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objet les vues d'ensemble ; il ne s'était eingagé dans les recherches limilées et dans les questions particulières que par une aversion naturelle pour les considérations vagues, et parce qu'il regardait ces travaux bornés et concentrés comme la meilleure discipline de l'esprit.
Il avait publié en français, en allemand, en italien, plusieurs mémoires sur les mathématiques pures et sur l'histoire des mathématiques. Depuis quelques années, c'est sur cette seconde branche des connaissances humaines qu'il portait sa principale attention et son plus grand effort. Il entrevoyait dans l'avenir, pour la fin de sa vie, une histoire générale des mathématiques, du moins depuis leurs origines dans l'Inde jusqu'à la Renaissance. Mais il n'y comptait guère, o On se donne cette espérance à soi-même, me disait-il ; c'est pour s'encourager. Mais c'est là une illusion de l'esprit; le travail est trop grand, et la vie d'un homme est sujette à trop de chances. » — « Je ferais bien un système, ajoutait-il une autre fois ; il n'y faudrait qu'un peu d'invention, et peut-être en suis-je capable tout comme un autre; mais à quoi bon, puisque mon système ne serait pas prouvé, et pourquoi perdrais-je mon temps à me duper moi-même avec des phrases? » Il pensait que tous les jugements d'ensemble sur l'ancienne histoire des mathématiques et sur Je passage des sciences anciennes aux sciences modernes doivent demeurer en suspens encore pour un ou deux siècles. Il comparait les connaissances que nous avons aujour-
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d'Imi sur la science et la civilisation arabes à celles que nous avions au seizième siècle sur la science et la civilisation grecques, et croyait que pendant bien longtemps tout travail fructueux doit se réduire, comme au siècle de Casaubon et de Scaliger, à la publication des manuscrits. Il s'était enterré lui-même dans ce labeur ingrat et pénible; il avait publié, corrigé, annoté plusieurs traités mathématiques des Arabes ; son dernier travail est un mémoire sur l'histoire des chiffres dont nous nous servons, sur la probabilité de leur origine indienne, sur les diverses transmissions par lesquelles ils sont arrivés jusqu'à nous. Au moment où la mort est venue, il éditait l'ouvrage d'un mathémacien arabe qui, au dixième siècle, est allé dans l'Inde, et dont le livre nous montre Fétat des sciences dans les deux pays. Il comptait employer cinq ans à ce travail. — Ce que de pareilles recherches exigent de science, d'exactitude, de patience, d'attention soutenue, minutieuse et laborieuse ; ce qu'il faut de voyages, de fatigues et de temps pour copier et comparer à Dublin, à Oxford, à Paris, à Berlin, les divers inanuscrits; ce qu'il faut de sagacité pour trouver la bonne leçon sous la mauvaise écriture des copistes, et le sens ^Tai sous l'imperfection de la langue et des méthodes anciennes ; ce qu'il faut de persévérance pour revenir soir et matin sur des solutions de géométrie et d'arithmétique dépassées depuis longtemps, utiles seulement à titre de documents, incapables d'éveiller la grande curiosité spéculative ou la grande imagination historique, personne,
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sauf les cinq ou six savants qui, en Europe, s'emploient à des études pareilles, ne peut ni le mesurer ni le dire. Il ne se rebutait pas, il continuait à travailler presque chaque nuit, afin de profiter du silence, en dépit de sa mauvaise santé, tout en sachant que le travail l'abrégeait ; il était comme un des maçons du Moyen Age qui, dans les soubassements d'une cathédrale, courbés, poudreux, sous la lampe, usaient leur vie à tailler une pierre, puis une autre, puis encore une autre, sans autre plaisir que de penser parfois au grand édifice qui s'élèverait un jour sur ces assises et que leurs yeux ne verraient pas.
Je le connaissais depuis douze ans, et je n'ai point rencontré d'homme dont la conversation fût plus profitable. 11 avait observé les mœurs de plusieurs nations: il avait fréquenté les savants les plus illustres ; il lisait tous les principaux livres modernes, et, sur chaque chose, il avait une opinion originale ; il pouvait parler de tout, même des femmes et des salons, et toujours d'une façon qui méritait l'attention. Mais il ne parlait guère que par force ; il aimait mieux écouter. Quand il disait son avis, c'était en très peu de mots, d'une vui\ lente, avec une solidité mathématique ; il semblait qu'il eût coupé à ses idées tout ce qu'elles pouvaient avoir d'abondant et de brillant, pour n'en laisser que la substance ; ses observations ressemblaient toujours à un résumé. Le trait le plus marquant de son esprit était la haine du charlatanisme ; il ne devenait moqueur et caustique que sur ce point ; et, quand il mettait le
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doigt sur les prétentions et Tinsuffisance de quelques contemporains, ses petits exposés de faits, si exacts et d'apparence si sèche, arrivaient au plus haut comique. Pour ce qui est de lui-même, il était toujours prêt à se réduire, même à se rabaisser. « Je ne puis pas parler de cela, disait-il, je n*ai pas fait d'études là-dessus. » Son plus vif désir était de n'êlre jamais dupe de lui-même ; il tenait toujours dans sa main une balance pour peser ses opinions ; il ne voulait rien admettre que de vrai et de prouvé, et préférait l'ignorance aux conjectures. Il avait un sentiment profond de l'imperfection de nos sciences, des hmites de chaque esprit, des bornes du sien entre tous les autres. Quoiqu'il eût aimé passionnément la métaphysique, il Tavait laissée derrière lui et la considérait seulement comme une façon commode de grouper les faits, comme un système provisoire, utile pom' tirer Tesprit des recherches spéciales et pour le diriger vers les ^-ues d'ensemble. Il comparait les sciences positives à des pihers à peine ébauchés, quelques-uns tout au plus à demi construits, mais tous si incomplets et séparés entre eux par tant de lacunes, que nul esprit ne peut tracer le plan de l'édifice qui s'appuiera sur eux. Non qu'il fût sèchement positiviste : il suivait avec intérêt et s\-mpathie les hautes constructions idéales que l'on essaye d'élever sur ces rares soutiens ; il estimait que chacun doit essayer ou esquisser la sienne, et il jugeait qu'après tout le plus noble emploi des sciences est de fournir matière à ces divinations grandioses par lesquelles, en
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dépit de nos erreurs et de nos doutes, nous prenons part aux contentements et à l'œuvre des siècles qui nous suivront.
Ces sortes de spéculations ont été toute sa joie: les autres plaisirs, toutes les satisfactions qui, aux yeux des hommes, donnent un prix à la vie, lui ont manqué. 11 vivait seul, loin de sa patrie, loin de sa famille, dans une chambre garnie, sobrement et silencieusement, d'une pension que lui faisait un prince italien protecteur des mathématiques, se croyant obligé de publier tous les ans ou tous les deux ans quelque mémoire, afin de mériter l'argent qu'il recevait. Son travail n'avait aucune récompense, pas même la gloire ; quelques savants estimaient ses recherches, et c'était tout. Il ne pouvait point espérer, même dans un avenir lointain, cette réputation à demi bruyante qui contente la partie Imaginative de notre âme et qu'on appelle la gloire; ses recherches étaient trop spéciales. Quant aux emplois scientifiques et aux honneurs publics, il n'y songeait pas; il avait horreur de toute intrigue etde toute parade, et, par une délicatesse naturelle, quand il voyait les autres s'étalersur'legrandthéâtre, il allait discrètement et avec un sourire se cacher dans un coin. « Ma vraie salis- (( faction, me disait-il un jour, c'est que les érudits qui (( travailleront après moi trouveront une recherche bien (( faite, sur laquelle ils pourront compter, et de laquelle ils « pourront partir pour aller plus loin. ))Jl passait la journée à collationner des textes aux bibliothèques et à suivre au Collèire de France des cours de hautes ma-
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(î'.éraatiqucs et de langues orientales. La nuit, il écrivuit. Sa vie était d'une régularité minutieuse; le travail l'avait ^t-Midu malade dès sa jeunesse ; il souffrait encore d'une irritation de la gorge, et son ouïe était devenue dure; il était obligé de s'observer, de se soigner, de se guérir, et il accomplissait tout ce triste service avec une patience et un sang-froid admirables. Il était stoïcien de cœur et de conduite ; nul n'a mieux pratiqué la maxime qui ordonne a de supporter et de s'abstenir». Bien des fois, en moi-même, je l'ai comparé à notre cher et vénéré Spinoza. Sa douceur était extrême, et son attention à tous les petits devoirs de la société, scrupuleuse. Il semblait touché du moindre service, comme d'un bienfait. Même, au premier abord, cette politesse pouvait paraître exagérée et cérémonieuse. C'est qu'il se l'était prescrite comme une loi, et pour une de ces raisons générales qui gouvernaient sa conduite. « Les « hommes, disait-il, ont une tendance naturelle à la « brutalité et à l'égoïsme; et, s'ils ne la répriment pas (( jusque dans leurs petites actions insignifiantes, il est (( impossible que la paix et la bienveillance se main- (( tiennent parmi eux. » Son principe était qu'il faut toujours se tenir en bride. « Nos passions, me disait-il encore, a sont comme des enfants; nous les aimons, « nous les nourrissons, elles grandissent et nous bat- « tent. Quand il était dans une compagnie, il se croyait obligé d'entretenir particulièrement les femmes âgées, et ses façons respectueuses, presque antiques, taisaient un contraste marquant avec le sans-gêne
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moderne. En de tels moments, lorsqu'il persévérait à s'ennuyer volontairement, et par devoir, à rabaisser tant de science et d'idées jusqu'aux puérilités de la conversation vulgaire, on ne pouvait s'empêcher de regarder avec une compassion affectueuse ce grand front pâle sillonné d'une ride profonde et de lui souhaiter le bonheur qu'il n'avait pas.
Il était fort réservé, et, depuis quelques années seulement, j'étais entré avant dans son amitié. C'est alors que, passant des discussions abstraites aux causeries intimes, j'ai pu apprécier son extrême noblesse et sa grande raison. J'ose dire que je ne lui ai pas connu un seul défaut; j'avais fini par éprouver pour lui un sentiment singulier, qui était une sorte de respect; c'est presque le seul homme de qui je puisse dire une pareille chose. 11 n'y a guère d'esprits qui, ayant fait conmie lui le tour des idées et aperçu l'envers de riioinme, n'en aient pas rapporté l'aigreur ou le découragement : le désenchantement amène l'égoïsme ; si les hommes se dévouent, c'est le plus souvent parce que pour eux la distance revêt les objets d'une belle couleur; lorsqu'ils les ont touchés, ils s'en dégoûtent : l'extrême scepticisme conduit à l'amour de soi. Celui-ci était resté généreux, quoiqu'il fût devenu sceptique. De ce grand voyage qu'il avait fait autour des choses, il ne lui était resté que de la tristesse et du sang-froid. Il sentait sa jeunesse usée, sa santé ébranlée, ses forces amoindries, ses recherches limitées, ses espérances réduites. Au milieu de tant de regrets, un regret pro-
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fond et sourd perçait par intervalles. Il était né géomètre, et croyait s'être trompé en tournant sa vie vers l'histoire. Néanmoins il vivait résigné et calme, pénétré par le sentiment des nécessités qui nous plient ou qui nous traînent, persuadé que toute la sagesse consiste à les comprendre et à les acceptera
Je l'avais laissé souffrant, et, la veille de mon départ, j'étais allé lui chercher un médecin. Depuis, on m'avait écrit qu'il se portait mieux, et j'espérais au retour le retrouver, comme toujours, actif et calme. 11 m'avait promis de prendre dorénavant un mois chaque année pour vivre au grand air et faire de l'exercice à la campagne. Hier, en sortant de la Sixtine, dans un café de Rome, je trouve sur un journal l'annonce de sa mort et de son enterrement. Le lecteur n'a que faire de nos sentiments personnels; je ra'ahstiens d'exprimer les miens ; j'espère seulement qu'un de ses collègues de la Société Asiatique dira au public ce qu'il a fait et ce qu'il pouvait faire. 11 faut un homme compétent pour lui donner sa place; je n'ai pu parler que de son esprit et de son caractère. Lorsque, me détachant de moimême, j'essaye de le juger en critique, j'en viens à penser que personne n'était plus digne que lui d'être aimé, admiré et de vivre. Il n'a été ni aimé ni admiré comme il devait l'être, et il est mort à trente-sept ans
[Journal des Débats, 41 mai 1864.)
1. Il me disait un jour : a J'ai pris la vie par le côté poétique. — Mot étrange et luu des plus profonds que j'aie enleuiiià.
Lenaud de Montauban, publié pour la première fois d'après les manuscrits, par M. Michelant.
Ce livre est un poème français du Moyen Age, et il est publié par un Français. Mais, ce qu'il y a de particulier, c'est qu'il est édité dans le Wurtemberg, à Stuttgart, avec titres, sommaires, appréciations, commentaires en allemand, aux frais d'une Société allemande. Cette Société s'est formée en 1842 et se compose de quatre à cinq cents curieux et savants. Elle publie ainsi, tous les ans, environ cinq volumes d'ouvrages importants et rares; chaque membre reçoit un exemplaire de chaque ouvrage et paye vingt-cinq francs par an. Ils ne vendent point de volume isolé, mais seulement la collection d'une année, et encore à un petit nombre d'exemplaires. Ils se suffisent à euxmêmes, sans encouragements ni souscriptions officielles. Ils impriment les livres pour les lire et ne travaillent qu'afm de savoir. Voilà la véritable association, désintéressée et libre, exempte d'ambition et affranchie de protection. « C'est pourquoi dira le lecteur, elle
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« Siège non à Paris, mais à Stuttgart. » — Je demande pardon au lecteur, il y en a plusieurs semblables, non à Stuttgart, mais à Paris.
Il est bien entendu que le travail de l'éditeur est gratuit ; il prend la peine de publier, pour avoir le plaisir de publier. En tout cela, il semble qu'il n'y ait qu'une corvée pure. Déchiffrer des manuscrits illisibles, copier de sa main vingt ou trente mille vers, corriger de mauvais textes, comparer et noter les variantes, revoir deux ou trois fois toute cette besogne en épreuves, il est difficile de démêler quelque attrait dans un pareil travail. Et cependant il en est ici comme pour toutes les corvées : jamais les hommes de bonne volonté ne manquent; quand un capitaine en campagne demande vingt volontaires pour un service dangereux, il y en a quarante qui s'offrent. L'idée d'une œuvre utile, dun but noble, suffit pour vaincre les lassitudes et les répugnances. Dés qu'on se sent compris comme ouvrier dans une grande œuvre, on ne songe plus à soi, mais à rœu\Te. — Ce serait une longue liste que celle des dévouements obscurs par lesquels la société subsiste et se développe, et qui s'accompUssent en silence, sans emphase, parfois sous des dehors de gaieté indifférente et de scepticisme mondain. Tel a perdu un œil à force de regarder au microscope des préparations anatomiques ; un autre a employé des mois à démêler les causes de la putréfaction, et cela parmi des odeurs si suffocantes qu'il ne pouvait rester en observation plus dune minute à la fois ; un autre passe deux mois
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à fouiller vingt mille pages de vieux bouquins, pour ramasser quatre observations d'une maladie. J'en sais un qui, sa femme et ses enfants couchés, ayant aclievé ses dix heures de travail alimentaire, travaillait la moitié de la nuit pour écrire les petits articles ennuyeux d'un dictionnaire de la Bible; à cet effet, entre ses heures de bureau, il avait appris le grec et l'hébreu. Notez que, dans la plupart des cas, il y a auprès du travailleur une femme qui voudrait bien des chapeaux, une fille qui a besoin d'une dot, un fds qu'il faut mettre au collège, une famille qui se croit lésée toutes les fois qu'on ne travaille pas fructueusement et pour elle. Le travail se fait pourtant, même en France, même à Paris, où l'homme est plus chargé qu'ailleurs, où les frais de la vie sont plus grands, où les tentations du luxe sont plus âpres, où la femme ne se résigne pas, comme celle de tel grand indianiste allemand, à faire de ses mains la cuisine et la lessive. — Comment les choses s'arrangent-elles? On ne se l'explique point, sinon par la toute-puissance de Vidée; l'homme en est possédé et marche en avant, sans faire attention aux ronces qui le blessent. Il n'y a point de science, d'administration, d'établissement public oùl'on ne rencontre des Littré et des Burnouf de second ordre, simples soldats, sergents, si vous voulez, dans la patiente armée dont ceux-ci sont les capitaines, mais qui, comme leurs capitaines, ont passé leur vie à s'oublier. Leur phis grand chagrin est de servir trop peu, de demeurer l'aime au bras, attendant qu'on les emploie. On me
dit que M. Michelant, qui a déjà publié trois ou quatre volumes dans cette société de Stuttgart, tient en portefeuille depuis dix ans un autre travail énorme, soixante mille vers copiés de sa main, tout Chrétien de Troyes ; je suis sûr que le meilleur jour de sa vie sera celui où il obtiendra, par tour de faveur ou ancienneté d'attente, la rebutante commission de l'imprimer.
Ce poèiue est l'histoire de Renaud de Montauban et de ses frères, les quatre fils dAymon, persécutés par Charlemagne. Je ne parlerai pas de son intérêt dramatique ; il en a un pourtant, car c'est le récit d'une vie héroïque, et il est le seul poème du Moyen Age qu'on réimprime tous les ans à Épinal, dans la Bibliothèque bleue, pour les paysans. Il a un autre intérêt, tout historique, et c'est celui-là que je m'efforcerai d'indiquer.
Le principal service que les écrits littéraires rendent à l'historien, c'est qu'ils lui mettent devant les veux les sentiments éteints. Aucun autre document, surtout pour les temps lointains et les peuples incultes, ne rend ces sentiments visibles. Les chartes, les lois et les conctitutions montrent les pièces de la machine sociale, et non le ressort de l'action morale , on y voit les cadres dans lesquels les hommes agissaient ; c'est le squelette de l'histoire, ce n'en est pas l'âme. Pour les chroniques
en ces âges grossiers, elles sont trop sèches; elles content révénement en bloc, disent que Pierre tua Jean, que Jacques tua Pierre, qu'il y eut une inondation, puis une disette; rien de plus. Les hommes sont encore trop lourds pour démêler les circonstances, les petits faits préparatoires, les incidents de l'émotion et de la résolution ; leurs récits ressemblent aux figures crayonnées par un enfant, raides, étriquées, toutes semblables, incapables de nous rien apprendre sur les nuances des caractères et des actions. Ces nuances ne peuvent être exprimées que par le talent littéraire, et voilà pourquoi les poèmes où il apparaît pour la première fois sont si instructifs. Le vieux trouvère, obUgé de développer, rapporte les discours des gens, les précédents de l'action, les changements de l'âme, bref tout ce qui échappait au chroniqueur ; et souvent deux ou trois de ces petits faits suffisent pour expliquer une civilisation tout entière. Ils dénotent un état singulier de l'âme humaine; cet état, par suite, se rencontre dans toutes les âmes, et, par suite encore, dans toutes les actions.
Qu'on en juge par un seul exemple : Lorsque, dans le poème, un baron vient de la part de l'empereur faire à quelque seigneur récalcitrant sommation de comparaitre, il court danger de mort. Le droit des gens, l'humanité, lintérêt iiersonnel, rien ne le protège; le rude homme de guerre, menacé dans son château, devant ses hommes, sent ses veines s'enfler, son sang tourbillonner, ses muscles se tendre, et il se jette comme un taureau sur le messager. Tout disparait pour lui sous
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l'afflux de la fureur irrésistible. Le duc Deuve se lève en pied : c Prenez-moi les mesages, cliascun soit des- « tranchiés, » et lui-même il se jette sur eux, fend Enguerrand depuis la tète jusqu'à la mâchoire. — Ils sont trop forts, trop prompts aux coups, trop enfoncés dans la vie animale, trop assujettis aux violences subites de l'imagination et du tempérament. Ils ont passé leur ^ie à chasser et à se battre, mangeant de fortes viandes et de la venaison, habitués au sang et aux coups, encore voisins, pom- les muscles et pour les instincts, du lion et du dogue. Leur tête est vide des innombrables préceptes, des calculs prudents, des idées alignées dont l'éducation, la conversation et les lectures remplissent la nôtre. Us ne raisonnent pas, ils ne se contiennent pas; ils sentent, s'abandonnent et se lancent; ils injurient, puis ils frappent. — Lothaire, le fils de Charlemagne, à qui son père a reconmiandé la prudence, ne se trouve pas plutôt devant le duc Beuve, avec quatre cents hommes contre deux mille, qu'il s'emporte. « Dame Dex confunde duc Buef. et sa chevalerie. » Si tu ne viens, lui dit-il, servir l'empereur Charles, « en haut « seras pendus à un arbre ramée, — et ta moiller sera a honie et vergondée ». Il s'enflamme par ses propres paroles. « Foi que doi le mien père, — poi s'en faut (( ne t'ocià m'espée acérée. » Jugez par ce ton d'un ambassadeur à quoi doivent aboutir les ambassades. Au bout de vingt phrases, ils tombent l'un sur l'autre à coups d'épée, tranchent « les pies, et poins. et es- « paules, et bras », éclaboussent les tables et les murs
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(' du sanc et cervelle » répandus. 11 ff.ut que leur rage se décharge; quand les cadavres seront, là, par tas, couchés dans la salle, et que les survivants, blêmes, appuyés sur leur lame, commenceront à sentir leurs blessures, alors la lassitude et la perte de sang laisseront une sorte de bon sens et de demi-pitié pénétrer dans leurs cervelles. Beuve s'arrête, épargne ce qui reste et renvoie à Charlemagne le corps de Lothaire. Il n'y a que l'épuisement qui les calme; ils sont comme ces robustes corps de moines, leurs contemporains, qu'on domptait par des saignées, par des breuvages refroidissants, par des jeûnes, par des flagellations, par des veilles, sans qu'il y eût d'autre moyen de les réduire et de les brider. Quand la sève animale est si forte, l'homme ressemble à un étalon sauvage ; ni les flatteries, ni les coups, ni les entraves ne le retiennent : il faut diminuer sa substance pour réprimer ses emportemenis.
Telle était la vie au Moyen Age ; on tuait et on était tué sans avoir eu le temps d'y penser. L'idée raisonnable de l'utile ou du juste n'avait qu'une faible prise sur les hommes; à chaque instant, lexplosion des instincts farouches venait déchirer le tissu régulier dans lequel toute société tend à s'enfermer. Un mot lâché, la rencontre d'une idée, un hasard, les démuselait et les précipitait en avant. — Renaud vient d'être armé chevalier par Charlemagne; le jour même,* en jouant aux échecs, il se prend de querelle avec le neveu de l'empereur, Bertolais, qui « se corroce », l'appelle félon
et renégat, et le frappe à la figure tellement, que « le « sang est espandié ». Peu s"en faut que Renaud ne le tue; par un extrême effort, il va se jeter aux pieds de Charlemagne pour demander satisfaction. Chose étrange, l'empereur entre en colère, l'appelle «' coart, mauvais « garçon ». On n'est jamais sûr de rien avec ces âmes incultes et violentes, elles n'agissent point d'après les principes fixes, mais selon la disposition du moment. Plaignez-vous à un homme du peuple de ses enfants; selon l'humeur et l'occasion, il tombera sur vous ou sur eux; en tout cas, il tombera sur quelqu'un, à coups de poing, ou du moins avec des injures; chez l'homme primitif, portefaix ou barbare, toute idée fait éclat. — Chez l'un comme chez l'autre, l'insulte ouverte provoque aussitôt l'insulte ouverte; Renaud jette à la face de Charlemagne le meurtre de Beuve, son oncle; Charlemagne « lève son gant » et le frappe si bien, que « li (( sans vermeus à terre cola ». Renaud, se retournant, aperçoit Bertolais, empoigne un échiquier, et du coup lui fait sauter les yeux et jaillir la cervelle. Les clameurs montent dans tout le palais: la bataille commence, et les parents de Renaud se jettent entre lui et les assaillants. — On rencontrerait dans le poème vingt exemples de ces actions extrêmes et soudaines. L'homme ne se tient jamais en bride; il ne sait pas au moment présent ce qu'il fera le moment d'après: tel avis jeté à l'improviste peut retourner toute sa conduite; la volteface ?era complète et brusque; Charlemagne avait pardonné à Eeuve, et tout d'un coup, sur une
remontrance des parents, il s'est décidé à le faire
tuer.
Tous ces traits de mœurs, on les verra paraître dans les chroniques, silôt que la langue sera déliée et que l'observation historique commencera à remarquer, autour du fait brut, les circonstances particulières. Les personnages de Froissart ont la même violence que ceux des trouvères; leur désir ou leur colère les aveugle ; la passion chez eux, comme chez les enfants, s'élance tout de suite pour s'assouvir et se gorger. La nuit de Pâques fleuries, le roi Jean* arrive comme un furieux sur le roi de Navarre, qui est à table : « Il « lança son bras par-dessus lui, le prit par la keue, et « le tira moult roide contre lui en disant : Par l'âme « de mon père, je ne pense jamais à boire ni à manger {( tant comme tu vives.... Puis prit une masse de sergent, « et s'en vint sur le comte de Harecourt et lui donna un « grand horion entre les épaules et dit : Avant, traître « orgueilleux, passez en prison à mal estrere. Par (( l'âme de mon père, vous saurez bien chanter quand « vous m'échapperez.... Et les quatre furent menés aux (( champs... et décollés sans que le roi voulût souffrir (( que oncques fussent confessés. » Il n'écoute rien; c'est un soudard qui bouscule et tue. — Que le lecteur se rappelle l'histoire du comte de Foix, chez qui Froissart fut hébergé; « un prud'homme à régner, de toutes « choses si très parfait qu'on ne le pourrait trop