‹ Nouveaux essais sur la littérature canadienneChapitre 3 sur 11 · L'AUTEUR · texte numérisé non relu

L'AUTEUR

On trouvera l'original de cette lettre dans le premier volume de la collection des Lettres diverses manuscrites de l'abbé Casgrain, conservées aux Archives du Séminaire de Québec.

à un septuagénaire d'en changer comme il ferait de sa vieille redingote pour un paletot à la mode du jour. » (i>

C'est donc en vieille redingote que se présente la phrase de M. de Gaspé, et c'est encore aujourd'hui ce qui donne au livre sa valeur et lui conserve tout son prix. On se plaît toujours à y entendre le parler des bonnes gens, et à voir se peindre en leur langage les mœurs d'une époque dont nous nous éloignons chaque jour si rapidement. (2)

L'aisance et la simplicité du vocabulaire des Anciens Canadiens se retrouvent parfois et plus particulièrement dans les dialogues que l'auteur établit entre les personnages du roman. Le dialogue doit rendre plus parfaite pour le lecteur l'illusion de la réalité, et c'est bien en pleine réalité que nous transportent des causeries comme celles du souper que l'on prend chez un seigneur canadien, M. de Beaumont, <^> ou bien encore les propos si vifs et si spontanés du père José.

Il convient, pourtant, d'observer ici que les dialogues de M. de Gaspé ne sont pas toujours aussi alertes, aussi coupés et primesautiers qu'ils pourraient l'être quelquefois. Il arrive que le dialogue tourne au discours et que les conversations se transforment en trop longs monologues. Au reste, il semble que le talent de M. de Gaspé, qui est bien celui

(1) Cf. pages 7-8.

(2) M. l'abbé F.-X. Burque a relevé dans le Bulleiiv du Parler français au Canada, IV, 61, 101, 142, 182, quelques-unes des expressions canadiennes, typiques, employées par M. de Gaspé dans les Anciens Canadiens.

(3) Cf. chap. VT.

d*un conteur, est jtussijrès oratoire. Et cette tendance le fait souvent exprimer sous forme de haran- 1 gués éloquentes même les pensées solitaires de ses \ personnages. C'est ainsi qu'Arche, qui a été condamné à mettre le feu au manoir des d'Haberville, et qui souffre donc malgré lui toutes les tortures du remords, mon le tantôt sur une colline, et tantôt sur un cap pour exhaler en de violentes philippiques dirigées contre Montgomery, ou contre la civilisation, ou contre lui-même, sa douleur et sa colère. (( Alors, il s'écria. . . Voilà donc, s'écria-t-il . . . )) Et, en vérité, il est peu naturel qu'un soldat, fût-il lieutenant, qui est seul à dévorer son chagrin, et qui n'a pour auditeur que les oiseaux des bois ou les étoiles de la nuit, se livre longtemps à cette factice déclamation. Il suffisait, d'ailleurs, de donner à ces mêmes idées et à ces mêmes sentiments qui bouleversent inévitablement l'âme d'Arche, la forme de méditations ou de réflexions que l'auteur aurait pu traduire encore en une langue chaude et ardente.

Au surplus, M. de Gaspé a plus d'une fois imagi- V né des occasions très opportunes de s'abandonner au courant de sa passion oratoire. Il faut le louer de certaines pages éloquentes où son patriotisme s'est surtout éloquemment exprimé. S'il y a là quelques tirades où la rhétorique se complaît outre mesure, et quelques périodes, quelques phrases qui déroulent trop longuement leur traîne et s'y embarrassent, ces passages, tout pénétrés d'une émotion intense, ajoutent à la vérité des récits, et remuent très agréablement l'âme du lecteur.

Chose étrange, d'ailleurs, cet auteur qui se moque si joliment des critiques, et qui entend bien n'écrire

que pour exposer sans recherche une pensée sincère, ne dédaigne pas de montrer souvent qu'il a Texpérience des choses de l'art littéraire, qu'il a lu beaucoup et beaucoup appris, et qu'il trouve plaisir à faire l'étalage de ses souvenirs classiques. Non pas, certes, qu'il y ait chez lui du pédantisme — à moins qu'on puisse reprocher à l'auteur le défaut de l'un de ses personnages — mais il y a parfois, dans ce livre, une sorte de coquetterie qui sait être suffisamment discrète, qui surprend chez un écrivain aux allures si populaires, et qui apparaît ça et là, à travers les pages du roman, comme le sourire de l'aristocrate.

Aussi bien, comment M. de Gaspé aurait-il pu ne pas déverser en son livre le trop plein de ses souvenirs littéraires ? La vie tranquille, isolée, quelque peu solitaire du manoir, après la catastrophe qui brisa sa carrière, lui fit des loisirs qu'il occupait à revoir ses auteurs, et à relire les livres de sa bibliothèque. Souvent le soir, au salon, quand la conversation menaçait de languir, il ouvrait Racine ou Molière, ou Shakespeare, ou reprenait un roman de Walter Scott, et il faisait lui-même la lecture à sa famille rassemblée. Parfois l'on montait des pièces, et l'on jouait Berquin ou les contes de Mille et une Nuits, que venaient applaudir voisins, amis et censitaires. (^> Il n'est donc pas étonnant que les réminiscences de l'étudiant se retrouvent si souvent sous la plume du vieillard, et qu'apparaissent dans les

(1) Voir, à ce sujet, ia Biographie Je M. de Gasjtê^ par l'abbé Casffrain.

descriptions ou les discours de son livre la fable d'Hippolyte traîné par ses chevaux, les nymphes, les naïades, la coupe du Léthé, et cette mythologie dont on fut si friand dans les collèges du dix-huitième siècle.

Ce sont encore sans doute ces mêmes circonstances d'une vie menée en pleine campagne, et en pleine nature, qui nous peuvent expliquer pourquoi l'auteur des Anciens Canadiens a,: parfois, et d'une^[ façon si gracieuse, mêlé à ses récits et à ses dialo- j gués, la^poésie des paysages. De Gaspé n'est pas^^ précisément un descriptif ; il n'est pas, à coup sûr, a'^ un ancêtre de Pierre Loti, ni non plus un imitateur ! assidu de Chateaubriand. Cependant, certaines pages qu'il a écrites et où il a mêlé son âme aux spectacles de la nature, font penser, quand on les lit, à l'auteur du Génie du Christianisme. Il y a dans telle description de l'incendie de la côte sud, et, par exemple, dans le tableau où l'on voit Arche contemplant, du haut d'un rocher, les ruines du manoir ; il y a dans telles scènes qui se passent sur la grève ou dans les champs de Saint-Jean-Port-Joli, ou encore au bord de la rivière des Trois-Saumons, une grâce à la fois simple et ondoyante qui nous révèle chez l'écrivain une âme toute sensible à la poésie des choses. C'est parfois une toile assez large que peint M. de Gaspé, comme, par exemple, le décor de bois et de caps qui encadre le manoir seigneurial, ou les spectacles de notre grand fleuve quand il étale et fait miroiter sa splendeur aux feux du soleil couchant ; parfois aussi, c'est un simple coup de pinceau, jeté

en passant sur le fond mouvant du récit et de Faction, mais qui suffit à le colorer, à l'illuminer et à le transformer. Voyez, par exemple, comme il installe sous les sapins, les cèdres et les épinettes, pour le repas du midi, les habitants de Saint-Jean qui sont venus au village et à l'église passer la journée du vingt-quatre juin ; (^) ou encore, assistez le soir, au pied d'un noyer et sous le rayon de lune qui se joue dans Tonde, à l'entretien si grave de Jules avec M. d'Egmont. (2)

C'est aussi ce sentiment délicat de la nature, et cette fraîcheur d'impression qu'elle lui donne, qui ont permis à M. de Gaspé de raconter de façon si piquante, si originale et si vraie les scènes de vie sauvage où se trouve un moment engagé le malheureux Arche. Il a surtout prêté aux acteurs de ce petit drame, et en particulier au chef indien, la Grand'- Loutre, le langage imagé, concret et pittoresque qui convient. C'est la nature qui parle par ces "\ voix de la forêt, et M. de Gaspé, habitué à l'entendre se révéler et chanter autour de lui, en a facilement ^ rendu l'harmonieuse expression. y'

Il y a donc dans ce livre, qui n'a pas la prétention d'être une œuvre d'art, un art véritable qui s'ignore souvent, et qui s'affiche aussi parfois. Mais inconscient ou voulu, il intéresse, il séduit, il attache le lecteur. On feuillette et on parcourt avec une

(1) Pa?e 146.

(2) Page 165.

grande curiosité le livre des Anciens Canadiens ; et, à se laisser prendre par cet enchantement du vieux conteur, on constate une fois de plus comme il est possible que Tart véritable se moque parfois de l'art lui-même, tout comme l'éloquence vraie, selon le mot de Pascal, se moque de l'éloquence.

Le public de 1863 apprécia comme il devait l'œuvre qu'on lui présentaitr ij^ dettx'înffîë exemplaires de îa première édition furent rapidement enlevés, et dès 1864, on publiait une nouvelle édition de cinq mille exemplaires. Le livre a eu depuis trois autres éditions, et il est resté le roman le plus sympathique qu'il y ait dans notre littérature.

De Gaspé, qui avait si longtemps vécu dans la retraite et l'obscurité de son manoir, devint tout à coup l'un des plus illustres parmi nos écrivains. Son nom passa sur toutes les lèvres. Les étudiants, qui croyaient apercevoir dans le livre nouveau l'épopée populaire et nationale qui hante l'imagination de tout lecteur d'Homère et de Virgile, se disputaient le roman historique et merveilleux qui venait de paraître. Les élèves du Collège de l'Assomption préparèrent un triomphe à l'auteur des Anciens Canadiens. Au mois de juillet 1865, ils mirent à la scène un drame tiré de l'œuvre de M. de Gaspé. M. de Gaspé fut invité à cette fête littéraire, et y assista entouré de Maximilien Bibaud, du docteur Meilleur, et de représentants des familles de Salaberry, de Beaujeu, et de Martigny. Le supérieur du collège, M. B arrêt, présenta à la jeunesse étudiante (( cet homme qui l'avait devancée de trois quarts de siècle sur la route de la vie, )) et il le lui montra comme

« l'expression vivante de l'antique noblesse de nos premières familles canadiennes. ))

M. de Gaspé, tout ému des honneurs qui couronnaient sa vieillesse — il avait alors soixante et dixneuf ans — s'excusa de ne pouvoir que lire une courte [réponse à tous ces hommages. « J'ai peu d'espoir, dit-il à ses jeunes admirateurs, de conserver longtemps le souvenir de votre gracieuseté : le septuagénaire ne vit que pour la tombe la plus prochaine. Mais quelle que soit la durée de ma vie, elle aura l'effet de dissiper souvent les sombres nuages qui attristent, de temps à autre, l'existence d'un vieillard. Les jeunes messieurs qui ont si bien joué le drame dont le fond est tiré de mon ouvrage Les Anciens CanadienSy m'ont transporté aux beaux jours de ma jeunesse, et m'ont fait vivre pendant trois heures avec les amis que mon imagination avait créés. )) (i>

Ces personnages qu'avait créés l'imagination de M. de Gaspé, avec lesquels il lui plaisait tant de s'entretenir, sont encore bien vivants, et ils réjouissent aujourd'hui, et ils instruisent, comme il y a quarante ans, les jeunes gens et tous les lecteurs qui les veulent connaître. M. de Gaspé les a comparés, dans l'adieu qui termine son livre, à ces figures fantastiques que le jeune fils de Jules, Arche d'Haberville, assis un soir au coin de la cheminée, voit se former, marcher, danser, monter, descendre, et

(1) On peut consulter sur ce voyage de M. de Gaspé au Collège de l'Assomption, une petite brochure publiée à l'imprimerie de la Minerve, Montréal, 1865, et intitulée : Biographie et oraison funèbre du Rêvd M. F. Labe'.le, et autres documents relatifs à sa mémoire ainsi qnà la visite de Philippe Auhert de Gaspé, Ecr., au Collège de V Assomption, etc.

puis disparaître dans la flamme mourante du brasier qui s'éteint. Il craint que tous ces personnages fictifs qu'il a fait s'agiter sous les yeux de ses contemporains ne disparaissent aussi, et bientôt, avec celui qui les faisait mouvoir. Cette crainte, qui est l'effet d'une extrême modestie, ne devait pas troubler l'artiste, ni la paix de ses soixante-dix-sept ans. Le roman de M. de Gaspé a survécu à son auteur ; ou plutôt, il a fait que M. de Gaspé lui-même n'est pas mort tout entier. Avec les Mémoires qui en sont une suiteej/ un complément, il porte et il portera longtemps encore à tous ceux qui parmi nous s'intéressent à la langue, à la littérature, à l'histoire et aux mœurs canadiennes, le nom désormais impérissable de celui qui nous l'a donné comme le fruit savoureux de son aimable vieillesse.

Le Bulletin du Parler français offre, cette année (d, une primeur à ses lecteurs : c'est le lexique ou la Néologie canadienne de Jacques Viger. C'est une primeur presque centenaire, puisque l'un des cahiers manuscrits que nous allons publier porte la date de 1810. La publication de ces cahiers, que l'on se propose de faire, chaque mois de la présente année académique, à partir de novembre, ne sera terminée qu'en 1910 : et c'est donc, croyons-nous, une assez bonne façon d'honorer la mémoire du grand travailleur que fut Jacques Viger, que de faire connaître au public, après cent années d'obscure détention dans les tiroirs poussiéreux, une œuvre, un manucrit qu'il a évidemment préparé avec un soin diligent.

Au surplus, Jacques Viger n'est guère connu comme lexicographe. On sait mieux qu'il fut un collectionneur infatigable de documents canadiens, un chercheur curieux et persévérant, et qu'il eut le culte des choses de notre vie historique. Mais précisément parce qu'il fut cela, il n'est pas étonnant qu'il ait été quelque peu philologue, et qu'il ait songé à faire le relevé des mots nouveaux, des locutions pittoresques ou vicieuses qui émaillaient la conversation des Canadiens de son temps. Il fut lexicographe parce qu'il fut (( historiomane )), parce qu'il eut toutes les sollicitudes d'un historien, et parce que le vocabulaire d'un peuple constitue l'une des pages les plus vivantes et les plus significatives de son passé.

(1) Le Bulletin du Parler français. Vol. VIII, année 1909-

Mais Jacques Viger est un de ces ouvriers de la première heure dont le nom s'efface graduellement dans la mémoire des générations distraites et oublieuses. Cette figure, qui fut si connue des Canadiens de la première moitié de l'autre siècle, et qui ne laissa pas de s'envelopper de quelque auréole, ne rayonne plus guère aujourd'hui, à travers la poussière des archives, que sous le regard fatigué des érudits, sous l'œil aigu des fouilleurs de bibliothèques, et l'on ignore trop quel fut cet homme et quelle fut son œuvre. Jacques Viger n'a presque rien écrit pour le public ; il n'a pas voulu faire de livres avec sa science de notre histoire, et la postérité s'en venge déjà en le laissant dans les cartons où il s'est enfoui.

C'est en 1787, le 7 mai, qu'il naquit à Montréal» Il étudia au Collège de Saint-Raphaël, qui est celui des Sulpiciens, et il y rencontra, parmi ses camarades, ce Michel Bibaud qui devait comme lui se tant préocuper de notre littérature naissante.

Nul doute que l'étudiant ne manifestât, dès ses années de collège, un goût très prononcé pour les lettres, et pour la politique. Car dès l'âge de vingt et un ans, nous voyons le jeune Viger chargé de la rédaction du Canadien. Le Canadien du 26 novembre 1808 annonce lui-même cette bonne nouvelle à ses lecteurs. Quelques jours auparavant, le 17 novembre, avant de quitter Montréal pour venir habiter Québec, Viger avait épousé la veuve du major Lennox, Marie-Marguerite de Chapt La Corne de Saint-Luc, fille du chevalier de Saint-Luc. 3

Jacques Viger fut donc d'abord journaliste ; il consacra à la politique ses premières ardeurs littéraires. L'on sait, l'on se rappelle quelle était la politique de ces temps héroïques, et quel louable •désintéressement elle exigeait de ceux-là, parmi nos anciens, qui eurent le courage de s'y livrer. Les Canadiens français n'avaient alors aucun pouvoir oflSciel, ni aucun patronage à exercer ; les chefs de la ligue patriotique n'avaient pas de faveurs à distribuer, ils n'avaient aucune basse ambition à satisfaire. C'est dans l'atmosphère pure des intérêts supérieurs de la race et de la religion que s'engageait la bataille quotidienne, et les journalistes qui répandaient des idées, ceux-là surtout qui écrivaient au Canadien^ et qui portaient chaque semaine jusque dans les rangs du peuple la pensée de nos parlementaires, et qui la commentaient, et qui la fortifiaient, «xerçaient un véritable et noble ministère. Jacques Viger se sentit tout de suite attiré vers ce sacerdoce ; il apporta à la cause commune le concours d'un esprit tout jeune, capable de généreux enthousiasmes.

Son séjour au Canadien ne devait pourtant pas être long. Le 13 mai 1809, on annonce, en effet, que Jacques Viger n'est plus le rédacteur du journal.

Viger retourna à Montréal, qu'il ne devait plus guère quitter. Nous avons peu de renseignements sur les premières années qui suivirent ce retour. Maximilien Bibaud aflSrme, dans le Panthéon canadien, qu'en 1812 Jacques Viger publiait en français et en anglais la Mort de Louis XVI, racontée par l'abbé Edgeworth de Firmont, son dernier confesseur ; il ajoute que ce récit « ne contribua pas peu à faire détester ici les sans-culottes »,

Mais voici qu*éclate la guerre de 1812. De Salaberry crée le corps des Voltigeurs canadiens. Et Jacques Viger, déjà lieutenant au troisième bataillon des milices de la Ville <i>, s'enrôle, comme capitaine, sous le drapeau du vaillant colonel. Avec les Voltigeurs il défend contre les Américains la frontière méridionale du Saint-Laurent, et, en 1813, il s'en va, à la tête de sa compagnie, dans le Haut-Canada, si dangereusement attaqué par l'ennemi.

Jacques Viger fit lui-même le « journal )) de ce voyage, auquel il donna pour titre Mes Tablettes de 1813. Ces Tablettes sont des notes prises au jour le jour, hâtivement, un peu décousues, que l'auteur a voulu revoir, et dont il a fait un opuscule Topographie du Haut-Canada, qu'il n'a jamais publié. <2) Les changements si rapides, les progrès incessants qui,, chaque année, modifiaient la carte du Haut-Canada, ont vite persuadé Jacques Viger que sa Topographie avait déjà besoin d'être corrigée pour être mise au point ; mais il renvoya toujours à plus tard ce travail de revision, et finalement il renonça au projet de faire paraître l'ouvrage. Heureusement que Jacques Viger permit un jour, en 1825, à Michel Bibaud de choisir et de prendre sur ses Tablettes ce qu'il croirait pouvoir intéresser les lecteurs de la Bibliothèque Canadienne. Ce sont les Tablettes de 1813 plutôt que la Topographie que Bibaud mit à contribution, et nous en trouvons de larges extraits dans les tomes deuxième et troisième de son recueil.

(1) Cf. Saberdache bleue, IV, 150.

(2) Cf. Bibliothèque Canadienne, II, 24. On y verra ce que J. Viger écrivit lui-même au sujet de cette Topographie.

Ces extraits révèlent bien l'âme active, curieuse, ardente, du jeune militaire. On y trouve un peu de tout : des descriptions topographiques, des narrations, des incidents de voyage, des alertes soudaines, des portraits, de l'histoire, et toutes les impressions variées d'un soldat en campagne. Et cela est simplement écrit, au fil de la plume, sans recherche, avec une pointe d'esprit, ou agrémenté parfois des grâces d'une discrète et riante poésie. (i>

Pendant cette campagne de 1813, le capitaine Viger prit part au combat de Sockett's Harbour, où nos troupes commandées par le gouverneur Sir Georges Prévost furent repoussées par les Américains. Il fit de cet engagement un long récit sur ses Tablettes. Malheureusement Jacques Viger ne permit pas à Bibaud de le transcrire dans la Bibliothèque Canadienne. Bibaud en confia son chagrin aux lecteurs, assurant que ce (( morceau long, à la vérité )) était « intéressant par des faits propres à venger la mémoire du général Prévost, et par un nombre d'anecdotes et de réflexions, écrites d'un style à la fois châtié et plaisant ». (2)

Dès la fin d'août 1813, Jacques Viger, rappelé à Montréal par des affaires de famille, obtint un (( congé d'absence )). La mort de sa mère l'obligea à demander une extension de congé. Et ce fut pendant qu'il était encore (( sous le bénéfice de ce second congé )), que Sir Georges Prévost, par l'effet d'un malentendu resté inexplicable, destitua au mois de novembre le capitaine Jacques Viger, coupable

(1) Voir, par exemple, Bibl. Canad. II, 28, la description du Saint-Laurent, tel qu'on l'aperçoit entre Montréal et Kingston.

(2) Cf. Bibl. Canad., III, 20.

d' « avoir quitté son poste sans permission )). Mais bientôt le gouverneur voulut réparer cette sorte d'in justice. Dès le mois suivant, on invitait officieusement l'ex-capitaine Viger à demander la place d' «inspecteur des chemins, rues, ruelles et ponts de la Cité et paroisse de Montréal », qui lui fut accordée. Et, enfin, au mois de mars 1814, Sir Georges Prévost assignait à Jacques Viger le poste de capitaine surnuméraire dans le bataillon de la milice sédentaire de Montréal. « Et me voilà », écrivait Viger à son ami Mermet, « avec réparation, avec place lucrative et permanente, et avec réintégration de rang.» (^^

En 1829, le capitaine Viger sera promu au grade de lieutenant-colonel, commandant le 6e bataillon de la milice du Comté de Montréal.

Mais c'est dans les emplois de la vie civile que Viger, à partir de 1813, va dépenser la plus grande somme de travail. Un contemporain de Viger, qui le vit à l'œuvre, et qui put apprécier la sagesse et l'efficacité de son administration, résume comme il suit la carrière de ce fonctionnaire :

« Le suffrage public, qui fut toujours sa principale récompense, vint souvent lui imposer des devoirs qu'il sut remplir avec dévouement et bonheur. Sept fois il fut nommé Commissaire pour l'amélioration des chemins publics ; huit fois il fut Officier-Rapporteur d'élections dans la cité et le comté. En 1825, il fut chargé de faire, avec l'hon. L. Guy, le recensement de l'Ile de Montréal ; des notes prises

(1) Nous empruntons ces détails à une longue lettre inédite de Jacques Viger, écrite le 4 mai 1814, au lieutenant et adjudant J.-D. Mermet. Cette lettre se trouve manuscrite dans la Saberdache bleue, IV, 145-151.

par ces deux Commissaires en dehors de celles voulues par la loi, surgirent les Tablettes statistiques du Comté de MontréaU formées par M. J. Viger et si bien connues.

(( Inspecteur des ponts et chaussées de la cité et de la paroisse, aucun magistrat municipal ne s'est plus activement occupé de ces améliorations et de ces dégagements qui, en assainissant une grande ville, y rendent la circulation plus libre et plus sûre ; il avait été initié de bonne heure à cette partie si utile de l'administration urbaine par son prédécesseur, M. L.Charland, auteur de la première carte topographique du Canada ; et il ne laissa échapper aucune occasion de montrer que l'élève était digne du maître. )) '•^^

C'est pour rendre hommage à ce dévouement éclairé, comme aussi pour faire plus largement bénéficier Montréal d'une expérience si longue, que les concitoyens de Jacques Viger le choisirent comme premier maire de la ville en 1833. Le même honneur et la même charge lui furent imposés aux deux élections suivantes, en 1834 et en 1835.

Jacques Viger, fonctionnaire, ne s'est pourtant jamais laissé tout à fait absorber par les soucis de sa charge. C'est aux fonctionnaires surtout que le dieu d'Horace ménage des loisirs. Et Jacques Viger

(1) Extrait de la notice sur Jacques Viger que l'on trouve dans le Répertoire National de J. Huston, vol. II, p. 373 de la 1ère édition, 1848. — Maximilien Bibaud déclare dans le Panthéon canadien que c'est J. Viger, (( qui a pour ainsi dire rendu habitable le quartier St-Laurent, qui était autrefois on ne peut plus insalubre ».

sut utiliser les heures qu'il n'avait pas à consacrer à la chose publique. Curieux des lettres, très capable de donner lui-même à sa pensée un tour facile et spirituel, il cultiva son esprit et l'aflâna par la lecture et le travail personnel.

Nous retrouvons de nombreuses traces de ces préoccupations littéraires dans la correspondance qu'échangea Jacques Viger avec le lieutenant Mermet. Mermet était un soldat français venu au Canada, en 1813, avec le régiment de Watteville, pour batailler contre les Américains ; et ce soldat était poète à ses heures, qui furent nombreuses dans sa vie d'aventures ^^K II suivit son régiment dans le Haut-Canada ; il y rencontra, à Kingston, Jacques Viger ; et c'est de là qu'il entretint ensuite avec ce dernier une correspondance, restée inédite, mais dont on retrouve de copieux extraits, des lettres entières, dans la Saberdache.

Mermet écrivait des vers dont on raffolait à Montréal, et qui souvent ne manquaient pas de finesse. Il les envoyait à Viger, qui les passait à ses amis ; et tous s'exclamaient, et l'on s'empressait de faire imprimer dans le Spectateur les couplets du chantre de Kingston. Jacques Viger provoquait luimême le poète. Il louait ses strophes, il les gonflait de son admiration, et les faisait monter jusqu'aux nues. Et il ne pouvait se retenir d'accabler de son enthousiasme trop juvénile le pauvre rimeur ; il lui disait sans discrétion l'éloge que faisaient de lui ses

(1) Pour plus amples renseignements sur J.-D. Mermet, nous nous permettons de renvoyer le lecteur au livre que nous avons publié sur Nos Origines littéraires, pp. 159-203.

amis. Sa critique ne connaissait que l'intempérance et l'hyperbole ; parfois cependant elle s'affinait et se manierait jusqu'à la précosité. (^>

Quand Jacques Viger ne causait pas littérature dans ses lettres, il les remplissait des nouvelles, des cancans de la rue ; il les chargeait de renseignements de toutes sortes dont pourraient profiter nos historiens : et ce n'est pas ce qui donne à cette correspondance, consignée dans la Saherdache, sa moins considérable valeur. Au surplus, l'inspecteur des chemins, rues, ruelles et ponts avait laissé une bonne partie de lui-même au camp des Voltigeurs, sous la tente des soldats de l'armée du Haut-Canada, et il suppliait Mermet de lui raconter par le menu les principaux accidents de la campagne.

(( Mais une chose que je vous demande à genoux; une chose à laquelle j'attacherais le plus grand prix, que j'appellerais une faveur, (et j'espère que vous ne me la refuserez pas ; ) c'est et ce serait de me faire un récit exact, très circonstancié, minutieux même, de votre expédition contre Oswego : mais cela, à temps perdu, à tête reposée, et quand vous aurez pu arracher la vérité seule, entière et pure. Je ne veux point que vous passiez la plus petite circonstance ; les plus minces détails doivent trouver place dans votre journal^ qui commencera sans doute du 3 de mai et ne finira que le 8, le 9, ou le 10. Vous rappelez-vous de (sic) ma narration de l'affaire de SockeWs Harbour ? Eh bien, imitez-en non la diction

(1) Nous avons cité dans Nos Origines littéraires quelques extraits de ces lettres de J. Viger à J.-D. Mermet.

mais le babil : j'écrivais à une dame ; figurez-vous que je suis aussi curieux qu'elle.»

Et Jacques Viger précise quelques-uns des sujets sur lesquels il faudra insister : les raisons secrètes et politiques de cet armement, le nombre et la qualité des troupes, et des vaisseaux de la flotte ; le débarquement, les obstacles opposés et surmontés : le site de Chouaguen, les fortifications. . .Et il ajoute ceci qui est très significatif : « Remarquez que je vous demande des Mémoires sur une action qui appartient à l'histoire de mon pays ; que par conséquent, ils prendront place dans mes archivesy s'ils contiennent des vérités qu'il serait de la prudence de ne point dévoiler.» (i>

Et voilà donc que se trahit ici déjà le compilateur de documents, l'archiviste que sera à peu près toute sa vie Jacques Viger.

Et, c'est, en effet, le meilleur titre de Viger à la reconnaissance de ses concitoyens : il a recueilli pour l'histoire de son pays des matériaux précieux, que sa curiosité et sa diligence allaient partout chercher et découvrir. Pendant cinquante ans il a copié des notes, des manuscrits, des actes olBSciels, des statistiques, des récits inédits, des listes, des cartes, des plans, des mémoires, des lettres, des circulaires, tout ce qui lui tombait sous la main et qui pouvait être utile à l'histoire du Canada. Il a transcrit ces documents, il les a mis en ordre, il les a annotés,il les a réunis dans des cahiers solides, dont la collection

(1) Cette lettre du 16 mai 1814 a été publiée dans la Bibliothèque Canadienne, III, 190-195.

forme ce qu'il appelait Ma Saherdache. Cette Saberdache comprend quarante quatre volumes soigneusement rédigés, où court à pleines pages l'écriture fine et soignée de Jacques Viger. Trente de ces volumes, à couverture rouge, forment la (( Saberdache rouge )) ; les quatorze autres, dont le dos est en cuir bleu^ composent la (( Saberdache bleue.» A part ces cahiers, il y en a un grand nombre d'autres dont cinq portent le titre d'Opuscules : tous sont pleins de documents transcrits par Jacques Viger.

Il fallut à ce chercheur la patience d'un bénédictin pour copier avec tant de soins tant de documents. Les notes dont il les accompagne souvent doublent parfois leur valeur. Viger était devenu, et on le devine aisément, l'un des plus érudits de son temps, disons le plus érudit, sur les choses de l'histoire du Canada. Sa réputation d'archiviste et d'archéologue se répandit par tout le pays, et jusqu'à l'étranger. De toutes parts l'on vint le con^lter, et on lui écrivit pour solliciter des renseignements : il fut, pendant près de quarante ans, l'oracle dont on acceptait avec dévotion la suprême autorité. Et rien ne peut mieux faire connaître cette sorte de culte dont on entourait le savant archiviste que cette appréciation d'un contemporain :

« M. Jacques Viger est le Bénédictin du Canada, un nouveau Saumaise, un Président Hénault ; il n'a pas fait imprimer un seul livre d'archéologie ou de critique historique, et il est connu au-delà de nos frontières : des savants d'Amérique et d'Europe le consultent sur les faits les plus anciens et les plus obscurs de notre histoire, comme on consultait autrefois les oracles de Trévoux et de St-Maur; comme

on consulte aujourd'hui « VArt de vérifier les dates ». Il semble être à lui seul une académie des inscriptions «t belles-lettres, une société royale, ou plutôt nationale — très nationale — des antiquaires . . . Archiviste volontaire, il n*a demandé ni au gouvernement, ni à la législature, de rassembler nos titres de gloire et de lui en confier la garde ; il a exercé les fonctions gratuitement pour le trésor, onéreusement pour sa bourse, en attendant, ou plutôt sans attendre le titre qui lui serait si légitimement dû. La bibliothèque créée par sa plume infatigable se compose de 28 volumes in-quarto et d'une collection in-octavo, ^^> qu'il a ironiquement nommée sa Saherdache, parce qu'elle serait de poids à charger plus facilement un wagon que le léger porte-feuille d'un hussard. Ajoutez à cela une correspondance de quarante ans, pétillante d'esprit et de gaîté, dans laquelle se reflète tout le mouvement de notre société contemporaine, et vous n'aurez encore qu'une idée imparfaite de ce qu'une vie si laborieuse a pu produire.» (2)

Il faut, en effet, et entre beaucoup d'autres choses, ajouter à cela un Album où Jacques Viger, à la fois archiviste et artiste, a groupé, et souvent fait préparer et peindre les portraits de nos célébrités canadiennes. Il y a aussi placé des dessins sur bois, à la plume, des huiles, des aquarelles, des plans et inscriptions, des autographes, etc., etc.

(1) Exactement 30 in-quarto : la Saberdache rouge ; 14 inoctavo : la Saberdache bleue.

(2) Extrait de la notice biographique insérée dans le Répertoire National, II de la 1ère édition. Cette notice est reproduite etjcomplétée dans le 1er vol., p. 214, de la 2e édition.

Jacques Viger avait le goût, la passion des vieilles et précieuses choses. L'archiviste était doublé d'un archéologue. Tout ce qui était ancien, tout ce qui portait la marque, l'empreinte, la poussière du temps, tout ce qui rappelait le passé vénérable avait le don de le retenir et de l'émouvoir. Et cette passion s'était allumée de bonne heure dans l'âme de Jacques Viger. En 1813, un jour qu'il se rendait dans le Haut-Canada avec sa compagnie de Voltigeurs, il aperçut aux Ecluses du Côteau-des-Cèdres, sur le canal coupé dans le roc vif « un joli pont en demilune , dont l'arche était faite de pierres de taille qui avaient formé le cintre de la « porte des Récollets », à Montréal. Viger reconnut les vieilles pierres qu'on avait pourtant rafraîchies, et il s'attendrit, et il regretta de ne plus voir sur elles cette patine qui est le propre et le charme des choses anciennes. (( Pourquoi donc l'émotion que j'éprouvai à la vue de ces pierres ? Pourquoi, ensuite, ce serrement du cœur en les voyant dépouillées du vêtement foncé que je leur avais vu ci-devant, et qu'elles avaient reçu du temps ? Ah ! ce pont, tout beau, tout solide qu'il est, ne vaut pas à mes yeux la vieille porte des Récollets ! son habit antique rappelait des souvenirs ! Et si je tremblais, autrefois, en passant sous cette arche menaçante, j'avais au moins. . . traversé des ruines ! )) ^i>

Beaucoup de manuscrits inédits que Jacques Viger avait copiés dans sa Saberdache ont été imprimés depuis. Lui-même permit à quelques journalistes de ses contemporains de tirer de son porte-

Ci) Cf. Bibliothèque Canadienne, II, 25 : Mes Tablettes de

feuille des documents précieux, des récits ou des lettres que le public lisait avec avidité. Au mois de juillet 1826, il écrivait à Michel Bibaud, directeur de la Bibliothèque Canadienne : (( Vous savez, M. Bibaud, ce que c'est qu'une Saberdache . . . Eh bien, j'en ai une, à deux compartiments, bien remplie. . . Quelle mine à exploiter pour votre Bibliothèque Canadienne ! . . . prenez donc ma saberdache ; elle est à votre disposition. . . )) <i>

Quelques mois plus tard, il offrira à Bibaud, qui publiait en premières pages de son périodique une Histoire du Canada, de collaborer à cette œuvre, et il lui enverra des documents qu'il groupera sous la rubrique : Matériaux pour Vhistoire du Canada. <2)

L'on peut aussi retrouver dans les différents volumes de la Bibliothèque Canadienne des articles, des notices, des relations, des études, des extraits de documents, qui sont l'œuvre discrète et anonyme de Jacques Viger. («>

Il ne fut avare de ses manuscrits que lorsque des étrangers lui offrirent de les acquérir ; on lui tendit parfois l'appât de fortes sommes. Jacques Viger refusa toujours de les trafiquer au profit des archivistes des autres pays : (( Il ne voulait les léguer qu'au Canada.» c^J

Il travailla toute sa vie à accroître le nombre de ses documents, à enrichir sa bibliothèque. Quand il

(1) Cf. Bibliothèque Canad., III, 107.

(2) Cf. Bibl. Canad., IV, 52.

(3) Jacques Viger a lui-même donné plus tard la clef des lettres ou des pseudonymes dont il signait ces articles.

(4) Cf. un article de Joseph Royal, dans V Ordre, 14 décembre

mourut, le 12 décembre 1858, ce fut (( près de sa table de travail, au milieu de ses ouvrages, entouré <ie fidèles amis et collaborateurs.» <i> L'abbé Ferland qui ouvrait quelques semaines plus tard, à l'Univer- \sité Laval de Québec, ses cours d'histoire du Canada, rendant hommage à la vie laborieuse de cet érudit, ajoutait qu'il eut (( au moins le bonheur, c'est le mot, de mourir au milieu de ses chers documents ». (2)

La mort de Viger fut, d'ailleurs, tranquille et chrétienne comme avait été sa vie. Il succomba après quelques semaines de grandes souffrances à une hydropisie du cœur. La foi soutint son courage. « Croyant sincère, catholique franc et déclaré, ses derniers moments ont été adoucis par la main douce de la Religion ; sa mort a été calme comme celle du juste.» (3)

Les journaux, encore tout remplis du nom de Robert Baldwin qui était mort trois jours auparavant (^), furent unanimes à louer l'œuvre, le mérite du grand archiviste disparu. (( M. Jacques Viger, écrivait le rédacteur du Courrier du Canada, était au milieu de nous un des nobles restes de cette vieille phalange de nos anciens gentilshommes canadiens, religieux, conservateurs de notre foi, de nos mœurs, de nos traditions ; or, quand on a dit cela on a tout dit de ce qui peut honorer la mémoire d'un des nôtres.» <6)

(1) Voir l'article de Joseph Royal, dans le journal V Ordre, cité^lus haut.

(2) Voir le compte rendu de cette leçon d'ouverture dans le Journal de V Instruction publique, III, 22, numéro de février 1859.

(3) Voir l'article de Joseph Royal, précité.

(4) Le 9 décembre 1858.

(5) Le Courrier du Canada, 15 décembre 1858.

Ce fut sans doute pour récompenser cette foi si active, autant que pour reconnaître la valeur personnelle du savant, que, sur la recommandation de Mgr Bedini, ancien nonce au Brésil, qui visita le Canada, en 1853, le Souverain Pontife avait conféré à Jacques Viger la haute dignité de Commandeur de rOrdre de Saint- Grégoire-le- Grand <i>.

Telle fut la vie du laborieux antiquaire dont le Bulletin est heureux d'offrir à ses lecteurs une Néolo^ gie inédite.

Cette Néologie est l'une des premières oeuvrea manuscrites de Jacques Viger, la première peut-être à laquelle il ait travaillé. Nul doute qu'il s'en soit préoccupé dès sa sortie du Collège, et que sa curiosité ait été de bonne heure intéressée par tant d'expressions pittoresques ou vicieuses que déjà l'on entendait tous les jours. Pendant qu'il était rédacteur du Canadien, alors qu'il s'essayait dans les lettres, et qu'il avait à corriger sa propre prose et peut-être

(1) Mgr Bedini, nonce au Brésil, en 1852, envoyé extraordinaire aux États-Unis en 1853, vint se réfugier au Canada pour échapper à des persécutions dont on le menaçait chez nos voisins. Pendant son séjour dans notre pays, Jacques Viger lui offrit ua Album très précieux, tout plein de renseignements sur nos communautés religieuses. Cet Album donna liieu à la publication du livre de M. de la Roche-Héron : Les Servantes de Dieu en Canada. Voir à ce propos le Panthéon canadien. — Le Collégien^ de Saint-Hyacinthe, donne dans son numéro de septembre 1909, pp. 126-127, une notice biographique de Mgr Bedini. On y affirme, dans une note, qu'à l'occasioii des cordiales réceptiona faites au Canada à son envoyé, « le Saint-Siège décora, deux ans plus tard, de l'Ordre de St-Grégoire-le-Grand, Mrs Wilson et Benjamin Viger ». C'est sans doute « Jacques » Viger qu'il faut lire.

aussi celle des autres, son attention fut vite attirée vers les particularités du style et du langage canadiens. Sans doute qu'il commença vers ce temps à dresser la liste des mots qui lui paraissaient nouveaux ou étranges, et des locutions populaires les plus caractéristiques ; il songeait à sa Néologie. On trouve, en effet, dans le Canadien, du 7 janvier J^809, un petit article lexicologique qui a pour titre Néologie et qui est ainsi rédigé :

(( Bourgogner — to hurgoyne.

(( La défaite du général Burgoyne <i> irrita si fort les esprits des Canadiens, que de son nom ils firent le radical du verbe ci-dessus. Ainsi pour exprimer l'idée de battre, ils dirent alors, comme ils disent encore : Bourgogner

Bourgogner quelqu'un Bourgogner une armée Se faire bourgogner, etc., etc.»

Voilà qui était assurément nouveau dans la langue française, et que déjà, je crois, nous avons perdu. Le même article, remanié par Viger, est inséré dans la Néologie.

Faire une néologie est une entreprise diflScile, surtout si Ton ambitionne de la faire complète. Il faut voir dans les cahiers manuscrits de Jacques Viger, les additions, les corrections, les transformations qu'a subies sa Néologie.

(1) Général anglais, venu au Canada pendant la guerre de l'invasion américaine, en 1776 ; battu par les Américains en 1777. (Notes de l'auteur).

Il r accroît au fur et à mesure que Texpérience lui apporte des mots nouveaux. Des collaborateurs bienveillants lui fournissent, sur des feuilles détachées que nous retrouvons avec la Néologie, et qui évidemment ne sont pas écrites de la main de Viger, des listes d'anglicismes, d'expressions, de locutions populaires, de proverbes canadiens. L'un d'eux lui suggère une épigraphe (( pour son dictionnaire )), qui est ainsi conçue :

Athènes, tu as fini, Rome, tu vas périr. L'École canadienne dissipe ton souvenir.

Ce distique qui n'a pas même le mérite de s'enfermer dans les règles du vers, n'est qu'une plaisanterie dont Jacques Viger n'a pas cru devoir tenir compte. Tout au plus, peut-il indiquer que les observateurs de ce temps s'alarmaient un peu des créations ou des libertés de (( l'école canadienne )). Il est certain que Jacques Viger regrettait certaines corruptions du parler populaire. Sur l'enveloppe d'une série de cahiers qui contiennent une partie de sa Néologie, il a écrit : Dictionnaire des locutions vicieuses du Canada. Et c'est sans doute par un pieux souci de son patriotisme, qu'il a voulu colliger les néologismes canadiens, pour les signaler à l'attention de ses concitoyens. L'anglicisme surtout devait répugner à un esprit si curieux des bonnes traditions de sa race.

Jacques Viger relève, d'ailleurs, trois sortes de documents philologiques : les mots nouveaux, qu'il croit avoir été créés par ses compatriotes ; les acceptions nouvelles, ou locales, canadiennes, de mots qui sont français ; et enfin les locutions typiques, parfois bizarres, dont se servent les gens du peuple.

Ce travail de Viger n'a pas, certes, la prétention d'être absolument scientifique. L'auteur ne prétend pas établir l'origine des vocables, ou des acceptions qu'il signale ; quelquefois il l'indique, le plus souvent il ne fait que constater. Au surplus, il n'a pas sous la main les lexiques régionaux, tous les instruments de travail que nous possédons aujourd'hui, et il lui arrivera de donner comme un produit de l'usage canadien ce qui n'est qu'une importation dialectale. Mais avec ses lacunes inévitables, et ses erreurs d'attribution, la nomenclature de Viger n'en est pas moins un témoin précieux du passé lointain qu'elle rappelle. Par elle, nous savons mieux les originalités du parler ancestral, et nous allons surprendre sur les lèvres de nos arrière-grands-pères telles ou telles expressions que nous croyions nées d'hier.

La Néologie canadienne est-elle une œuvre complète, achevée, définitive ? Nous ne le pensons pas. C'est sur deux cahiers faits avec du papier écolier que Jacques Viger a vraisemblablement commencé la rédaction de son lexique. Chacun de ses cahiers contient une liste de mots classés par ordre alphabétique, l'un depuis la lettre A jusqu'à la lettre T, l'autre depuis la lettre A jusqu'à la lettre V. Jacques Viger a voulu ensuite transcrire au propre, dans des fascicules carrés, les mots de son lexique. Il y a autant de fascicules que de lettres de l'alphabet, et chaque fascicule ne contient que des mots commençant par une même lettre. Mais cette dernière rédaction, quoique plus soignée, est moins complète que celle des deux cahiers précédents. L'auteur laisse en blanc des pages ou des demi-pages sur lesquelles il comptait sans doute ajouter plus tard d'autres articles.

Quoi qu'il en soit, on a cru devoir pour plus de commodité, et aussi pour tirer du travail de Viger le meilleur parti possible, fondre ensemble les trois manuscrits en observant rigoureusement Tordre alphabétique. Lorsque sur les cahiers de Viger on a trouvé deux définitions d'un même mot, ce qui est rare, c'est la plus claire, la plus précise, celle qui a paru la meilleure que l'on a choisie.

On remarquera, d'ailleurs, comme les définitions de Jacques Viger sont, en général, satisfaisantes. Il a mis à faire ce lexique tout l'esprit consciencieux et méthodique qu'il apporta plus tard à rédiger sa Saherdache. Et nous croyons donc bien servir la mémoire de l'auteur en faisant connaître au public un travail que l'on a jusqu'ici assez généralement ignoré.

Jacques Viger, s'il eût vécu de notre temps, eût applaudi à l'œuvre entreprise par la Société du Parler français ; il eût certainement été membre actif de cette Société ; il se serait abonné au Bulletin ; il aurait fait le voyage de Montréal à Québec pour assister aux séances laborieuses de notre comité d'étude. Cent ans après la rédaction de sa Néologie cancwZte/ine, cinquante ans après sa mort, nous invitons ce patriote et cet ami fervent du parler français à collaborer à notre modeste revue. La contribution d'outre-tombe qu'il apporte nous honore ; elle intéresse tous ceux qui ont le souci de notre langue ; elle répond aux vœux intimes et certains de ce studieux lexicographe qui fut pour nous un précurseur, et pour tous ses concitoyens l'exemplaire du plus judicieux patriotisme.

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