LE ROMAN DU COLON
Analyse du roman. — Accueil plutôt froid qu'on lui fit. Actualité de ce roman en 1860 et aujourd'hui. — Les idées de Gérin-Lajoie sur la colonisation. — Les personnages du roman ; souvenirs de famille mêlés à la vie de ces personnages. — Autobiographie de l'auteur. — Le type du colon. — La femme du colon. Le style de Jean Rivard.
Voici le roman du colon ! — Je ne saurais comment appeler autrement ce livre rustique et tout imprégné des senteurs de la forêt. Jean Rivard, c'est rhistoire d'un colon, et il semble que cette histoire n'a été écrite que pour des colons, ou pour ceux qui veulent le devenir. Elle ne s'adresse pas aux lecteurs et aux lectrices des villes, mais aux lecteurs des champs, à ceux qui n'ouvrent des livres que le soir, après avoir pendant le jour travaillé sous le soleil, nettoyé les abatis, bûché les arbres ou labouré la terre. Et c'est Gérin-Lajoie lui-même qui nous en avertit, avec cette ironie hautaine qui parfois dessinait un pli dédaigneux au coin de sa lèvre d'écrivain pensif et timide : (( Jeunes et belles citadines qui
I ne rêvez que modes, bals et conquêtes amoureuses ; jeunes élégants qui parcourez, joyeux et sans soucis, le. cercle des plaisirs mondains, il va sans dire que
., cette histoire n'est pas pour vous.» ^^)
(l) Cf. Jean Rivard. Avant- Propos.
Mais se peut-il qu'il y ait un roman du colon ? Et les colons ont-ils donc leur roman ? Leur idylle est si peu compliquée, et leur âme si saine ! Ils n'ont guère d'amours que pour les grands bois qu'ils fréquentent, pour l'érable et les vieux ormes qui ombragent leurs maisons, pour la terre qui boit leurs sueurs et en retour leur donne du blé. Les colons ont une conscience si franche, et qui se prête si mal à toutes les subtiles suggestions de la passion romanesque ; ils vont d'un pas si solide, avec un cœur si ouvert, à la femme qu'ils ont rêvée, le soir, sur le seuil de leur première cabane, en fumant leur touche à la clarté des étoiles, pendant que la forêt voisine, toute pleine de murmures et de voix mystérieuses, excitait en leur âme solitaire le besoin des affections et comme la nostalgie du foyer. Comment écrire un roman, quand il en faut tracer le plan et dessiner la trame sur la vie uniforme et simple de nos abatteurs de forêts ? Gérin-Lajoie, qui fut l'un de nos écrivains les plus avisés de la dernière moitié de l'autre siècle» s'est peu soucié de ce problème artistique et psycho^ logique. Il n'a pas longtemps cherché comment il pourrait construire sa fable, ni comment il pourrait nouer l'intrigue, et avec des épisodes surprendre ou émerveiller le lecteur. Aussi bien n'est-il pas lui- (même un fouilleur d'âmes, ni un excitateur de sensations. Cet apôtre de la colonisation sait bien mieux la géographie de nos Cantons de l'Est que la Carte du Tendre, et ce sont des livres d'économie sociale qu'il feuilletait en 1860, de préférence aux derniers romans de Flaubert ou de George Sand, Aussi n'a-t-il brodé qu'une toute petite histoire d'amour sur le canevas rude de son livre : juste assez
pour satisfaire ceux qui pensent que les romans ne se peuvent vraiment passer de quelque épisode amoureux.
^^ Résoudre une question sociale, ou en chercher la solution, préoccupait Gérin-Lajoie bien plus que le soin d'analyser et de décider un cas de conscience. Et c'est, en vérité, un roman social qu'il a voulu écrire, et non pas un roman sentimental, ni surtout
t un roman d'aventure : encore pourtant que l'expédition forestière de Jean Rivard, si hardie et si vraisemblable, soit, malgré tout, une sorte d'aventure, et la plus intéressante qui puisse retenir l'attention de nos défricheurs.
Jean Rivard est fils de cultivateurs. Gérin-Lajoie le fait naître vers l'an 1824, à Grandpré, dans une campagne fertile des bords du Lac Saint-Pierre. Il est l'aîné de douze enfants, et, comme il paraît bien doué, son père le met au collège. Jean fait un bon cours d'études ; il ne brille pas au premier rang, mais il est studieux et il s'avance d'un pas ferme jusqu'en Rhétorique. Il aurait été sans doute un excellent philosophe, et il escomptait déjà les succès des nouvelles études où son esprit positif devait triompher, quand au cours de la Rhétorique il perdit son père; et cet événement vint déranger toute l'économie domestique de la famille Rivard.
Jean ne recevait pour tout héritage que la somme de cinquante louis, et si cela pouvait suffire pour l'aider à finir ses études classiques, il n'en avait pas assez pour payer ensuite les frais de sa cléricature.
Il lui restait bien aussi du grec et du latin, mais ce bagage philologique et littéraire ne lui assurait alors aucun moyen de subsistance. Il résolut donc de ne pas retourner au collège, et sur le conseil de son curé, homme prudent et très expérimenté, il décida de se donner à Tagriculture. Il pourrait ainsi plus vite aider sa famille, et il ne risquerait pas d'aller se perdre dans la foule des jeunes gens déclassés qu'attire et que dévore la ville.
Seulement, Jean Rivard n'a que cinquante louis ; il ne peut songer avec une aussi petite somme à devenir propriétaire d'une ferme dans les vieilles paroisses qui bordent le fleuve. C'est une terre en bois debout qu'il lui faut acheter et exploiter. Il devra se faire colon.
Or, précisément à cette époque, la région si pittoresque des Cantons de l'Est, qui s'étend entre la rivière Chaudière et la rivière Richelieu, commençait à se peupler. L'émigration canadienne-française se dirigeait du côté de ces terres neuves où la beauté des paysages et la richesse du sol auraient dû plus tôt attirer nos compatriotes. C'est là • que Jean Rivard voulut se fixer. Il s'en alla donc, à dix-neuf ans, tailler dans la forêt du canton de Bristol son domaine. A trois lieues du plus proche village, bien loin par conséquent de tout voisin avec qui il ne pouvait d'ailleurs communiquer que par un mauvais sentier, Jean Rivard choisit un lopin de terre tout couvert de beaux et grands arbres, cent acres qu'il obtint pour yingt-cinq louis de l'honorable M. Robert Smith, le propriétaire du canton de Bristol. M. Smith manifesta bien quelque répugnance à se dessaisir d'une partie de son domaine inculte; comme
beaucoup de spéculateurs de ce temps, et de tous les temps, il aurait mieux aimé attendre que des circonstances heureuses eussent donné à son canton une plus-value dont il aurait bénéficié, mais l'intervention d'un ami commun le fit céder ; et il consentit au marché. Jean Rivard devait payer en quatre versements égaux, dont le premier ne devenait dû qu'au bout de deux années, la somme des vingt-cinq louis qui furent convenus. Mais il devait aussi commencer sans délai le travail de défrichement.
Dès le mois d'octobre de cette année 1843, Jean Rivard quitte donc définitivement Grandpré pour s'en aller passer l'hiver dans la forêt. Il laisse au village sa mère, des frères et des sœurs qui ont vainement essayé de le retenir ; il y laisse surtout Louise Routier, la jeune fille rieuse et bonne qu'il a si souvent admirée à l'église le dimanche, et dont l'image douce et bienfaisante va le suivre dans sa solitude. Accompagné d'un solide gars qui s'appelle Pierre Gagnon, et qui sera dans ce roman le type du domestique dévoué, dont le gros rire jovial va plus d'une fois égayer le maître, Jean Rivard s'installe dans une cabane qu'un colon avait autrefois construite sur le domaine qui est devenu le sien.
Le lendemain de leur arrivée, le 16 octobre, les deux bûcherons commencent leur œuvre. La forêt retentit des coups de hache vigoureux qui frappent les grands arbres ; et le craquement sinistre des colosses qui tombent met en fuite les oiseaux effarés. Le rhétoricien d'hier n'a guère le temps de s'abandonner à la poésie des choses ; ses bras travaillent plus que son imagination ; et il éprouve parfois la
fatigue des journées dures et laborieuses. Mais Pierre Gagnon, lui, montre une si belle ardeur à la tâche quotidienne que Jean Rivard s'efforce de faire paraître une énergie toute semblable. Ils abattent cinq arpents de forêt pendant ce premier automne, et dix autres pendant l'hiver : en tout quinze arpents que l'on pourra ensemencer au prochain printemps.
Pendant les longues soirées de ce premier hiver, Jean Rivard fait le journal de sa vie ; il écrit les annales de cet établissement auquel il lui plaît de donner le nom de Louiseville. Ou bien encore, il lit à Pierre Gagnon les Aventures de Don Quichotte, celles de Rohinson Crusoé, et une Histoire populaire, de Napoléon. Ces lectures sont une récréation pour l'esprit de Jean, et une fête sans pareille pour l'imagination de Pierre Gagnon. Bientôt le brave serviteur éprouve le besoin de faire revivre et de personnifier ces héros. Sans respect pour la chronologie, il s'attribue modestement le rôle de Sancho, et il donne à son maître le titre d'empereur. Tous deux s'arment en guerre, non pas contre des moulins à vent, mais contre la forêt ; leurs coups de hache sont des coups d'épée, et le soir on fait le relevé du nombre des morts, et l'on arrête le plan de la campagne du lendemain.
Le dimanche, Jean Rivard fait trêve aux récits et aux actions épiques, et il lit avec son compagnon quelques chapitres de cette Imitation de Jésus- Christ, que Louise lui avait donnée à son départ, et qu'il feuillette avec une piété deux fois ardente.
Avouons que ces paisibles distractions ne réussirent pas toujours à chasser l'ennui qui parfois envahissait la cabane du défricheur. Gérin-Lajoie
ne le dissimule pas, parce qu'il veut être romancier vraisemblable, et aussi parce qu'il veut apprendre aux jeunes colons comment il faut traverser les heures sombres de leur vie. Donc « la chute des feuilles, le départ des oiseaux, les vents et les pluies de novembre furent la cause des premières heures de mélancolie.» Puis le ciel gris, les vents froids du nord et de l'est soufflant à travers les branches, le linceul de neige qui recouvrait partout le sol et la forêt, accrurent encore la tristesse des jours pénibles : et parfois la solitude paraissait à Jean un exil, et sa cabane un tombeau. Il se souvenait avec amertune de Grandpré, de la maison paternelle, des dimanches si réconfortants au village, et des petites veillées chez le père Routier. Pierre Gagnon essayait alors d'égayer son maître ; il lui chantait les vieilles chansons canadiennes, ou bien encore, et sans connaître pourtant le pouvoir prestigieux de l'homéopathie, il faisait entendre à son maître ennuyé le répertoire de ses plus dolentes complaintes.
Jean Rivard luttait, d'ailleurs, lui-même contre ces impressions de tristesse. Il les combattait par le travail toujours assidu, et il en triomphait par l'espérance des moissons futures.
Le soleil de mars lui apporta un nouveau motif de se réjouir. La forêt dépouillée ne parait-elle pas alors s'animer sous la poussée d'une sève nouvelle ? Et l'érable généreux ne verse-t-il pas par toutes ses blessures le nectar qui est sa vie ? D'avance Jean Rivard et Pierre Gagnon s'étaient fait une fête d'entailler. Ils entaillèrent, ils savourèrent à loisir, à toutes les phases de leur cuisson, la tire et le
JEAN RIVARD 9l
sucre. De grands hourras poussés à pleins poumons annoncèrent à la forêt la première brassée ter^ minée; et Jean Rivard éprouva, pour la première fois, la grande satisfaction d'ajouter quelque chose à la richesse de son pays, d'avoir créé une marchandise, de compter parmi les « producteurs nationaux ».
Quelques semaines après, il fallut procéder au brûlage des bois coupés, et à la récolte de la cendre que l'on utilisait pour la fabrication de la potasse. Le règne de la pulpe n'était pas encore commencé ; et il fallait bien alors détruire sur place, par le feu, tous les arbres dont on voulait débarrasser le sol.
(( C'est la campagne d'Italie qui commence ! )) avait dit Jean Rivard à Pierre Gagnon, le matin où il lui montra les quinze arpents d'abatis qu'il fallait nettoyer. Et Pierre Gagnon, et Jean Rivard, et Joseph Lachance, un deuxième domestique que Jean avait engagé pendant sa visite pascale à Grandpré, se mirent immédiatement à l'œuvre du tassage et du brûlage. On fit pendant le jour des feux magnifiques qui illuminaient encore les nuits obscures, et offraient à l'œil des bûcherons les spectacles les plus saisissants. (( C'est l'incendie de Moscou ! )) disait Pierre Gagnon toujours dévoué à son empereur, et ces saillies de l'imagination le reposaient des dures fatigues de la journée, et faisaient oublier aux brûleurs de la forêt leur visage devenu noir comme celui des Éthiopiens.
(( Dès le mois de juin, les quinze arpents de terre défrichés depuis l'arrivée de Jean Rivard à Louiseville se trouvaient complètement ensemencés. » Le blé, l'avoine, l'orge, des légumes et des fleurs pous-
sent maintenant en pleine forêt, dans les champs et dans le jardin de Jean Rivard. Et Jean et ses compagnons voient lever avec un indicible contentement les premières moissons. Ils jouissent déjà du fruit de leur travail ; leur tâche leur paraîtra désormais moins lourde ; il y aura plus de soleil et plus de bonheur dans l'humble cabane du colon.
Au reste, la Providence bénit l'œuvre de Jean Rivard. La première récolte fut abondante. Jean vendit à l'automne pour plus de trente louis de grains et de légumes, et la potasse qu'il avait fabriquée lui rapporta trente à quarante louis. Gérin-Lajoie appuie sur ces détails ; il les précise avec une volupté d'économiste, et il entonne à l'occasion de ces chiffres, qui cette fois ne sont pas arides, un hymne enthousiaste, un couplet qu'il chante à la jeunesse de son pays, pour l'attirer loin des villes et loin de l'oisiveté dans la forêt docile et féconde.
Déjà, d'ailleurs, la forêt de Bristol accueille de nouveaux ouvriers, qui ont suivi le sentier tracé I par Jean Rivard. D'autres viennent bientôt, qui se | partagent le sol du canton. C'est donc la vie et le j mouvement, la voix et le travail de l'homme qui ! animent et transforment la forêt. Le gouvernement lui-même s'en mêle, et décide enfin de tracer un chemin public qui traversera le canton. La fortune sourit aux défricheurs. Jean Rivard se construit une maison convenable, et il rêve d'y introduire enfin celle qui sera la reine de Louiseville.
Aussi bien ses amours ont-elles été tenaces. Malgré certaines déceptions qu'il avait éprouvées l'an dernier, pendant une visite à Grandpré, un soir d'épluchettes où il avait veillé chez les Routier, et
bien que ce soir-là Louise lui eût semblé préférer au rude colon de Bristol un beau danseur du village, Jean avait gardé toute sa fidélité aux premières affections, et Louise elle-même, malgré elle accaparée par le jeune élégant, s'était désolée, ce soir des éplu chettes, de n'avoir pu témoigner au cavalier des premiers jours sa durable amitié. Le malentendu fut bien vite dissipé dans des lettres qui n'avaient rien d'équivoque, et le dimanche, 5 octobre 1845, M. le curé de Grandpré mettait fin à l'inoffensif roman, en publiant au prône de la grand'messe la promesse de mariage entre Jean Rivard, « ci-devant de cette paroisse, maintenant domicilié dans le Canton de Bristol, et Louise Routier, fille mineure de François Routier et de Marguerite Fortin, ses père et mère, d'autre part )). Et c'était, comme il arrive le plus souvent, pour la première et dernière publication.
Deux jours après, il y avait noces brillantes chez les Routier. « Quarante calèches, conduites chacune par un cheval fringant, brillamment enharnaché », escortaient la voiture des nouveaux époux. Le repas fut gai et copieux. On y chanta Vive la Canadienne, et A la claire Fontaine. Il y eut bal pendant la soirée, où les premiers violons de la paroisse parurent infatigables. On ne servit aux invités aucune liqueur alcoolique, parce que la croix de tempérance occupait une place d'honneur dans la maison des Routier. Le surlendemain, Jean Rivard et sa femme quittaient Grandpré, pour s'en aller habiter le rustique foyer du canton de Bristol.