‹ Nouveaux essais de critique et d'histoireChapitre 41 sur 52 · LA SPÉCULA.TION · texte numérisé non relu

LA SPÉCULA.TION

Quand une graine est plantée, elle se développe; mais elle se développe par deux solUcitations distinctes: celle des forces intérieures (|ui la composent, et celle des forces extérieures qui l'entourent. II y a en elle un arbre qui tend à se produire; mais il y a en dehors d'elle un sol et une température qui tendent à diriger ou à déformer sa croissance. — Pareillement, dans une religion, il y a une conception nouvelle de la nature et de la conduite humaine, qui se complète par son propre effort, mais qui en même temps reçoit des circonstances une impulsion distincte. La réforme morale devient par degrés une théologie systématique, et, dans le grand arbre qui est sorti du petit germe, on démêle

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à la fois ce qui provient du germe et ce qui provient du milieu.

Ce qui provient du germe dans la spéculation bouddhique. c"e<t ridée du néant, substance des choses, et du vide, qui par suite se rencontre à l'origine et au terme des choses. Ce qui provient du milieu dans la spéculation bouddhique, c'est l'énormité et le dévergondage de l'imagination intarissable qui, entassant les nombres et les mondes, s'éblouit elle-même dans le fourmillement de ses créations. Çâkya-Mouni avait laissé des préceptes de morale, des récits édifiants, et la doctrine du renoncement fondée sur le sentiment du vide. Ses religieux, dans leurs soUtudes, puis dans leurs cellules, armés de la philosophie environnante et poussés par le grossissement involontaire de l'invention mystique, échafaudèrent un système de dogmes semblables à ceux d'Origène et de Denys l'Aréopagite, et un système de légendes semblables à celles de Dante et de Jacques de Yoragine.

Selon eux, il n'y a point de matière première, point de principe qui se développe, point de Dieu créateur et antérieur au monde. Même c'est une hérésie, l'hérésie « du dernier des six imposteurs, que d'affirmer « l'existence d'un Être suprême créateur du monde et « de tout ce que le monde contient )). L'idée de l'Être stable et subsistant par soi-même est aussi antipathique à leur doctrine que la forme circulaire l'est au carré. Point de cause première. La nature est une série infinie de naissances et de destructions, un enchaînement

infini de causes qui sont des effets et d'effets qui sont des causes, une lignée infinie en arrière, infinie en avant, de décompositions et de recompositions qui n'ont pas eu de commencement et qui n'auront pas de terme. Telle est la vue d'ensemble à laquelle ils sont conduits, d'un côté, par leur idée maîtresse du néant, de l'autre côté, par le spectacle des choses incessamment changeantes. Ayant supprimé les causes fixes, il ne leur reste que la série des effets mobiles. Là-dessus, l'imagination se donne carrière ; le lecteur va voir le chemin qu'elle a fait.

Il y a dans l'espace infini un nombre infini de mondes. Si l'on entourait d'un mur un espace capable de contenir cent mille fois dix millions de ces mondes, si l'on élevait ce mur jusqu'au plus haut des cieux, et si l'on remplissait cet énorme magasin de grains de moutarde, le nombre des grains n'égalerait pas encore la moitié du nombre des mondes qui occupent une seule des contrées du ciel. Au centre de chaque monde est une montagne gigantesque à quatre flancs, l'un d'or, l'autre de cristal, l'autre d'argent, l'autre de saphir, le Mérou, qui s'élève de quatre-vingt-quatre mille yodschanas au-dessus des eaux de la mer et s'enfonce d'autant dans la mer. Cette mer est bornée par une ceinture de hautes roches, derrière laquelle est une autre mer et une autre ceinture de roches, la mer diminuant toujours de profondeur et les roches de hauteur, jusqu'à ce qu'enfin on arrive à la septième mer et à la septième terre, qui est la nôtre et dont les montagnes ne s'élèvent

que de sept cent six yodschanas au-dessus de l'eau. (juatre continents composent cette terre : celui de l'est, où l'on vit deux cent cinquante ans et où Ton a huit aunes ; celui de l'ouest, où l'on vit cinq cents ans et où l'on a seize aunes ; celui du nord, où Foh vit mille ans et où l'on a trente-deux aunes ; celui du sud, où l'on vit cent ans et où Ton a trois aunes. Toute cette rés^ion est enfermée par un monstrueux mur de fer, au delà duquel luit un autre soleil et s'étend un autre monde. Au centre et au-dessous du Mérou est une assise gigantesque de roc dans lequel sont creusés les huit enfers. Au centre et au-dessus du Mérou commence le ciel, d'abord le monde du désir, où habitent les dieux, qui comprend six cieux et en outre la terre ; plus haut, le inonde des formes, qui comprend quatre régions, selon les quatre degrés de l'intuition ; plus haut encore, le monde sans forme, qui aussi a quatre cieux. C'est dans la mesure de ces derniers mondes que la fantaisie bouddhique, entassant les myriades de millions les uns sur les autres, atteint des accumulations prodigieuses qui, posées elles-mêmes comme des unités, deviennent le point de départ de multiplications encore plus colossales, et ainsi de suite, sans trêve ni mesure, tellement que l'esprit défaille et cesse de rien voir.

Tous ces mondes, du bas jusqu'en haut, sont peuplés de créatures. Dans la région la plus profonde se rangent par étages les damnés des huit enfers, ceux du plus doux, déchiquetés avec des couteaux et des épées pendant cinq cents ans ; pour les autres, l'atrocité et la

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durée des supplices vont, jusqu'à l'effroyable. Mais Texpiation n'est point éternelle : seuls les bouddhistes du Sud ont condamné les sceptiques et les incrédules à ramper élernellement le long du mur de fer, dans la mer corrosive et dévorante qui occupe les interstices des mondes ; en revanche, aux huit enfers brûlants les bouddhistes du Nord ont ajouté huit enfers glacés. Dans ces atehers superposés de tortures, on monte ou Ion descend selon ses mérites. Au-dessus des damnés sont les Prêtas, géants desséchés, infects et horribles, aux cheveux hérissés, au ventre insatiable et énorme, au gosier aussi étroit quun trou d'aiguille, tourmentés par une faim et une soif atroces, « entendant le mot eau à peine une fois « en cent ans, » rongeant les cadavres ou dévorant leur propre chair : condition lamentable où tombent les avares qui refusent l'aumône aux religieux. Au-dessus des Prêtas sont les animaux. Puis viennent les Azuras, esprits méchants et ennemis des dieux, et, à côté d'eux, des démons de toutes sortes, ogres, géants, nains, grands serpents, couleuvres au visage d'hommes, monstres à tête de cheval, vampires, princes des oiseaux, et quantité d'autres, dans les eaux, dans l'air, sur la terre, auprès des dieux, sur les racines du Mérou, chaque espèce faisant un État et ayant son souverain. Au-dessus d'eux sont les hommes, et, au-dessus des hommes, les dieux, ceux-ci divisés en plusieurs ordres ; au plus bas, les dieux ordinaires des brahmanes, Indra et les autres, bien armés et qui, campés sur le sommet du Mérou, repoussent incessamment les démons infé-

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rieurs. Les quatre cieux qui sont au-dessiïs d'eux ne touchent plus le monde e1 s'éclairent, sans soleil ni lune, par leur propre et pure lumière. Là sont les Bouddhas futurs, al tendant le moment de s'incarner pour la dernière fois et de sauver les mondes. Toute cette région est encore sous la domination de Mara, le prince du Désir, le tentateur des Bouddhas. Pour s'affranchir de lui, il faut s'élever jusqu'à la suivante, entrer dans le monde des formes pures. Là sont les Brahmas, puis les dieux de la pure lumière, plongés dans l'intuition extatique, affranchis du raisonnement, et qui pensent sans succession d'images: plus haut, les êtres vertueux et purs; plus haut encore, les déhvrés, ceux qui ne sont plus assujettis à la métamorphose et ont échappé à la conscience et à la douleur. Au degré supérieur s'ouvrent les quatre régions du monde sans couleur ni forme, où les corps éthérés eux-mêmes disparaissent ; c'est le ciel des Bouddhas.

Dans tout l'espace qui plonge au-dessous de ce ciel immuahle règne la loi du changement. Nulle religion, au milieu de ses divagations poétiques, n'a plus fortement appliqué son dogme fondamental de l'instahilité de l'être, ni plus rigoureusement développé cette idée primordiale, que chaque chose vivante contient comme germe sa propre mort. Cet univers naît etpérit, et un autre prend sa place pour périr à son tour, et ainsi de suite sans trêve ni terme, avec des périodes prodigieuses de durée et d'anéantissement. — Un kaîpa est le temps aui s'écoule entre un de ces commencements et une de ces

destructions. S'il v avait un rocher haut, hvcre et Ions: de seize milles, et si une fois en cent ans on le touchait avec un morceau de la plus fine toile de Bénarès, il serait réduit aux dimensions d'un noyau de mangue avant que le quart d'un de ces kalpas fût écoulé. Dans l'intérieur de la grande période s'étendent quatrevingts périodes secondaires, où la destruction se fait cinquante-six fois par le feu, sept fois par l'eau et une fois par le vent, chacune étant annoncée cent mille ans à l'avance par un Déva qui ordonne aux créatures de faire pénitence. La dernière, celle qui se fait par le vent, est la plus grande, et elle est si terrible, que de tout l'univers il ne subsiste pas un seul atome entier. Après chaque destruction, l'espace demeure vide et sombre, puis, les temps étant accomplis, un vent violent se lève, et, avec lui, un nuage qui se fond en pluie. Les gouttes deviennent par degrés des cataractes, jusqu'à ce que l'espace soit occupé par un océan immense dont les vents retiennent les bords. Peu à peu, les parties solides se déposent, et, sous l'elTort du vent, elles se consolident. Les régions supérieures des délivrés, des Brahmas, des dieux, apparaissent tour à tour à mesure que l'eau s'abaisse. Le monde se repeuple par l'incarnation des créatures supérieures qui sont demeurées à l'abri des chocs et dont l'épuration n'est point encore achevée. Leur chute elle-même a ses degrés. Ils s'incarnent d'abord sous forme d'êtres innocents et heureux, sans sexe, sans besoins, lumineux et aériens. Inseusinleraent, ils s'appesantissent et se corrompent.

tombent dans la convoitise et la passion : leur vie, qui était d'abord presque infinie, n'est plus que de quatrevingt-quatre mille années. Le vice croît ; la propriété, les gouvernements, les castes, s'établissent; des milliers de vivants, dégradés par leurs fautes, ont déjà formé les animaux, les ogres de la faim, les damnés. Le monde est alors tel que nous le voyons, et il dure ainsi un quart de kalpa, avec divers degrés d'abaissement et de redressement, tantôt abandonné à lui-même, tantôt relevé par les Bouddhas. Pendant ce temps, la vie humaine oscille, selon le degré de vice et de vertu des hommes, entre dix années et quatre-vingt mille années. Nous sommes en ce moment dans une des plus tristes périodes. — Ainsi tom^ne « la grande roue » de l'Etre, et quand, de ce petit coin étroit où nous nous cramponnons commue sur un isthme, nous contemplons des deux côtés les deux abîmes du temps, et, tout autour de nous, le gouffre prodigieux de l'espace, nous n'apercevons de toutes parts que le renouvellement inépuisable de l'éternelle évolution.

Quelle force le maintient ? Ici reparaît la pensée morale qui est le fond de la doctrine. Cette force est le mérite et le démérite; il n'y a qu'elle et elle partout. — Rien de semblable ici aux idées helléniques, mahométanes, chrétiennes ou modernes. 11 n'y a point de destin extérieur qui gouverne la vie des êtres ; chaque être, par son vice ou sa vertu, se fait à soi-même son propre destin. Il n'y a point de lois naturelles qui enchaînent les événements ; les événements ne sont enchaînés que

par la loi morale. Il n'y a point de Dieu autocrate qui distribue le bien et le mal par des décrets arbitaires, ni de Dieu juste qui distribue le bien et le mal pour récompenser et pour punir ; aucun Dieu ne s'interpose entre la vertu et le bonheur, entre le vice et le malheur, pour les séparer ou pour les unir. Par sa propre nature, le bonheur s'attache à la vertu, et le malheur au vice, comme l'ombre au corps. Chaque action vertueuse ou vicieuse est une force de la nature, et les actions vicieuses et vertueuses prises ensemble sont les seules forces de la nature. « Le démérite « général de tous les vivants est la véritable cause de la a destruction du monde, comme le mérite général de tous « les vivants est la véritable cause de la reconstruction « du monde *. » Chaque œuvre s'attache à son auteur, comme un poids ou comme le contraire d'un poids ; selon qu'elle est bonne ou mauvaise, elle l'entraîne invinciblement en bas ou l'élève invinciblement en haut dans l'échelle des mondes, et sa place à chaque renaissance, comme sa destinée pendant chaque incarnation, est déterminée tout entière par la proportion de ces deux forces, comme l'inclinaison du fléau d'une balance est déterminée tout entière par la proportion des poids qui sont dans les deux plateaux. Tant que l'âme est infectée par la convoitise, elle renaît ; plus l'âme est infectée par la convoitise, plus la condition où elle renaît est misérable ; l'attache aux choses et les mauvaises actions qui en sont l'effet sont seules les causes des renaissances ; là est la pesanteur innée qui, selon 1. Pallesolï.

son degré, nous précipite plus ou moins bas dans le lamentable gouffre de la vie. C'est pourquoi, par la suppression radicale de cette attache, nous pouvons rompre la barrière de la destinée universelle, échapper à la renaissance, atteindre la délivrance finale. On n'a jamais donné à l'homme une si haute place dans le monde ; selon les bouddhistes, la volonté est une puissance sans limites ; il dépend de l'homme d'atteindre le sommet des choses, d'entrer dans le nirvana, de s'élever au-dessus des dieux.

Quel est-il ce ciel plus sublime, ce monde « sans « couleur ni forme », où les Bouddhas accomplis résident, où la nature est vaincue, où la délivrance s'opère? — 11 a quatre régions : celle de l'espace sans limites, où la vie est de vingt mille grands kalpas ; celle de la sagesse sans limites, où la vie est de quarante mille grands kalpas ; celle où il n'y a plus absolument rien et où la vie dure soixante mille grands kalpas ; celle où il n'y a plus ni pensée ni non-pensée et où la vie dure quatre-\ingt mille grands kalpas :. au delà s'étend le nirvana, le pur rien, l'extinction complète. — Cette échelle de régions indique les progrès de l'épuration mystique. En effet, par degrés, la contemplation se simplifie et s'efface. Le religieux, concentrant sa pensée sur un seul point, arrive, après diverses haltes, à chasser de son esprit les idées « de résistance, de forme, de c diversité », et à ne plus apercevoir que l'espace uni et sans bornes. Bientôt cet espace, si simplifié qu'il soit, disparait à son tour, et il n'en reste plus devant ses

yeux que l'idée mtinie, j'entends l'intelligence infinie. Celle-ci disparaît elle-même ; alors il n'y a plus rien, absolument rien devant les yeux, et le religieux s'arrête. Encore un effort cependant ; car il pourrait affirmer qu'il n'y a rien, et cette affirmation serait quelque chose. Il la supprime aussi. A cette hauteur, il n'y a plus de pensée ni de négation de pensée ; « l'idée et la G perception cessent* ». L'esprit a fait le vide en soimême, comme au moyen d'une machine, effaçant tour à tour les objets divers, les idées diverses, tout objet, toute idée, jusqu'à ce que sa substance se soit évaporée, et que, sous cette absorption puissante, il se soit réduit à un pur néant. Là est le but, l'accomplissement, la perfection suprême. Sortir non seulement de la vie, mais de l'être, tel est le souverain bien. C'est à cela que les Bouddhas, à travers des millions d'existences, aspirent et arrivent, par des sacrifices et des renoncements infinis, abandonnant ou donnant leurs biens, leur vie, leur chair, la chair et la vie de leurs plus proches bienaimés, de leurs enfants, de leur femme. — Pour concevoir une pareille doctrine, il faut renverser toutes nos habitudes occidentales, effacer toutes les couleurs sombres dont nous entourons l'idée du néant, ne plus considérer avec Pascal, comme deux misères égales, « l'horrible alternative d'être éternellement malheu- (( reux ou éternellement anéanti ». Cela est bon pour des races fortes, actives, âprement attachées à leurs projets, incessamment relevées par la salubrité ou 1. Lctus, p. 8JÛ; Kœppen, p. 502.

la dureté de leurs climats, portées en avant par un souffle continu de courage et d"espérance. Ici, le point de départ est la doctrine que le changement fait souffrir, que le désir est une source de douleurs, que la vie est un mal ; l'idée du bonheur est celle de raffranchissement et du repos ; ne pas être troublé, ne plus sentir, demeurer éternellement dans une quiétude uniforme, voilà la pacifique image qui flotte dans riiomme pendant ses rêves. Sans doute les esprits grossiers, les gens du peuple, surtout les races rudes de l'Asie septentrionale, ne conçoivent pas ce dogme dans sa piu^té métaphysique. Ils persistent à voir dans le nirvana la béatitude, une sorte de joie sensible ; on ne les contredit pas expressément: pour devenir populaire, toute doctrine est forcée de s'accommoder au peuple. Mais la conception primitive n'en subsiste pas moins sous les altérations qui çà et là viennent la recoumr. Telle qu'elle est, elle offre encore assez d'attraits au cœur de l'homme. Il y a une douceur extrême à contempler intérieurement ces hautes régions paisibles où n'atteignent point les agitations terrestres, ces corps éthérés qui, de ciel en ciel, vont se purifiant et s'illuminant sans cesse, ces bienheureux dont la pensée demeure, pendant des milliards de siècles, immobile et sereine, et qui, à mesure qu'ils montent, sentent tomber les barrières de leur être, pour s'effacer dans l'immensité ^ide ; comme des gouttes d'eau qui, pendant des mvriades incalculables d'années, tour à tour congelées, fondues, salies, et toujours froissées par les révolutions

brutales de notre terre, finissent par s'élever en vapeurs, chatoient magnifiquement sous le soleil qui les dore, montent plus haut, se raréfient, n'apparaissent plus que comme un voile transparent et pâle, s'élèvent encore, et, arrivées dans les régions où le bruit n'atteint plus, où le changement cesse, où la matière finit, s'évanouissent insensiblement dans le vide de l'incommensurable azur.

Ils sont allés plus loin ; car le propre de la spéculation indienne, c'est la perspicacité qui pousse un principe à bout; à proprement parler, ils sont les seuls qui, avec les Allemands, aient le génie métaphysique; les Grecs, si subtils, sont timides et mesurés à côté d'eux ; et l'on peut dire, sans exagération, que c'est seulement sur les bords du Gange et de la Spréc que l'esprit humain s'est attaqué au fond et à la substance des choses. Peu importe l'absurdité des conséquences: ils ont posé les questions suprêmes, et personne hors d'eux n'a même conçu qu'on put les poser. Les philosophes bouddhistes ont osé toucher le terme de leur doctrine; lorsque, à travers les vulgarités de leur physique et les insuffisances de leur dialectique, on arrive jusqu'à leurs vues d'ensemble, on découvre, en dépit de leur style énervé et de leur plat bavardage, qu'ils n'ont rien redouté et qu'ils ont tout compris. — Comment le changement estil possible? Comment se fait-il qu'un être soit s'il doit cesser d'être, ou puisse commencer s'il n'est pas? Comment se fait-il qu'à un moment donné l'être et le néant, au heu de persévérer dans leur nature propre,

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reçoiTent leur contraire, et comment comprendre cfue l'essence d'une chose consiste à se contredire et à se supprimer? Xous sautons aujourd'hui par-dessus cotte question ; même, la plupart de nos penseurs ne l'aperçoivent point : ils la laissent dans la région méprisée des abstractions vaines. C'est pourtant cette question qui est le fond de toutes les autres, et c'est elle que les bouddhistes ont tranchée avec une vigueur de logique qui prouve avec quelle force ils en avaient senti les difficultés. — Selon eux, douze causes produisent l'existence et tous les maux, en sorte que celui qui supprime l'une supprime toutes celles qui suivent, comme un homme qui, tranchant une tige d'arbre à une certaine hauteur, détruit par là même toutes les branches qui poussent au-dessus de la coupure. A la racine se trouve l'ignorance, non pas l'ignorance ordinaire, mais cette erreur fondamentale par laquelle nous admettons qu'il y a quelque chose de réel. Là est Villusion primitive,lk est l'origine de l'existence et de tous les maux. Il n'v a rien de réel, il n'y a pas d'être, tout est vide. Et là-dessus les divers philosophes bouddhistes, enchérissant les uns par-dessus les autres, admettent, les uns que les objets n'existent que pendant le temps qu'ils sont perçus, les autres qu'ils n'existent pas et qu'il n'y a rien en dehors des sensations intérieures, les autres enfin que ces sensations ne sont pas, et qu'en dedans comme en dehors de nous-mêmes il n'y a que le pur rien et le néant absolu. Sur ce vide flotte une fantasmagorie d'apparences; au fond, une grande noirceur calme ; au-dessus,

un jeu puéril de couleurs et de formes vacillantes : quiconque a pénétré cette vérité ne trouve plus de sens aux mots de jeunesse, mort, lumière, obscurité, forme, grandeur, temps, espace ; toutes les conceptions, tous les jugements ordinaires ne sont pour lui qu'un rêve risible; semblable au brahmane, pour qui le monde est un reflet trompeur qui se joue à la surface de l'être immobile, il ne voit dans le monde qu'un vain reflet qui se joue à la surface du néant immobile. 11 le dédaigne, il cesse d'y faire attention. Dès lors il est délivré, il est au-dessus des œuvres, il possède la vérité suprême. — Tel est le faîte de la sagesse, a la loi par delà la loi », la doctrine intérieure dont le dogme ordinaire n'est que la préparation ; rien ne manque ici, ni l'élaboration mystique qui chiffre et cadastre le temps jusqu'à défaillir sous l'entassement de ses nombres, ni l'élaboration philosophique qui, dégageant et poursuivant un principe, arrive, au terme de ses formules, à s'évanouir avec tout le reste par l'excès de son propre effort.

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