‹ Nouveaux essais sur la littérature canadienneChapitre 5 sur 11 · Ô4 NOUVEAUX ESSAIS · texte numérisé non relu

Ô4 NOUVEAUX ESSAIS

Le roman devrait ici finir, puisque Jean Rivard est marié. Mais on sait que ce n'est pas un roman ordinaire que celui de Jean Rivard, et que, en vérité, ce n'est pas du tout un roman. C'est l'exposé vivant et pratique d'une thèse d'économie sociale ; et la thèse jusqu'ici développée n'est pas encore complète, ni suffisante. Nous savons ce que peut faire Jean Rivard défricheur ; l'on peut se demander ce que fera Jean Rivard agriculteur. Des lecteurs des Soirées canadiennes qui avaient suivi, en 1862, le récit de Jean Rivard, le défricheur qu'y publiait Gérin- Lajoie, demandèrent, en effet, à l'auteur ce qu'il était advenu de Jean après son mariage. Quelques-uns prétendaient que Louise avait dû mourir d'ennui au milieu des bois de Bristol ; d'autres soutenaient que Jean Rivard, découragé par les larmes et les récriminations de sa femme, avait dû la ramener à Grandpré. Les moins pessimistes déclaraient que Jean Rivard, colon de plus ou moins persévérante bonne foi, avait dû vendre son lot et se lancer dans le commerce.

Il fallait faire taire tous ces cancans, et Gérin- Lajoie se décida à publier dans le Foyer Canadien de 1864, la suite véridique du roman de Jean Rivard, qu'il appellera désormais « l'économiste )).

Nous ne pouvons faire l'analyse détaillée de cette seconde partie du livre de Gérin-Lajoie : encore qu'il y ait là peut-être les pages les plus intéressantes de ce roman. L'on y voit Jean Rivard et Louise occupés à faire prospérer la ferme, et à continuer l'œuvre difficile, mais déjà moins rude, des défriche-

ments. La maison de Jean Rivard, où les petits enfants multiplient la joie et l'espérance, devient avant longtemps le centre d'une centaine d'établissements qui se partagent déjà la forêt de Bristol. C'est une paroisse véritable qui s'est peu à peu formée, qui possède maintenant ses ouvriers de toutes sortes, constructeur, maçon, voiturier, cordonnier, forgeron, marchand. Elle a même son avocat de village et son fabricant de chicanes dans la personne de Gendreau-le-Plaideux. Curieux type normand que celui de ce Gendreau qui venait d'une des vieilles paroisses des bords du Saint-Laurent, où il avait incarné la contradiction. On assure même qu'en quittant cette paroisse où il était conseiller municipal, il avait refusé de donner sa démission en disant à ses collègues : (( Je reviendrai peut-être ! en tous cas, soyez avertis que je m'oppose à tout ce qui se fera dans le conseil en mon absence. »

Mais la nouvelle paroisse du canton de Bristol avait bien mieux que Gendreau-le-Plaideux, elle avait son médecin, et surtout son missionnaire, puis son curé. C'est dans une cabane en bois, d'abord, ou en plein air, que l'abbé Octave Doucet, le modèle des missionnaires et des curés, ancien camarade de Jean Rivard au collège, célébra la messe. Mais l'église, qui attire toujours des colons et dont ne peuvent guère se passer nos braves défricheurs, éleva bientôt la flèche de son clocher parmi les érables et les ormes de Bristol ; elle fit entendre sa voix d'airain dans la paix encore grande de cette forêt qui reculait toujours son horizon mobile. D'ailleurs, les progrès constants de cette colonie

lui permirent bientôt, en dépit des oppositions systématiques de Gendreau-le-Plaideux, d'avoir son organisation paroissiale et municipale complète. C'est le nom oflSciel de Rivardville que Ton donna à la nouvelle paroisse, afin de perpétuer dans le canton de Bristol le nom et la mémoire du premier colon. Jean Rivard s'y était opposé, de même que Gendreau-le-Plaideux, mais il se résigna assez facilement, à cette condition que la localité de Rivardville serait placée sous le patronage de sainte Louise.

Jean Rivard fut élu maire et juge de paix de la nouvelle paroisse. Et c'est à partir de ce moment que s'accentue et s'affirme le rôle social de notre personnage. Il s'agit pour lui de présider au développement de l'organisme municipal, et d'en assurer le jeu libre et vivant ; il s'agit de former et de créer à Rivardville un esprit public, et pour ainsi dire de donner une âme à ce corps social. A cette tâche Jean Rivard consacre tous ses loisirs, et il s'efforce d'inculquer dans la conscience de ses voisins et coparoissiens les notions d'ordre et d'économie rurale et domestique, de progrès matériel, moral et intellectuel, qu'il avait apportées du collège dans la forêt, et que son expérience personnelle avait singulièrement enrichies.

Nous assistons donc, maintenant, à toutes les manifestations essentielles, ou du moins importantes de la vie collective et paroissiale, et nous sommes les témoins de l'action discrète, mais efficace et profonde, de la vertu d'un colon, d'un cultivateur instruit sur ceux qui l'entourent, et qui reçoivent de lui l'impulsion et l'orientation. Et nous voyons Jean Rivard prendre sur les habitants de toute la région

de Bristol un ascendant toujours croissant, et monter, monter dans leur estime et dans leur admiration jusqu'à ce qu'un jour — suprême et fragile consécration de leur sympathie — ils en fassent leur député au Parlement. Et dès lors ce sont des scènes, non plus seulement de la vie municipale et paroissiale, mais de la vie électorale, politique et parlementaire,, qui passent successivement sous le regard du lecteur.

Gérin-Lajoie — est-ce scrupule d'un fonctionnaire qui regrette d'avoir dit tout le mal qu'il pense des députés qu'il coudoie et qu'il mesure, est-ce plutôt pour le remords d'avoir trop décrié ceux-là que nous envoyons au Parlement pour qu'ils travaillent et qu'ils fassent de bonnes lois, mais que lui, romancier, nous avait représentés comme oubliant souvent ce pourquoi ils sont députés et plénipotentiaires du peuple ? — Gérin-Lajoie a supprimé dans l'édition définitive tout ce qu'il nous avait d'abord appris sur la carrière de Jean Rivard député. Ces pages ne sont guère, au surplus, qu'une critique assez vive de l'esprit de parti, de notre système et de nos habitudes, parlementaires, et l'on n'y voyait pas assez l'effort qu'aurait dû faire Jean Rivard lui-même pour améliorer le mécanisme et le fonctionnement de cette machine politique.

Le député de Bristol, qui s'était présenté devant ses électeurs comme candidat indépendant de tous les partis, excellait à montrer les faiblesses de ses collaborateurs au Parlement ; il eût été un intrépide

démolisseur, mais il ne paraît pas qu'il eût été capable de rien construire. Aussi bien, Jean Rivard comprit-il que le rôle de député passait ses forces, était incompatible avec son humeur et avec ses goûts ; il se prit à regretter la forêt, et, député presque inutile, il eut le seul et déjà fort appréciable mérite de ne pas vouloir retourner au Parlement.

Gérin-Lajoie a donc fait disparaître, à tort croyons-nous, si l'on se place au point de vue de la conduite de l'œuvre et de l'équilibre du plan et de la composition, ce tableau de la vie parlementaire, pessimiste sans doute, mais où l'on trouve des pages fort instructives, et de la plus fine ironie. Jean Rivard, que ses ennemis politiques accusaient de n'être qu'une machine à voter, rentre dans son foyer et dans sa paroisse pour n'en plus sortir. Il y rentre, à la vérité, un peu diminué, et c'est la faute de Gérin- Lajoie ; et c'est pour cela que l'auteur a décidé de ne plus publier ce que Jean Rivard a fait, ou plutôt de ne plus montrer ce qu'il n'a pas fait et qu'il aurait dû faire pendant son séjour à Québec ; et c'est pour cela aussi qu'il aurait bien dû — voulant retrancher quelque chose — ne pas amorcer inutilement la curiosité du lecteur et supprimer la candidature ellemême de Jean Rivard et son élection — si exemplaire que celle-ci ait été, ne s'étant faite qu'avec des prières. Mais je soupçonne Gérin-Lajoie d'avoir voulu insinuer par cet épisode malsonnant de la vie de son personnage que si, dans notre démocratie, un colon peut ainsi s'élever jusqu'aux plus hautes situations sociales, cet homme de la forêt et des champs ne doit pas s'aviser de quitter les manchons de la charrue

pour prendre en main, selon une bien vieille métaphore, le timon des affaires de l'État, et que c*est à ceux-là seuls qui ont une solide culture et une grande valeur intellectuelle qu'une semblable tâche peut convenir : thèse très discutable, que l'auteur a seulement esquissée, et qui ne laisse pas dans l'esprit du lecteur des conclusions assez nettes, ni assez précises.

L'on n'en veut donc pas à Jean Rivard de revenir tout entier à sa vie première,' si active et si utile. Dans les derniers chapitres du roman, l'auteur s'applique à nous montrer, dans le plus merveilleux épanouissement, l'œuvre économique et sociale que son héros a réalisée. Et le livre se ferme sur une causerie de Gérin-Lajoie avec Pierre Gagnon, le compagnon si courageux de la première heure, qui a gardé pour celui qu'il appelle son bourgeois et son empereur, une sorte de culte qui va jusqu'à l'enthousiasme. Pierre Gagnon résume ainsi, et à sa façon, tout le mérite et toute la vertu de Jean Rivard :

« Je voudrais, dit-il, que vous puissiez le connaître à fond. Il est aussi savant que monsieur le curé, il sait la loi aussi bien qu'un avocat, ce qui n'empêche pas qu'il laboure une beauté mieux que moi. Il mène toute la paroisse comme il veut, et s'il n'est pas resté membre de la chambre, c'est parce qu'il n'a pas voulu, ou peut-être parce qu'il a eu peur de se gâter, parce qu'on dit que parmi les membres il y en a qui ne sont pas trop comme il faut. Enfin, monsieur, puisque vous êtes avocat, je suppose que vous avez lu l'histoire de Napoléon, et vous savez ce qu'il disait : si je n'étais pas Empereur, je voudrais être juge de paix dans un village. Ah ! notre bourgeois n'a pas

manqué cela, lui ; il est juge de paix depuis longtemps, et il le sera tant qu'il vivra. Vous savez aussi que les hommes que Bonaparte aimait le mieux, 'C'étaient les hommes carrés. Eh bien ! tonnerre d'un nom ! notre bourgeois est encore justement -comme ça, c'est un homme carré ; il est aussi capable des bras que de la tête et il peut faire n'importe •quoi — demandez-le à tout le monde. ))

Ce témoignage universel qu'invoque Pierre Ga- ^non est l'hommage suprême de l'admiration des ^ens de Bristol pour le fondateur de Rivardville ; il termine le roman du colon, et fait une dernière iois apparaître le type des défricheurs dans une lumière qui ressemble à la gloire d'une apothéose populaire.

Tel est le roman de Jean Rivard. Il est le premier, -dans l'ordre chronologique, de nos grands romans, les Anciens Canadiens n'ayant paru qu'en 1863, une Année après Jean Rivard, le défricheur. L'abbé Casgrain, qui eut avec Gérin-Lajoie des relations d'amitié et des relations littéraires très étroites, nous assure que Jean Rivard ne reçut pas du public l'accueil qu'il méritait. On lut sans assez d'enthousiasme •ces pages que l'auteur avait voulu faire si pratiques. On en voulait sans doute à Jean Rivard d'être trop peu romanesque, trop occupé des choses de la ferme, trop éloigné des intrigues où aime à s'aventurer l'imagination du lecteur. La mode n'était pas alors, comme elle l'est aujourd'hui, au roman social, •et l'on n'était pas encore habitué à chercher dans le

roman français l'exposé et la discussion des problèmes les plus difficiles de la vie contemporaine. Sans être précisément un précurseur, Gérin-Lajoie avait compris tout le profit qu'il peut y avoir à souder une thèse au récit d'un roman. La thèse a sans doute ici trop absorbé le roman ; elle l'a mis en péril, mais nous pensons cependant que c'est pour cette thèse elle-même, et pour les idées justes qu'elle enferme, et pour les suggestions heureuses qu'elle propose, que le roman de Jean Rivard, devenu enfin actuel parce qu'il est social, mérite de reparaître à la surface de notre vie littéraire.

Nous ne pouvons dégager du texte de ce livre toutes les idées générales et toutes les théories qu'il développe ; nous n'en pouvons dire tout ce qui peut et doit intéresser et retenir le lecteur d'aujourd'hui.

La question de la colonisation y est évidemment celle-là que Gérin-Lajoie a voulu surtout étudier ; c'est celle-là dont il recherche le plus activement la solution, et c'est celle-là dont s'inquiète encore avec une anxiété toujours incertaine l'esprit public. Aussi, loin de réduire et de ramener toute cette question aux seuls intérêts de Jean Rivard, l'auteur en a agrandi et élargi le point de vue ; elle devient dans ce livre, ce qu'elle est en effet, une question d'importance et de vie nationales.

Et si nous voulions ici ramasser, réunir les fragments épars des théories de Gérin-Lajoie, les synthétiser et les systématiser, nous devrions faire voir comment il subordonne d'abord le problème de la colonisation à cet autre, déjà posé en 1860, qui est celui de l'émigration des Canadiens aux États-Unis, et à celui-ci qui est d'ouvrir à l'activité des jeunes,

même instruits, et surtout peut-être à ceux qui sont instruits, la carrière utile et noble de T agriculture. Les jeunes gens s'en vont aux États-Unis ou bien, et parmi ces derniers beaucoup ont fait une partie de leurs études classiques, ils accourent dans les villes pour y végéter, comme cet ami de Jean Rivard, Gustave Charmenil, qui n'est pas autre, dans ce livre, que l'auteur lui-même : Gérin-Lajoie ayant subi à sa sortie du Collège l'attraction des grands centres, et ayant cherché, à New- York d'abord* puis à Montréal, une vie de scribe besogneux qu'il a longtemps misérablement vécue. En 1860, nos jeunes gens s'en vont donc en terre étrangère, ou bienj ils grossissent dans les villes le bataillon des mécontents, et nos forêts s'étendent encore à perte de vue j sur la terre inexplorée de la Province ! Ce n'était! vraiment pas chez nous, et à cette heure de notre! histoire, le roman de « la terre qui meurt )) qu'il , fallait écrire, mais bien celui de la forêt qui reste | debout, de la forêt qui vit, mais dont il faut enfin \ trouer la robe vierge, et dont il faut aussi peupler , la séculaire solitude. \

Comment résoudre ce problème, et qui donc i doit s'en charger ? Gérin-Lajoie estime qu'il y a ; quatre facteurs essentiels qui doivent successivement et au bon moment intervenir, sans lesquels le problème reste insoluble, mais à qui il est possible et facile de produire les conclusions décisives : ces facteurs sont le gouvernement d'abord, puis le colon, le missionnaire, et enfin le conseil municipal des nouveaux centres organisés. A chacun, Gérin- Lajoie distribue la tâche qui lui revient, indique les moyens d'action dont il doit user.

Le gouvernement doit s'inquiéter de faire le choix judicieux des terres qui sont propres à la culture ; il doit à tout prix empêcher que le colon ne s'égare, comme tant de fois il s'est égaré depuis 1860, sur des lots stériles qui découragent ses efforts ; il faut que le sol que le gouvernement permet de labourer soit fertile comme le champ de Jean Rivard.

Mais le départ fait entre les terrains de colonisation et les terrains forestiers, le gouvernement doit aux futurs colons de tracer d'avance des routes, des chemins qui leur permettent de communiquer facilement avec les centres populeux, et qui éviteront aux pauvres défricheurs exilés dans la forêt de ces courses périlleuses et meurtrières, comme l'on en raconte dans l'histoire des Bois-Francs.

Mais parce que dans notre province se heurtent souvent, en des conflits sans cesse renouvelés, les intérêts des spéculateurs et les intérêts des colons, le gouvernement empêchera, par des règlements judicieux qu'il doit être enfin capable de faire, que des spéculateurs cupides comme l'honorable Robert Smith, propriétaire des forêts du canton de Bristol, retiennent incultes des terrains dont ils attendent un grand accroissement de valeur avant de les livrer à la colonisation.

Le gouvernement devrait enfin, dans toutes les localités importantes, créer des fermes modèles, qui serviraient d'exemplaires à l'initiative de scolons, et les empêcheraient de s'attarder dans la routine ou dans des expériences inutiles et ruineuses.

Et l'on voit donc, par ce simple exposé, que s'il n'y a rien qui paraisse bien neuf aujourd'hui dans tout ce plan d'action gouvernementale, et rien que

nous n'ayons lu souvent dans nos journaux, il n'en est pas moins juste de remarquer que Gérin-Lajoie a bien vu, en 1860, ce qu'il faut regarder comme des données essentielles du problème de la colonisation ; et n'y avait-il pas quelque mérite à les préciser, s'il est vrai que ce problème, jusqu'ici compliqué d'intérêts contraires qu'on ne sait pas accorder, attend encore, et depuis plus de cinquante ans, comme on le disait il y a quelques jours au Parlement, sa difinitive solution ?

Quant à la part du colon, Gérin-Lajoie ne pouvait manquer de la faire large et active, puisqu'aussi bien c'est pour la décrire qu'il entreprenait son roman. Le colon type, le colon idéal c'est Jean Rivard, « l'homme carré )) dont parlaient Napoléon 1er et Pierre Gagnon. Nous ne pouvons rappeler ici toute l'économie de sa ferme et de sa maison. Ce serait trop long, et peut-être qu'ainsi résumé ce serait fastidieux. Jean Rivard, d'ailleurs, a un jour livré à Gérin-Lajoie lui-même, qui visitait Rivardville, le secret de sa prospérité. Il se réduit à ceci : défricher un sol fertile ; cultiver avec méthode ; réserver sur son lot un coin, une parcelle de forêt nécessaire pour fournir le bois d'œuvre et le bois de chauffage ; fortifier sa santé par un travail assidu, mesuré et constant ; se lever de bonne heure, et surveiller soi-même le train de la ferme ; ne pas faire de dettes ; ne pas trop agrandir sa propriété ; tenir un journal des opérations de la ferme, et un registre des recettes et des dépenses ; puis enfin, et c'est peut-être plus important que tout le reste, épouser Louise Routier !

Jean Rivard est donc surtout un roman social. Et il vaut, d'abord et avant tout, par la thèse qui y est développée, par l'intérêt général qu'il présente, par les scènes de vie coloniale qu'il raconte, par le très large tableau rustique qu'il déroule sous les yeux du lecteur.

C'est l'impression d'ensemble que l'on en reçoit qui fait sa première valeur éducative, et qui lui assurerait pour longtemps, s'il était plus connu, une bienfaisante influence sur l'esprit de nos populations agricoles. Mais les effets d'ensemble sont déterminés eux-mêmes par l'agencement plus ou moins artistique des parties ; d'autre part, un tableau ne peut valoir si, dans le jeu plus ou moins savant des ombres et des lumières, n'apparaissent en bonne posture et en un relief satisfaisant les personnages. C'est pourquoi il peut être intéressant de suivre à travers les pages de Jean Rivard, d'étudier sur la toile où l'auteur les a peints, les héros de notre <( roman du colon. ))

Et c'est d'abord Jean Rivard lui-même qui s'offre le premier à nos regards puisque c'est lui que l'on aperçoit toujours au premier plan, et dont le geste se dessine plus nettement et se déploie sans cesse sur le fond un peu sombre de la forêt de Bristol.

Jean Rivard, c'est, au surplus, le personnage en qui l'auteur a mis toutes ses complaisances, c'est celui qui porte dans sa vie active les rêves les plus

chers, mais irréalisés, de Gérin-Lajoie. Celui-ci a très amoureusement façonné ce colon ; il l'a fait aussi grand que pourraient être tous nos colons ; il a soigneusement posé sur son front quelques reflets de cet idéal d'agriculteur qui hanta toujours son imagination.

Gérin-Lajoie a même voulu donner à Jean Rivard des noms familiers, des noms qui pourraient lui rappeler le foyer paternel, créer en lui l'illusion consolante que ce héros lui était un frère. Ce héros s'appelle Jean en souvenir du premier Gérin dont fassent mention nos archives canadiennes : soldat vaillant venu de Grenoble en 1750 pour guerroyer contre les Anglais, et qui, après la capitulation, se fixa à Yamachiche, où il fonda la dynastie rurale si estimée, et si persévérante, des Gérin-Lajoie. Il s'appelle Rivard, parce que la grand'mère de l'auteur avait nom Ursule Rivard dit Laglanderie, et qu'elle aima beaucoup son petit-fils, le petit Antoine qu'elle avrait tant désiré voir un jour « chanter la messe et faire le prône. )) Il naît à Grandpré vers 1824, appelé sans doute à la vie par Gérin-Lajoie lui-même qui naissait cette année-là à Yamachiche, vieille paroisse riveraine, découpée dans le fief de Grandpré sur les bords du lac Saint-Pierre. On nous assure (i> même que la maison où naquit Jean Rivard, et (( le hangar, le fournil, la grange et les deux autres bâtiments de la ferme nouvellement blanchis à la

(1) Nous devons ces renseignements précieux, et bien d'autres, à Mgr Denis Gérin, curé de Saint-Justin, frère de l'auteur, et à M. Léon Gérin, fils de l'auteur de Jean Rivard. Nous les remercions ici de l'empressement avec lequel ils ont bien voulu nous communiquer leurs souvenirs de famille.

chaux » <^> sont les mêmes que la maison et les bâtiments où s*écoula l'enfance de Gérin-Lajoie.

Que si le père de Jean Rivard s'appelle Jean- Baptiste, au lieu que celui de notre auteur portait le nom d'Antoine qu'il légua à son fils aîné, c'est que sans doute Gérin-Lajoie, que son patriotisme faisait dévot au patron des Canadiens français, a voulu marquer comment son personnage, né de Jean- Baptiste Rivard, apportait de son berceau même le culte traditionnel et toutes les vertus de sa race.

C'est dans le canton de Bristol, au cœur des Bois- Francs, que Jean Rivard s'en ira abattre la forêt, et qu'il fondera la paroisse si active de Rivardville. Serait-il téméraire d'affirmer que Rivardville, c'est ce Drummondville si prospère que Gérin-Lajoie visitait en 1862, où il recevait l'hospitalité de cet abbé Jean-Octave Prince, qui fut l'un de ses plus chers compagnons d'étude, et qu'il a fait revivre dans son roman sous le nom de l'abbé Octave Doucet, premier missionnaire et curé de Rivardville ? Nous savons par une lettre très enthousiaste que Gérin-Lajoie écrivit au retour de ce voyage, qu'il fut ravi par toutes les promesses d'avenir qu'offrait ce pays de colonisation, et qu'il aurait voulu voir deux de ses frères s'y établir. Ces deux frères, Gérin-Lajoie les a donnés à Jean Rivard, et tous deux sont allés, dans l'imagination de l'auteur, faire fortune à Rivardville. <2)

Voilà bien des raisons de confondre Antoine Gérin-Lajoie et Jean Rivard, et de penser que l'un

(1) Jean Rivard, I, 137.

(2) Jean Rivard, II, 54.

a voulu s'identifier avec Tautre, ou mettre dans la destinée de l'autre le meilleur de sa jeunesse et de ses espérances. Gérin-Lajoie se retrouve encore, et se prolonge en Gustave Charmenil, le jeune étudiant qui promène à travers Montréal la nostalgie de son âme toujours désabusée. Et sans doute Gustave Charmenil représente plus exactement que Jean Rivard le personnage de l'auteur, quand celui-ci avait vingt ans. Mais Gérin-Lajoie n'en sera que plus à l'aise pour donner à Jean Rivard, à celui qui fut ce que lui-même aurait voulu être et qu'il n'a jamais été, toutes les vertus, toutes les qualités qu'il pouvait concevoir, et qu'il mit, sans retour d'amour-propre, et sans crainte qu'on l'accusât de sotte vanité, au compte du héros principal de son livre.

Aussi bien, le caractère (^> de Jean Rivard est-il le plus riche, le plus attachant qu'il y ait dans ce roman. L'auteur concentre sur l'étude de ce caractère ses facultés d'observation ; il ne s'attarde pas à décrire ce jeune homme de dix-neuf ans ; il ne veut pas qu'on fixe longtemps ses yeux sur ce qui ne saurait être que le portrait physique du personnage. Il

(1) Nous croyons devoir avertir le lecteur que cette étude du caractère de Jean Rivard a été donnée sous forme de conférence. Elle devait donc offrir une vue d'ensemble des états d'âme de ce colon. C'est pourquoi on y retrouvera l'indication de quelques faits ou de quelques actions que nous avons déjà signalés dans l'analyse du roman qui commence cet article. Les faits étant ici présentés sous un autre jour, et groupés au point de vue spécial de l'étude d'un caractère, nous avons pensé que nous pouvions maintenir ces répétitions.

ne dit de ses qualités extérieures que juste ce qu'il faut pour qu'on y voit passer le rayonnement d'une grande âme.

(( C'était un beau jeune homme brun, de taille moyenne. Sa figure pâle et ferme, son épaisse chevelure, ses larges et fortes épaules, mais surtout des yeux noirs, étincelants, dans lesquels se lisait une indomptable force de volonté, tout cela, joint à une âme ardente, à un cœur chaud et à beaucoup d'intelligence, faisait de Jean Rivard un caractère remarquable et véritablement attachant. » Et pour satisfaire sans doute les lecteurs du roman qui s'imaginent que le héros principal ne peut être intéressant s'il ne joint à ses vertus les dons de l'élégance mondaine et frivole, Gerin-Lajoie ajoute : « Trois mois passés au sein d'une grande cité, entre les mains d'un tailleur à la mode, d'un coiffeur, d'un bottier, d'un maître de danse, et un peu de fréquentation de ce qu'on est convenu d'appeler le grand monde, en eussent fait un élégant, un fashionable, un dandy, un cavalier dont les plus belles jeunes filles eussent raffolé. » (^)

C'est au sortir du collège que Jean Rivard se présente pour la première fois aux lecteurs. L'étudiant vient d'interrompre, à cause de la mort de son père, qui a brisé l'équilibre du budget de famille, ses études de rhétorique. Et Jean Rivard emporte nécessairement du collège des habitudes, des goûts, des tendances qui réapparaîtront souvent à la surface de la vie. On n'a pas impunément dressé son esprit

(1) Cf. Jean Rivard, 1, 2.

à la méditation et aux rêves enthousiastes d'une studieuse adolescence ; ou n*a pas, sans qu'il en reste quelque chose, feuilleté Virgile et Homère, traduit Démosthène ou César, crayonné des levers de soleil, ou esquissé des gestes d'éloquence ; on n'a pas, sans qu'il s'en imprime sur la vie une trace ineffaçable, courbé longtemps son front sur les livres, et souhaité pour un long avenir les joies nobles du labeur intellectuel. Et donc, Jean Rivard emportera dans la forêt de Bristol, mêlée aux prosaïques ambitions du colon, la délicate sensibilité de l'étudiant. Il y sera tout à la fois capable de rude travail, et capable de rêveries sentimentales. Ces deux activités s'exerceront parfois en sens contraire, et provoqueront dans l'existence de Jean Rivard les plus pénibles conflits. Et ce ne sera pas le spectacle le moins instructif du roman, que celui d'un jeune homme, exilé volontaire dans la forêt inhabitée, luttant contre ses propres ennuis, contre tous ses dégoûts du moment, pour rester fidèle à lui-même, et pour fixer dans le sacrifice l'inconstance de ses vingt ans.

Au surplus, Jean Rivard, à cause même de sa sensibilité aflSnée au contact des livres et par toutes les émotions de la vie du collège, goûtera plus que ne le font d'ordinaire les colons, ce qu'il y a de beauté, de grandeur, et de poésie dans la vie des forestiers. Gérin-Lajoie nous en avertit lui-même : son héros <( avait une âme naturellement sensible aux beautés de la nature, et les spectacles grandioses, comme les levers et les couchers du soleil, les magnifiques points de vue, les paysages agrestes, étaient pour lui autant de sujets d'extase. » (i> L'automne dans les bois,

(1) Jean Rivard, I, 40.

avec son décor changeant et ses couleurs si vives, procurait à Jean les plus douces émotions. Et l'hiver lui-même, le premier hiver qu'il passa dans la forêt, lui apparut éclatant à la fois de blancheur et de gaieté.

(( La terre, déclare l'auteur en un style qui rappelle un peu le rhétoricien inexpérimenté qu'était Jean Rivard, la terre lui apparut comme une jeune fille qui laisse de côté ses vêtements sombres pour se parer de sa robe blanche. Aux rayons du soleil, l'éclat de la neige éblouissait la vue, et quand la froidure ne se faisait pas sentir avec trop d'intensité, et que le calme régnait dans l'atmosphère, un air de gaieté semblait se répandre dans toute la forêt. Un silence majestueux qui n'était interrompu que par les flocons de neige tombant de temps en temps de la cime des arbres, ajoutait à la beauté du spectacle. Jean Rivard contemplait cette scène avec ravissement. )) (i)

N'y avait-il pas jusqu'à l'ouragan secouant la forêt, et la faisant mugir comme une mer en furie qui faisait entrer l'âme du jeune colon dans les plus vifs transports. « Il pouvait alors rester assis dans sa cabane, et mettant de côté ses livres ou ses outils, il sortait en plein vent pour contempler le spectacle des éléments déchaînés ; il se sentait comme en contact avec la nature et son auteur. )) (2)

Idéaliser sa vie, c'est-à-dire répandre, à force d'imagination et à force de sentiments, sur tout ce qui l'entourait les couleurs et les impressions les plus

(1) Jean Rivard^ I, 52.

(2) Jean Rivard, I, 52.

ll2 NOUVEAUX ESSAIS

riantes, et rapporter à quelque souvenirs classiques les événements quelconques, et parfois les plus insignifiants de son existence, voilà bien à quoi tâchait, pour se donner du cœur, le rhétoricien bûcheron. Gérin-Lajoie précise fort bien cet état d'âme dans une lettre que Jean Rivard écrivait, un mois après son arrivée dans la forêt, à son ami Gustave Charmenil.

(( Je vais te donner une courte description de mon établissement. Je ne te parlerai pas des routes qui y conduisent ; elles sont bordées d*arbres d'un bout à l'autre ; toutefois je ne te conseillerais pas d'y venir en carosse. . . Quant à ma résidence, ou comme on dirait dans le style citadin, à Villa Rivard, elle est située sur une charmante petite colline ; elle est en outre ombragée de tous côtés par d'immenses bosquets des plus beaux arbres du monde. Les murailles sont faites de pièces de bois arrondies par la nature ... Le plafond n'est pas encore plâtré, et le parquet est à l'antique, justement comme dans Homère. C'est délicieux. Le salon, la salle à diner, la cuisine, les chambres à coucher ne forment qu'un seul et même appartement. — Quant à l'ameublement, je ne t'en parle pas ; il est encore, s'il est possible, d'un goût plus primitif. Toi qui es poète, mon cher Gustave, ne feras-tu pas mon épopée un jour ? (^> . . .

Mais il en coûte parfois aux héros de l'épopée coloniale de tailler dans la forêt leur poème merveilleux. Jean Rivard devait l'éprouver souvent. La nature sauvage et vierge a des spectacles qui enchantent ; elle a aussi des monotonies qui lassent, et qui

(1) Jean Rivard, I, 51.

troublent ce fond d'éternelle tristesse que nous portons en nous-mêmes. Et justement, ceux-là qui ont une âme plus délicate, plus capable de goûter la poésie des choses, sont aussi mieux préparés à en savourer l'amertume.

Jean Rivard eut donc ses jours de sombre ennui. A vingt ans on s'habitue mal à l'immense et infinie solitude. Et pour peu que l'on ait développé en soi le besoin des affections, on supporte mal le silence et le vide profond de l'isolement. Jean Rivard devait regretter parfois son village, et la maison paternelle. Il éprouva dans les bois de Bristol quelque chose des intimes chagrins que promena René dans nos forêts d'Amérique. « La chute des feuilles, le départ des oiseaux, les vents sombres de la fin de novembre furent la cause de ses premières heures de mélancolie. Puis, lorsque plus tard un ciel gris enveloppa la forêt comme d'un vêtement de deuil, et qu'un vent du nord ou du nord-est, soufflant à travers les branches, vint répandre dans latmosphère sa froidure glaciale, une tristesse insurmontable s'emparait parfois de son âme, sa solitude lui semblait un exil, sa cabane un tombeau. )) ^i>

Cependant jamais ces accès de tristesse n'abattirent tout à fait Jean Rivard. Il s'empressait plutôt de secouer sa mélancolie, de sécher quelques larmes que le souvenir de Grandpré faisait parfois monter à ses yeux. Le travail est le meilleur remède d'ennui : et fort heureusement, il y avait en Jean Rivard, à côté de l'étudiant frais émoulu, à côté du jeune

(1) Jean Rivard, I, 53.

rêveur, et du romantique sensible, il y avait le colon réaliste, l'homme d'action.

Au collège où il avait étudié, Jean Rivard entendait souvent le directeur répéter à ses élèves la classique maxime, que le bon Lhomond avait convertie en exemple pour sa grammaire latine : lahor omnia vincit. Cette devise, il la voulut sienne, et c'est l'une des choses les plus précieuses que Jean Rivard rapporta de son cours d'étude. Il avait même parfois une singulière façon de traduire en français cet axiome latin. L'un de ses frères qui n'approuvait guère son projet et lui demandait un jour avec quoi il prétendait réaliser ses rêves de fortune ? (( Avec cela, )) dit laconiquement Jean Rivard, en montrant ses deux bras ! Et il y avait dans ce geste expressif le sens plein de sa de^^ise. ^^^

Donc, cet écoliei transporté en pleine forêt, était un laborieux ; c'était un « bûcheur, )) et ce mot de l'argot scolaire prend ici toute sa force significative.

Le travail physique répugna bien d'abord, quelquefois, à ses membres peu exercés, et le fatiguait et l'épuisait ; mais Jean Rivard s'y entraîna et il s'y habitua, et il s'y complut. (( Ce travail des bras d'abord si dur, si pénible, devint pour lui comme une espèce de volupté. » (2) Et dès lors, l'on ne cesse plus de voir à travers les pages du roman, comme à travers les arbres de la forêt, la silhouette toujours active du jeune colon.

Après le tableau des premiers défrichements (^>

(1) Jean Rivard, I, 26.

(2) Jean Rivard, I, 40.

(3) Jean Rivard, I, 37-47.

OÙ il convenait que Gérin-Lajoie esquissât d'abord l'attitude de son héros, et nous le fît voir s'attaquant aux grands arbres des bois séculaires, faisant à coup de hache dans la forêt la première trouée lumineuse, il n'est pas de récits plus révélateurs de la vie du colon que ceux des premières semailles et de la première récolte.

Semer à travers les souches noircies des terres neuves était aussi peu compliqué que cela était pénible. Quel travail que celui qui consiste à préparer le terrain qui doit recevoir cette première semence ! Depuis le milieu d'avril jusqu'à la fin de juin, Jean Rivard et Pierre Gagnon s'y livrèrent sans relâche. (( Rarement le lever de l'aurore les surprit dans leur lit, et plus d'une fois, )) ajoute l'auteur dans un style peut-être trop homérique, (( plus d'une fois la pâle courrière des cieux éclaira leur travaux de ses rayons nocturnes. » (^> Et selon son habitude, Gérin- Lajoie jette sur ces champs de labour et sur les durs travaux de ses personnages le voile discret d'une simple poésie ; ou bien il les transforme et les relève par des réflexions de la plus forte et de la plus chrétienne philosophie.

Jean Rivard est fatigué, « son corps est harassé, mais son âme jouit, son esprit se complaît dans ces fatigues corporelles. Il est fier de lui-même. Il sent qu'il obéit à la voix de celui qui a décrété que l'homme gagnera son pain à la sueur de son front. Une voix intérieure lui dit aussi qu'il remplit un devoir sacré envers son pays, envers sa famille, envers lui-même : que lui faut-il de plus pour rani-

(1) Jean Rivard, I, 88.

mer son énergie ? » <i> Et puis il y a les rêves qui viennent enchanter le sommeil reposant du colon ! Rêves bienfaisants et purs où l'on voit dans la plaine croître Tespérance du semeur et onduler For des moissons ! (( S'il rêve, il n'aura que des songes paisibles, riants, car l'espérance aux ailes d'or planera sur sa couche. )) Et Gérin-Lajoie ajoute avec son style tout plein de choses qu'il exprime : (( De ses champs encore nus, il verra surgir les jeunes tiges de la semence qui en couvriront d'abord la surface comme d'un léger duvet, puis insensiblement s'élèveront à la hauteur des souches ; son imagination le fera jouir par anticipation des trésors de sa récolte. Puis, au milieu de tout cela, et comme pour couronner ces rêves, apparaîtra la douce et charmante figure de sa Louise bien-aimée, lui promettant des années de bonheur en échange de ses durs travaux. )) ^2)

Au bout de quelques mois, le soleil et Dieu aidant, le premier rêve du colon devint une réalité. On fit la récolte : épilogue nécessaire de tous les poèmes du semeur. Avouons qu'ici Gérin-Lajoie a manqué le coup de nous faire voir à l'œuvre, et au premier plan de tableaux qui eussent ajouté du prix à son livre, Jean Rivard et son infatigable compagnon. Quoi de plus pittoresque, — du moins aperçu à travers le prisme des descriptions — que les scènes rustiques du coupage des grains, de l'engerbage, de l'engrangement, du battage et du vannage ! Et l'auteur de Jean Rivard aurait pu fixer pour l'instruction des lecteurs de la ville, et aussi pour tous les lec-

(1) Jean Rivard, I, 88-

(2) Jean Rivard, I, 89.

leurs d'aujourd'hui, tant de détails, tant de vieilles habitudes, tant de traits charmants de nos anciennes mœurs agricoles ! Il ne l'a pas fait, croyant, à tort, que le récit de ces (( diverses opérations )) aurait été fastidieux. Et le chapitre qu'il a consacré à la première récolte, privé de ces développements, et de cette couleur locale, un peu terne dans ses récits austères, n'est guère rempli que des calculs les plus précis et les plus pratiques. Il arrive même que l'auteur y parle un peu de tout, excepté de la récolte. De celle-ci il retient seulement, et il apprend au lecteur, ce qui peut le mieux engager les jeunes gens à suivre Jean Rivard dans la forêt, à savoir le chifiFre exact et merveilleux des minots qu'ont rapportés les arpents de terre que Jean avait semés en blé, en avoine, en orge, en sarrazin, en pois, en patates, et en légumes. Ce procédé, sans doute, se prête mal aux narrations artistiques ; mais c'est tout de même une façon assez ingénieuse de peindre l'homme d'action que fut Jean Rivard, que de nous le faire voir riche des fruits de son travail, entouré de tous ces quatre-vingts minots de blé, cent soixante minots d'avoine, quarante minots d'orge, mille minots de légumes, etc., qui font à ce tableau le plus rustique ornement. Et cela nous donne comme une première esquisse de ce chapitre tout plein de chiffres séducteurs, que Gérin-Lajoie intitulera plaisamment : (( Un chapitre scabreux. ))

Puis Gérin-Lajoie, aussi iSer que Jean Rivard du produit de sa première récolte, entonne tout aussitôt un hymne au travail, où le lyrisme ne s'élève un moment que pour raser encore le sol où le retient évidemment la pensée du prosateur. Et ce chapitre

composite se termine par une pressante exhortation adressée aux jeunes gens que l'oisiveté ennuie ou corrompt, qui redoutent le travail comme l'esclave redoute sa chaîne, et qui, pour ne pas se faire colon comme Jean Rivard, ignorent de quel bonheur ils sont privés !

Jean Rivard ne sortira guère plus de ce champ où il applique son activité. Lorsque surtout il aura conduit dans sa maison nouvellement construite la jeune fille qui de temps à autre le rappelait encore à Grandpré, il ne s'occupera plus que de l'exploitation raisonnable, méthodique et logique de sa ferme. Des cent acres de terre qu'il possède, il connaît à fond la nature de chacun, la qualité du sol, des bois, et les accidents topographiques du terrain. Il en a dressé une carte très détaillée, qu'il appelle pompeusement « la carte de son royaume. )) (i> Et quand Louise franchira pour la première fois le seuil de sa maison, Jean déploiera tout de suite sous son regard la carte officielle de (( ce royaume )) dont elle sera désormais la reine.

Il parut même qu'après ce mariage l'activité de Jean redoubla d'intensité, sans que pour cela ses fatigues se fussent accrues. (( Lorsqu'après cinq ou six heures de travail, il retournait à sa maison et qu'il apercevait de loin sur le seuil de sa porte sa Louise qui le regardait venir, ses fatigues s'évanouissaient ; il rentrait chez lui l'homme le plus heureux de la terre. )) (2) Et les joies laborieuses du jeune colon et de sa femme devinrent plus intenses encore

(1) Jean Rivard, II, 12.

(2) Jean Rivard, II, 14.

lorsque, penchés tous deux sur un berceau, ils se purent reposer de leur tâche quotidienne en y regardant sourire à leur amour, un enfant, un tout petit colon, avec de beaux grands yeux limpides où semblait se refléter déjà l'image de la forêt !

Cependant l'action de Jean Rivard ne fut pas toujours limité au défrichement de sa terre, et à des œuvres d'intérêt surtout personnel : elle devait bientôt et peu à peu s'étendre, rayonner autour de lui, devenir éminemment sociale. L'exemple courageux de ce jeune homme avait attiré dans la forêt de Bristol de vaillants imitateurs.

On vint se grouper autour de Jean Rivard ; et lui, l'ouvrier de la première heure, le colon instruit, (( l'homme carré )) que Pierre Gagnon avait si pittoresquement défini, capable de la tête autant que des bras, (i> devint tout naturellement le conseiller, l'ami, le chef des nouveaux défricheurs. Et il pouvait écrire un jour à son ami Gustave Charmenil : « Outre mes travaux de défrichement, qui vont toujours leur train, j'ai à diriger en quelque sorte l'établissement de tout le village. Ne sois pas surpris, mon cher Gustave si tu entends dire un jour que ton ami Jean Rivard est devenu un fondateur de ville. » (2)

Jean Rivard devait, en effet, fonder une ville, qui lui prit beaucoup de son activité, et jusqu'à son nom. C'est lui qui en fit le plan, qui en traça sur la carte les rues, et qui marqua la place où l'on élève-

Ci) Jean Rivard, II, 227.

(2) Jean Rivard, l, 53.

rait plus tard les principaux édifices publics. ^i> C'est lui, surtout, qui organisa dans ce centre nouveau la vie sociale, et qui lui communiqua tout l'esprit dont il était animé. Juge de paix, maire de Rivardville, avant d'être député au Parlement, il n'usa jamais de son influence que pour établir sur la base solide des plus fortes vertus civiques et morales la fortune de son village. Sans doute, Jean Rivard fut un député médiocre, et il ne sut jamais assez luimême ce qu'il était allé faire à Québec ; mais, en revanche, dans la sphère plus humble de la vie municipale et régionale, il fut le citoyen le plus entreprenant, et l'instigateur le plus hardi de tous les progrès. Les questions scolaires, aussi bien que les questions d'économie rurale et domestique, étaient par lui sagement résolues, et les oppositions systématiques, mesquines, et jalouses que lui suscita parfois Gendreau-le-Plaideur ne purent jamais entamer son autorité.

Aussi bien, cette autorité reposait-elle sur un grand fond de vertus et sur les mérites personnels les plus incontestés.

Gérin-Lajoie, dessinant d'une main ferme, parfois si rude, le portrait du colon, a voulu réunir en lui toutes les qualités traditionnelles et acquises qui font chez nous si digne de tous les respects l'habitant canadien.

Non seulement Jean Rivard est un défricheur àUa fois sensible et actif, et non seulement il est âpre à la besogne et persévérant, mais il est foncièrement

(1) Jean Rivard^ 1,57.

honnête, juste, désintéressé, généreux. Et il est tout cela à la fois, parce qu'il est aussi et tout d'abord foncièrement chrétien.

N'est-il pas vrai que, dans notre pays, le christianisme du colon est d'une qualité, d'une valeur toute spéciale ? Il est plus ingénu, plus confiant, plus dévoué, plus complet peut-être, que le christianisme des gens de nos vieilles paroisses — encore que beaucoup de nos vieilles paroisses aient conservé la plupart de leurs vertus traditionnelles. Le colon n'ignore pas que la hache et la croix font en ses mains le plus puissant faisceau ; que c'est elles qui ont ensemble tracé dans nos forêts les grandes routes de la fortune et de la civilisation ; et qu'à toutes les phases de notre histoire nationale, il n'eut jamais, lui, le colon travailleur et fatigué, de meilleur soutien, de plus assidu consolateur, que l'homme de la croix, le missionnaire ! Quand le jeune bûcheron quitte pour la première fois le foyer paternel où se multiplient les enfants, et qu'il part à la conquête d'une terre à défricher, il emporte avec lui, dans la forêt, sans doute, le regret des joies familiales pour un moment supprimées, mais aussi la foi de ses parents, l'exemple des vertus domestiques, le chapelet de sa première communion, et, comme Jean Rivard, une Imitation de Jésus-Christ que lui aura confiée sa Louise bien-aimée. Et dans l'humble cabane où chaque soir il revient, le jeune colon garde les chrétiennes habitudes de son enfance, il prie le Dieu des paysans, celui que priait son père, le Dieu qui chaque année renouvelle la forêt, fait pousser les blés, et préserve de tout dommage la moisson prochaine. Et jamais la joie de ce rude travailleur n'est plus

vive ni plus profonde que le jour où il voit apparaître, venir à lui, à travers les arbres de la forêt et Tenchevêtrement des abatis, la soutane déchirée du brave missionnaire !

L'homme de Dieu, l'apôtre de la colonisation, Jean Rivard l'accueillait d'autant plus volontiers que l'abbé Doucet, qui visita le premier le canton de Bristol, était un de ses camarades de collège. Ce fut un prêtre, l'abbé Leblanc, (^> qui persuada Jean Rivard de s'en aller abattre la forêt, et c'est un autre prêtre l'abbé Doucet qui fut toujours le conseiller prudent du jeune colon, qui associa aux initiatives de Jean son activité personnelle, et prépara avec lui la fortune de Rivardville. Si bien que le jour où l'on érigera dans quelque ville de nos pays de colonisation le groupe symbolique du colon canadien appuyé sur l'épaule du missionnaire, on ne pourra mieux choisir pour les représenter tous deux que Jean Rivard et l'abbé Doucet, le premier colon et le premier apôtre du canton de Bristol.

Mais peut-être ce groupe serait-il incomplet si on n'avait soin d'y ajouter, pour en faire la signification plus large et plus précise, le personnage de cette femme forte qui fut la compagne de Jean Rivard, Louise Routier. Et cette femme, il la faudrait sculpter dans l'attitude modeste, simple et digne, que Gérin-Lajoie lui a donnée, avec ce costume

(1) Gérin-Lajoie a voulu personnifier dans l'abbé Leblanc, un ancien curé de Yamachiche, M. Dumoulin, celui-là même qui avait engagé son père à lui faire faire un cours d'étude.

JEAN RIVABD 123

d'étoffe domestique, dont il Ta revêtue, et qui la faisait, aux yeux de Jean Rivard, toujours aussi charmante que le jour de ses noces. (i>

Aussi bien, Jean Rivard ne peut aller à l'histoire sans Louise Routier : le colon canadien partage toujours avec sa vigoureuse compagne l'honneur et la prospérité de sa maison. Louise Routier <2) est le type parfait de la jeune fille, élevée loin des villes, en pleine nature, en pleine vie rurale. Elle a grandi au soleil qui faisait s'épanouir les fleurs du jardin familial, et elle n'a jamais respiré que le parfum des saines vertus domestiques. Elle aime fortement, mais discrètement : Gérin-Lajoie ajoute, et beaucoup de lecteurs avec lui : elle aime (( comme sait aimer la femme canadienne. )) (3)

Et c'est pour cela que les amours de Jean Rivard et de Louise furent les moins tourmentées qui se puissent concevoir. Gérin-Lajoie s'est abstenu de nous distraire de son sujet par des épisodes romanesques qui eussent ôté à son livre toute vraisemblance. La passion y est calme, maîtresse d'elle-même, quelquefois inquiète, jamais affolée. Il y a même beaucoup de timidité dans les aveux de ces jeunes gens, et l'on songe, à les entendre, à certains amoureux des comédies de Marivaux, que la seule conscience de leur passion fait déjà rougir. Le cœur de Louise

(1) Jean Rivard, II, 197.

(2) Louise Routier doit son nom à une famille Routier que Gérin-Lajoie connut pendant son séjour à Montréal, de 1846 à 1849. M. Routier avait quatre grandes filles, de grande distinction. L'aînée, dit-on, fit une vive impression sur notre auteur. Trop pauvre pour songer à se marier, Gérin-Lajoie crut devoir s'éloigner. Il garda de cette famille le plus affectueux souvenir.

(3) Jean Rivard, I, 195.

se déclare, s'ouvre tout entier, et il se laisse pleinement connaître dans cette phrase que la jeune fille écrivit un jour à Jean Rivard, anxieux de savoir si un jeune galant toujours endimanché, de Grandpré, ne l'avait pas supplanté : « Si je vous semble légère quelquefois, je ne le suis pas au point de préférer celui qui a de jolies mains blanches, parce qu'elles sont oisives, à celui dont le teint est bruni par le soleil parce qu'il ne redoute pas le travail. Je regarde au cœur et à la tête avant de regarder aux mains. )) (i> Réponse toute simple, inspirée par l'amour le plus raisonnable, et qui valut à Louise, au mois d'avril prochain, un délicieux cœur de sucre !

Une « blonde » comme celle-là sera, au foyer de Jean Rivard, l'épouse accomplie : bienveillante pour tous, secourable aux pauvres, pieuse, économe. Elle fera surtout une excellente femme de ménage ; elle mettra de l'ordre et de la propreté dans sa maison : <( les planchers étaient toujours si jaunes chez Jean Rivard qu'on n'osait les toucher du pied ; et les petits rideaux qui bordaient les fenêtres étaient toujours si blancs que les hommes n'osaient fumer de peur de les ternir. » (2)

Mais Louise Routier savait surtout mettre de la gaieté à son foyer, de la belle humeur et de l'entrain ; elle faisait la vie heureuse à son mari, et elle façonnait dans la joie, dans le travail, et dans la vertu l'âme des nombreux enfants que le bon Dieu lui avait donnés.

C'est une femme comme celle-là que Gérin-

(1) Jean Rivard, I, 158.

(2) Jean Rivard, II, 196.

Lajoie, qui souhaita si longtemps s'établir sur une terre, avait rêvée pour sa maison de cultivateur : « Il me semble me voir sur les bords de la rivière Nicolet, ayant une coquette demeure, une jolie femme, musicienne, des amis dignes de ce nom, une belle et bonne terre que je cultiverais avec succès. )) ^i> Gérin-Lajoie n'ayant pu réaliser son rêve d'agriculteur, c'est Jean Rivard qui eut cette bonne fortune. Gérin-Lajoie mit dans la vie de ce personnage toutes ses affections et toutes ses longues espérances. Il alla jusqu'à lui confier la femme qui eût partagé ses travaux ; et d'elle aussi bien que de Jean Rivard, il fit le modèle de l'activité et de la vertu domestiques.

C'est encore pour qu'il entrât davantage et tout entier dans son roman, que Gérin-Lajoie s'y est dédoublé, et représenté tout ensemble sous les traits de Jean Rivard, et ceux de Gustave Charmenil. Et comme Jean Rivard fut toute sa vie ce qu'aurait voulu être Gérin-Lajoie, Gustave Charmenil fut ce que devint vraiment à vingt ans notre auteur, et ce qu'il n'aurait jamais voulu devenir. Étudiant pauvre, besogneux, courant à Montréal les bureaux d'une fois ce qu'expérimenta Gérin-Lajoie lui-même, à savoir « qu'il n'y a pas de travail plus pénible que d'avocat pour y trouver de l'emploi, éprouvant plus

(1) Extrait des Mémoires manuscrits de Gérin-Lajoie, cité par l'abbé Casgrain, dans sa biographie de Gérin-Lajoie. Voîr Œuvres Complètes de l'abbé Casgrain, II, 503. C'est le 12 octobre 1849 que Gérin-Lajoie traçait les lignes que nous venons de citer.

celui de chercher du travail. )) ^i> Timide, peu capable de forcer la destinée, inhabile à faire valoir aux yeux du monde toutes les ressources de son talent et de sa volonté, passant d'une mésaventure à une autre, voilà ce que fut Gérin-Lajoie lui-même, et ce que recommença pour lui Gustave Charmenil. Et pour que personne ne doutât de cette identification des personnages, Gérin-Lajoie prêta à l'étudiant ce nom de Gustave Charmenil que, dans un projet d'autobiographie que l'on a retrouvé dans ses cahiers, il s'était donné à lui-même. <«>

Si, d'ailleurs, Gérin-Lajoie a tant insisté sur ce rapprochement, et sur les déceptions et les déboires de Gustave Charmenil, ce fut pour mieux marquer l'erreur de tant de jeunes gens instruits qui dédaignent la carrière de l'agriculteur, qui s'obstinent à rechercher une profession libérale, et s'en vont traîner sur le pavé des grandes villes les restes de leurs illusions. D^u temps de Gérin-Lajoie, comme encore aujourd'hui, on se fût étonné qu'un jeune homme qui avait des études classiques, ne se fît pas avocat, médecin, notaire ou prêtre. Déjà, d'ailleurs, l'on

(1) Jean Rivard, I, 73. — Lettre de Gustave Charmenil à Jean Rivard.

(2) Ce projet d'autobiographie se trouve dans un cahier qui porte la date de 1862, de l'année même où Gérin-Lajoie publiait dans les Soirées Canadiennes la première partie de Jean Rivard.

Gérin-Lajoie était sous l'impression que sa famille comptait des Charmenil parmi ses ancêtres maternels. Par suite d'une mauvaise lecture du recensement de 1681, on avait cru que le nom de la femme de Jean Gélinas, ancêtre maternel d'Antoine Gérin-Lajoie, était Françoise Charmenil. Or, des actes notariés récemment découverts par M. F.-L. Desaulniers, ont permis de rectifier cette leçon. L'acte de mariage de Jean Gélinas, daté du 27 octobre 1667, donne, comme nom de sa femme, (( Françoise Charles Desmeni,)) Voir Saint-Guillaume d'Upton, p. 128, par F.-L. Desaulniers.

se plaignait que les professions libérales fussent encombrées, et il n'était donc pas inutile de mettre sous les yeux du lecteur de ce temps, de faire se mouvoir sous leurs regards, le personnage inquiet, désenchanté, morfondu, d'un raté. La thèse de Jean Rivard ne pouvait que s'en trouver singulièrement fortifiée. Et Gérin-Lajoie avait assez d'humilité pour prêter quelque chose de sa propre vie à cette cruelle démonstration.

Au surplus, Gustave Charmenil comprit luimême l'erreur de sa jeunesse. Ses journées vides et affamées, ses bottes trouées et ses pantalons râpés l'avertissaient assez qu'il n'était dans la société qu'un être inutile, encombrant, déclassé. N'y eût-il pas jusqu'à ses amours rentrées ou méconnues qui firent son destin plus lamentable. Il n'osait aimer, parce qu'il était trop pauvre. (( S'il se fût contenté de l'amour et du bonheur dans une chaumière, » (i> il eût été bien vite aussi heureux que Jean Rivard ; mais il voulut goûter à la vie urbaine, chercher dans les salons mondains la jeune fille de ses rêves, et il fut condamné à rêver toujours, à vieillir dans l'isolement, n s'en plaignait à son ami, et il était bien près d'estimer beaucoup maintenant la carrière du colon pour la stabilité qu'elle donne à la vie, et de l'apprécier dans la mesure même où elle procure des mariages hâtifs. (2)

Et c'est ainsi que Gérin-Lajoie a fait de la profession de l'agriculteur le plus bel éloge, non pas seulement par le tableau très persuasif des prospérités

(1) Jean Rivard, I, 78.

(2) Jean Rivard, I, 42.

de Jean Rivard, mais encore par le récit vraisemblable des déboires de Gustave Charmenil. Et c'est sur les lèvres de ce jeune désabusé qu'il a placé ce couplet où il semble qu'il ait résumé toute sa thèse et toute son ambition : (( O heureux, mille fois heureux le fils du laboureur qui, satisfait du peu que la providence lui a départi, s'efforce de l'accroître par son travail et son industrie, se marie, se voit revivre dans ses enfants, et passe ainsi des jours paisibles, exempts de tous les soucis de la vanité, sous les ailes de l'amour et de la religion. C'est une vieille pensée que celle-là, n'est-ce pas ? Elle est toujours vraie cependant. Si tu savais, mon cher ami, combien de fois je répète le vers de Virgile : Heureux l'homme des champs, s'il savait son bonheur. <i>

Ce que nous avons déjà cité de Jean Rivard pourrait suflBre à en caractériser le style. Rarement Gérin-Lajoie y vise l'effet littéraire. Il n'a besoin de mots que pour exprimer sa pensée, et signifier les choses. Il dédaigne les ornements frivoles dont les romanciers décorent volontiers leurs livres ; et il veut, écrivain canadien, faire voir nettement et simplement des choses canadiennes.

Au reste, Gérin-Lajoie est un classique : je veux dire qu'il admire par-dessus tout le grand siècle, et qu'il n'a qu'une estime médiocre pour les stylistes du dix-neuvième siècle. Gustave Charmenil, entre deux

(1) Jean Rivard, I, 45.

danses d'un bal donné par Madame Du Moulin, cause de littérature avec Mademoiselle Du Moulin : (( Notre siècle, lui dit-il, ne peut guère se vanter, il me semble, de ses progrès en littérature, et je crois que la lecture des grandes œuvres des siècles passés est encore plus intéressante, et surtout plus profitable que celle de la plupart des poètes et littérateurs modernes. » (i> C'est l'opinion de Gustave Charmenil ; et c'est aussi l'opinion de Jean Rivard, et partant celle de Gérin-Lajoie. Jean Rivard, faisant visiter sa bibliothèque à l'auteur, lui dit pourquoi il n'a guère acheté de livres nouveaux : « On cherche en vain dans la plupart des écrivains modernes ce bon sens, cette justesse d'idées et d'expressions, cette morale pure, cette élévation de pensée qu'on trouve dans les anciens auteurs ; à force de vouloir dire du nouveau, les écrivains du jour nous jettent dans l'absurde, le faux, le fantastique. )) ^2) On ne peut être assurément plus classique ; on ne peut l'être plus absolument, et plus exclusivement. Et sans demander compte à Gérin-Lajoie de ses généralisations imprudentes, et sans nous informer de ce qu'il entend par la (( morale pure » des anciens, nous retenons qu'il est un disciple du dix-septième siècle, qu'il voudrait écrire comme on écrivait au temps de Pascal, et qu'il fait peu état des couleurs, et des hardiesses, et des nouveautés de la langue du dix-neuvième siècle.

Et pourtant, il aurait pu sans doute, et sans grand dommage pour son livre, emprunter davantage à nos

(1) Jean Rivard, I, 132.

(2) Jean Rivard, I, 95 ; II, 28.

modernes les ressources de leur style ; il aurait pu apprendre d'eux l'art de tisser de façon plus souple la trame du roman, et il aurait pu emprunter quelquefois à leurs palettes des couleurs qui eussent atténué, varié, les tons gris, uniformes, qui se répandent sur la toile de certains chapitres.

Au surplus, Gérin-Lajoie a lu les meilleurs écrivains du dix-neuvième siècle, et, par exemple. Chateaubriand et Lamartine ; leurs noms se retrouvent sous sa plume, (i> et, bien plus, il a parfois essayé d'imiter leur art de peindre la nature. Voyez cette description du matin à Rivardville :

(( Quelle délicieuse fraîcheur ! Mes poumons semblaient se gonfler d'aise. Bientôt le soleil se. leva dans toute sa splendeur, et j'eus un coup-d'œil magnifique. Un nuage d'encens s'élevait de la terre et se mêlait aux rayons du soleil levant. L'atmosphère était calme, on entendait le bruit du moulin et les coups de hache et de marteau des travailleurs qui retentissent au loin. Les oiseaux faisaient entendre leur ravissant ramage sous le feuillage des arbres. A leurs chants se mêlaient le chant du coq, le caquetage des poules, et de temps en temps le beuglement d'une vache ou le jappement d'un chien.

(( L'odeur des roses et de la mignonnette s'élevait du jardin et parfumait l'espace. Il y avait partout une apparence de calme, de sérénité joyeuse qui réjouissait l'âme et l'élevait vers le ciel. Jamais je n'avais tant aimé la campagne que ce jour-là. )) ^2)

(1) Jean Rivard, II, 165-166.

(2) Jean Rivard, II, 182.

N'y a-t-il pas vraiment, dans cette page, y pénétrant la grande simplicité du style, quelque chose de cette grâce séduisante que les modernes répandent volontiers dans leurs ouvrages ? Et Ton pourrait rapprocher de cette description, pour la vie qui y est intense, et pour la précision du détail, cette page excellente où Gérin-Lajoie essaie de fixer le spectacle si terrifiant de nos incendies de forêt.

(( C'était vers sept heures du soir. Une forte odeur de fumée se répandit dans l'atmosphère ; l'air devint suffocant ; on ne respirait qu'avec peine. Au bout d'une heure, on crut apercevoir dans le lointain à travers les ténèbres, comme la lueur blafarde d'un incendie. En effet, diverses personnes accoururent, tout effrayées, apportant la nouvelle que le feu était dans le bois. L'alarme se répandit, toute la population fut bientôt sur pieds. Presque aussitôt, les flammes apparurent au-dessus du faîte des arbres : il y eut parmi la population un frémissement général. En moins de rien, l'incendie avait pris des proportions effrayantes ; tout le firmament était embrasé. On fut alors témoin d'un spectacle saisissant : les flammes semblaient sortir des entrailles de la terre et s'avancer perpendiculairement sur une largeur de près d'un mille. Qu'on se figure une muraille de feu marchant au pas de course, et balayant la forêt sur son passage. Un bruit sourd, profond, continu se faisait entendre, comme le roulement du tonnerre ou le bruit d'une mer en furie. A mesure que le feu se rapprochait, le bruit devenait

plus terrible : des craquements sinistres se faisaient entendre. )) (i>

Gérin-Lajoie savait donc décrire, et le mouvement de sa phrase, quand il la presse, apparaît d'autant plus rapide que Fauteur n'emploie pour le marquer que les expressions les plus naturelles et les plus simples.

C'est, d'ailleurs, à cause de ce souci du mot propre, et de l'expression qui donne la vision directe des choses, que Gérin-Lajoie devait exceller dans certaines pages où il raconte nos mœurs populaires, et dans ces rencontres où il fait parler nos bonnes gens. Nous signalerons ici, comme les plus représentatifs peut-être de cette dernière manière, les chapitres où Gérin-Lajoie met en scène Pierre Gagnon et Françoise, décrit les naïves amours de ces deux cœurs robustes, leurs coquetteries un peu rustiques, et la demande en mariage. (2)

Ces pages sont toutes pleines des mœurs de notre vie rurale ; elles débordent de franche gaieté. On y relève encore ces locutions familières aux gens du peuple, si savoureuses, si pittoresques, dont Gérin- Lajoie aimait parsemer sa prose.

Les qualités estimables du style de Gérin-Lajoie nous font oublier certaines longueurs des récits, ou des dissertations, quelque inexpérience dans la composition. L'auteur, qui s'abstient d'intriguer dans son roman, omet à dessein, sans doute, de préparer des scènes qu'un romancier moderne eût fait venir avec

(1) Jean Rivard, II, 76-77. Voir aussi, pour la netteté de ses descriptions, le chapitre intitulé : Une paroisse comme on en voit peu, II, 198.

(2) Jean Rivard, II, 36-52, passim.

plus d'adresse. Il estime ique « Tart d'ennuyer est l'art de tout dire, » (^> et il va par le plus court chemin vers les conclusions qu'il veut laisser dans l'esprit du lecteur. Il se propose, par exemple, de faire voir qu'un simple colon peut devenir député au Parlement : il dirige donc vers Jean Rivard un groupe d'électeurs qui lui proposent sans phrases une candidature, qu'il accepte sans hésitation. Puis, embarrassé peut-être de ce député qui nous éloigne trop de la forêt ou qui critique trop librement — puisque Jean Rivard c'est Gérin-Lajoie fonctionnaire public — l'administration du gouvernement, il le supprime, après l'élection, dans l'édition définitive du roman, renvoyant au Foyer Canadien de 1864, pages 209 à 262, ceux qui désirent sur cette courte carrière politique du héros une plus ample information. (2)

Il faut donc juger ce livre par l'impression d'ensemble qui s'en dégage, plus encore que par l'examen minutieux des détails de la composition. Il y faut chercher, non pas les fines analyses psychologiques qui y eussent été hors de propos, ni le jeu de passions qui eussent distrait le lecteur, ni les savantes combinaisons du style moderne, mais plutôt le développement d'une idée qui domine tous les récits, et que l'auteur a voulu imprimer sur chaque page du roman.

Ce livre est une thèse ; il est une démonstration, et il ne veut être que cela. Gérin-Lajoie l'a écrit pour persuader nos jeunes gens de s'attacher au sol, à la terre nourricière, et pour les inviter à abattre sans retard la forêt vierge où se découvrent l'avenir

(1) Jean Rivard, II, 163, note.

(2) Jean Rivard, II, 94.

et la fortune de notre peuple. Ce livre était infiniment précieux, il était nécessaire à une époque où tant de familles canadiennes s'en allaient par delà la frontière, peupler la république voisine, et enrichir l'étranger ; il doit être encore très précieux, et il est nécessaire qu'on le replace sous les yeux de nos compatriotes, aujourd'hui que l'on parle de repatriement, et que l'on s'aperçoit que la colonisation de la province de Québec est le problème essentiel, vital, dont il faut hâter la solution.

Faisons donc lire Jean Rivard. Faisons-le lire à nos jeunes filles pour qu'elles apprennent de Louise Routier les devoirs d'une mission sociale. Faisons-le lire à nos jeunes gens : aux jeunes gens des villes sans doute, et aux étudiants eux-mêmes, pour qu'ils aperçoivent la noblesse, la dignité du colon, et pour qu'ils éveillent en eux peut-être, au contact de ces pages, une vocation qui sommeille, qui n'attend que cet appel pour prendre conscience d'elle-même, et pour s'affirmer ; faisons-le lire surtout aux jeunes gens de la campagne, pour qu'ils reconnaissent en Jean Rivard leur frère aîné, leur frère illustre, pour qu'ils aiment davantage la terre qu'il a aimée, pour qu'ils n'abandonnent jamais le sol qu'il a défriché, et qu'ils creusent à leur tour le sillon profond où demain grandiront au soleil de Dieu les espérances de notre race !

Pénibles débuts. — Vocation poétique : les horizons de Québec ; le milieu intellectuel. — Querelles politiques et littéraires. — La carrière du poète. — L'œuvre lyrique. — La Légende d'un Peuple. — L'art de Fréchette. — Sa place dans l'histoire de la poésie canadienne.

Le 31 mai 1908, vers onze heures du soir, après une journée de maladie seulement, Louis Fréchette mourait à Montréal.

Depuis quelques années le vieux poète souffrait. Sa robuste constitution avait fléchi. Le temps, la maladie, les chagrins dont se charge trop facilement une âme d'artiste, les variables et fortes émotions qu'avaient longtemps et tour à tour surrexcitées en lui la louange et la critique, les querelles souvent engagées et âprement conduites, l'isolement qui chaque jour étend autour de ceux qui vieillissent le cercle impitoyable de ses indifférences et de ses abandons, le sentiment de sa faiblesse irrémédiable et de son impuissance, le spectacle toujours triste de sa propre ruine, tout cela avait assombri les derniers jours de Louis Fréchette, avait peu à peu détaché cette âme de tant de choses, de tant d'âmes qu'elle avait passionnément aimées : tous ces ennuis, toutes ces angoisses d'un soir de vie qui ici-bas ne doit plus être suivi de clartés d'aurore, avaient mis au cœur de l'homme des désirs de s'en aller vers une vie meilleure. Il souhaitait mourir, et la veille du 31 mai, quelques heures avant d'être foudroyé par l'apoplexie, il confiait à un ami ancien et fidèle ce vœu de chrétienne espérance. « Il y a, ajoutait-il,

Tau-delà qui est toujours inquiétant, mais j*ai assez souffert,il me semble,pour que Dieu me pardonne (i))). Il traduisait ainsi en prose des vers, les derniers peut-être qu'il ait faits, et qui avaient paru quelques semaines auparavant :

Pour moi, je me confie à la justice immense. Or, ta justice, à toi. Seigneur, c'est la Clémence !

D'ailleurs, les poètes, ceux-là du moins qui ont exprimé dans leurs vers quelque vérité humaine, ou quelques-unes des pensées qui jaillissent de la conscience nationale, ne meurent pas tout entiers. Et la mort de Fréchette, loin de le rejeter dans l'ombre ou dans l'oubli, a remis en lumière et en pleine actualité l'œuvre qu'il nous a laissée. Il arrive que le mort grandisse ses victimes. Et il pourrait se faire que, dans notre province du moins où Fréchette fut tant discuté, la grande paix du tombeau profite à sa gloire.

C'est le 16 novembre 1839 que Fréchette naquit à Lévis, au pied même de la falaise, dans le quartier qui porte le nom d'Hadlow.

Son père, venu de Saint- Nicolas, était entrepreneur de quais. Ses ancêtres étaient partis de l'île de Ré, de cette Saintonge qui nous a donné avec Champlain la fleur de son héroïsme courageux.

(1) Cf. Un article de M. L.-O. David sur Fréchette, reproduit dans le Soleil du 20 juin 1908.

LOUIS FBÉCHETTE 137

Le jeune enfant perdit trop tôt sa mère, et ne connut pas assez longtemps la joie calme, la paix de la vie de famille. (^> Une autre femme prit bientôt au foyer la place de l'absente. D'une nature tapageuse et indisciplinée, l'enfant ne s'accommoda pas facilement des corrections vigoureuses que lui infligeait cette nouvelle mère. Aussi, dès l'âge de quinze ans, Louis quitta le toit paternel, et s'en alla demander aux hasards de l'existence du pain et du travail. Il cassa de la pierre à macadam dans les rues d'Ogsdenburg, en attendant qu'il revint poursuivre ses études au Petit Séminaire de Québec, et aux Collèges de Sainte- Anne et de Nicolet. Pas plus au collège qu'à la maison paternelle, l'enfant ne trouvait facilement une aima mater : il colporta ses espiègleries et son talent.

Doué d'une délicate sensibilité, d'une imagination prompte à s'enflammer, le jeune collégien dut lire avec avidité les recueils de vers qu'il put se procurer. Si l'on en juge par des polémiques malheureuses qu'il fit plus tard (( à propos d'éducation », <2) il aimait mieux la poésie que le grec ; et s'il ne mit pas en vers les textes qu'on lui fit traduire, c'est que la muse soufflait à son oreille de bien autres choses. A dix-neuf ans, il composait les premières pièces qu'il a publiées, et c'était : Le chant de la Huronne^^\ et des strophes de consolations, Ne pleure pas, <*> qu'il écrivit pour l'album d'une mère. Au Pension-

Ci) La mère de Louis Fréchette mourut le 7 juillet 1853. L'enfant avait alors 13 ans et 8 mois.

(2) Lettres à M. Vahbé Baillargé, 1893.

(3) Mes Loisirs, p. 115.

(4) Idem. p. 187.

nat de l'Université Laval, où il fit son droit, il eut pour voisin de chambre Sir Adolphe Routhier. Tous deux avaient alors, et eurent peut-être toujours plus d'admiration pour Lamartine que pour Cujas ou Pothier. M. Routhier devait, quelques années après, confesser qu'en dépit des règlements du Pensionnat, Fréchette et lui avaient souvent, pendant de longues soirées, lu ensemble des strophes de [i Lamartine, de Victor Hugo ou de Turquety (i>. Il leur arrivait même de rimer tous deux sous la flamme de la lampe discrète.

Une année Louis Fréchette, étudiant, fut attaché au Journal de Québec (1861-1862) ; cela ne l'empêcha pas de continuer à alligner des vers : le nouvelliste rimait en marge de la gazette, et, dès 1863, à vingt-quatre ans, il publiait son premier recueil : Mes Loisirs.

Mais la vie fut rude au jeune parnassien. Mes Loisirs n'enrichirent pas leur auteur. Victor Hugo et Longfellow, à qui l'étudiant avait sans doute fait hommage de son livre, lui écrivirent des lettres courtoises et flatteuses, mais le livre lui-même dormit chez le poète ou chez le libraire. Dans un article qui parut dans le Journal de Québec, le 4 février 1865, le correspondant du Journal écrit ceci à propos de Mes Loisirs : (( Ce livre a causé fort peu de sensation, et il se vend presque pas, à preuve que le débit n'a pas encore couvert les frais d'impression. (2) »

(1) Causeries du Dimanche, p. 214.

(2) Cet article est reproduit dans le deuxième numéro du Journal de Lêvis, 18 avril 1865. Louis Fréchette était alors rédacteur de ce journal. L'article du Journal de Québec est signé A. C.

Une modeste situation de traducteur surnuméraire pendant les sessions du Parlement ne put suffire à équilibrer le budget de l'étudiant besogneux. (i> Le versificateur se fit bien avocat (1864), mais il fallut courir après les causes plus encore qu'après les rimes, et Louis Fréchette attrappait celles-ci plus facilement que celles-là. Il y eut des jours sombres et affamés dans la chambre du basochien. Une nouvelle tentative vers le journalisme ne lui réussit pas davantage. Pendant Tannée 1865, Louis Fréchette cumula à Lévis les fonctions d'avocat sans cause et de rédacteur su Journal de Lévis, que venait de lancer M. Odule Bégin. Mais le rédacteur était d'un libéralisme qui effraya le propriétaire ; celui-ci craignit de voir transformer en feuille révolutionnaire son journal, et il remercia de ses services le scribe intempérant.

La politique elle-même ne pouvait donc être bienfaisante à ce jeune frondeur impuissant à ébranler la forteresse où se retranchaient victorieusement les conservateurs. Désespérant de pouvoir trouver à Québec ou à Lévis, sinon la fortune, du moins la médiocrité dorée dont se contentent les fils de la Bohème, Louis Fréchette résolut d'aller porter ailleurs son talent et sa besace.

Les États-Unis étaient alors la terre promise de ces Canadiens qui se lassaient d'attendre chaque matin une manne dont il ne restait rien pour le lendemain. Des milliers de compatriotes y allaient troquer contre l'or un travail qui ne profitait plus à

(1) Cette situation fut assurée à Louis Fréchette et à M. Pamphile LeMay par l'entremise de MM. Lemieux et Rémillard, avocats, chez qui les deux étudiants faisaient leur cléricature.

la patrie. Louis Fréchette suivit le courant fatal : Tavocat, le journaliste, le poète partirent pour Chicago (1866). Fréchette sortit tout entier de son pays. Il emporta même avec lui le souvenir amer des désenchantements de sa jeunesse. L'exilé fut cruel pour ceux qui restaient au bord du Jourdain. Sur la terre étrangère il lui sembla que la patrie n'était plus habitable. Dans la lumière trompeuse des horizons lointains, il vit sa province natale en proie à des politiques qui ne pouvaient que la ruiner, son cher Canada livré à des tyrans cupides. Nouvel Alceste, il s'imagina un matin qu'il s'était exilé pour n'être plus spectateur et victime de tant d'égoïstes turpitudes dont se rendaient coupables les ministres de ce temps-là.

Trop faible pour dompter ce servilisme immonde. Fuyons-en le contact ; allons de par le monde. Chercher un coin de terre où l'honneur soit resté, (i)

Il écrivit même :

Partons, pour ne plus revenir ! . .

Et quand je dormirai sous la terre étrangère. Jamais, je le sens bien, jamais une voix chère Ne viendra, vers le soir, prier sur mon tombeau ; Mais je n'aurai pas vu, pour combler la mesure, Du dernier de nos droits, cette race parjure

S'arracher le dernier lambeau ! (2)

Peut-être Fréchette se souvenait-il déjà que Victor Hugo avait été, lui aussi, obligé de fuir devant

(1) La Voix d'un Exilé. Première année, oct. 1866.

(2) La Voix d'un Exilé. Première année, oct. 1866.

les tyrannies de la politique. Il lui plut de faire de Chicago un autre Jersey, et du sein de la cité qui avait accueilli son beau désespoir, il lançait contre nos petits Napoléons les tirades vengeresses, furieuses, échevelées, qui s'intitulaient : La Voix d'un exilé, et qui parurent à beaucoup, et plus tard à l'auteur lui-même, une imitation trop puérile des Châtiments,

L'exil dura cinq ans, sans épuiser tout à fait le fonds d'amertume que la vie avait si tôt amassé dans l'âme du jeune irrité. Pendant son séjour à Chicago, et pour se créer du travail utile, Fréchette, entre deux couplets satiriques où il essayait d'exprimer toutes ses haines sincères et factices, fit de la correspondance aux bureaux du Chemin de fer de rillinois Central, section des Terres ; (i> et il fit aussi du journalisme. Il écrivit d'abord dans l'Observateur, publié par Barclay et Fréchette, et qui commença à paraître peu de temps après l'arrivée du poète à Chicago, h' Observateur ne vécut pas longtemps. En 1868, un autre journal était fondé par Théophile Guéroult, Fréchette et Samuel Pinta, V Amérique, Fréchette y collabora jusqu'au printemps de 1871, où le journal cessa de paraître. (2) Déjà, d'ailleurs, des amis du Canada avaient invité à revenir au pays l'enfant terrible qui boudait ses compatriotes. Ils lui facilitèrent son retour, (^^ et en 1871 Louis Fré-

(1) Cela s'appelle en anglais : Land department Illinois Central Railway.

(2) Voir pour plus de détails sur Louis Fréchette journaliste à Chicago, V Histoire de la Presse franco-américaine et des Canadiens français aux Etats-Unis, par Alexandre Belisle, Worcester, Mass., 1911.

(3) Cf. Article de M. L.-O. David, cité plus haut.

chette regagnait la frontière, rentrait à Lévis, sa ville natale, et y ouvrait encore un bureau d'avocat. Mais le lutteur irascible qu'il y eut toujours en lui ne devait pas longtemps goûter la paix au foyer de la patrie retrouvée. Il y avait alors, dans l'air et dans les esprits, trop d'idées contraires, trop de doctrines combattues, trop de discussions acrimonieuses, pour que le repos lui fût possible. Quelques mois seulement après son arrivée à Lévis, exactement au mois de novembre 1871, Fréchette s'engageait avec M. Adolphe-Basile Routhier, à propos des Causeries du Dimanche^ (i> dans une polémique qui eut beaucoup de retentissement, qui fit couler dans les colonnes de VEvénement et du Nouveau- M onde une encre parfois bien noire, et dont I^réchette marqua le premier toute l'ampleur en intitulant ironiquement ses articles : Lettres à Basile.

Et c'est sans doute ici le lieu et le moment de nous arrêter pour préciser davantage quelques-unes des influences intellectuelles, littéraires et sociales qui ont enveloppé la jeunesse de Fréchette, qui ont façonné son esprit, qui ont fécondé ou irrité sa première ardeur, qui ont tour à tour mis en son âme de poète le rêve de Lamartine et la colère de Juvénal.

Le rêve du poète ! Il lui vint peut-être un soir que la chanson tranquille du Saint-Laurent berçait son sommeil. Il lui vint, assurément, dans ce pays de Lévis et de Québec, avec la lumière et les spectacles

(1) Publiées, en 1871, par M. Routhier.

qui chaque jour emplissaient ses regards. Tous ceux qui naissent à Lévis et à Québec ne sont pas nécessairement des poètes ; mais comment douter que cet ensemble de paysages, de lignes, de couleurs, d'harmonies, au centre desquels surgit comme une acropole le rocher québécois, ne soit propre à enrichir l'imagination, à éveiller la sensibilité, à affiner ces facultés esthétiques que la nature ébauche en chacun de nous ?

Le rêve du poète ! Il vint à Fréchette avec les premières émotions de l'adolescence, un soir que le jeune étudiant, assis quelque part sur les coteaux de Lévis, voyait se développer en largeur et en puissance le vaste décor laurentien. De l'autre côté du fleuve, derrière la forêt mouvante de mâts qui, en ce temps-là, assiégeait Québec, et que soulevait lentement le souffle rythmé de la vague ; au-dessus du rivage étroit d'où s'élancent en vigueur les falaises orgueilleuses, il vit la cité hautaine s'endormir un soir dans la splendeur d'un songe merveilleux. Le soleil avait jeté sur l'épaule robuste du vieux rocher la frange d'or d'un manteau de poupre ; les maisons basses qui se blottissent au pied du cap, ou qui s'échelonnent le long des pentes, ou qui se profilent sur les sommets, déjà s'enveloppaient d'ombre, pendant que les hauts clochers de la ville sainte brillaient encore dans le ciel pur ; le recueillement des jours qui finissent apaisait toutes choses. Et par delà le promontoire qui s'affaisse tout à coup en une chute harmonieuse, le rêveur apercevait, plus loin que l'estuaire enflammé de la rivière Saint-Charles, et plus loin que les grèves de la Canardière, la pleine montante de Charlesbourg, décorée de vergers

en fleurs, les longs coteaux de Beauport, quadrillés d'enclos labourés, et derrière Tîle d'Orléans, au fil de l'eau qui descend, les terrasses gracieuses de Beaupré. Couronné par les cîmes dentelées, surbaissées et fuyantes des Laurentides, encadré dans la ligne souple d'un horizon tout embrasé par le feu du crépuscule, le panorama québécois apparaissait au jeune étudiant comme l'évocation classique de la beauté, et il imprimait en son esprit quelquesunes de ces images qui se colorent de riches reflets, et qui ne demandent qu'à s'envoler au souffle de la strophe.

Oh ! oui, les rêves d'or de notre adolescence !. , . La Muse nous berçait déjà sur ses genoux ; Et mille émois troublants accusaient la présence Des poètes futurs qui sommeillaient en nous . . .

Tout éveillait chez nous de vagues rêveries : Un vol d'insecte, un bruit de feuille, un chant d'oiseaux, L'azur des monts lointains, la fleur d'or des prairies. Les astres blonds semant des perles sur les eaux.

C'est à son ami Sir James Edgar, un ancien compagnon d'enfance, qu'il rappelait un jour ces souvenirs. Et il rattachait à ces lointaines réminiscences les visions premières de sa jeunesse :

Et quel panorama pour des yeux de poète : Québec et son bassin, ce miroir fabuleux Dont le cadre, gradins aux fières silhouettes, S'étage en ondulant jusqu'aux horizons bleus !

LOUIS FBIÎCHETTE 145

Le soir surtout, assis au bord de la falaise. Combien de fois — oh ! oui, dans l'ivresse ou le deuil — Sans échanger un mot pour mieux rêver à l'aise. N'avons-nous pas joui du sublime coup d'oeil ! (i)

Les vers sont assez lourds, mais ils nous permettent de penser que s'il est vrai que nos âmes reçoivent l'empreinte assez profonde des choses qui nous entourent, et s'il est vraisemblable qu'il entre dans l'imagination des poètes quelques rayons de la lumière natale, c'est bien la lumière de Québec qui enflamma, un soir qu'il avait dix-huit ans, le jeune rêveur de la falaise.

Au surplus, Québec n'était pas, vers 1860, qu'une ville pittoresque dont seule l'image rare pouvait faire des artistes. Depuis longtemps déjà, elle s'essayait à jouer le rôle d'une cité studieuse. Plus d'une fois, elle avait encouragé les travailleurs de la plume, et elle était fière d'avoir écrit la première page de notre histoire littéraire. En 1860, elle avait des ambitions plus grandes encore. Elle groupait alors dans ses remparts garnis de vieux canons tranquilles, les plus intellectuels de ce temps, elle coordonnait leurs efforts, elle provoquait leur activité, et il lui semblait sans doute qu'elle s'auréolait déjà d'une gloire attique. Avec son Université, fondée depuis 1852, elle aspirait à jouer un premier rôle scientifique ; elle prétendait à faire rayonner au loin sur le continent l'éclat et la vertu de l'âme française.

C'est à Québec qu'Etienne Parent venait d'accomplir son œuvre puissante de journaliste, et c'est

(1) Les Epaves, pp. 74-75.

là qu'il avait lu et publié quelques-unes de ses meilleures études de sociologie ; c'est à Québec que Garneau avait, le premier, ouvert « l'écrin )) de notre histoire ; c'est à Québec que Ferland travaillait encore ; c'est à Québec que chantait Crémazie, et c'est là, dans l'arrière-boutique d'une librairie mal surveillée, qu'il réunissait ses fidèles enthousiastes. En 1860, un jeune prêtre faisait presque école à l'ombre de la cathédrale : entre deux Légendes, l'abbé Casgrain claironnait sur le seuil du presbytère, et il annonçait au public indifférent le réveil, ou plutôt la naissance d'une littérature canadienne dont il croyait qu'il était le père ; il associait à ses sollicitudes le docteur LaRue, Joseph-Charles Taché, Antoine Gérin-Lajoie, et jusqu'à ce vieillard de soixante-quinze ans, Philippe Aubert de Gaspé, qui ne voulut plus mourir avant d'avoir déposé son offrande toute précieuse dans le berceau de la nouvelle princesse. Les Soirées canadiennes et le Foyer canadien furent créés ; ils ouvrirent toutes leurs feuilles à ce vent d'enthousiasme, et s'en allèrent porter au loin l'espérance des travailleurs.

Comment Louis Fréchette n'aurait-il pas subi l'influence de ce milieu renouvelé ? Comment n'aurait-il pas consenti à se laisser enrôler dans la nouvelle brigade ? Plus jeune que tous ceux qui organisaient ce mouvement littéraire, il souhaitait déjà d'y contribuer pour sa part ; volontiers il en faisait confidence à son ami de cœur M. Pamphile LeMay, autre jeune poète qui lui fut toute sa vie un rival pacifique, et qui lui aussi, dès 1862, dans les Soirées canadiennes, préludait par le Chant du

Matin (^> à sa carrière de rustiques harmonies. Fréchette avait voulu écrire lui-même la première page du premier numéro de ces Soirées canadiennes (2) où se concentraient alors tous les premiers rayons de la Pléiade de Québec. C'est à la Poésie qu'il consacra ces couplets, et, comme pour préciser et révéler sans mystère l'influence qu'il avait subie, il les dédia à Crémazie. A ce maître dès lors tant admiré, il disait :

O poète, j'aimais aux jours de mon enfance.

Enfant aux blonds cheveux, au cœur plein d'espérance,

A lire tes récits ou navrants ou joyeux ;

Quand ton génie épris de notre jeune histoire. Par ses mâles accents, d'un frais bandeau de gloire Ceignait le front de nos aïeux !

Et il terminait son envoi par le mot de Reboul à Lamartine :

« Mes chants naquirent de tes chants.»

Mais Crémazie devait bientôt, poète malhabile en affaires, fermer son cénacle, et s'exiler. Ce fut un grand deuil pour la jeune école québécoise ; il semblait que ce départ créait au foyer des lettres canadiennes un vide que l'on ne pourrait plus combler. Fréchette eut-il alors l'intuition du rôle que lui réservait l'avenir ? Pensa-t-il qu'il lui appartenait de prendre au Parnasse canadien la place laissée

(1) Soirées canadiennes, II, 5.

(2) Soirées canadiennes, I, 5.

vacante ? Ou voulut-il seulement consoler ses compatriotes qui s'attardaient à regretter le poète disparu ? Toujours est-il qu'il entreprit d'occuper désormais l'opinion publique de son nom et de ses travaux. Pendant que Pamphile LeMay, toujours trop indifférent aux applaudissements des lecteurs, écrivait :

Et que m'importe la louange Des hommes dont l'amitié change Comme le feuillage des bois ! (i)

Louis Fréchette, l'année même qui suivit le départ de Crémazie, publiait Mes Loisirs. Dans une courte préface, en apparence modeste et timide, il déclarait son utile désir d'enrichir nos lettres.

« Ce livre a-t-il un but ? .

« — Peut-être !

^( D'abord, étant, je crois, la première publication de ce genre dans notre jeune pays, ce volume, quoique défectueux, sera toujours un pas de fait pour la littérature canadienne ; et ce pas, tout petit qu'il soit, est déjà une tâche assez noble à remplir.» (2)

Cela est dit dans une très mauvaise prose, et cela enferme aussi une petite erreur historique. Mes Loisirs sont, dans l'ordre chronologique, le deuxième recueil de vers qui ait été ici publié, Michel Bibaud ayant, en 1830, fait imprimer le premier. Mais vraiment celui-ci, Epîtres, Satires, Chansons, Epigrammes et autres pièces de vers, ne peut être mis en regard de celui-là : parce qu'on ne le trouve plus

(1) Soirées canadiennes, II, 6.

(2) Mes Loisirs, préface, pp. 8-9.

guère dans les bibliothèques, parce que trente années de vie historique les séparent, et parce que pendant ces trente ans la muse canadienne s*est débarrassée de quelques-uns des langes étroits, empesés, où s'agitait sans grâce la lourde imagination de Bibaud.

Louis Fréchette avait sous la main bien des livres que ne connaissaient pas les rimeurs de 1830. Crémazie avait fait venir de France les poètes qui là-bas étaient des maîtres. Et c'est une influence ajoutée à bien d'autres, et qu'il ne faut pas ici négliger, et qui est peut-être prépondérante, que celle qu'exerçaient à distance sur nos versificateurs les plus illustres représentants de la poésie française contemporaine. Lamartine, Victor Hugo, Alfred de Musset, Théophile Gautier, Leconte de Lisle, avaient ici leurs admirateurs, et l'on retrouvera dans l'œuvre de Fréchette plus d'un souvenir des lectures ferventes qui occupaient ses loisirs.

D'ailleurs, Fréchette arrivait à la vie littéraire au lendemain du jour où le drapeau français, depuis si longtemps absent, réapparut avec la Capricieuse dans le port de Québec ; au moment même où des relations commerciales et fraternelles s'établirent plus fréquentes entre le Canada et l'ancienne mèrepatrie. Les livres se firent moins rares dans les bibliothèques plus nombreuses. L'abbé Casgrain a souvent raconté l'effervescence de cette jeunesse de 1855 qui prenait contact avec des maîtres nouveaux, qui lisait avec piété Montalembert, Lamartine, Chateaubriand, Hugo, et qui voyait s'ouvrir sous son regard l'horizon encore flamboyant du ciel romantique.

Mais en même temps que les questions d'ordre littéraire préoccupaient les écrivains en herbe du collège ou de la revue, d'autres questions pénétraient, avec une autre littérature, dans notre vie intellectuelle et dans notre vie publique. Nous devions avoir ici le contre-coup des agitations qui avaient plus d'une fois bouleversé en France les écoles philosophiques. La querelle du libéralisme alluma dans notre pays la discorde. L'on ne pouvait oublier que quelques-unes des idées malsaines qui s'étaient greffées comme un chancre dangereux sur le catholicisme français, avaient eu jusque dans notre province des adeptes. La conception du catholicisme intégral répugnait alors à quelques esprits qu'avait fascinés la doctrine nouvelle, et qui subissaient visiblement l'influence d'outre-mer. Papineau avait laissé des disciples qui souhaitaient pour leur pays une démocratie, une république, je veux dire un état politique, qui fût plus indépendant des droits et des prescriptions de l'Église. Ces tenants du libéralisme tout court et du libéralisme catholique se réclamaient malheureusement d'un parti politique qui eut à souffrir de ses compromettants amis. Et parce que rien n'est plus propre que la passion politique à envenimer toutes les querelles, la fureur de disputer, pour parler comme Bossuet, s'empara des esprits, et l'on entendit, et l'on lut, dans les tribunes, dans les salons, dans les journaux, toute une littérature agressive, acrimonieuse, où l'on exécutait hardiment ceux-là que l'on croyait coupa-

bles d'errer avec de Falloux, Montalembert, Dupanloup, ou que Ton soupçonnait de tremper leur plume dans l'encrier de Louis Veuillot.

Au surplus, il arriva, à cette époque de la jeunesse de Fréchette, comme il arrive toujours, que des âmes neuves, frissonnantes au seul mot d'indépendance et de liberté, alliaient à leur libéralisme une sorte d'incrédulité, plus factice peut-être que réelle, et mettaient quelque coquetterie à faire voir au coin de leurs lèvres le sourire élégant du scepticisme. L'on sait que notre jeune poète ne put échapper tout à fait à l'emprise d'un snobisme si séduisant, et qu'il fit quelque temps tourner au vent du siècle ses mobiles convictions.

Ajoutez à cela que, vers 1865, l'on élaborait à Québec, pour notre pays, une constitution nouvelle, que la Confédération eut alors de vigoureux adversaires, et que cette évolution de notre politique nationale constituait une autre cause suffisante de surexcitation des esprits.

Littérature, philosophie, religion, politique se ~^ rencontrèrent donc, en ce temps-là, pour se heurter et se combattre. Les mêmes écrivains s'occupaient y à la fois de tous les problèmes, et il advint que la i politique se répandit dans tous les domaines. Le temple des lettres ne connut pas longtemps le sérénité olympienne qu'y avait fait régner Crémazie. On s'y "") bouscula bientôt comme dans une salle de comité électoral. C'est peut-être Fréchette, que hantait déjà le désir de siéger au Parlement, qui donna la première poussée à ses voisins ; en tous cas, c'est lui qui cria le plus fort/le jour où il fit entendre, de Chicago, la Voix d'un Exilé.

Au bruit de ces strophes tumultueuses, qu'il publiait entre 1866 et 1869, on eût volontiers pensé qu'une sorte de révolution passait, en la bouleversant, sur la terre canadienne. Fléchette clamait, hurlait au gouvernement conservateur sa haine féroce ou sa rage impuissante.

A moi ce fouet sacré, ce fouet de la vengeance ! Arrière, scélérats ! arrière, ignoble engeance ! Brigands de bas étage et fourbes de haut rang ! Point de grâce pour vous ! fuiriez-vous jusqu'au pôle. Je vous appliquerai le fer rouge à l'épaule. Et je vous mordrai jusqu'au sang !

Pour grossir dignement leurs cohortes impies, Ils ont tout convoqué, requins, vautours, harpies. Va-nu-pieds de l'honneur, héros du guet-apens. Hardis coquins, obscurs filous, puissants corsaires, Bretteurs, coupe-jarrets, renégats et faussaires. Bandits, voyous et sacripants ! (?)

Et tout ce lyrisme tapageur parce que le cabinet de la Province de Québec comptait parmi ses membres un Ouimet et un Archambault, parce que Georges- Etienne Cartier était chef du gouvernement, et parce qu'enfin le parti conservateur du Canada se recrutait parmi les Tassé, les Bréhaut, les Schiller, et les Ramsay ! (2)

On voulut faire comprendre à ce jeune Caton encore plus sévère que l'ancien qu'il exagérait ; ton lui reprocha même certains vers que paraissait lui avoir inspirés une sorte de démagogie anticléricale.

(1) La Voix d'un Exilé. Deuxième année, mai 1868.

(2) La Voix d'un Exilé. Deuxième année, p. 11. Voir la note de l'auteur.

Mais le censeur et le poète s'obstinèrent. Et ce fut pour se défendre contre la critique, que Fréchette, à peine de retour au pays, en 1871 — dans ce pays qu'il s'était promis de ne plus revoir — entreprenait avec l'auteur des Causeries du Dimanche, cette polémique violente où la politique et le libéralisme faillirent tuer la littérature. Puis l'on vit bientôt se produire dans la république des lettres une sorte de mêlée générale où Fréchette eut sa part de coups. Sous prétexte de critique littéraire, l'abbé Casgrain, Joseph Marmette, masqués sous le nom collectif de Placide Lépine, M. Routhier qui se dissimulait à peine derrière Jean Piquefort, le docteur LaRue qui signait Laurent, échangèrent des aménités, se signalèrent les uns aux autres leurs moindres défauts, et montrèrent devant le public nos hommes de lettres à peu près tels que la nature les avait faits : les lecteurs amusés virent défiler dans d'originales attitudes des Silhouettes littéraires, des Portraits et Pastels y des Profils et Grimaces.

Cette époque de la vie de Fréchette, que nous analysons, est peut-être la plus sombre de son existence. C'est un long jour d'orage entre deux soleils : le soleil du premier enthousiasme, et celui de la gloire. Seulement l'orage ne put passer sans laisser dans l'âme sensible du poète des impressions attristantes : et une sorte de pessimisme l'envahit, que le succès devait plus tard dissiper, mais dont on retrouvera des traces aux derniers jours de sa carrière. Souvent, à cette époque, il exhalait en vers

douloureux sa mélancolie. De son exil de Chicago, il apprit un jour que son ancien compagnon d'étude/i> et son frère au Parnasse, M. Pamphile LeMay, obtenait un premier prix au concours de poésie de l'Université Laval, à Québec. (2) Ce succès du jeune barde qui chantait le pays natal, raviva dans l'âme de Fréchette l'image de la patrie absente, et lui fit éprouver la nostalgie des jours heureux de sa jeunesse. Il écrivit à LeMay, pour le féliciter, des strophes où passaient tout son cœur, et, avec quelques larmes, tous ses chers souvenirs.

. . . naguère encore, suivant la même étoile, Nous n'avions qu'une nef, nous n'avions qu'une voile ; Nos luths comme nos cœurs vibraient à l'unisson. Poètes de vingt ans, c'étaient luttes sans trêves : C'était à qui de nous ferait le plus beau rêve, C'était à qui ferait la plus belle chanson.

Nous rêvions, nous chantions, — c'était là notre vie.

Et, rivaux fraternels, sans fiel et sans envie,

A la muse des vers nous faisions notre cour.

Tu charmais les zéphirs, je narguais la bourrasque ;

Et nous voguions tous deux, toi songeur, moi fantasque,

L'âme ivre de printemps, de soleil et d'amour.

Nos soirs étaient sereins, nos matins étaient roses, Tout était calme et pur ; nuls nuages moroses N'estompaient l'horizon, — ô présage moqueur ! J'aimais. . . et je croyais à l'amitié fidèle ; Tout me parlait d'espoir, quand le sort, d'un coup d'aile. Brisa mes rêves d'or, ma boussole et mon cœur !

(1) Louis Fréchette et Pamphile LeMay avaient fait ensemble leur stage d'étudiants en droit au bureau de MM. Lemieux et Rémillard, avocats.

(2) Concours de 1867. Le sujet était : La découverte du Canada.

L'orage m'emporta loin de la blonde rive

Où ton esquif flottait toujours à la dérive.

Bercé par des flots bleus pleins d'ombrages mouvants.

Et depuis, balloté par la mer écumante,

Hochet de l'ouragan, jouet de la tourmente.

J'erre de vague en vague à la merci des vents, (i)

C'est encore de son (( Exile's Hermitage )) qu'essayant de chanter le printemps, il arriva à Fréchette d'égrener quelques pleurs sur les feuilles vertes. Il n'y a plus de printemps pour celui qui souffre :

De tout son œil est attristé :

Pour lui la rose est sans beauté.

Et l'aubépine Lui parle encore de sa douleur, Car il sait que la blonde fleur

A son épine. (2)

Après son retour au pays, dans ce Québec qu'il a toujours aimé, Fréchette, un peu irrité par la vie, avait donc besoin, pour secouer sa tristesse, de fortes distractions. Il songea tout de suite à devenir député. Il se présenta dans le comté de Lévis aux élections provinciales de 1871. Les électeurs sont parfois cruels : ils ne voulurent pas donner à M. Fréchette la distraction qu'il recherchait. L'année suivante, le candidat malheureux offrit encore aux mêmes électeurs de les représenter à Ottawa ; ils s'obstinèrent à lui préférer son adversaire. Enfin, aux élections générales de 1874, nécessitées par la

(1) Pêle-Mêle, pp. 90-91. A M. Pamphile LaMay. Pièce datée de Chicago, octobre 1869.

(2) Pêle-Mêle, p. 41. Le Printemps. Pièce datée de Chigo, mars 1868.

retraite du cabinet MacDonald, la persévérance de M. Fléchette fut récompensée : il fut élu dans le comté de Lévis pour le Parlement fédéral. Il faisait son entrée en chambre au moment même où le parti libéral, pour lequel il avait tant écrit et tant combattu, venait de passer à droite. Peut-être Fréchette songea-t-il dès lors à jouer un grand rôle sur cette scène où la muse est toujours bien un peu égarée, dans la chambre des députés, endroit où, selon le mot de Veuillot, les poètes, d'ordinaire, siègent au plafond : mais la fortune qui avait souri un jour aux libéraux devait bien vite reprendre son visage austère. Les élections générales de 1878 renvoyèrent dans l'opposition le cabinet MacKenzie ; et pour comble de malheur, il prit cette fois encore envie aux électeurs de Lévis de renvoyer. Fréchette à ses vers. Lors des élections de 1882, le poète osera solliciter encore un mandat parlementaire ; une fois encore il sera rebuté, et ce sera tout. Fréchette en aura assez de Turne populaire ; il s'éloignera de la politique inaccessible, des électeurs endurcis, pour se réfugier dans les lettres consolatrices.

Ses succès littéraires pouvaient adoucir déjà l'amerture des défaites électorales. En 1877, il avait publié Pêle-Mêle. Ce recueil composé de pièces écrites surtout depuis 1863, et bien supérieur au premier, lui avait apporté de précieux éloges. Il l'avait dédié à celle qu'il avait épousée l'année précédente, à la femme très bonne, sensible et forte dont

LOriS FRÉCHETTE 157

la tendresse ensoleilla tout à coup son existence, et lui fit désormais plus léger les fardeaux de la vie.

En 1878, Fréchette s'en alla résider à Montréal, qu'il ne devait guère quitter. Il s'y consacra tout entier à la poésie et au journalisme. Le poète sentait chaque jour ses ailes pousser et s'affermir. Il pensa qu'elles pourraient même le porter jusqu'au seuil de l'Académie française. Ce fut en 1880 qu'il présenta à l'appréciation du plus haut tribunal littéraire qui soit, ses Fleurs boréales auxquelles il avait attaché des Oiseaux de Neige. L'Académie fut reconnaissante à Xavier Marmier de lui avoir apporté du Canada ce petit livre de vers français. Elle eut, ce jour-là, la révélation de notre existence littéraire ; son étonnement fut grand, car elle nous ignorait profondément. Sa surprise mêlée d'orgueil au spectacle d'un petit peuple qui, à son insu, avait si jalousement gardé là-bas l'esprit et le verbe français, ^ se changea en bienveillance. Elle couronna le poète canadien, décernant pour la première fois un de ses prix à une œuvre française écrite par un étranger. La nouvelle de ce succès académique réjouit le poète, et plus peut-être ses compatriotes. Ce fut dans les journaux de ce temps un concert de louanges, où la naïveté se mêlait à l'enthousiasme. Jamais l'hyperbole ne se prêta plus docilement à l'admiration. On applaudit, on se félicita, on se récria. On fit monter le lauréat sur le pavois ; on le sacra poète national.

Louis Fréchette eût pu penser, à entendre ses amis, qu'il ne pouvait plus grandir. Il ne voulut pas les croire, et il continua de travailler. Seulement

oreille ; et les hommages continuaient de monter toujours jusqu'à lui : les universités apportèrent à Fréchette leurs titres honorifiques ; la Société Royale du Canada, une sorte d'Académie sans cou pôle, s'honora de le compter, en 1882, parmi ses membres fondateurs. Fréchette recevait avec recon naissance ces offrandes de la renommée ; il écoutait volontiers la bruyante fanfare des panégyristes ; rêva même de choses héroïques ; sa muse enivrée par tant de sonneries harmonieuses, voulut, elle aussi, hausser le ton et le monter jusqu'à celui de l'épopée. Fréchette se souvint que nous n'avions pas encore ici le (( long poème )) dont une littérature honnête ne peut se passer ; il se rappela aussi que Victor Hugo avait fait la Légende des Siècles, et lui, disciple modeste, il crayonna la Légende d'un Peuple.

En 1887, il alla jusqu'à Paris offrir à la France l'épopée canadienne. Il eut, à bon droit, conscience d' (( apporter une nouvelle page héroïque à l'histoire déjà si belle et si chevaleresque )) de l'ancienne mère patrie. Et parce que son poème était tout vibrant d'amour filial pour cette mère lointaine, il demandait seulement en retour, à celle-ci, (( de baiser, avec attendrissement et fierté, le bas de cette robe glorieus qu'il aurait tant aimé voir flotter près de son berceau. )) (i>

L'œuvre nouvelle, que précédait une jolie pré face de Jules Claretie, fit recommencer les applau dissements de 1880. Le mot d'épopée fut prononcé par toutes les lèvres ; on feuilleta avec émotion tant de pages où chantait l'âme de la patrie ; \es^

(1) Légende d'un Peuple. Dédicace : A la France.

grands alexandrins sonores s'imprimaient dans les mémoires ; je me souviens que nos professeurs nous es lisaient pendant les classes : et au sortir de ces ectures où s'enflammait notre juvénile admiration, aous, les écoliers, qui n'avions jamais vu le poète, nais pour qui le nom d'épopée n'allait pas sans celui l'Homère, nous cherchions du regard l'auteur de la Légende d'un Peuple, croyant qu'apparaîtrait à nos j^eux, égaré dans les rues de Québec où il nous demanlerait sa route, quelque vieillard aveugle et véné- •able, frère de celui qui avait célébré la légende le Troie. . .

Cette date de 1887 reste, dans la carrière de Louis Fréchette, comme le point culminant de sa gloire. Désormais, il publiera bien encore des vers. [1 écrira des pages aussi belles, et meilleures peut-être jue celles qui lui valurent des couronnes : mais elles l'attireront pas autant l'attention du public. D'aileurs, à mesure que nous vieillissons comme peuple, i mesure que notre vie intellectuelle s'affermit, se complique, et se développe, à mesure que se multiplient les livres canadiens qui autrefois étaient assez ares, il devient plus difficile d'accaparer l'attention lu public, et de se créer une fortune littéraire. Nous iommes aussi plus distraits par plus de choses qui lous font oublier la vie de l'esprit. C'est pourquoi, es Feuilles volantes, qui parurent en 1891, le dernier ecueil que Fréchette ait publié, et où l'on trouve luelques-unes de ses meilleures strophes, n'eurent )as le succès bruyant des deux précédents.

Bientôt même, la critique s'acharna sur l'œuvre lu poète couronné. Les lauriers de Fréchette empêchaient certain^ versificateur de dormir. Des mains

maladroites voulurent arracher au front du poète national sa couronne, et elles s'y essayèrent en des gestes de détrousseurs qui trahirent de mesquines ambitions. La sensibilité de l'auteur de la Légende d'un Peuple souffrit vivement de ces attaques renou-j velées. Lui qui venait de publier les Originaux et\ Détraqués, (^) à qui il venait donc d'échapper un énorme éclat de rire, il s'assombrit tout à coup. La critique intempestive remua ce fond d'amertume qui était resté dans l'âme de l'exilé de 1866, que l'ivresse des succès avait bien apaisé et endormi, mais que troublaient cruellement et que faisaient remonter à la surface des épreuves que l'imagination du poète exagérait sans mesure. Le pessimisme ancien, qui le faisait si sévère pour les institutions de son pays, se traduisit une fois encore dans ses , Lettres sur l'éducation. <2) Et lui, qui avait tant dej droits à se reposer dans la paix d'une vieillesse heureuse ; lui qui, depuis 1889, occupait, sans souci du lendemain, le fauteuil confortable de greffier du Conseil Législatif ; lui que sa souveraine avait décoré et créé compagnon de l'ordre de Saint-Michel et de Saint-Georges ; <^> lui que l'estime public ne ! cessait d'entourer de ses hommages, ne sut pas vraiment assez goûter de la vie ce qu'elle lui avait apporté de douces consolations.

Son âme se rasséréna quelquefois pourtant : elle se fit tendre et naïve pour raconter aux petits enfants la Noël au Canada ; ^^^ elle s'épancha souvent, en des

(1) Parus en 1892.

(2) Lettres à M. Vahhê Baillargê, 1893.

(3) En 1897, à l'occasion du jubilé de la reine Victoria.

(4) Paru en 1900.

conférences, en des causeries, où se répandait le flot clair d'une franche gaieté ; elle se dilata surtout et s*épanouit au foyer familial où de mutuelles et chaudes affections remettaient un peu de courage au cœur du pauvre pessimiste.

Puis le poète qu'avait honoré ses compatriotes, voulut glorifier à son tour celui dont l'exemple avait stimulé sa jeunesse. Fréchette prépara l'apothéose de Crémazie. Par des démarches multipliées, par ses discours qu'il fit au Canada et aux États- Unis, il recueillit l'or du souvenir. Et le 24 juin 1906, à Montréal, sur le carré Saint-Louis, apparut enfin, dans la lumière joyeuse d'une fête nationale, le bronze du poète qui avait si bien chanté (( le vieux drapeau )).

Mais la maladie affaiblissait déjà l'homme vieillissant. La neurasthénie fit voltiger en son cerveau ses larges papillons noirs. Fréchette se sentait mourir. Il prépara — et ce fut son suprême testament — une édition nouvelle de ses œuvres ; il y fit entrer sous le titre nouveau d'Épaves poétiques^ à côté de quelques pièces inédites, quelques-unes, les meilleures, qui avaient paru dans Mes Loisirs, Pêle- Mêle, et Fleurs boréales. Il y ajouta un grand drame pathétique, cette Veronica, qui avait déjà vu le feu de la rampe, mais qui ne connaissait pas encore le grand jour de la publicité.

Ce travail de révision était à peine achevé quand l'apoplexie vint brusquement finir une vie qui s'éteignait lentement (1908). Fréchette avait souvent appelé la grande délivrance. La foi des premiers jours se retrouvait alors ardente au fond de

son âme désabusée, et il entrevoyait sans doute, de l'autre côté de la tombe, une paix qui n'est jamais troublée, une gloire que l'envie ne peut ternir.

L'œuvre du poète nous reste. Cette œuvre constitue un monument, où il entre bien quelques pierres qui s'effritent déjà, mais dont les lignes générales, l'ensemble harmonieux assureront toujours à l'artiste l'admiration reconnaissante de ses compatriotes.

Louis Fréchette fut d'abord, et presque exclusivement, poète lyrique. Impressionable, facile à attendrir, doué d'une âme toute gonflée de passions tumultueuses et fugitives, il a éprouvé, à un degré plus ou moins profond de sa sensibilité, des émotions : et ces émotions, il a vite cédé au besoin de les traduire en strophes.

L'amitié, l'amour, le souvenir ; les paysages, les joies et les tristesses ; la lumière et la vie, l'ombre et la mort, ont tour à tour sollicité sa muse, et lui ont dicté ses premiers vers. Son inspiration était surtout faite de sentiments. A travers les thèmes obligés du lyrisme, il laissa bien passer des idées, mais un petit nombre d'idées : assez abondantes pour donner de la consistance aux développements, mais ni assez fortes, ni assez nombreuses pour que l'œuvre entière en fût puissamment consolidée.

Louis Fréchette eut l'imprudence d'écrire dans la préface de Mes Loisirs (( Ce livre contient-il une idée ? — Non ! » C'était sans doute, se calomnier soi-même ; mais Fréchette indiquait par là, et trop justement, ce qu'il ne faut pas chercher d'abord dans

ses vers. Écrire « par amour pour Tart, )) (^^ et pour exprimer « le caprice du moment, )) ne fut pas la règle exclusive du poète : elle ne Test pas dans Mes LoisirSy elle le sera de moins en moins dans les recueils qui suivront ; mais il importe, croyons-nous, d'observer dès maintenant que, dans la poésie de Louis Fréchette, le sentiment est bien l'élément principal, prépondérantpèFâAissî le plus personnel. Et il faut remarquer encore que ce sentiment eut des, habitudes, des préférences successives ; il variait avec les préoccupations changeantes de la vie, et avec les angoisses de la sensibilité.

Il y eut, chez Fréchette, une véritable évolution du sentiment et de la conscience : évolution qui ne fut, d'ailleurs, que le mouvement naturel de toute âme qui se développe et qui s'ouvre tour à tour aux réalités intimes et aux spectacles extérieurs. N'arrive-t-il pas, en effet, et à peu près chez tout homme — au moins chez presque tous les artistes en vers — que l'âme s'absorbe d'abord tout entière en ellemême, se complaise dans ses premières méditations, se raconte pour s'apercevoir mieux dans l'expression de son propre rêve ; puis elle va vers tant de choses qui la distraient^ et l'attirent, elle se disperse sur le monde, elle parcourt l'espace ou le temps, quitte à revenir un soir, fatiguée de ses courses, au foyer de sa vie personnelle pour s'y recueillir encore et s'y reposer ?

(1) Mes Loisirs, Préface.

Louis Fréchette, à vingt ans, éprouva lui aussi le besoin de faire au public la confidence de ses premiers émois, et de lui dire quel écho trouvaient en I son âme les bruits et les harmonies de la nature ; puis il sortit de lui-même, il se répandit au dehors, il se blessa aux premières pierres du chemin, il s'irrita aux premiers contacts de la vie réelle ; il esquissa l'image affreuse qui, lui semblait-il, avait passé sous ses regards. Dégoûté du présent, il se réfugia dans le passé, il considéra tant d'actions vaillantes qu'il voulut célébrer ; il mesura, dans son rêve historique, les grands personnages dont il essaya de profiler dans sa Légende le torse vigoureux. Instruit, enfin, par la vie, assagi par toutes les leçons qu'elle lui avait données, apaisé par la gloire, il revint aux calmes émotions de la conscience, aux joies familiales, aux commerces intimes dont on voit peut-être, dans son dernier recueil, dans les Feuilles Volantes, la plus pénétrante et la plus sincère expression.

Non pas, certes, que ces phases successives de la sensibilité de Louis Fréchette soient complètement tranchées et distinctes, sans compénétration de l'une dans l'autre. L'âme ne se découpe pas aussi nettement. Il sera facile de reconnaître toujours, tout le long de la carrière du poète, les premières inspirations qui ne meurent pas, et l'on trouvera, dès les premiers recueils, ce goût de l'épisode merveilleux, I de la poésie historique qui ira s'élargissant dans la Légende, et jusque dans les Feuilles Volantes.

De même, sous la variété des thèmes et des sujets traités, on peut surprendre une manière assez uniforme du poète. Que Fréchette soit à l'âge où le cœur chante ses premières amours, ou qu'il soit au

moment où sa colère l'excite contre les politiques ; qu'il soit à l'heure où son patriotisme s'exalte dans l'épopée, qu'il soit, enfin, aux jours plus recueillis où il s'enferme dans la joie des affections familiales, il fait voir et garde la même façon de s'émouvoir, il use des mêmes procédés. Confidentiel ou rêveur, comme Lamartine ; emphatique, éloquent, à la façon de Hugo ; comme tous deux, curieux de prendre aux regards du lecteur une pose avantageuse, Louis Fréchette reste, tout le long de son œuvre, un fervent romantique. C'est à l'école des maîtres du romantisme qu'il s'est formé ; c'est à leur flambeau, que, jeune étudiant, il alluma sa verve ; toute sa vie il subira l'influence de leur art prestigieux. Louis Fréchette, toute sa vie, sera disciple avant \d'être lui-même.

Et cela ne veut pas dire qu'il prendra aux autres la substance de ses vers, et qu'il n'y pourra mettre le meilleur de sa propre pensée, et qu'il ne trouvera pas pour s'exprimer le mot qui jaillit d'une âme ardente et sincère ; mais cela laisse entendre que les souvenirs de lectures ont été souvent pour lui comme des points de départ, les motifs inspirateurs de ses chants, une invitation pressante à méditer et à s'échauffer ; ils étaient souvent l'aiguillon qui stimulait la muse paresseuse ou endormie.

Au reste, il n'est pas facile de démêler dans les œuvres d'un disciple de Lamartine, ou d'Hugo, ce qu'il y eut de bien personnel au poète, et ce qu'il y eut de suggéré, ou d'emprunté. Aucune poésie n'a été

plus humaine que la poésie romantique, parce qu'aucune n'a exprimé plus complètement toute 1î sensibilité de l'homme. Et il est donc malaisé d'at tribuer seulement à l'imitation ce qui peut n'être après tout que l'émotion spontanée d'une âme qui se sent, qui se livre, qui s'abandonne. C'est entendu que les romantiques, depuis Chateaubriand, ont célébré le mystère des solitudes, où l'âme se repose, et rêve. Mais qui osera dire que Fréchette n'était pas personnel, quand un jour, au bord de la Loire, sur le seuil de la chapelle solitaire de Bethléem, éprouva le bienfait de cette paix romantique ?

Enivrement des solitudes !

Au seuil du vieux portail fermé, L'aile des douces quiétudes Rafraîchissait mon front calmé.

Adieu, chagrins et pensées sombres !

Je sentais — ô ravissement !

Comme un essaim de chastes ombres Penché sur mon isolement. ^^^

C'est encore un sentiment bien humain que celui de }'amour, et il devait donc pénétrer, lui aussi, dans les vers de Louis Fréchette. Celui-ci, d'ailleurs n'en a pas abusé. Ni Lamartine, ni surtout Musset ne paraissent, à ce point de vue, avoir exercé une grande influence sur la sensibilité ou l'imagination du poète. Il y a bien déjà, dans Mes Loisirs, plusieurs pièces où l'on sent frissonner une âme qui s'éveille sous le souffle de la passion, mais nulle part cette passion ne devient absorbante, excessive,encombrante. Le barde

(1) Feuilles Volantes. La chapelle de Bethléem, pp. 128-129.

adolescent chante son premier amour ^^\ mais déjà il n'en connaît plus la date certaine ; même il en atténuera l'expression, quand, plus de dix ans après, il voudra rééditer cette pièce.

Une Barcarole (2) gracieuse, d'autres pièces courtes et faciles, traduisent sans violence des sentiments qui se montrent sans audace. Une fois Louis Fréchette a dit simplement sur la femme ce qu'en pensent depuis longtemps ceux qui ont avec confiance appuyé sur elle leur vie, et les vers du poète, où se traduit une simple philosophie, sont tout de suite allés se loger dans la mémoire de tous les amoureux. Le bon peuple canadien — celui des campagnes du moins — chante encore ces couplets où Fréchette fait de la femme le centre d'une religion très ancienne, couplets dévots où le cœur récite, sans qu'aucun scepticisme, sans qu'aucun désespoir, sans qu'aucun égoïsme le puissent contredire, ses actes de/oi, d'espérance et de charité. (3)

Il y avait, d'ailleurs, en Fréchette, une sensibilité réelle, à la fois mobile et profonde. Et si cette sensibilité, appliquée à l'expression de la passion, n'a jamais guère dépassé la galanterie d'Oronte, elle s'est, j au contraire, sincèrement émue chaque fois qu'elle a été mise en contact avec tant de choses attendrissantes dont se composent la vie et tous nos chers souvenirs.

(1) Pèle- Mêle, p. 171. Cette pièce, datée, ici, de 1860, se trouve une première fois dans Mes Loisirs, p. 109, sous le titre Louise, avec la date de 1862. Dans Pêle-Mêle, quelques vers diffèrent un peu de ceux que l'on lit dans Mes Loisirs.

(2) Mes Loisirs, p. 173.

(3) Mes Loisirs, p. 183, La Foi, V Espérance et la Charité.

I La poésie du souvenir ! elle remplit l'âme de Frécliette, et à la fin de sa vie elle s'en échappe à flots pressés. C'est le vieux chalet du village qu'il aime à revoir dans ses rêves ou dans ses promenades, parce qu'il lui rappelle ses plaisirs d'adolescent ; il le décrit en strophes alertes ; il se souvient qu'un soir, dans la croisée, lui apparut « souriante au couchant vermeil, )) une fraîche tête d'enfant ; il s'émeut encore, il regarde, espérant voir

Refleurir à cette fenêtre

La douce fleur de ses quinze ans ! ^^^

La joie profonde de ceux qui vieillissent, c'est de pouvoir se replonger souvent dans les souvenirs anciens ; ils retrouvent là, comme dans une fontaine de Jouvence, la fraîcheur d'un printemps disparu. Pourquoi, d'ailleurs, faut-il attendre que nous ayons vieilli pour goûter les joies de notre jeunesse ? Fréchette, qui s'appliqua trop souvent à assombrir lui-même ses vingt-cinq ans, reportait volontiers plus haut, plus loin encore sa pensée, et il chantait ces années exemptes de trop amers soucis où l'on n'a guère à s'inquiéter que de son thème et de sa version, et où lui, l'écolier vagabond, promenait tour à tour à Lévis, au Séminaire de Québec, au Collège de Sainte- Anne, et jusqu'à Nicolet l'indiscipline de ses fantaisies. C'était l'âge

Où tout n'est qu'espérance, enivrement, aurore, Oà sous les purs rayons de l'horizon vermeil, La vie ouvre son aile, et l'âme semble éclore Comme une fleur céleste aux baisers du soleil.

(1) Feuilles Volantes, A Quinze Ans, pp. 85-95.

LOUIS FRECHETTE 169

C'était l'âge

où l'on rit, où l'on aime, Où l'on voit chaque jour passer devant ses yeux Quelque lambeau doré de l'éternel poème Que chante aux cœurs naïfs l'avenir radieux ! ^^^

A l'occasion des fêtes du cinquantenaire du Collège de Lévis, le poète devenu vieux accourut sous le toit agrandi qui avait accueilli son enfance ; il s'émut jusqu'aux larmes

En croyant voir passer, le front nimbé d'aurore, Le fantôme vivant de sa jeunesse en fleur. ^^^

Une fois il est arrivé que Fréchette s'est souvenu pour rire et non pour pleurer. Il habitait alors Chicago. De la cité américaine et tapageuse il revit en un éclair de la pensée sa jeunesse folle, comme eût dit Villon, ses rêves, ses illusions, les heures perdues et joyeuses de sa vie d'étudiant, tout ce

Flot de poudre d'or qu'emporte le vent !

Il écrivit à son ami Alphonse Lusignan une longue poésie, d'allure rapide, légère, qu'il intitula Reminiscor, à laquelle il donna comme épigraphe le vers de Martin Vezy : « Le souvenir, c'est tout, c'est l'âme de la vie. »

(1) Épaves Poétiques, p. 67. Au Collège de Nicolet. A l'occasion du centenaire de sa fondation.

(2) Épaves Poétiques, p. 95. Stances. A l'occasion du cinquantième anniversaire de la fondation du Collège de Lévis.

Il rappela à Lusignan les joyeux passe-temps et les escapades de ces heures de basoche :

Oui, je l'aime encore ce temps de folie Où le vieux Cujas, vaincu par Musset, S'en allait cacher sa mélancolie Dans l'ombre où d'ennui Pothier moisissait.

Nos quartiers étaient à peine accessibles : Splendide grenier, mais logis mesquin ; Confuse babel d'objets impossibles :

La toge romaine au dos d'Arlequin !. . .

Il me semble voir la table rustique

A la jambe torse, au pied de travers.

Où nous écrivions en style erotique

Nos lettres d'amour et nos premiers vers. . .

Et quand venait mai dorer notre chambre. Ouvrant la fenêtre au printemps vermeil. Nous respirions l'air tout parfumé d'ambre Qui venait des prés tout pleins de soleil . , .

Nous aurions voulu, tant nous sentions battre D'ardeur et d'espoir nos cœurs de vingt ans. Ivres de désirs, monter quatre à quatre. Fous que nous étions ! — l'échelle du temps. ^^^

« Quand venait mai dorer notre chambre : )) ce souvenir de printemps qui met un rayon de joie dans Tâme de l'exilé, nous montre déjà comme s'attendrissait au bon soleil, et sous l'eflOluve des exubérances de la nature, la jeune sensibilité du poète. Louis

(1) Pêle-Mêle, Reminiscor, p. 77.

Fréchette nous a dit lui-même la mystérieuse influence qu'exerça, sur sa fraîche imagination, le spectacle toujours nouveau des paysages québécois ; et Ton ne peut donc s'étonner qu'il ait aimé la nature, qu'il ait goûté la fraîcheur des bois, qu'il se soit abandonné volontiers à la caresse des brises parfumées, qu'il se soit plu à rêver sous le ciel bleu.

L'une de ses premières poésies n'est pas autre qu'un Soir au bord du Lac St-Pierre ; (i> elle est datée de 1860, et le poète avait donc 20 ans. Cette méditation amoureuse est un souvenir de son séjour à Nicolet : elle est chaude comme une passion qui s'éveille, elle est facile et gracieuse, un peu banale, comme une rêverie juvénile :

Doucement balancé par la brise mourante. Le Lac aplanissait sa nappe transparente Où déjà s'étendaient les ailes de la nuit ; Les échos se taisaient au fond du bois sauvage.

Et sur le sable du rivage,

Le flot venait mourir sans bruit.

La lune déployait sa chevelure blonde.

Et ses tremblants reflets se déroulaient sur l'onde Comme un ruban d'argent sur un voile d'azur ; La brise caressait la mobile ramée.

Et son haleine parfumée

S'endormait avec le flot pur.

Enfin, c'était à l'heure où la verte ramure Mêle aux accents du soir un suave murmure, Où la feuille frissonne aux baisers du zéphir ; A l'heure où des ondins la troupe se rassemble

A l'heure où chaque étoile tremble

Dans une vague de saphir.

(1) Mes Loisirs, p. 41,

Il y a deux façons pour le poète — et pour toute âme sensible — de jouir de la nature : ou bien il la regarde, il la contemple pour en recevoir une émotion qui s'accorde avec ses états de conscience les plus subtils, ou bien il l'étudié pour la décrire et pour la peindre. L'homme, égoïste, rapporte facilement tout à lui-même ; il s'imagine volontiers que tant de merveilles prodiguées en la création, que tant d'images splendides qui s'offrent à son regard, que tant de tableaux riches de couleurs où s'accusent les dessins les plus pittoresques, ne sont faits que pour le plaisir de ses sens et de son esprit. Il exprime alors, de la nature, toute la jouissance délicate qu'elle lui offre ; il l'accomode à sa conscience ; même il suppose volontiers qu'elle ne se fait coquette, gracieuse, séduisante, qu'elle ne se met en frais, que pour lui plaire :

Sur la plaine, d'azur et d'ambre illuminée. Dans les bruines d'or, nos regards croyaient voir La verdure sourire et les rayons pleuvoir. ^^^

Louis Fréchette écrivit ces vers au souvenir d'une promenade au bord de la Creuse, un beau jour d'automne, dans la campagne où il lui faisait bon de vivre quelques heures d'une bonne et pieuse amitié. | Son âme d'artiste faisait alors servir à ses joies intimes la grande fête de la nature. Et comme la nature se faisait belle, il ne put s'empêcher de fixer sur ces

(1) Feuilles Volantes, Au bord de la Creuse, p. 41.

paysages un regard attentif ; il essaya d'en décrire la poésie matinale :

Aux branches des taillis, au velours des gazons, La nuit à pleines mains avait semé des perles ; Sous la feuille sifflaient les pinsons et les merles ; Les taons sonnaient la charge autour des églantiers ; Et, par files, suivant le détour des sentiers. Joyeux, et nous faisant un salut de la tête. Des couples d'amoureux s'en allaient à la fête. Ayant mis le matin leurs habits les plus beaux. Et faisant sur le sol résonner leurs sabots, ^i^

Fréchette descriptif, peintre de paysages, n'abuse guère de la couleur et du détail. Sa manière est plutôt sobre. Il n'est pas descriptif, au sens plein que l'on donne à ce mot. Mais parce qu'il n'abuse pas, il choisit ; et ses descriptions empruntent à ce procédé une grâce suggestive qui leur donne plus de prix. Voyez comme il nous montre cette chapelle de Bethléem qu'il visite au bord de la Loire :

Elle s'appuie, humble et petite.

Sur ses contreforts descellés.

Où des touffes de clématite Brodent leurs festons étoiles.

Les grands chênes pleins de murmures.

Où ronflent les vents assoupis.

De leur ombre et de leurs ramures Caressent ses pans décrépits . . .

A gauche, là, sous la corniche.

Au-dessus d'un bassin tari, Derrière un treillis, dans sa niche, Une statuette sourit. ^^^

(1) Feuilles Volantes. Ibid. p. t53.

(2) Feuilles Volantes, p. 122-123.

Ce sont là des descriptions que le poète ajoute en passant à ses récits, pour les varier, et dont il fait de discrètes parures. Mais il lui est arrivé quelquefois de décrire pour décrire, de s'appliquer à la tâche de représenter les choses, d'en tracer les lignes, d'en bien délimiter les contours, et c'est justement à des paysages du pays natal qu'il a donné ce soin. A-t-il toujours réussi à dessiner et à peindre ? a-t-il toujours suffisamment projeté dans la strophe les reliefs et les perspectives ? Nous ne le croyons pas. Il semble bien que certains sonnets des Oiseaux de Neige qu'il a groupés sous le titre collectif de Paysages pourraient être plus finement ouvrés, et nous procurer des visions plus précises. L'on attend plus du sonnet descriptif que de la strophe lyrique qui laisse voir en passant un morceau d'horizon, ou qui déroule un peu négligemment la toile flottante des décors. Souvent dans ces sonnets qui veulent être des miniatures, Louis Fréchette passe trop vite, du trait qui fixe et montre les choses, à la réflexion morale ou à l'épithète vaporeuse qui atténue les lignes et noie dans le vague tous les dessins. C'est ce qui l'empêche, par exemple, de nous donner du lac de Belœil, du Saguenay, des Mille-Iles, qu'il a d'ailleurs joliment esquissés, la vue plus nette, plus complète, plus aiguë, que l'on eût souhaitée.

Il s'est essayé, et parfois il a assez réussi, mieux réussi qu'ailleurs, semble-t-il, et justement parce que le sujet demandait moins de précision, à caractériser dans un petit tableau de genre, dans une aquarelle légère, chacun des mois de l'année canadienne. ^^^

(1) Les Oiseaux de Neige. L'année canadienne.

. C'est janvier ;

.... au ciel, des milliers d'aurores boréales Battent de l'aile ainsi que d'étranges oiseaux.

Vient février :

Aux pans du ciel l'hiver drape un nouveau décor ; Au firmament, l'azur de tons roses s'allume. . . Maint coup sec retentit dans la forêt qui dort ; Et dans les ravins creux qui s'emplissent de brume. Aux franges du brouillard malsain qui nous enrhume L'Orient plus vermeil met une épingle d'or.

Mars :

C'est le mois ennuyeux, le mois des giboulées ;

Des frimas cristallins l'étrange floraison

Brode ses fleurs de givres aux branches constellées. . .

En juin,

L'été met des fleurs à sa boutonnière.

Pendant le mois de juillet,

Depuis les feux de l'aube aux feux du crépuscule.

Le soleil verse à flots ses torrides rayons ;

On voit pencher la fleur et jaunir les sillons. . .

Voici novembre :

Aux arbres dépouillés la brise se lamente ; A l'horizon blafard, l'aile de la tourmente Fouette et chasse vers nous d'immenses oiseaux gris , , .

Louis Fréchette a quelquefois décrit dans ses vers nos mœurs, nos joies canadiennes. Se souve-

nant avec Désaugiers « qu'un bel hiver vaut un printemps, )) il a joliment campé dans quelques strophes pittoresques celui qu'il appelle notre (( bonhomme Hiver. » (^

Le bonhomme Hiver a mis ses parures, Souples mocassins et bonnet bien clos.

Et, tout habillé de chaudes fourrures.

Au loin fait sonner gaiement ses grelots.

A ses cheveux blancs le givre étincelle ; Son large manteau fait des plis bouffants : Il a des jouets plein son escarcelle Pour mettre au chevet des petits enfants . . .

Puis le poète fixe dans la strophe quelques reflets et quelques spectacles de la saison froide et joyeuse.

Quand le soleil luit la neige est coquette ; Mol et lumineux, son tapis attend Le groupe rieur qui, sur la raquette.

Au flanc des coteaux chemine en chantant.

Dans les soirs sereins, l'astre noctambule Plaque vaguement d'un reflet d'acier La clochette d'or qui tintinnabule Au harnais d'argent du fringant coursier.

Au feu du soleil ou des girandoles.

Emportée au vol de son patin clair, Mainte patineuse, en ses courses folles. Sylphe gracieux, fuit comme un éclair.

(1) Feuilles Volantes, p. 137.

LOUIS FRCHETTE 177

Le bonhomme Hiver est une naïve allégorie, et Louis Fréchette a eu souvent recours à ce procédé qui consiste à personnifier la nature et ses éléments, brocédé facile, habituel aux poètes, et qui s'accorde ivec les plus heureuses inspirations. L'homme qui ftorte en lui-même une vie consciente, prête volontiers aux choses qui l'entourent la puissance de vouloir le bien ou le désir de faire le mal.

Le sentier à l'air traître et l'arbre à l'air méchant

écrivait Victor Hugo, dans cette même pièce où il

voit

le troupeau des nuages qui passe.

Poursuivi par le vent, chien hurlant de l'espace, ^^^

et Louis Fréchette avait trop fréquenté le maître de l'allégorie, ce grand professeur d'images hardies que fut l'auteur de la Légende des Siècles, pour ne pas recourir souvent, lui aussi, à ces mêmes moyens littéraires. (( L'ombre était solennelle )), écrit-il dans sa Légende d'un Peuple. ^2) Et dans un autre endroit i du recueil, il fait une longue apostrophe à la (( Forêt )) [canadienne, à celle qui a vu passer sous ses dômes séculaires les Indiens farouches, puis nos pères défricheurs et créateurs de métropoles ; il fait de tous ces chênes pensifs, de tous ces grands pins mystérieux un chœur puissant qui célèbre les gestes anciens :

Votre ramure, aux coups des siècles échappée, A tous les vents du ciel chante notre épopée. ^^^

(1) Légende des Siècles. Le Petit Roi de Galice, III.

(2) Première Messe, p. 48.

(3) La Légende d'un Peuple. La Forêt, p. 45.

Dans cette nature que Dieu a faite à Tusage de l'homme, tout devient symbole à celui qui sait la comprendre et pénétrer le mystère de sa vie. Une fleur fanée, des feuilles mortes, des aurores lumineuses traduisent à nos âmes ou suggèrent des rapprochements ingénieux. Fréchette n'a peut-être pas écrit de vers plus sincères, plus émus, parfois plus douloureux, que ceux qu'il a consacrés à ce vieux nid délabré qu'il aperçut un jour d'hiver, pendu aux branches d'un buisson. Tout ce morceau est à lire pour celui qui veut connaître la sensibilité du poète, en mesurer l'étendue, et pour qui veut savoir quelle philosophie tour à tour attristée et consolante, quel symbolisme gracieux se peuvent dégager des vieux nids délabrés qui pendent aux branches des buissons. <i>

Et je songeai longtemps à mes jeunes années. Frêles fleurs dont l'orage a tué les parfums ; A mes illusions que la vie a fanées, Au pauvre nid brisé de mes bonheurs défunts !

Il est facile au poète de se transposer lui-même dans les spectacles de la nature, de communier avec eux par un échange subtil d'idées ou de sentiments ; il lui est possible aussi d'assimiler à ces spectacles les agitations de sa propre conscience. Ce n'est plus alors le paysage qui devient un état d'âme, c'est l'âme elle-même qui se fait paysage. Louis Fré-

(1) Pêle-Mêle, Sursum Corda, p. 9. Cette même pièce reparaît dans les Fleurs Boréales, p. 81, sous le titre de Renouveau, et dans les Épaves Poétiques, p. 85, sous le premier titre, Sursum Corda.

I çhette, comme tous les romantiques, a souvent usé ce ce procédé. C'est aux heures sombres surtout qu'il eut ces visions intérieures où sa propre vie lui apparaissait comme une route désolée, son âme comme une gerbe de fleurs flétries, ses amours premières comme une sombre nécropole. (i>

N'est-il pas remarquable, d'ailleurs, que toutes les âmes chagrines, que tous les mélancoliques et les attristés ont aimé la nature ? qu'ils l'ont aimée pour cette chanson monotone et caressante, pour ce refrain berceur qu'elle répète à leur conscience, mais aussi pour cette impression qu'elle leur donne qu'elle n'est qu'une image agrandie de ce paysage tendre ou vaporeux, plein d'ombres et de mystères, qu'ils' portent en eux-mêmes.

Louis Fréchette fut plus qu'un mélancolique. Ou plutôt, mélancolique, il ne le fut qu'à quelques

(heures de sa vie. C'est le pessimisme qui a le plus souvent troublé, obscurci sa pensée, le rêve intérieur de ses méditations. Nous avons dit avec quelles exagérations il se plaisait à amplifier ses malheurs, et comment cette âme sensible n'apercevait l'épreuve qu'à travers l'œil grossissant du microscope.

Souvent, j'ai failli croire, à force de souffrir, A la fatalité sur mon front suspendu . . . ^^^

C'est en 1876 qu'il confiait cet aveu à celle qu'il venait d'épouser ; quatre années auparavant, en

(1) Pêle-Mêle. Rêves envolés, p. 177. A mon fileul, p. 49.

(2) Pêle-Mêle, p. 269. A ma Femme.

1872, à l'époque des luttes irritantes, il avait écrt un jour de printemps ensoleillé :

Tout va palpiter d'allégresse ; Les jours dorés vont revenir ; — Moi je n'aurai pour toute ivresse Que l'ivresse du souvenir. ^^^

Qu'y avait-il dans les souvenirs du poète de trente ans qui pût le consoler des nostalgies de l'heure présente ? — Il y avait, certes, la réminiscence lointaine et douce des jours où l'enfant vivait près de sa mère, avant que la mort cruelle eût brisé les harmonies du foyer . Et c'est peut-être pour cela que Louis Fréchette, heureux avant sa treizième année, a tant aimé à chanter les enfants et les berceaux. Cela le faisait se replonger dans le souvenir d'un bonheur qui fut trop court, mais dont le rappel mettait encore quelque joie dans ses jours tristes. (2)

Il y avait aussi, dans les souvenirs lointains, la consolation que procurent à l'enfant l'émotion pieuse, les premiers élans vers le ciel, ces naïves adorations dont le poète fait un thème pour ses strophes. Combien de fois Fréchette a chanté les premières communions ! Et chaque fois il a trouvé, pour dire les joies de ces matins si purs, des mots tendres, paternels, tout pleins de religion et de piété. (3>

Si le mysticisme parfois consolait Fréchette des amertumes de la vie, si le poète s'est plu à faire

(1) Épaves poétiques, p. 173. Le Souvenir.

(2) Cf. Pêle-Mêle. A Hilda, p. 197. Élégie, p. 159.

(3) Feuilles Volantes, p. 169. Épaves Poétiques, p. 107.

jaillir souvent des profondeurs intimes de la conscience le sentiment religieux, personnel et sincère, il n'en faudrait pas conclure que c'est cette note confidentielle qui domine dans ce qu'on pourrait appeler les poésies religieuses de Fréchette. A côté des pièces mystiques, il y en a d'autres, plus nombreuses, je pense, où il entre plus de développements oratoires que de méditations calmes, plus de rhétorique sacrée que de sensibilité pieuse. Louis Fréchette a aimé à s'exercer sur des idées générales, sur les bienfaits de la religion, sur l'action patriotique, j merveilleuse, de l'Église au Canada.

Dès son premier recueil, au moment où le pape luttait pour la conservation du patrimoine pontifical, le jeune poète, en des vers dont le goût n'est pastoujours bon, exécrait les persécuteurs de Pie IX ; il terminait cette longue pièce par le cri triomphant de l'espérance catholique :

Le monde peut crouler, mais l'Église jamais ! ^^^

Dans son poème sur Jean-Baptiste de la Salle, il raconte la vision du prêtre, et il trace le large tableau des luttes successives de l'Église contre ses ennemis toujours renaissants ; il stigmatise la philosophie des incrédules :

C'était, plus tard, le soufiBe infernal de Satan Brisant leurs ailes d'or aux légendes d'antan ; Du scepticisme froid c'était la plaie immonde Sans cesse élargissant sa tare sur le monde ; C'étaient de l'idéal les temples oubliés . . . ^^^

(1) Mes Loisirs. Le premier de l'An 1861, p. 47.

(2) Feuilles Volantes, p. 17.

Il loue le zèle héroïque des fils de la Salle qui se font les éducateurs des petits, les apôtres de la lumière :

Et ces humbles — fut-il jamais rien de plus beau ? —

Par milliers aujourd'hui, sublimes caravanes.

Des grandes vérités célestes et profanes

Vont jusqu'au bout du monde agiter le flambeau. ^^^

Dans son Ode à Mgr de Laval, il exalte l'œuvre protectrice du clergé canadien :

Pour sauver notre race et défendre nos droits. Le temple se fit citadelle. ^^^

Ce sont là des idées belles, communes aux honnêtes gens, qui valent ici surtout par l'expression grandiloquente dont le poète les a habillées, et qui témoignent aussi de la fidélité de Fréchette à ses premières convictions. D'ailleurs, on ne pourrait trouver, je crois, dans tous les poèmes de Fréchette, aucune trace des hésitations de sa foi, de ces négations prudhommesques, de ces sourires sceptiques dont il aimait au temps de sa jeunesse ardente à étonner les passants. Sa poésie est chrétienne, comme celle de presque tous nos poètes, et elle se soucie de refléter dans la lumière plus ou moins vive des strophes l'âme instinctivement croyante qui l'a méditée, l'âme profondément chrétienne du peuple qu'elle doit édifier.

Nous avons parlé de rhétoriquejreligieuse chez Fréchette : ne serait-il pas à propos d'ajouter que

(1) Feuilles Volantes, p. 36.

(2) Épaves Poétiques, p. 15.

LOUIS FRÊCHETTE 188

Fréchette fut un lyrique essentiellement oratoire — et qu'il le fut, à un haut degré, dans la Légende d'un Peuple ? — Ses effusions pathétiques prennent volontiers la forme du discours ; son vers ressemble souvent à ces périodes sonores, ambitieuses, qui jaillissent comme des fusées de la tribune aux harangues. Fréchette était vraiment taillé pour les luttes du forum : il avait de l'orateur les plus précieuses qualités physiques : la voix chaude, le geste large, la haute stature, qui lui promettaient les conquêtes de la foule, l'empire sur les assemblées délibérantes. Il se trouvait à lui-même une vocation de tribun i il fut député, pas assez longtemps ; il rêva toute sa vie de pérorer à la Chambre ; on assure qu'il se fût contenté d'être sénateur. Mais il ne fut que greffier d'un Conseil Législatif, d'une sorte de congrégation d'hommes sages, plus prodigues de leurs avis que de leur éloquence. Fréchette se vengea de la fortune en faisant des discours sur le Parnasse. Il aurait pu dessiner en marge de ses strophes les rostres symboliques. Le flot oratoire ne pouvant passer par ses lèvres, il le fit couler au fil de la plume ; il en inonda parfois les pages de ses livres. L'on pourrait jusque dans les premiers recueils du poète retrouver la trace de cette éloquence. La Voix d'un exilé est souvent toute pleine d'accents oratoires. La dernière partie de ce poème étrange vibre d'une ardente passion. Le poète rappelle les résistances fameuses de 1837, suivies de trop dures vengeances ; il dit les angoisses et toutes les audaces du peuple :

L'on respirait partout comme un vent d'épopée ; Dans son manteau de deuil la nation drapée Écrasait ses bourreaux d'un mépris souverain ;

Et le patriotisme, archange aux traits de flamme, Électrisait les cœurs, et soufilait dans les âmes. Comme dans des clairons d'airain. ^^^

Dans son deuxième recueil, Pêle-Mêle, l'on trouve parmi les premières pièces, ce poème intitulé Jolliet, que Fréchette composa, en 1873, à l'occasion du deux-centième anniversaire de la découverte du Mississipi, poème où il a écrit quelques-uns de ses meilleurs vers, quelques-uns de ceux que soutient le mieux dans une belle envolée le souffle oratoire. Le strophe y est souvent ample, large, épique.

Le grand fleuve dormait couché dans la savane. Dans les lointains brumeux passaient en caravane De farouches troupeaux d'élans et de bisons.

Drapé dans les rayons de l'aube matinale.

Le désert déployait sa splendeur virginale

Sur d'insondables horizons.

L'Inconnu trônait là dans sa grandeur première. Splendide, et tacheté d'ombres et de lumière. Comme un reptile immense au soleil engourdi. Le vieux Meschacébé, vierge encore de servage. Dépliait ses anneaux de rivage en rivage

Jusques aux golfes du Mid

L'auteur fut si satisfait de cette pièce, il la jugea sijéloquente, et d'une allure si grande, qu'il la réédita.

(1) Cf. Pêle-Mêle. La Voix d'un Exilé, p. 313.

(2) Pêle-Mêle, pp. 65-66.

LOUIS FRECHETTE

la transporta de recueil en recueil, de Pêle-Mêle aux Fleurs Boréales, et la logea enfin, et définitivement, comme en son lieu naturel, dans la Légende d'un Peuple.

Dans les Feuilles Volantes, Louis Fréchette a retrouvé quelques-unes de ses périodes les plus somptueuses pour célébrer le grand éducateur que fut Jean-Baptiste de la Salle ; il y a répandu des ; flots d'éloquence sur trop de choses qui y entourent , le héros, ou qui le masquent et souvent le font oublier. Hugo et Barbier lui fournissent tour à tour l'inspiration de fulgurantes tirades.

Fréchette choisit, d'ailleurs, et d'instinct, les sujets où pouvait se donner libre cours son talent oratoire ; et c'est pourquoi, il allait tout naturellement à ceux-là qu'il faut magnifier, à ceux-là qui suggèrent de fortes émotions, ou qui offrent en leurs canevas quelques éléments d'épopée. Déjà, dans Mes Loisirs, il avait complaisamment traité l'Zroquoise du Lac St-Pierre, (^> une légende comme en racontait, en ce temps-là, l'abbé Casgrain, un conte merveilleux dont on amuse et étonne l'imagination des enfants. Fréchette reprit ce récit, le corrigea et le perfectionna, et il le fit entrer plus tard dans Pêle- Mêle. (2) Dans tous les recueils qu'il a publiés, on I pourrait ainsi retrouver cette préoccupation con- I stante de dramatiser, de raconter avec fracas, d'am- 1 plifier, de discourir, de haranguer. (^) La Légende d'un Peuple devait naître de ce besoin d'émotions violentes : elle nous fut donnée comme le produit

fe

(1) Cf. p. 23. Cette légende fut composée en 1861.

(2) Cf. p. 215.

(3) Voir encore Feuilles Volantes, p. Gl, V Espagne,

d'un esprit qu'avait séduit et enflammé la rhétorique.

La Légende d'un Peuple est, en effet, une sorte I d'épopée oratoire : une épopée comme n'en eussent pas conçu Homère, ni Turoldus. Aussi bien les temps de Vllliade et de la Chanson de Roland ne reviendront-ils jamais. Simplicité des primitifs, naïveté des peuples enfants, croyances ingénues des âmes sincères, sublimité familière des héros : tout cela anime, enchante les poèmes anciens, ravit leurs lecteurs ; mais tout cela ne suffit plus à nos âges de raffinement intellectuel, à nos esprits aiguisés par la dialectique, à nos âmes blasées par trop de civilisation. Il faut autre chose pour intéresser d'autres consciences ; et l'épopée moderne, telle que la construisit d'abord Victor Hugo, telle que la façonnèrent Leconte de Lisle, de Heredia, cherche dans d'autres émotions un autre succès. Elle déroule, sous les regards étonnés, les plus amples et les plus extraordinaires spectacles : défilé des siècles qui se succèdent, des religions qui se remplacent, des dieux qui s'en vont, des hommes qui passent ; théories majestueuses, solennelles, où processionnent les peuples, où s'enveloppent de lumière ou d'ombre, de gloire ou de honte, les personnages qui sont les héros augustes ou méprisables de l'universelle épopée.

Louis Fréchette n'avait pas à célébrer tant de sujets si vastes : sa muse n'eut pas un vol si téméraire. Mais il pensa qu'il pouvait réduire ces cadres qu'avaient imaginés les chefs de l'école nouvelle, qu'il les pouvait ramener à des proportions mieux ajustées à son esprit : il voulut faire avec son pays ce que d'autres avait fait avec tous les pays. La

Légende des Siècles se rétrécit jusqu'à la Légende d*un Peuple ; les Trophées, les Poèmes antiques ou barbares ne furent plus qu'un poème canadien.

Nous savons bien comme il est injuste de rapprocher ainsi le nom de Fréchette de noms historiques qui l'écrasent, et son œuvre de chefs-d'œuvre qui l'éclipsent. Mais la faute en est à Fréchette luimême si nous avons dû rappeler, à propos de sa Légende d'un Peuple, des doctrines qu'il a voulu appliquer, et des poèmes qu'il a vraisemblablement imités.

La matière de sa poésie, au moins, et dans une grande mesure, est substantiellement originale :

I j'entends que c'est de la matière du Canada. Si le poète se souvient de ses modèles en taillant ses strophes, il travaille sur un fonds qui est nôtre, et que la poésie n'avait pas encore aussi attentivement exploité. Louis Fréchette eut toujours, d'ailleurs, le culte de notre histoire ; notre passé fut toujours

! pour lui plein 'de rumeurs épiques. Entendez ce qu'il dit de Québec, citadelle (( drapée dans son manteau de roc » :

Sa gloire est une chaîne aux immortels anneaux ; C'est la ville des preux et des grands coups d'épé ; Et quand le vent, la nuit, siffle dans ses créneaux. On sent passer dans l'air des souffles d'épopée. ^^^

Ce qu'il affirme de Québec, Louis Fréchette le

(1) Feuilles Volantes. A Madame Albani, p. 115.

redira de toute notre histoire, (( écrin de perles ignorées, ))

poème éblouissant Que la France écrivit du plus pur de son sang ! Annales de géants, archives où l'on voit A chacun des feuillets qui tournent sous le doigt. Resplendir d'un éclat sévère ou sympathique Quelque nom de héros ou d'héroïne antique ! ^^^

Il découpe donc dans ce (( poème éblouissant, )) dans ces « annales de géants, )) de vastes tableaux, des scènes sublimes ou familières, des drames san- \ glants, des silhouettes prestigieuses, des perspectives \ pleines de mirage, et il en compose ce qu'il appelle la légende d'un peuple. Cette légende a trois âges distincts, trois époques où elle se développe en des décors variables, et où elle se transforme en des actions toujours nouvelles. L'époque des origines aventureuses, où la hardiesse des pionniers se confond avec la foi des apôtres ; l'époque de la grande bataille, où le sang des vaincus teint de pourpre l'aile blanche du drapeau qui se referme ; l'époque des résignations patientes, des résistances obscures, des sursauts généreux, des espérances fières, qui n'est pas encore terminée ... A la France est dédiée cette légende, qui se greffe comme une fleur sur la sienne, et qui enrichit de nouveaux couplets sa chanson de gestes.

Dans ce recueil, Louis Fréchette s'est vraiment

livré tout entier : on l'y voit tour à tour ou tout à

/ la fois sensible, enthousiaste, ironique, patriote, éper-

(1) Légende d'un Peuple. Notre histoire, p. 13, édition de

dûment canadien. C'est pour ces poèmes de la Légende mieux encore que pour les Fleurs Boréales et les Oiseaux de Neige qu'il eût mérité qu'on le baptisât « poète national )) : puisque dans notre jeune pays il faut absolument donner ce nom à quelqu'un, et puisqu'ici ni poètes ni journalistes ne veulent laisser chômer ce titre et cet honneur. Si le poète national est bien ainsi que l'a défini Edmond Rostand, s'il est celui qui prend un contact profond avec la terre natale, (( avec le tuf noir et doux, )) pour qu'en lui monte comme un chant la sève nourricière, s'il est, en tous pays de France, ce que Chantecler affirme de lui-même ;

Alors, mis en contact avec la bonne terre

Je chante

La terre parle en moi comme dans une conque, I Et je deviens, cessant d'être un oiseau quelconque,

I Le portevoix en quelque sorte officiel

Par quoi le cri du sol s'échappe vers le ciel, ^^^

Préchette a bien, dans la Légende d'un Peuple )lus qu'en aucune autre de ses œuvres, tenté de éaliser cette définition ; mais c'est ici surtout qu'il V essayé de rendre avec une fidèle application la hanson de la terre, de l'histoire, de l'âme canadiennes.

KN^on pas que cette chanson, passant par ses es, ou — plus exactement et sans métaphore — •ar sa plume, ait toujours trouvé l'accent profond, incère, original, qui lui convienne. S'il est un ecueil où Fréchette a souvent trahi ses artifices,

(1) Chanteclerc, par Edmond Rostand, acte II, scène III.

OÙ il a usé de la rhétorique, où, ne pouvant faire jaillir du sol où il s'appuie une pensée originale et forte, il se contente des couplets usés de l'éloquence traditionnelle, c'est bien la Légende d'un Peuple.

Mais il y a dans ce livre, et il faut les signaler d'abord, des envolées fières, des pages où le lyrisme se soutient à des hauteurs ensoleillées. Le prologue annonce lui-même le grand effort du poète pour s'égaler au sujet qu'il traite. C'est V Amérique qu: surgit dans les lointains inconnus, et qui offre à l'audace des découvreurs sa terre vierge. Quel événement dans l'histoire de l'humanité !

Oui, toute une moitié du globe Dénouant, spectacle inouï, Les plis flamboyants de sa robe Aux yeux du vieux monde ébloui ! ^^^

Le poète salue avec piété le continent nouveaui l'Amérique, le sol natal ;

Amérique ! — salut à toi, beau sol natal !

Toi, la reine et l'orgueil du ciel occidental !

Toi qui, comme Vénus, montas du sein de l'onde.

Et du poids de ta conque équilibras le monde !

Quand, le front couronné de tes arbres géants.

Vierge, tu secouais au bord des océans

Ton voile aux plis baignés de lueurs éclatantes ;

Quand, drapés dans leurs flots de lianes flottantes.

Tes grands bois ténébreux, tout pleins d'oiseaux chanteur

Imprégnèrent les vents de leurs acres senteurs ;

(1) Cf. Légende d'un Peuple, p. 5.

ti

Quand ton mouvant réseau d'aurores boréales Révéla les splendeurs de tes nuits idéales ; Quand tes fleuves sans fin, quand tes sommets neigeux. Tes tropiques brûlants, tes pôles orageux. Eurent montré de loin leurs grandeurs infinies, Niagaras grondants ! blondes Californies ! Amérique ! au contact de ta jeune beauté On senti reverdir la vieille humanité ! ^^^

C'était un monde nouveau, mais c'était un nonde prédestiné qui se révélait aux marins (( penhés à l'avant des blanches caravelles )). L'Améri- [ue devait à son tour recueillir les lumières de la foi. îmergeant tout à coup des flots ignorés, elle réponlait à un appel de Dieu. Quand Colomb ne croyait uivre que son étoile,

La grande main dans l'ombre orientait la voile. ^^^

Peut-être même Fréchette n'a-t-il pas assez lontré cet aspect surnaturel de notre épopée, ni ssez expliqué le sens mystique de notre histoire, lar notre histoire fut à la fois humaine et divine, împlie d'actions, et parfumée de prières. Le poète bien tâché de nous le faire entendre dans la predère partie de la Légende, où il célèbre avec fanire les hardiesses de l'Église se frayant à travers

forêt et dans des consciences nouvelles sa voie tmineuse. Mais il se laisse trop facilement disaire de cette idée essentielle dans les autres parties îjson poème. Et l'on ne reçoit pas assez de la cture de ces deux derniers chants l'impression de

: (1) Cf. Idem, pp. 6-7.

(2) Cf. Idevi, p. 8.

la vie réelle, profonde, religieuse, providentielle — et j'allais l'écrire encore — mystique, de notre peuple

Aussi bien, Louis Fréchette insiste-t-il presque exclusivement sur les violentes secousses, sur le^ crises aiguës qu'il considère comme les moments historiques de la vie nationale, oubliant trop qu(| toutes ces agitations ne constituent qu'une moiti| de l'existence vraie du peuple. Il lui arrive même de ne laisser voir que par le dehors, que par ce qui esi extérieur et de surface ces actions tragiques. Ces encore parce qu'il n'a pas assez pénétré jusqu'ei son fond le plus sacré la conscience populaire, parc qu'il n'a pas assez aperçu dans les plus intimes et dan les plus religieuses aspirations de sa race, les motif constants et le soutien de toutes ses grandes actions qu'il fut trop impuissant à marquer l'unité de notr vie, et qu'il n'y a souvent entre toutes les pièce de sa Légende d'autre lien que celui d'un patriotisni bruyant, ou bien celui-là, plus fragile encore, de 1 chronologie.

Mais cela n'empêche qu'il n'ait parfois très hei reusement raconté certains épisodes mouvements de cette (( légende )). Le Prologue, notre Histoire Ante lucem, Châteauguay, Papineau, Chénier, soi des poèmes, qui ne sont pas sans défauts, mais l'en sent palpiter l'inspiration vraie.

D'autre part, des récits familiers ou tragique' comme le Pionnier, Jean Sauriol, Spes ultimay Vil la France jettent à travers l'épopée une note nouvell simple, vive, alerte, y font voir une sorte d'abandoi de bonhomie, qui repose des fortes émotions et de strophes trop sonores. Louis Fréchette pratiqu

LOUIS FRÊCHETTE 193

assez heureusement un genre très aimable que François Coppée avait mis à la mode ; il excelle parfois dans ces récits, où le vers, qui couï-t rapide, tout près des choses, n'a pas besoin de se charger de beaucoup d'idées.

Mais le plus souvent, c'est la forme oratoire que le poète jette comme une somptueuse draperie sur les sujets qu'il développe. Tant de bravoure, tant d'héroïsme, tant de sacrifices, appellent, pour s'en parer, les périodes de l'éloquence. Les sujets à panache vont bien à Fréchette ; le panache l'attire, l'émeut ; avec complaisance, il fait bouger sur les cimiers cette chose légère, audacieuse et mobile ! Et l'on admire avec lui et l'on applaudit les découvreurs qui osent, les martyrs qui s'immolent, les guerriers qui passent, les épées qui se croisent, les victimes qui tombent, les drapeaux qui s'envolent.

Mais, ici, l'auteur ne fait pas toujours une œuvre suffisamment originale et pleine. Et cela tient justement à ce qu'il s'abandonne trop volontiers à ce jenre oratoire où l'inspiration tombe souvent de :oute la hauteur où elle s'est élevée. L'esprit de Fréchette ne peut longtemps se maintenir sur les commets de l'épopée, parce que la pensée qui le )orte, et qui le devrait soutenir, n'est ni assez forte, li assez substantielle. La rhétorique vit de lieux communs : c'est fort légitime (( depuis plus de sept nille ans qu'il y a des hommes, et qui pensent )), nais à la condition qu'elle puisse rafraîchir, renouveer ces idées communes qui appartiennent à tous. 3e quoi la rhétorique de Fréchette n'est pas toujours

asrsez capable. Le lieu commun, chez lui, se recouvre trop souvent des oripeaux de l'éloquence du vingt-quatre juin ; il se confond trop souvent chez lui avec la banalité : et il prend alors le sens défavorable, péjoratif, qu'il a trop souvent mérité. (i>

Lieux communs, quand le poète entreprend ses épiques descriptions ; lieux communs, quand il glorifie certains héros ; lieux communs, quand il vaticine sur l'histoire universelle.

C'est à propos des Fleurs Boréales et des Oiseaux de Neige qu'on a fait remarquer le manque de précision des ambitieuses descriptions de Louis Fréchette, et qu'il n'y a pas chez lui une assez originale conception de la nature et de ses rapports avec l'homme. (( Fréchette se contente d'impressions toutes faites, rend plutôt l'émotion du voyageur vulgaire que du poète voyant et sentant autrement que la foule. Il écrirait presque, comme M. Perrichon, sur son carnet de voyage : (( Du haut de la Mer de glace que l'homme est petit ! )) (2)

S'il s'agit d'histoire du Canada — et la Légende d^un Peuple en est remplie — on n'aperçoit pas assez dans les poèmes de Fréchette, les pensées neuves qui auraient pu donner quelque prix à tant de sujets

(1) Nous avons entendu Fréchette, vers 1903 ou 1904, faii â l'Institut Canadien de Québec, et très sérieusement, une conférence sur les siècles de Périclès, d'Auguste, de Léon X, de Louis XIV, et sur le XIXe siècle. Il nous a paru qu'il fallait une certaine inexpérience des choses de la littérature pour entreprendre de traiter, en une heure, un pareil sujet, et un goût assez prononcé pour le lieu commun ; l'événement nous a confirmé dans cette opinion.

(2) Cf. article de Gustave La Mothe, paru dans le Polybiblion, et reproduit par la Revue Canadienne, tome XVII, p. 643, année 1881.

LOUIS FRÊCHETTE 195

usés par les orateurs de notre Saint- Jean-Baptiste. Et c'est pour cela que certaines pièces, qui exigeaient du poète plus de personnalité, sont faibles : Le dernier Drapeau blanc , les Plaines d"* Abraham, Fors l'honneur. Vainqueur et vaincu. C'est, dans ces pièces, les plus beaux gestes épiques qu'il fallait célébrer, et, vraiment, ces gestes n'y ont pas l'ampleur qui convient ; on n'en a pas dégagé toute la signification, ni tout le symbolisme. On a l'impression du déjà vu, ou du déjà entendu quand on lit les vers où s'agite à travers les clichés traditionnels l'imagi- Qation du poète.

N'est-ce pas même pour répéter quelqu'un de ces clichés que Louis Fréchette, après tant d'orateurs qui l'ont proclamé sur les tréteaux, affirme que la bataille de Saint-Denis nous a conquis la liberté ? (i> Il semble bien pourtant que, si généreux :iu'ait été l'enthousiasme des insurgés de 1837-1838, 36 n'est pas une charte de liberté qui fut le prix de eurs sacrifices. La constitution de 1840, dont nous iota l'Angleterre, ne fut pas précisément une récom- )ense : elle fut, au contraire, le plus périlleux des châtiments, et ce n'est pas la faute des maîtres, et ;e n'est pas non plus un mérite attribuable aux insurjés, si nos parlementaires canadiens, entre autres ^ouis-Hipolyte Lafontaine, ont su tirer de cette : union » bâtarde des fruits de liberté. Le « vieux latriote )) de Fréchette aurait pu lui-même s'en soutenir. (2)

(1) La Légende d'un Peuple, Saint-Denis, p. 249.

(2) Cf. Légende d'un Peuple. Le Vieux Patriote, p. 274.

A certaines heures de notre « légende )), et de ses méditations, Louis Fréchette regarde plus loin que la frontière canadienne, et vise plus haut que les sommets laurentiens : il enveloppe d'un coup d'œil le monde civilisé. Des régions de la philosophie il plonge sur l'histoire moderne des regards qu'il essaie fle faire paraître aigus. Il esquisse des théories, il proponce des doctrines politiques. Non seulement dans ïa Légende d'un Peuple, mais dans presque tous ses ^recueils, depuis Mes Loisirs jusqu'aux Épaves PoétiiqueSy le poète aime à exposer une philosophie, à développer des idées générales, à juger l'œuvre de l'histoire.

Il est, cependant, plus visiblement préoccupé de ce souci dans ses derniers livres. Les lectures et la vie l'ont fait plus longuement méditer sur les choses ; elles l'ont chargé de plus de souvenirs ; elles ont accru ce bagage d'idées communes que l'esprit va recueillant au hasard de toutes ses observations. Et ce sont ces pensées, ces convictions, ces conclusions que le poète disperse dans ses strophes. Il les revêt parfois de formes très éclatantes. Voyez V Amérique dans la Légende, Jean-Baptiste de la Salle et VEspagne, dans les Feuilles Volantes, le Quatorze Juillet dans les Épaves Poétiques.

Or, dans toutes ces tirades, dans tous ces développements historico-philosophiques, il y a un lieu commun que Fréchette développe avec une inlassable complaisance : c'est l'idée, la doctrine, le bienfait de la liberté. La vie du peuple canadien n'estelle pas un long, un patient effort vers la liberté ?

la découverte de TAinérique ne fut-elle pas, pour le monde, une promesse de liberté ? Et parce qu'aucune nation peut-être n'a travaillé plus que la France à la genèse laborieuse de la panacée qui délivre, parce que c'est la France qui en apporta sur nos bords le don précieux, c'est à cette mère que Louis Fréchette répète le refrain de notre gratitude.

Toi dont l'aile plana sur notre aurore, ô France ! Toi qui de l'idéal connais tous les chemins ! Toi dont le nom, fanfare aux accents surhumains. De tout peuple opprimé sonne la délivrance ! ^^^

C'est ainsi que le poète chantait en 1877, c'est sur ce mode qu'il redira souvent notre admiration pour une patrie dont il fait bon de nous souvenir toujours.

Et Louis Fréchette a raison de chanter la France, créatrice de liberté. La France chrétienne, pénétrée de la foi qui détruit les servitudes, a semé, tout le long de ses chemins historiques, des principes de délivrance. Aussi, aimer notre première mère-patrie, c'est le mouvement naturel de nos âmes françaises, et chanter cet amour, c'est, dans notre littérature, un thème ancien, facilement banal, mais qui peut toujours être nouveau. Louis Fréchette l'a souvent repris, et quelquefois il en a vigoureusement relevé l'expression. Il y a dans ces poèmes où il célèbre la France, une piété filiale sincère, qui trouve le mot fort et juste. Se souvient-il de l'arrivée de la Capricieuse devant Québec, de l'émoi profond des Cana-

(1) Pêle-Mêle, A. M. Prosper Blanchemain, p. 259.

diens qui revirent (( flotter au vent le drapeau des aïeux, )) il écrit aussitôt :

Nos poètes chantaient la France revenue.

Et le père, à l'enfant qu'étonnait tout cela.

Disait : Ce pavillon qui brille dans la nue,

— Incline-toi, mon fils! — c'est à nous, celui-là ! ^^^

Seulement, Louis Fréchette s'est quelquefois mépris sur l'histoire et sur la mission de la France, sur le symbole de ses drapeaux. Il attribue trop exclusivement aux « trois couleurs )) la signification libératrice. Il s'abuse sur les origines de la liberté ; et il oublie que le drapeau tricolore, qui eut bien des heures généreuses, a aussi couvert les plus tyranniques persécutions. Il se laisse entraîner dans le courant des lieux communs de l'éloquence républicaine. Il déclare avec emphase que la liberté sainte ne fut donnée au monde que par la révolution. C'est le quatorze juillet qui a affranchi l'humanité ! (2) Avant ce jour, les peuples croupissaient dans la servitude. Pour un rien Louis Fréchette daterait, lui aussi, de 1789, l'histoire de la France et de la civilisation. Il a brodé sur ce thème quelques-unes de ses strophes les plus pompeuses. C'est même à la révolution qu'il se sent pressé de donner le crédit de la découverte de l'Amérique ; (^> déjà au quinzième siècle, elle fermentait dans les cerveaux, menaçant de détruire (( les vieilles doctrines, )) et de ruiner (( l'éternelle servitude )). Et l'on reconnaît ici les formules chères à tant de jacobins qui s'en sont tant

(1) Légende d'un Peuple. La Capricieuse, p. 287.

(2) Épaves Poétiques. Le Quatorze juillet, p. 19.

(3) La Légende d'un Peuple. L'Amérique, p. 3.

LOUIS FBÉCHETTE 199

servis ! Certes, nous ne nions pas que la révolution n'ait accompli des réformes nécessaires, et supprimé des abus intolérables ; mais nous n'en pouvons conclure qu'elle fut l'initiatrice de tous les progrès. Et Louis Fréchette, au lieu de faire remonter la révolution jusqu'à 1492, aurait fait bien mieux de faire descendre le christianisme jusqu'à 1789 ! religion civilisatrice, qui, en vérité, a préparé tous les affranchissements, et qui, pour avoir traversé tant de barbaries, et tant de préjugés, ne pouvait que lentement porter aux générations le bienfait de toutes les légitimes libertés !

Mais l'on sait que le poète de la Légende et des Épaves était doublé d'un farouche républicain, et qu'il abhorrait l'ancien régime. République, vertu, liberté, s'opposaient dans son imagination à cette autre trinité : monarchie, corruption, tyrannie. Lisez plutôt la Petite Histoire des Rois de France. (^> Quand on a été capable d'imaginer une brochure si manifestement injuste, on est préparé à enfourcher tous les dadas de la rhétorique républicaine. Ce petit livre, qui fut écrit avec du fiel et de la boue, porte l'empreinte d'une pensée lamentablement étroite : et il est regrettable que l'auteur de tant de poèmes très louables se soit quelquefois souvenu du rédacteur de la petite Histoire.

Nous n'avons à juger ici ni la monarchie ni la république : leurs causes à toutes deux sont trop chargées pour qu'on les puisse apprécier d'une phrase ou d'un trait de plume. Mais nous aurions

(1) Petite Histoire des Rois de France, par Cyprien (Louis Fréchette) chroniqueur de la Patrie.

souhaité que Louis Fréchette se fût rappelé, à certaines heures de réflexion violente, qu'il écrivit à vingt ans, sur notre dix-neuvième siècle, sur le siècle démocratique, coupable comme les autres de tant de tyrannie, cette strophe :

Pauvre siècle qu'on nomme un siècle de lumière. Où l'on voit, aux palais comme sous la chaumière, Fermenter le désordre et le mépris des lois ! Où des bandits sortis des tripots et des bouges. Hurlant sous leurs longs drapeaux rouges. Jettent l'éclaboussure à la face des rois. ^^^

Nous aurions aimé que le poète, qui a si délicieusement exprimé quelquefois le sentiment religieux, se fût moins candidement laissé prendre, dans certaines pages en prose qu'il a écrites, aux sophismes facilement oratoires d'une philosophie qui s'est acharnée, non seulement contre la monarchie, mais aussi contre l'Église. Fréchette a quelquefois avoué le libéralisme intempérant qui faillit détruire sa foi. Certaines attitudes intellectuelles furent chez lui, avons-nous dit, snobisme plutôt que conviction réfléchie. Mais ce snobisme coûte cher parfois à la dignité de l'esprit ; il s'irrite facilement contre ce qu'il dédaigne ; il s'emporte contre ce qui le gêne ; il se dédouble en passions mesquines ; il envenime l'erreur qu'il propage, il déshonnore les vérités qu'il défend, et il fait écrire en style colérique, après la Petite Histoire des Rois de France, les Lettres à M. Vahhé Baillargé.

(1) Mes Loisirs. Le premier de l'an 1861, p. 49.

La Légende d'un Peuple est donc, de tous les ouvrages de Louis Fréchette, celui où Ton aperçoit le mieux toutes les variations et toutes les inégalités de son talent. Il y a incrusté quelques-uns de ses plus beaux vers, et il y a glissé quelques-uns des plus faibles. Il y a développé ses plus hautes pensées ; il y a risqué quelques-unes des idées qui s'accordent le plus mal avec Tinspiration accoutumée de ses poèmes. La Légende d'un Peuple résume, elle prétend résumer notre histoire ; elle représente, à coup sûr, tout Tesprit de celui qui l'a conçue. Et nous pouvons donc rapporter de la lecture de ces chants une définition de la poésie de Fauteur. L'art de Fréchette est un effort presque continu vers l'éloquence ; sa poésie veut être surtout une pensée oratoire dans un vers sonore.

De la nature même d'une telle poésie, nous pouvons déduire quelques-uns des procédés de l'auteur, et, par exemple, l'exagération voulue ou inconsciente de l'idée, du mot, ou de l'image. Cette muse a presque toujours une tendance à enfler la voix. Elle s'y essaya, on s'en souvient, dans la Voix d'un exilé, et elle a souvent répété ce bruyant exercice. ^i^ Il arrive cependant que cette exagération n'est que la légitime mesure d'une pensée poétique. Dans la pièce si ample, si enthousiaste, qu'il a consacrée à Papineau, Louis Fréchette condense en deux beaux vers toute l'action patriotique de son personnage :

Il fut toute une époque, et longtemps notre race

N'eut que sa voix pour glaive et son corps pour cuirasse.

Il définit l'éloquence de ce vieillard, retiré dans sa solitude, vivant seul,

laissant ses mains octogénaires.

Qui des forums jadis remuaient les tonnerres.

Vieillir en cultivant les fleurs !

Sa voix, sa grande voix aux sublimes colères, Sa voix qui déchaînait sur les flots populaires Tant de sarcasme amer et d'éclats triomphants. Sa voix qui, des tyrans déconcertant l'audace. Quarante ans proclama les droits de notre race, nseignait les petits enfants !

Puis, suggestionné par les mots, il découpe dans la lumière du soir la taille du tribun populaire :

Souvent, lorsque le soir de ses lueurs mourantes Dorait de l'Ottawa les vagues murmurantes. Au-dessus des flots noirs, sur le coteau penchant, Où l'aigle canadien avait plié son aile. On voyait se dresser sa taille solennelle En face du soleil couchant.

Il en fait maintenant une sorte de héros splendide et surhumain. Il le situe en des attitudes olympiques. Un soir qu'il se sent mourir, Papineau — astre fatigué qui descend à l'horizon — veut regarder encore le soleil couchant ; il s'assied à sa fenêtre et plonge sa tête dans la lumière :

Et dans un nimbe d'or, clarté mystérieuse, On eût dit que déjà sa tête glorieuse Rayonnait d'immortalité !

Longtemps il contempla la lumière expirante, Et ceux qui purent voir sa figure mourante, Que le reflet vermeil de l'Occident baignait, Crurent — dernier verset d'un immortel poème — Voir ce soleil couchant dire un adieu suprême A cet astre qui s'éteignait ! ^^^

Mais c'est une autre exagération — énorme cette fois — que ce compliment que Tauteur de Pêle-Mêle adresse à un peintre de ses amis qui, après seize ans de séjour en Italie, revient au Canada :

Peintre, tu nous reviens, ainsi que l'aigle immense Qui, faisant trêve un jour à son sublime essor. Avant que dans les cieux sa course recommence. Se repose un instant pour disparaître encore.

Arrivé tout à coup des sphères immortelles. Où sans craindre leurs feux tes pieds se sont posés. Tu resplendis encore, et l'on voit sur tes ailes La poudre des soleils que ton vol a rasés. ®

Cette naïve emphase n'a d'égale que celle des strophes fameuses que Louis Fréchette adressait à Sarah Bernardt.

C'est elle ! c'est Sarah la grande ! .

Frissons des lyres, chœurs sacrés, harpes d'Êole, Bruits de gloire tonnant dans des gerbes d'éclairs C'est elle ! regardez flamber son auréole Sur l'azur chatoyant des beaux horizons clairs !

(1) Légende d'un Peuple. Papineau, pasaim.

(2) Pêle-Mêle. A un peintre, p. 192.

Il ne restait plus au poète idolâtre, pour pousser à bout la piété, que d'écrire — et il Ta écrit :

Elle vient, saluez ! Foules, baisez sa trace ! ^^^

De l'exagération oratoire au galimatias, il n'y a qu'un pas, et Fréchette l'a quelquefois franchi. Il emploie alors des mots qui débordent l'idée à ce point qu'ils la font inintelligible. Il écrira du Mississipi :

Et ton onde répète aux tièdes océans L' épithalame étrange et les concerts géants Des glaciers où tu prends ta source. ^^^

Il dira de l'Amérique :

L'Amer que, c'est la soupape des Titans, Le balancier qui vibre entre les mains du Temps : Double objet qui, donnant au vieux monde un sol libre. Prévint V explosion et sauva Véquilibre. ^^^

C'est le cas de dire de Louis Fréchette, égaré dans le nuage des métaphores grandiloquentes, ce que Guizot, je crois, disait un jour de Lacordaire : (( Il vole plus haut qu'il ne voit. ))

C'est sans doute de Victor Hugo que Louis Fréchette apprit à oser ainsi l'exagération oratoire. C'est à lui, à coup sûr, qu'il emprunta le procédé des énumérations tapageuses, fulgurantes, tintamarresques, pédantesques :

(1) Épaves poétiques. A Sarah Bernardt, p. 103.

(2) Pêle-Mêle. Le Mississipi, p. 24.

(3) Feuilles Volantes. L'Espagne, p. 68.

L'Espagne eut Cespedés, cet autre Michel-Ange, Cervantes le profond et Mendoza l'étrange, Calderon, de Vega, Santos, Montemayor, Velasquez, Juan Calvo, Murillo, Salvador, Zurbaran, Hernandez, Médina, Mercadante, Tous les talents depuis Phidias jusqu'à Dante, Tous les héros connus d'Achille à Spartacus : Elle eut Léonidas, et Coclès et Gracchus . . , ^^^

De Hugo, encore, il prit le goût des épithètes sombres, qu'il accole violemment à une abstraction :

L'enchevêtrement noir des préjugés boiteux.

Du même maître il apprit à voir en couleur fauve beaucoup de choses, même des choses qui ne sont pas fauves du tout, ou qui ne le sont que par symbolisme.

O fauves parfums des forêts ! ^^^

. . . Après avoir, plus de deux mois durant.

Vogué presque à tâtons sur l'immensité fauve.

Et ces bois, ces vallons, ces longs coteaux dormants, Qui n'ont encore vibré qu'aux fauves hurlements Des fauves habitants de la forêt profonde. ^^^

Pour la première fois, sur ces fauves rivages . . . ^^^ C'était le désert fauve en sa splendeur austère. ^^^ Malgré la saison fauve et ses froids corrodants. ^^^

(1) Feuilles Volantes. L'Espagne,

(2) Légende d'un Peuple.

Le gibet

de Riel,

(3) Fleurs boréales, p. 6L

(4) Légende d'un Peuple,

(5) /6irf., p. 42.

(6) Ibid.,p.49.

(7) Ibid.,p.5Q.

^ (8) Ibid., p. 106.

Un beau soleil couchant versait des lueurs fauves, ^i^ Le spectacle était /aMz;e et grand comme l'enjeu. . . ^^)

Image encore hardie que celle où Louis Fréchette définit les travaux audacieux du dix-neuvième siècle :

Qu'il allume sa lampe au tonnerre, ou qu'il mette Les rênes de l'algèbre au col de la comète. . . ^^^

De bonne heure, déjà dans Mes Loisirs, le poète s'exerçait à ces prenantes métaphores :

Guerre, vampire affreux dont la lèvre sinistre Suce le sang des nations ! ^^^

Un jour, il dit les progrès accomplis depuis la découverte du Mississipi :

Où le désert dormait, grandit la métropole ; Et le fleuve asservi courbe sa large épaule Sous l'arche aux piliers de granit ! ^^)

De bonne heure aussi, et très souvent ensuite, Fréchette trouva l'image gracieuse ou largement expressive :

Quand le printemps doré vient éployer son aile Sur la nature en fleurs. ^^^

(1) Ibid., p. 125.

(2) Ibid., p. 158.

(3) Feuilles volantes, p. 23.

(4) Mes Loisirs, p. 55.

(5) Pêle-Mêle, p. 73.

(6) Mes Loisirs, p. 13.

Dans la Légende d*un Peuple, il chante le vieux frêne des Ursulines sous lequel Madame de la Peltrie catéchisait les petites huronnes :

Aigrette énorme au front du vaste promontoire. Colosse chevelu dans le roc cramponné, Il avait vu passer bien des jours sans histoire Au sommet de Stadaconé. ^^^

Voyez encore ce beau spectacle de la première moisson :

Bientôt le blé tombe à faucilles pleines ; La javelle, où bruit un essaim de grillons. S'entasse en rangs pressés au revers des sillons. Dont le creux disparaît sous l'épaisse jonchée ; Chaque travailleur s'ouvre une large tranchée ; Et, sous l'effort commun, le sol transfiguré Laisse choir tout un pan de son manteau doré. ^^^

La versification de Fréchette, d'une bonne tenue classique, profite encore des qualités acquises au siècle dernier par l'art des vers. Tantôt il emploie Talexandrin à césure fixe, solennel, le long duquel il distribue avec variété les accents rythmiques. C'est ainsi qu'il annonce du haut des clochers de Saint-Malo le départ de Cartier.

Le carillon mugit dans les tours ébranlées.

Du haut des bastions, en bruyantes volées.

Le canon fait gronder ses tonnantes rumeurs

Et, salués de loin par vingt mille clameurs.

Au bruit de l'airain sourd et du bronze qui fume

Cartier et ses vaisseaux s'enfoncent dans la brume. ^^^

(1) Légende d'un Peuple, p. 111.

(2) Ibid., p. 55.

(3) Légende d*un Peuple, p. 36.

Tantôt il introduit dans ses couplets les vers à césure unique et mobile, le trimètre plus souple, d'une cadence plus riche. Il sait aussi couper avec art, et pour produire un effet voulu, l'hémistiche. S'il veut, par le rythme, nous donner l'impression de l'obstacle qui surgit, il écrira en multipliant les repos :

La côte, noirs rochers, se dresse inabordable.

Pour montrer, avec les efforts de la marche, l'espace immense qui s'étend sous les yeux du voyageur, il écrit, après un vers ternaire, le vers large où l'hémistiche s'ouvre avec l'horizon :

En route ! Et devant lui, de l'aube au crépuscule, Le vaste horizon s'ouvre, et le désert recule. ^^^

Fréchette n'hésite pas à faire l'hiatus, lorsque le mouvement du vers l'y autorise.

On entendit partout ce cri : A Notre-Dame ! ,

Il n'y a pas ici, en réalité, de voyelles qui se heurtent ; l'oreille n'a rien à souffrir de leur rapprochement.

Au reste, Fréchette est l'un de nos premiers poètes, le premier peut-être, qui se soit scrupuleusement appliqué à l'art d'écrire en vers. Il est ici plus ingénieux, plus varié que Crémazie, et plus artiste.

Il lui arrive, cependant, à lui comme à Crémazie, d'étendre lourdement son vers, de faire des phrases

(1) Légende d'un Peuple, p. 38.

(2) Ibid., p. 97.

longues, traînantes, où se multiplient les qui ou les dontj quand ce ne sont pas les participes présents ou les gérontifs qui appesantissent l'hémistiche.

Sur la rive, un balcon d'aspect oriental Émerge d'un massif d'érables qui se groupe Au fond de l'anse où dort une svelte chaloupe Do?it le ûanc touche à peine au limpide cristal. ^^^

Ces lourdeurs sont plus rares dans les derniers recueils de Fréchette. Dans la Légende d'un Peuple, la période est mieux conduite ; elle s'avance d'ordinaire, bien découpée, alerte, sans effort, jusqu'à la proposition finale qui la complète sans la faire languir.

Il est remarquable, d'ailleurs, que Fréchette eut toujours le souci de perfectionner sa versification ; l'histoire de ses œuvres est justement l'histoire de ses progrès successifs. Les Feuilles Volantes, par où le poète semble clore sa carrière, sont peut-être le recueil où il y a le moins de faiblesses profondes.

Soucieux, du reste, de ne laisser après lui que les pièces les meilleures qu'il avait composées, Louis Fréchette a soigneusement préparé une dernière édition de ses poésies ; il en a prudemment éliminé les morceaux médiocres. Il a groupé sous le titre d* Épaves celles-là de ses prerqières pièces qu'il croyait pouvoir échapper encore quelque temps au naufrage. Et il a eu raison de faire lui-même ce premier triage, et de rassembler ainsi des essais qui ont une précieuse valeur documentaire. Il a écrit luimême, très justement, à propos de ces premiers

(1) Oiseaux de Neige, p. 199.

essais : (( Ils sont non seulement l'expression d'une pensée ou d'un rêve en embryon, mais on y trouvera de plus la trace des efforts littéraires qui ont caractérisé toute une époque intellectuelle de notre pays. On peut y suivre pour ainsi dire pas à pas les développements d'une âme en proie aux hantises d'une poésie dont elle ignorait le langage, les règles et les procédés, et qu'elle essayait de traduire sans modèles, sans traditions et presque sans maîtres. )) (^)

Il est curieux, en effet, de suivre ainsi l'effort du poète, et de voir comment peu à peu, par la lecture, par l'étude, par l'imitation, il précise son talent, il l'oriente, comment il finit par constituer sa propre originalité.

Cette originalité, nous l'avons dit déjà, consiste en une manière oratoire qui ressemble. . . à celle de plusieurs autres : mais, elle est faite aussi, ne l'oublions pas, d'une sensibilité ardente, d'une émotion large, de cet amour du pays, de notre histoire, de nos héros, grands ou obscurs, de cette sorte de fierté, de cet orgueil national qui éclate comme une fanfare dans les strophes de l'épopée. Et puis, souvenons-nous bien que l'originalité indépendante de toute imitation est une puissance peu commune : ce n'est presque pas un paradoxe que d'affirmer qu'il faut commencer par imiter quelqu'un pour être original. Et nous ne saurions donc blâmer Fréchette d'avoir voulu ressembler à ceux qui lui paraissaient le mieux représenter son idéal. Comme tout disciple, comme tout poète dont la pensée ne surabonde pas, il s'est quelquefois trop souvenu de

(1) Épaves poétiques. Préface, p. 8.

ses lectures ; à certaines heures, il a composé avec sa mémoire plus qu'avec son esprit ; et cela diminue d'autant sa personnalité. Mais est-il bien utile de rechercher dans l'œuvre du poète ces réminiscences de mots ou d'idées qu'on y pourrait relever ? Nous ne le pensons pas ; et nous estimons plutôt mesquine, jalouse, stérile, la critique qui s'applique à dénicher au cœur des strophes, ou dans le repli des hémistiches, telle image ou tel vocable heureux qu'elle aperçut en d'autres œuvres. (^^ Ce métier devient particulièrement oiseux si, tout entier au besoin de dénoncer les plagiats ou les imitations coupables, on oublie, selon une comparaison pittoresque bien connue, que « c'est encore imiter quelqu'un que de planter des choux )).

Nous ne croyons pas devoir insister ici sur d'autres œuvres de Louis Fréchette, sur celles qu'il a écrites en marge de son œuvre essentielle, qui est lyrique. Il s'est essayé, par exemple, dans l'art dramatique. Mais les pièces qu'il a composées ne révèlent aucun aspect nouveau de son talent. Papineau et Veronica rappellent plutôt le poète de la Légende d^un Peuple cherchant surtout dans les phrases éloquentes l'effet théâtral.

Deux livres en prose : Originaux et Détraqués, la Noël au Canada, montrent en pleine lumière le

(1) Nous laissons à ceux qui ont le goût de ces petites occupations le soin de consulter Le lauréat, critique des œuvres de M. Louis Fréchette, par W. Chapman, in-8, 328 pp., Québec,

conteur amusant qu'il y eut en Fréchette, et qui apparut quelquefois à certaines pages de la Légende. Il y a bien des charges excessives dans les Originaux et Détraqués^ et d'énormes plaisanteries que parfois l'auteur souligne avec trop de soin ; mais il y a là aussi certaines peintures de mœurs qui ont leur prix. Il y a là l'écho joyeux du parler populaire, et une sorte de vocabulaire — un peu gros parfois, semble-t-il, parce qu'il y est trop accumulé — mais qui ne manque assurément ni de pittoresque, ni d'intérêt philologique. Nos cousins de France aiment à lire ces pages où ils retrouvent tant de choses de la chère province.

C'est encore l'esprit populaire, l'âme paysanne, la bonne vie canadienne que racontent les histoires de Noël. Les tableaux sont ici plus frais, moins vulgaires ; ils n'en sont pas moins précis, chargés de détails significatifs, et sur leurs réalités, un peu frustes encore, flottent les mystères de la poésie religieuse. Il y a dans la Noël au Canada quelquesuns des plus jolis contes de Fréchette.

Mais c'est le poète surtout qui survivra en cet écrivain ; c'est de sa poésie que le loueront nos arrière-neveux. Et s'ils veulent être justes envers sa mémoire, s'ils veulent lui assigner sa place dans l!histoire de jg;Poésie^ canadienne, ils n'oublieront pas que Fréchette est né dans notre pays à une époque où le Canada était bien plus qu'aujourd'hui éloigné de la France, à une époque où il était difficile

encore d'entendre la leçon des maîtres de là-bas, à une heure où l'on ne faisait que d'essayer de fonder ici une tradition littéraire.

Louis Fréchette a lui-même indiqué tout à la fois l'intérêt et les inconvénients de sa situation historique. Il écrivit à propos de ses premiers recueils : (( On y découvrira surtout les défauts et les qualités du milieu ambiant, l'avènement d'une génération qui, malgré ses tâtonnements et ses hésitations, a parcouru jusqu'à nos jours un chemin qu'on ne saurait mesurer sans quelque satisfaction, et peutêtre sans quelque profit, si ceux qui sont venus après elle veulent la juger avec impartialité ». (^)

De son premier recueil Mes Loisirs^ à son dernier les Feuilles Volantes^ on mesure, en effet, le chemin qui a été fait, et l'on ne peut s'empêcher d'admirer davantage le poète qui a franchi toutes ces étapes. Venu immédiatement après Crémazie, presque contemporain du poète exilé, mais désireux de contribuer pour sa part à cette sorte de renaissance des lettres canadiennes que promettait 1860, il dut mettre dans son travail de formation toutes les hésitations et toutes les audaces de l'inexpérience. Cependant il apportait à la tâche quotidienne une âme vibrante, une âme qui eut bien aussi des excitations factices, mais d'où se sont échappés parfois, comme des traits de flamme, quelques-uns des plus beaux vers qu'il y ait dans la poésie canadienne.

Inégal, comme tous les poètes que nous avons eus, et comme tous ceux qui chantent encore, Louis Fréchette a pu monter quelquefois à des hauteurs

(1) Épaves poétiques. Préface, p. 8.

que les autres, chez nous, n'ont pas dépassées. Et certes, c'est un mérite qui vaut la peine qu'on le remarque, que celui qui fait d'un artiste l'égal de tous ses rivaux. Aussi patriote que Crémazie, plus que lui soucieux de la forme, et plus appliqué à multiplier les rythmes ; plus assidu que M. Pamphile LeMay au travail de la lime, plus que lui curieux de développer ses dons et d'étendre les ailes de la strophe, mais moins que lui capable de prendre contact avec la bonne terre, et d'y sentir vivre et palpiter l'âme des choses ; moins diffus, moins obstiné que M. Chapman dans le lieu commun et dans la banalité, mais habile comme lui à trouver l'image qui éblouit, à lancer le trait qui s'envole ; moins subtil en ses délicatesses qu'Alfred Garneau, mais plus que lui pourvu de ressources ; plus puissant que M. Adolphe Poisson, plus varié et plus fascinateur que M. Nérée Beauchemin, Louis Fréchette se place au centre de ce groupe qui fut pendant longtemps chez nous le chœur harmonieux des Muses. Plus grand que quelques-uns de ces contemporains par cet art du rythme, par cette imagination fertile, par cette sensibilité éloquente qui furent ses meilleures qualités, il les surpasse tous, à certaines heures d'exaltation, ou d'enthousiasme, de la hauteur même du panache héroïque dont il aima à surmonter son front. Mais le panache n'est pas de l'homme ; il est quelque chose qui s'ajoute à lui, et qui le fait seulement paraître plus grand.

Maintenant que Louis Fréchette est disparu, d'autres poètes vont venir — quelques-uns sont déjà venus — qui vont essayer de rendre autrement, et plus parfaitement encore, tant de choses inexprimées

de Tâme canadienne. Ils réussiront sans doute — c'est notre espérance — à marquer notre poésie d'une empreinte plus originale. Ils auront eu pour travailler, et dès la première heure, bien des instruments commodes que n'avait pas d'abord Louis Fréchette, et reçu du milieu même où ils vivent une plus forte excitation intellectuelle. Mais il leur sera difficile, croyons-nous, d'émouvoir plus sûrement que n'a fait Fréchette l'âme populaire, et de contribuer plus efficacement que l'auteur des Fleurs Boréales ou de la Légende d'un Peuple à faire aimer jusqu'en la France lointaine notre histoire. Aussi quelque prodigue que soit pour nos poètes de demain la gloire, la patrie canadienne n'oubliera jamais celui qui le premier aura tenté de raconter en vers sa merveilleuse épopée.

Page 1