris à tous deux des ruses semblables; et Julien, aussi bien qu'un héros de Cooper, pourra être franc, loyal, fier, intrépide, et passer sa vie à déguiser et à trahir ses sentiments. Bien plus, tous deux mettront leur point d'honneur à mentii', et la grimace parfaite deviendra pour Julien la gloire suprême, comme la dissimulation impénétrable est pour le sauvage la plus haute vertu. On devine maintenant quels récits un pareil caractère offre à l'analyse, quelle singularité et quel naturel, quels combats, quels éclats de passion et quels exploits de volonté, quelles longues chaînes d'efforts pénibles et combinés tout d'un coup brisées par l'irruption inattendue de la sensibilité victorieuse, quelle vai^été, quelle multitude, quelle vivacité d'idées et d'émotions jetées à pleines mains par cette imagination féconde aux prises avec des caractères aussi grands et aussi originaux que le sien. « Chez cet « être singulier, c'était presque tous les jours tempête. » Cette âme profonde, atteinte par sa première éducation d'une incurable méfiance, sans cesse en garde contre

dos ennemis qu'elle a ou qu'elle imagine, inventant des dangers ({u'elle brave, se punissant des faiblesses qu'elle se suppose, mais soulevée à chaque instant au-dessus de toutes ses misères par les élans du plus juste et du plus puissant orgueil, donne une magnifique idée de la vigueur inventive et agissante de l'homme. — A peine ai-je besoin maintenant d'expliquer ses contradictions apparentes. Julien est résolu jusqu'à l'héroïsme, et sa force de volonté monte à chaque instant au sublime; c'est que le modèle idéal, non enseigné par un autre, mais découvert par lui-même, obsède sa pensée, et qu'intérêt, plaisir, amour, justice, tous les biens disparaissent en un moment, dès qu'il aperçoit son idole. Mais il est timide et embarrassé presque jusqu'à la gaucherie et au ridicule, parce que l'imagination passionnée, inquiète lui grandit les objets, et multiplie devant lui, à la moindre affaire, les dangers et les espérances. Il déshonore deux familles, parce que son éducation lui fai t voir des ennemis dans les riches et les nobles, et parce que l'amour conquis de deux grandes dames le tire à ses propres yeux de la basse condition dans laquelle il e<l emprisonné. Mais quand il se voit aimé par Fouqué, par le bon curé Chélan, par l'abbé Pirard, il est attendri jusqu'aux larmes, il ne peut supporter l'idée du plus petit manque de délicatesse à leur égard, les sacrifices ne lui coûtent rien, il revient à lui-même, son cœur s'ouvre et révèle toute sa puissance d'aimer. Il exécute pendant longtemps, avec un empire étonnant sur luimême, de savants et pénibles plans de conduite, parce

qu'il se les impose au nom de ce devoir et de cet orgueil, et qu'habitué à se replier et à se concentrer en lui-mên;e, il a pu prendre le gouvernement de ses actions. Mais lorsqu'un événement subit accumule à l'improviste les causes d'émotion, toutes les barrières cèdent, il détruit en un moment son propre ouvrage, parce que l'imagination enthousiaste a pris feu, et produit la passion irrésistible. Deux mots encore pour montrer la force de ce caractère : on me les pardonnera parce que ce sont des citations :

« Le premier jour, les examinateurs nommés par le « fameux grand vicaire de Frilair furent très contrariés (( de devoir toujours porter le premier ou tout au plus (( le second sur leur liste ce Julien Sorel qui leur était (( signalé comme le Benjamin de l'abbé Pirard. 11 y eut « des paris au séminaire que dans la liste de l'examen (( général Julien aurait le numéro premier, ce qui em- « portait l'honneur de dîner chez Mgr l'évèque. Mais à « la fin d'une séance où il avait été question des Pères « de l'Église, un examinateur adroit, après avoir inter- « rogé Julien sur saint Jérôme et sa passion pour (( Gicéron, vint à parler d'Horace, de Virgile et des (( autres auteurs profanes. A l'insu de ses camarades, « Julien avait appris par cœur un grand nombre de « passages de ces auteurs. Entraîné par ses succès, il « oublia le lieu où il était, et, sur la demande réitérée « de l'examinateur, récita et paraphrasa avec feu plu- (( sieurs odes d'Horace. Après l'avoir laissé s'enferrer « pendant vingt minutes, tout à coup l'examinateur

(( changea de visage, et lui reprocha avec aigreur le a temps qu'il avait perdu à ces études profanes, et les (( idées inutiles ou criminelles qu'il s'était mises dans (( la tête.

« Je suis un sot, monsieur, et vous avez raison, dit <f Julien, d'un air modeste. ))

Un homme de dix-neuf ans, qui au lieu de se cabrer se tient si fort et tout de suite en bride, doit devenir un homme de premier ordre et maîtriser un jour la fortune et les événements.

Quant à l'esprit, Beyle lui a donné le sien, c'est tout dire. Condamné à mort, Julien repasse dans sa mémoire ses espérances détruites, et plaisante involontairement, dans ce style pittoresque et vif dont il a l'habitude, de la même façon qu'on met son chapeau et ses gants, sans la moindre affectation ni le moindre effort.

« Colonel de hussards, si nous avions la guerre ; « secrétaire de légation pendant la paix, ensuite ambas- « sadeur; car j'aurais bientôt su les affaires, et, quand « je n'aurais été qu'un sot, le gendre du marquis de la « Mole a-t-il quelque rivalité à craindre? Toutes mes « sottises eussent été pardonnées, ou plutôt comptées (( pour des mérites. Homme de mérite, et jouissant de « la plus grande existence à Vienne ou à Londres....

« — Pas précisément, monsieur, guillotiné dans trois « jours. — Julien rit de bon cœur de cette saillie de « son esprit. En vérité, se dit-il, l'homme a deux êtres « en lui. Qui diable songeait à cette réflexion maligne? « Eh bien! oui, mon ami, guillotiné dans trois jours,

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{( répondit-il à l'interrupteur. M. de Cholin louera une (( fenêtre, de compte à demi avec l'abbé Maslon. Pour « le prix de cette location, lequel des deux dignes perce sonnages volera l'autre?

« Après-demain matin, je me bats en duel contre un (( homme connu par son sang-froid et d'une adresse {( remarquable. — Fort remarquable, dit le parti Mé- « phistophélès, il ne manque jamais son coup.

« Ce passage du Vinceslas de Rotrou lui revint subi- « tement :

« LADisLAs. .... Mon âme est toute prête.

« LE ROI. L'écliaiaud lest aussi; portez-y votre tète, n

« Belle réponse, pensa-t-il, et il s'endormit. » De pareils caractères sont les seuls qui méritent de nous intéresser aujourd'hui. Ils s'opposent ^ la fois aux passions générales et aux idées habillées en homme qui peuplent la littérature du dix-septième siècle, et aux copies trop littérales que nous faisons aujourd'hui de nos contemporains. Ils sont réels, car ils sont complexes, multiples, particuliers et originaux comme ceux des êtres vivants ; à ce titre ils sont naturels et animés, et contentent le besoin que nous avons de vérité et d'émotion. Mais, d'autre part, ils sont hors du commun, ils nous tirent loin de nos habitudes plates, de notre vie machinale, de la sottise et de la vulgarité qui nous entourent. Ils nous montrent de grandes actions, des pensées profondes, des sentiments puissants ou délicats. C'est le spectacle de la force, et la force est la source

de la véritable beauté. Corneille nous donnera des modèles, tel contemporain des portraits ; Fun nous enseignera la morale, l'autre la vie. Au contraire, nous n'imiterons ni nous ne rencontrerons les héros de Beyle ; mais ils rempliront et ils remueront notre entendement et notre curiosité de fond en comble, et il n'y a pas de but plus élevé dans iart.

Un esprit supérieur se porte naturellement vers les idées les plus hautes, qui sont les plus générales ; pour lui, observer tel caractère, c'est étudier l'homme ; il ne soccupe des individus que pour peindre l'espèce ; aussi le livre de Beyle est-il une psychologie en action. On pomTait en extraire une théorie des passions, tant il renferme de petits faits nouveaux, que chacun reconnaît et que personne n'avait remarqués. Beyle fut l'élève des idéologues, l'ami de M. de Tracy, et ces maîtres de l'analyse lui ont enseigné la science de l'âme. On loue beaucoup dans Racine la connaissance des mouvements du cœur, de ses contradictions, de sa fohe ; et l'on ne remarque pas que l'éloquence et l'élégance soutenues, l'art de développer, l'explication savante et détaiUée que chaque personnage donne de ses émotions, leur enlève une partie de leur vérité. Ses discours et ses dissertations sont entraînants, touchants, admirables, mais tels que les ferait un spectateur ému qui commenterait la pièce : nos tragiques ne sont que de grands orateurs. Ils sont

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bien plus rhétoriciens qu'observateurs ; ils savent mieux mettre en relief des vérités connues que trouver des vérités nouvelles. Beyle n'a point ce défaut, et le- genre qu'il choisit aide à l'en préserver. Car un roman est bien plus propre qu'un drame à montrer la variété et la rapidité des sentiments, leurs causes et leurs altérations imprévues. L'auteur explique son héros mieux que ne ferait le héros lui-même, parce que celui-ci cesse de sentir dès qu'il commence à se juger. Je noterai quelques-uns de ces détails frappants, que Beyle jette à profusion sans jamais s'y arrêter, laissant au lecteur le soin de les comprendre.

Une lettre anonyme apprend à M. de Rénal les amours de sa femme et de Julien; cet homme, vraiment malheureux, passe la nuit à réfléchir, à douter, à parcourir tous les moyens d'espérance, de vengeance ou de consolation.

(( Il passa en revue ses amis, estimant à mesure le « degré de consolation qu'il pouvait tirer de chacun. « A tous, à tous, s'écriait-il avec rage, mon affreuse (( aventure fera le plus extrême plaisir. Par bonheur, « il se croyait fort envié, non sans raison. Outre sa « superbe maison de ville que le roi de... venait d'ho- (( norer à jamais en y couchant, il avait fort bien (( arrangé son château de Vergy. La façade était peinte (( en blanc, et les fenêtres garnies de beaux volets (( verts. // fut un instant consolé par l'idée de cette « magnificence. » — Telle est l'intervention des idées involontaires qui rompent le mouvement de la passion et lui ôtent l'éloquence pour lui donner le naturel.

Huy-Blas, dans le désespoir et dans l'extrême angoisse, dit de même, mais avec l'accent de folie et d'imbécillité d'un homme anéanti :

Les meubles sont rangés, les clefs sont aux armoires.

L'âme cesse de penser, les lèvres disent machinalement ce que les yeux aperçoivent. Le poète des angoisses physiques conduit son héros à la stupeur. Bevle, peintre ironique de la nature humaine, mène le sien au ridicule. Cet excès de vérité est la perfection de l'art.

Comme la passion n'est qu'une idée douloureuse sans cesse traversée par d'autres, les mots associés aux idées doivent surgir aussi à l'improviste et jeter la maladie morale dans des accès inattendus.

M™« de Rénal ne pouvait fermer l'œil. Il lui semblait avoir pas vécu jusqu'à ce moment. Elle ne pouvait (( distraire sa pensée du bonheur de sentir Julien cou- « vrir sa main de baisers enflammés.

(( Tout à coup l'affreuse parole : « adultère, » lui a apparut. Tout ce que la plus vile débauche peut « imprimer de dégoûtant à l'idée de l'amour des sens « se présenta à son imagination. »

Ici le disciple de Condillac a senti que les mots nous gouvernent. Mme de Rénal ne se reprochait pas sa conduite en pensant à la chose, le mot se présente et lui fait liorreur. Les mots sont des dépôts d'idées, où s'amassent lentement nos impressions et nos jugements.

IG

(( « n avoir

Toute notre vie passée s'y renferme et se lève avec eux

devant nous.

Beyle continue ainsi : « Ces idées voulaient tâcher de « ternir l'image tendre et divine qu'elle se faisait de « Julien et du bonheur de l'aimer. » Quelle phrase que celle-ci pour ceux qui savent regarder en eux-mêmes I Spinoza, après l'avoir lue, eût serré les mains de Beyle. Le philosophe et l'homme du monde se rencontrent ici pour constater tous deux que c'est dans la région des idées que se livrent les combats des passions. Désirer et souffrir, c'est avoir tour à tour deux pensées contraires, faire effort pour retenir la première, et sentir l'arrivée inattendue et violente de l'autre. L'àme est comme un enfant, qui, devant un spectacle horrible, chercherait à dégager ses mains liées pour se cacher les yeux.

Encore un trait. Quand nous passons d'un sentiment à un autre, ordinairement c'est sans savoir pourquoi, et par les causes les plus légères; l'àme est changeante, et le même homme dix fois par jour se dément et ne se reconnaît plus. On a tort de se figurer un héros comme toujours héroïque, ou un poltron comme toujours lâche. Nos qualités et nos défauts ne sont point des états de l'âme continuels, mais très fréquents ; et notre caractère est ce que nous sommes la plupart du temps. Ces alternatives accidentelles et involontaires sont marquées dans Beyle avec une justesse singulière. Il n'a pas peur de dégrader ses personnages. Il suit les mouvements du cœur un à un, comme un

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inaclliniste ceux d'une montre, pour le seul plaisir d'en sentir la nécessité et de nous faire dire : « En effet, cela est ainsi. »

Le bon curé Cliélan, si vif, si énergique autrefois, m?;ntenant décrépit et apathique, est venu voir Julien quelques jours avant l'exécution.

(( Cette apparition laissa Julien plongé dans un rnal- « heur cruel et qui éloignait les larmes. Cet instant (( fut le plus cruel qu'il eût éprouvé depuis le crime. 11 « venait de voir la mort dans toute sa laideur. Toutes (( ses illusions de grandeur d'âme et de générosité (( s'étaient dispersées comme un nuage devant la tem- 0 pète. Cette affreuse situation dura plusieurs heures. « Après l'empoisonnement moral, il faut des remèdes (( physiques, et du vin de Champagne. »

Il se fait en vain des raisonnements : « Précisément, (( une mort rapide et à la fleur des ans me met à Fabri « de cette triste décrépitude. » Mais son cœur reste amolli et faible ; Beyle ne nous en dit pas la raison ; c'est à nous de comprendre que, dans une imagination vive comme celle de Julien, la sensation imprimée par un objet présent anéantit tous les syllogismes. Les idées abstraites en vain appelées et combinées ne peuvent chasser le souvenir vivant. L'image de ce pauvre corps courbé, de ces yeux ternes et fixes revient toute-puissante, et obsède le cerveau, jusqu'à ce que le temps l'ait usée, ou qu'une autre sensation forte l'ait remplacée.

« Ce sera là mon thermomètre, se dit-il. Ce soir, je

« suis à dix degrés au-dessous du courage qui me con- « duit de niveau à la guillotine. Ce matin, je l'avais ce (( courage. Au reste, qu'importe, pourvu qu'il me {( revienne au moment nécessaire? — Cette idée de (( thermomètre l'amusa et parvint enfin à le distraire, d

Enfin survient Fouqué qui veut vendre tout son bien pour séduire le geôlier et sauver son ami. a Toutes les (( fautes de français, tous les gestes communs de (( Fouqué disparurent. Julien se jeta dans ses bras.... « Cette vue du sublime lui rendit toute la force que « l'apparition de M. Cliélan lui avait fait perdre. »

Les ébranlements acquis durent; nous ne nous donnons pas notre élan; nous le recevons des rencontres : telle est la part que les accidents ont dans nos faiblesses et dans nos redressements.

Maintenant comptons que le livre est tout entier composé d'observations pareilles; on en rencontre à chaque ligne, accumulées en petites phrases perçantes et serrées. Ordinairement un auteur ramasse un certain nombre de ces vérités, et en compose son livre en ajoutant du remplissage, comme lorsque avec quelques pierres on bâtit un mur, en comblant de plâtras les intervalles. Il n'y a pas dans tout l'ouvrage de Beyle un seul mot qui ne soit nécessaire, et qui n'exprime un fait ou une idée nouvelle digne d'être méditée. Jugez de ce qu'il contient ! Or ce sont ces traits qui marquent à un esprit sa place. Car à quoi mesure-t-on sa valeur, sinon aux vues originales et nouvelles qu'il a de la vie et des hommes? Toutes les autres connaissances sont

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spéciales; elles classent leur possesseur entre les gens de son métier. Un chimiste peut exceller dans so science, un administrateur fera parfaitement son office, et tous deux peut-être seront fort médiocres. On les estimera comme des outils très utiles, mais point autrement. Chacun de nous a son atelier où il expédie une besogne laide et ennuyeuse. Le soir, nous quittons l'habit de travail, nous nous réunissons, nous mettons ensemble nos idées générales; celui qui en a le plus est au premier rang : c'est dire le rang de Beyle.

Reste un point capital. Car, pour obtenir le premier rang, il faut non seulement avoir des idées, mais les dire d'une certaine manière. C'est peu de les posséder, il faut s'en servir avec grâce. Elles sont comme l'argent : il est beau d'en avoir, et plus beau de savoir le dépenser. Supposez un homme qui les présente avec affectalion, en s'extasiant sur leur importance, en racontant tout ce qu'elles lui ont coûté de peine, en cherchant par des exagérations ou des tours d'adresse à surprendre l'admiration de ses auditeurs ; on dira peut-être : Voilà un penseur. Mais on ajoutera certainement : Voilà un homme de mauvais goût; ce riche ne sait pas porter ses richesses; elles l'accablent, et le rabaissent au niveau d'autres plus pauvres que lui. Tel est, par exemple, le défaut de Balzac : il préAient à chaque pas les lecteurs que ses personnages sont grandioses, que

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telle action qu'il va raconter est sublime, que telle intrigue qu'il combine- est extraordinaire. 11 appelle son Vautrin le Cromwell du bagne. Il nous avertit que les artifices de Mme de Cadignan laissent bien loin en arrière l'hypocrisie de Tartufe. Dans un mouvement de colère généreuse, un vieux colonel, Chabert, casse sa pipe bien-aimée. a Les anges eussent ramassé les mor- « ceaux de la pipe. » N'est-ce pas dire au lecteur en paroles bien claires : Avouez que je suis un génie sublime? Faire soi-même son panégyrique, c'est empêcher les autres de le faire : il faut laisser aux petits le travail de se guinder sur des échasses; Balzac avait assez de talent pour se passer de charlatanisme, et il serait plus grand, s'il avait moins voulu paraître grand. — D'autres, sans prétention, mais à force de verve et de sympathie, se passionnent et souffrent avec leurs personnages. Tel est George Sand. Il ressent l'émotion qu'il excite : lorsqu'il raconte, il devient acteur; l'accent de sa voix se trouble, et son drame se joue tout entier dans son cœur. Cette faculté si noble est d'un artiste. Mais prendre part aux misères et aux émotions humaines, c'est descendre jusqu'à elles; celui-là semble bien plus haut placé, qui remue les passions des autres sans se troubler luimême, qui, entouré de personnages et d'auditeurs transportés, reste calme, debout en pleine lumière, sur une hauteur, pendant qu'au-dessous de lui s'agite la bataille des désirs déchaînés. Certainement rien ne va plus droit au cœur, ni ne touche plus profondément que les peintures de Beyle; mais il raconte sans se commenter; il

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laisse les faits parler d'eux-mêmes; il loue les gens par leurs actions. Une fois ou deux, je crois, il juge son héros; vovez de quel ton : « Ses combats étaient bien {( plus pénibles que le matin. Son âme avait eu le a temps de s'émouvoir. Ivre d'amour et de volupté, il (( prit sur lui de ne pas parler. —C'est, selon moi, l'un (( des plus beaux traits de son caractère. Un être ca- « pable d'un pareil effort sur lui-même peut aller loin, « si fata sinant. » — Beylefuit l'enthousiasme, ou plutôt il é^ite de le montrer ; c'est un homme du monde, qui se comporte devant ses lecteurs comme dans un salon, qui croirait tomber au rang d'acteur si son geste ou sa voix trahissaient une grande émotion intérieure. — Sur ce point, bien des gens lui donnent raison. Prendre le public pour confident, c'est mettre son logis dans la rue; on a tort de se donner en spectacle, de pleurer sur la scène. S'il est de bon goût de se contenir devant \-ingt personnes, il est de bon goût de se contenir devant vingt mille lecteurs. Nos idées sont à tout le monde, nos sentiments doivent n'être qu'à nous seuls. — Un autre motif de cette réserve est qu'il se soucie peu du public ; il écrit beaucoup plus pour se faire plaisir que pour être lu; il ne se donne pas la peine de développer ses idées et de les mettre à notre portée par des dissertations. La supériorité est dédaigneuse, et ne s'occupe pas volontiers à plaire aux hommes ni à les instruire : Beyle nous impose les allures de son esprit, et ne se laisse pas conduire par le nôtre. Ses livres sont écrits « comme le Code civil » •

chaque détail amené et justifié, Tensemble soutenu par une raison et une logique inflexibles ; mais il y a place entre chaque article pour plusieurs pages de commentaires. Il faut le lire lentement ou plutôt le relire, et l'on trouvera que nulle, manière n'est plus piquante, et ne donne un plaisir plus solide. Avouons-le, le style à développements, celui de Rousseau, de Buffon, de Bourdaloue, de tous les orateurs, a quelque chose d'ennuyeux. Ces écrivains savent à merveille prouver, expliquer, faire entrer de force une conviction dans des esprits inattentifs, étroits ou rebelles. Mais ils plaisent à ceux-là plutôt qu'aux autres. Leur art consiste à répéter cinq ou six fois de suite la même idée avec des expressions toujours nouvelles et plus fortes, si bien que leur pensée, sous une forme ou sous une autre, finit par trouver une entrée, et pénétrer dans l'esprit le moins ouvert, ou le mieux fermé. Cette méthode convienf'fort bien à la chaire et à la tribune, parce que, dans une assemblée, l'auditeur sot, distrait ou hostile n'écoute pas ou ne comprend pas. Mais un homme qui est de bonne foi, qui a l'habitude de penser et qui lit tranquillement un livre dans son cabinet, entend et juge votre pensée tout d'abord et dès sa première forme. Son opinion est faite à l'instant. S'il achève la longue période, c'est pour voir un tour d'habileté littéraire, pour apprécier la dextérité de l'auteur, et son talent de piétiner sans avancer. Au bout d'une page, cette sorte de curiosité est satisfaite : on trouve que l'auteur marche trop lentement, on lui demande moins

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de phrases et plus d'idées. Au lieu de poser si régulièrement et si paisiblement un pied devant lautie, on voudrait qu"il fît de grandes enjambées. Deyle est, pom^ aller vite, le meilleur guide que je connaisse. Il ne vous dit jamais ce qu'il vous a déjà appris, ni ce que vous savez d'avance. En ce siècle, où chacun a tant lu, la nouveauté incessante et la vérité toujours imprévue donnent le plaisir le plus relevé et le moins connu.

II y a pourtant un accent dans cette voix indifférente : celui de la supériorité, c'est-à-dire l'ironie, mais délicate et souvent imperceptible. C'est le sang-froid railleur d'un diplomate parfaitement poli, maître de ses sentiments et même de son mépris, qui hait le sarcasme grossier, et plaisante les gens sans qu'ils s'en doutent. Il y a beaucoup de grâce dans la mesure, et le sourire est toujours plus aimable que le rire. De grosses couleurs crues sont d'un effet puissant, mais lourd; un esprit fin peut seul attraper les nuances. La raillerie dans Beyle est perpétuelle, mais elle n'est point blessante; il se garde de la colère aussi soigneusement que du mauvais goût. Il se moque de ses héros, de Julien luimême, avec une discrétion charmante. Julien, en homme d'imagination, voit dans tous les gens du séminaire des génies profonds, de savants hypocrites-; il admire entre autres l'abbé Chas Bernard, directeur des cérémonies.

qui lui parle pendant des heures entières des ornements gardés en dépôt dans le trésor de la cathédrale :

(( Le déjeuner de dix heures fut très gai; jamais (( l'abbé Chas n'avait vu son église plus belle.

({ Cher disciple, disait-il à Julien, ma mère était « loueuse de chaises dans cette vénérable basilique; « de sorte que j'ai été nourri dans ce grand édifice. — « Depuis le rétablissement du culte par Napoléon, j'ai « le bonheur de tout y diriger. Cinq fois par an, mes (( yeux la voient parée de ces ornements si beaux; mais « jamais elle n'a été si resplendissante, jamais les lés « de damas n'ont été si bien attachés qu'aujourd'hui, « aussi collants aux piliers.

« Enfin, il va me dire son secret, pensa Julien, le « voilà qui me parle de lui. Mais rien d'imprudent ne « fut dit par cet homme, évidemment exalté. — Et (( pourtant il a beaucoup travaillé, il est heureux, se (( dit Julien ; le bon vin n'a pas été épargné. Quel (( homme ! quel exemple pour moi ! »

Julien ne devine pas encore que le meilleur moyen de cacher sa pensée est de n'en point avoir. On voit comment les faits sans commentaire se chargent de critiquer les personnages. Parfois la moquerie est jetée en passant; on ne sait si Beyle y a songé, tant elle est naturelle et ressemble au pur récit :

/( Quoi, ma fdle ne sera pas duchesse! quoi, ma fille « s appellera Mme Sorel ! — Toutes les fois que ces « deux idées se présentaient aussi nettement à M. de

« la Mole, les mouvements de son âme n étaient plus (( volontaires, d

Si parfois Beyle raille avec intention meurtrière, il assomme les gens avec une élégance parfaite. C'est le ton d'un grand seigneur, qui garde les plus belles manières, tout en goûtant le plaisir de rosser un plat coquin.

Julien remarqua quelque chose de singulier dans (( le salon : c'était un mouvement de tous les yeux vers « la porte, et un demi-silence subit. Le laquais annon- 0 çait le fameux baron de ToUy, sur lequel les élec- « tions venaient de fixer tous les regards. Julien (( s'avança et le vit fort bien. Le baron présidait un col- (( lège. 11 eut ridée lumineuse d'escamoter les petits (( carrés de papier portant les votes d'un des partis. « Mais, pour qu'il y eût compensation, il les remplaçait « à mesure par d'autres petits carrés de papier portant (( un nom qui lui était agréable. Cette manœuvre déci- « sive fut aperçue par quelques électeurs, qui s'em- « pressèrent de faire compliment au baron Tolly. Le (( bonhomme était encore pâle de cette grande affaire. (( Des esprits mal faits avaient prononcé le nom de « galères. M. de la Mole le reçut froidement. Le pauvre (( baron s'échappa. — S'il nous quitte si vite, c'est (( pour aller chez M. Comte S dit M. Chalvet. — Et l'on i( rit. ))

Le salon de M. de la Mole et celui de M. de Rénal

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