Froissart, liv. I, partie II, chap. xx
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« louer, » tellement « que nul haut prince de son « temps ne pouvoit se comparer à lui de sens, d'hon- « neur et de sagesse ». — Il fait venir Pierre ErnauU, à qui le prince de Galles a donné la garde d"un château, et lui demande de livrer ce chcâteau ; sur le refus bien humble et bien doux du pauvre capitaine, le comte serre les dents, son sang bout, il se jette sur l'homme et le perce de cinq coups de dague. — Certainement la moitié de l'histoire humaine au Moyen Age est enfermée là ; avec de tels hommes, il n'y avait point de paix véritable ni dordre stable. La subite détente de la passion, la raideur impétueuse de la volonté meurtrière démontaient la grande machine sociale; encore sous Henri IV, elles tuaient quatre mille gentil: -hommes par les duels. Pour établir la sécurité moderne, il a fallu, non seulement transformer les institutions, mais encore et surtout atténuer les passions, multiplier les idées, établir la délibération préalable, ranger les pensées humaines dans des compartiments distincts et sous des préceptes reconnus, bref refaire l'intérieur de la tête humaine, et, pour tout dire, changer l'état des muscles et l'état des nerfs.
Comment une société, qui de sa nature est une discipline, a-t-elle pu se former et durer parmi des instincts si indisciplinables? Quel était le lien assez fort pour maintenir de pareils hommes et pour ne point craquer
à toute minute sous les soubresauts de leurs passions? — Lorsqu'on considère la société féodale à son origine, on s'aperçoit qu'elle a pour racine unique un événement simple, semblable à ceux que nous voyons encore autour de nous, Y engagement volontaire. Dans le péril commun et journalier, contre les Normands et les brigands, les hommes portant armes se liguent entre eux et avec un de leurs pareils, qu'ils prennent pour chef. — Qu'on se figure les flibustiers du dernier siècle, leur héroïsme et leurs violences, leur fidélité mutuelle, leur égalité foncière. Dernièrement, vingt-cinq soldats et sous-officiers de l'armée d'Afrique, ayant fini leur service, s'en allèrent à travers le Brésil pour chercher fortune, bien fournis de munitions et de bonnes armes, ayant choisi leurs chefs parmi les plus capables d'entre eux. Ils s'engagèrent dans les pampas, vivant de leur chasse, guidés par la boussole, se formant en carré contre les charges des lanciers indiens, et traversèrent ainsi l'Amérique du Sud sans avoir perdu plus de deux ou trois hommes. — Une situation semblable a produit les mœurs, les sentiments, les vertus et la morale du Moyen Age. Car les vertus et la morale varient selon les âges, non pas arbitrairement ou au hasard, mais d'après des règles fixes. Selon que l'état des choses est diffèrent, les besoins des hommes sont différents; par suite, telle qualité de l'esprit ou du cœur devient plus précieuse; on l'érigé alors en vertu; et en effet elle est une vertu, puisqu'elle sert un intérêt public. Même elle deviendra une vertu de premier ordre si elle sert un
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intérêt public de premier ordre; la veilu, étant le sacrifice de soi-même au bien général, ne peut manquer de se déplacer en même temps que ce bien pour le sui\Te; elle s'attache à lui comme l'ombre au corps. Or quel est le bien essentiel et visible de cette petite troupe armée, toujours en éveil, entourée d'ennemis, qui périra demain si chacun ne demeure pas ferme auprès de son camarade de file et cesse un instant d'obéir à son chef? Il faut avant tout qu'ils se tiennent ensemble, et que chacun compte sur son voisin comme sur lui-même ; s'ils se dissolvent ou s'ils se défient, ils sont perdus' Tous les sentiments, affections de famille, dangers personnels, certitude de la ruine, présence de h mort, doivent plier sous celui-là; il est désormais le roi de la vie humaine. - Telle est l'idée mère de la société féodale : un camarade ne peut pas abandonner son camarade ni manquer de suivre son chef. Le bon a vassal )> est désormais le modèle idéal des hommes. « Je donne- « rais deux impératrices, disait Frédéric Barberousse. « pour un chevalier tel que toi. » C'est ce profond attachement de l'homme pour l'homme, c'est cette fermeté de la foi librement donnée, c'est ce mélange de fraternité militaire et de subordination militaire qui a soudé les mailles du tissu féodal. Pour se le figurer, il faut se faire conter comment aujourd'hui un grenadier va sous les balles prendre sur son dos et rapporter son voisin de rang, ou comment, pour sauver son capitaine, il se jette au-devant d'un coup de baïonnette. — Le poème de Renaud est bâti tout entier sur ces deux idées capi-
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taies. Renaud est poursuivi par son seigneur, et il faut bien qu'il se défende; mais, à chaque occasion, il est prêt à se soumettre, il renonce à tous ses avantages; lorsque, dans la mêlée, il l'a frappé sans le connaître, et qu'un instant après il le reconnaît à la voix : « Li « s'est moult vergondé )). Quoi, dit-il, c'est « Charle- {( magne, à cui je ai josté, — ki norri mon linage et « tôt mon parenté ! — J'ai forfait le poing dextre dont « je l'ai adesé ». Il vient se jeter à ses pieds et les embrasse. Il le supplie par Dieu et la Yierge : « Je « suis Renaus, vostre hom, k'aves desérité — et châcié « de sa terre, bien a vingt ans passés. » Il déclare que ni lui ni ses frères ne manquent de chevaux ni d'iiommes ; mais ils sont « dolant et esfraé » d'avoir perdu a son (( amor ». Il lui offre de redevenir son homme, de le servir, de livrer son château de Montauban, et Bayard (( son destrier », le meilleur qu'il y ait en la chrétienté; il lui remettra ses biens; il quittera la France pour toute sa vie; il s'en ira à pied « sens chauce et sens « solers » au Saint Sépulcre. Plus tard, lorsqu'il tient ('harlemagne en son pouvoir, dans son château, sous son épée, il se met encore à genoux, il recommence ses offres; rebuté et menacé, il laisse Charlemagne libre de s'en retourner et de le persécuter de plus belle : « Bons (( rois, aies vos ent, s'ils vos vient à talent. — Jà ne vos « tenrai jor, altre vostre commant. — Vos estes mes (( droits sires.... Jà ne vos desdirai por nul home vice vantx — Quand Dieu plaira et vos. — Si seromes « ami ansi comme devant. » fidélité inflexible que rien
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ne peut pousser à bout, ni l'emportement de la bataille, ni la longueur des calamités, ni les conseils de ses frères, ni l'endurcissement de l'ennemi. — Que veut donc Charlemagne, et quelle condition si rude met-il à la paix, pour qu'un serviteur comme Renaud ne l'accepte pas? L'ne seule : que Renaud lui livre son cousin Maugis; et c'est justement la seule à laquelle Renaud ne puisse se plier. Le sentiment de fidélité qui l'attacbe à son cbef l'attacbe aussi à son camarade : il ne peut pas plus livrer l'un que trahir l'autre; c'est le même bonneur qui le fait bon allié et bon vassal. « Comment « rendrai Maugis, por Dieu le fil Marie! — Maugis et <( mes secors, m'espérance et ma vie, — mes escus et « ma lance et m'espée forbie, — mes pains, mes vins, « ma charz et ma herbergerie, — mes serganz et mes « sire, mes maistres et ma vie, — et s'est mes desfen- « siers vers tote ^ilonie. — Je me lairoie ançois à cevax « traîner, — que je Maugis vos rende à faire décolper. » — Dix fois dans le poème, et jusque parmi les personnages accessoires, reparaissent les deux sentiments qui gouvernent les autres. Aymon, pour tenir son serment à Charlemagne, poursuit ses fils, et tout en pleurant les combat. « Nul hom de son âge ne doit parjurer por fils « ni por ami. » Il les charge, et cependant il s'écrie : « Alii, mes quatre fils! Tant vos deùsse amer. —Et « encontre tos homes garentir et tenser ! » La bataille recommence; ils perdent tous leurs hommes, sauf quatorze, s'échappent à grand'peine, et vivent dans les bois de chasse et de pillage, si maltraités par le froid et la
faim, que, lorsqu'ils reviennent au château, leur mère d'abord ne les reconnaît pas. Le père arrive, s'emporte contre eux, puis, entendant le récit de leurs misères, fond en larmes et abandonne le château, pour ne pas manquer au serment qu'il a fait de ne point les recueillir. — Voyez encore le grand combat des quatre frères, qui seuls, sans cuirasses, sans lances et sans chevaux, sont attaqués par mille chevaliers. Ogier a juré de les livrer, s'il les prend; mais ce sont ses cousins, et il est décidé à ne pas les prendre. 11 les attaque, mais il les fait secourir. 11 combat Renaud, mais seulement quand il voit Renaud délivré, armé, en selle sur Bavard, et muni de toute sa force. Il y a une idée qu'ils ne peuvent supporter, celle de la déloyauté; tout sanglants, à demi morts, elle les ressuscite : Richard est tombé percé d'un coup de lance, évanoui; « par la plaie li pert le (( foie et le pomon. » Quand il revient à lui, il songe à Ihonneur de Renaud, son frère : « Il est salies en pies, (( n'i fistarestion. — Et empoigna la plaie de son ventre « en son poing; — ses boiax y rebote et lie à son (( giron. — Et a traite l'épée ki li peut al gieron, — (( vers Girart s'aproça et li dist par iror : — Hé I glos, « ce dist Richars, menti avos del lot. — Jà n'en aura « reproce Renaud, lit fixt Aymon. — Quejà Richars ses a frères y soit ocis par vos! » Et, d'un coup gigantesque, il fend, de l'épaule jusqu'à la cuisse, le cheval avec l'homme, en deux tronçons.
Les chroniqueurs latins du Moyen Age ont un mot pour désigner les barons : miles, anniger; en elTet, ce
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mot est le seul qui donne à ces mœurs leur vrai caractère. — Le seigneur a son vassal, qui mange son pain, le sert à table, lui verse à boire, soigne son cheval; de même aujourd'hui le capitaine a son soldat. — Le seigneur, comme le vassal, est, par l'éducation et K»s instincts, un homme du peuple; Charlemagne frapp.- Richard, son prisonnier, se collette avec lui, et tous deux se jettent par terre.
Ces deux traits, à mon avis, résument tous les sentiments du Moyen Age. Ce sont des soldats, pour les coups de poing- et pour les hauts faits, pour la rudesse inculte et pour le dévouement loyal, pour le corps et pour le cœur. En effet, au dixième siècle, quand le peuple des hommes hbres prend les armes et vit sous les armes, c'est le Moyen Age qui commence : au quinzième siècle, quand il pose les armes et les remet aux mains des soudoyers ou des armées permanentes, c'est le Moyen Age qui finit.
'^Journal des Débats, 50 décembre 1864.
Leçon professée à l'École des Beaux-Arts.
Léonard de Vinci est le premier maître accompli de la Renaissance, l'homme en qui se trouve exprimé pour la première fois, d'une manière complète, ce système d'idées, cet ensemble de dispositions que Ton peut désigner sous le nom de « naturalisme «^