PAR M. THOMAS CHAPAIS
Québec vient de consacrer à Montcalm deux monuments tels que dût les souhaiter le très vaillant et très lettré vainqueur de Carillon.
Sur les Plaines d'Abraham, à quelques pas de Tendroit où le général, qui venait d'offrir la bataille à Wolfe, tombait victime de son ardente bravoure, s'élève aujourd'hui la colonne élégante, surmontée de la Gloire, où le bronze de Montcalm appuyé sur le marbre, fait enfin revivre dans Québec le héros malheureux de 1759. Et rien ne pouvait mieux que ce bronze assurer de nouveau parmi nous la présence sensible et visible de celui qui aima tant à séjourner près de nos remparts.
Le jour même où l'on inaugurait le monument artistique de la Grande-Allée, paraissait à la vitrine de nos librairies une œuvre qui mieux que la pierre et l'airain reconstitue la vie de Montcalm, et fait sous nos regards s'émouvoir encore et palpiter sa grande âme : c'est le livre de M. Thomas Chapais. Ce n'est plus ici seulement l'image, souple si l'on veut, mais froide encore de la statuaire, qui se montre à nos yeux ; c'est un personnage agissant qui réapparaît, qui recommence et recompose sa carrière, qui multiplie sa gloire par ses actions, qui déploie toutes les énergies de sa riche nature, et dont la silhouette se détache en toute netteté sur le fond
historique où Ta placée récrivain. Et l'œuvre qui ranime une si grande figure de notre histoire, est faite de main d'ouvrier ; elle est de celles qui ne se détruisent point. Elle restera dans notre littérature, et M. Chapais peut dire en toute vérité : exegi monumentum œre perennius.
Le Marquis de Montcalm est un livre de tous points nouveau : il l'est par tant de documents inédits qui y sont cités, par la thèse presque inouïe qui y est largement démontrée, et nous pouvons l'ajouter, par la forme sobre, simplement sincère, que l'historien a donnée à son style.
Nous ne voudrions pas déclarer que le Marquis de Montcalm est avant tout une thèse. L'auteur nous en voudrait si nous laissions entendre qu'il a subordonné toutes ses considérations à une idée préexistante en son esprit, et tous ses développements à une préoccupation systématique. Il est dangereux de faire des thèses en histoire. Celui qui s'y emploie s'expose à manipuler maladroitement les pièces d'information, à fausser son regard, à colorer de ses préjugés les œuvres et les choses, à n'apercevoir que ce qui peut servir ses desseins.
M. Chapais étudie depuis trop longtemps notre passé historique, et tous les écrivains qui l'ont raconté avant lui, pour ne pas avoir constaté tous les inconvénients d'un parti pris enthousiaste et exclusif. Aussi, il s'est bien gardé de commencer son livre avec l'ambition de surfaire son personnage, et de tout rapporter à sa gloire. Montcalm, Vau-
dreuil, Lévis, sont des noms qui ont si fortement attaché les sympathies, et si différemment provoqué les appréciations, qu'il était prudent, avant que d'écrire sur l'un d'eux, de se débarrasser de tout préjugé, de toute conviction préalable. Or, M. Chapais nous en avertit, et l'on s'en aperçoit facilement à le lire, l'histoire qu'il a écrite est une œuvre de scrupuleuse investigation, et non une œuvre d'enthousiasme ; elle est toute faite de documents dont le loyal emploi prévient les jugements trop hâtifs, et prépare les conclusions définitives. Et ce que nous voulons donc d'abord signaler, et louer ici, c'est la haute valeur scientifique du livre que l'historien vient de publier.
La méthode scientifique de M. Chapais se reconnaît à un premier procédé qui est de citer longuement la correspondance de ses personnages. On a pu faire observer que ce procédé devient facilement fastidieux, et que tant de citations coupent et éparpillent les récits. Et nous avouons que tout d'abord l'on peut recevoir de tant de textes étrangers, intercalés dans le texte de l'historien, une telle et quelque peu désagréable impression. L'art paraît un peu sacrifié au document.
Mais il y a différentes façons d'écrire l'histoire, et qu'il est nécessaire d'approprier aux sujets variables que l'on traite. L'une d'elles consiste à dissimuler le document sous des récits, sous des développements parfaitement assimilés, chargés seulement de la substance des pièces d'archives, et non pas, ou rarement de leurs textes : et cette manière permet à l'auteur de mieux ordonner ses pensées, de les dégager de tout embarras, de les exprimer dans forme personnelle plus continue ; elle dissimule
mieux au lecteur la peine qu'a prise Thistorien pour préparer son œuvre. Une autre consiste à montrer au lecteur les documents eux-mêmes, à les lui faire lire pour qu'il se convainque de leur réalité et aussi de leur sens irrécusable ; elle les découpe et les détache des manuscrits ignorés, les fait passer dans le texte courant, les enclave à propos, pour que le texte lui-même en soit fortifié et consolidé.
Cette deuxième manière peut avoir moins d'agréments que l'autre, mais elle est nécessaire parfois, quand l'historien — et ce fut le cas de M. Chapais — a besoin de faire connaître l'âme d'un personnage, et lorsque cette âme s'est livrée tout entière, avec ses motifs d'action les plus secrets, dans une libre et sincère correspondance. Il importe alors de mettre sous tous les yeux des fragments de cette correspondance, qui sont comme des fragments de l'âme elle-même, et de faire entrer le lecteur dans les confidences intimes du héros. Ce n'est qu'au contact fréquemment renouvelé de cette âme, et dans ces communications loyales avec elle, que l'on apprendra peu à peu à la connaître, à la pénétrer, à la juger.
Or, l'âme de Montcalm avait paru jusqu'ici un peu fuyante, et nos historiens avaient porté sur elle des appréciations qui ne s'accordaient pas toujours. Et, d'autre part, l'âme de Vaudreuil avait été très diversement définie. Tous deux, Montcalm et Vaudreuil, ne s'étaient guère accordés dans la Nouvelle-France, et Vaudreuil avait souvent bénéficié, . auprès de nos ancêtres, de sa qualité de Canadien, tandis que Montcalm avait, ici, un peu souffert de
son titre de Français. Le préjugé colonial et le préjugé métropolitain, comme dit très justement M. Chapais, avaient dès les premières heures, divisé, et opposé l'un à l'autre, ces deux hommes que rapprochait sans cesse la direction commune des affaires de la guerre.
Comment remettre au point tant de discussions vives qu'avaient soulevées les admirateurs de Montcalm et ceux de Vaudreuil ? Comment mettre à nu ces âmes qu'on n'avait aperçues jusqu'ici qu'à demi voilées, et qui pouvaient sous ces voiles cacher des ambitions ignorées ? M. Chapais, qui est par-dessus tout un historien consciencieux, a cru pouvoir résoudre tant de difficultés, et mettre en une suffisante et impitoyable lumière ces deux âmes hostiles en recherchant leurs correspondances, et en citant copieusement les phrases où elles se sont découvertes avec le plus d'ingénuité.
Ce procédé est vraiment efficace ; il témoigne de l'esprit scientifique de l'historien qui sait y avoir recours, et il donne à son œuvre une valeur documentaire incontestable. Et si la narration des faits, et la trame des discussions et des démonstrations en sont quelquefois un peu dispersées, ou morcelées, la vérité n'en apparaît qu'avec une plus impérieuse certitude.
D'ailleurs, M. Chapais n'a pas prouvé que de cette façon son rare souci d'exactitude et d'impartialité. Il a montré ce même souci dans la recherche patiente du document nouveau. C'est ainsi qu'il a
pu tirer profit de pièces inédites comme le recueil manuscrit des Campagnes de 17Ô6-1760, et de Mémoires jusqu'ici inconnus chez nous, et inexploités, comme les Mémoires et Observations de M. de la Pause, l'un des meilleurs oflBciers de Montcalm, qui fit les campagnes de 1755 à 1760. C'est même pour s'être obstiné à vérifier ses assertions sur le texte de M. de la Pause, que M. Chapais a retardé de plusieurs mois la publication de son ouvrage.
Et l'esprit scientifique, très rigoureux, de M. Chapais, apparaît encore dans ces fortes discussions de texte qui s'imposent souvent à sa conscience d'historien, et d'où il fait sortir une franche lumière. Voyez, par exemple, comme il fait bonne justice d'une lettre où Vaudreuil écrivait au ministre de la marine que les troupes régulières n'avaient aucune part à l'action de Chouaguen, et que tout le mérite en revenait à nos milices canadiennes et aux sauvages. (i> Il conclut cette discussion, et nous concluons avec lui, par cette phrase inexorable : (( On ne pouvait se montrer plus partial, moins véridique et moins équitable. )) Voyez encore comme il dégage la responsabilité de Montcalm de la malheureuse affaire qu'on a appelée le (( massacre de William- Henry )), et comme il venge le général français des imputations (( d'un raconteur fantaisiste comme Carver, d'un historien partial comme Smith, et d'un romancier brillant, mais insuffisamment documenté comme Fenimore Cooper. )) (2)
(1) pp. 165-167.
(2) pp. 279-290.
C'est encore cette étude minutieuse des textes
qui a permis à M. Chapais de faire une trouvaille,
\ et de constater que Montbeillard est bien l'auteur,
jusqu'ici inconnu, de la dernière partie du Journal
de Montcalm.
La même étude attentive des documents et des faits de l'histoire a permis à M. Chapais d'établir, à la gloire de la France de 1759, une vérité qui s'offre vraiment comme un paradoxe à nos esprits préjugés par une affirmation contraire, que tous nos historiens se sont bien légèrement transmise. M. Chapais a démontré, avec pièces à l'appui de ses assertions, que la France de Louis XV n'a pas abandonné, ni de gaieté de cœur sacrifié sa colonie du Canada. On avait si souvent répété cette très grave accusation ! Et l'abbé Casgrain lui-même, dans son Montcalm et Lévis, (i) l'avait renouvelée avec une éloquence si indignée ! Et l'on avait tant de fois attribué à tous les Français de 175"9 le mot dédaigneux de Voltaire regrettant que la France et l'Angleterre fussent en guerre « pour quelques arpents de neige» Z^) Or, il paraît bien établi aujourd'hui que notre mauvaise humeur de colons vaincus par l'ennemi héréditaire de la France, a mal servi notre jugement. S'il est vrai que la mission dont fut chargé Bougainville auprès de la Cour, en 1758, n'a pas produit les résultats qu'on en attendait, s'il est exact que le gouvernement de Versailles jugea opportun de ne nous envoyer au printemps de 1759 que quatre cents
(1) p. 36, tome I, et pages 35 et 38, tome II, de rédition de lébec, 1891.
(2) Cf. Lettre à M. de Moncrif, 27 mars 1757, et le ch. 23 Candide, et le Précis du règne de Louis XV, de Voltaire.
hommes de recrue, et quelques munitions de guerre, et s'il est certain qu'un tel et si maigre secours ne pouvait permettre à Montcalm de lutter avec des chances suflBsantes de succès contre l'armée envahissante des Anglais, il est bien prouvé aussi que tout cela ne fut pas négligence, ni surtout dédain de la part du gouvernement de la France. Celle-ci songeait plutôt à un plan de défense savamment combiné, dont le ministre de la marine, M. Berryer, ne pouvait livrer le secret à Bougainville. Celui-ci insista pourtant, et harcela le ministre qui lui répondit avec impatience (( qu'on ne cherchait point à sauver les écuries quand le feu était à la maison. )) Et Bougainville, et la postérité n'ont guère retenu que le mot malheureux de Berryer.
Et cependant Berryer lui-même, le 3 février 1759, écrivait à Vaudreuil et à Bigot une lettre où il faisait allusion à des moyens plus sûrs de sauver la colonie que l'envoi des secours demandés par Vaudreuil et Montcalm. Et Bougainville écrivait à Montcalm, le 18 mars : « Le ministre m'a dit que si vous existiez en août, il répondait du Canada ; j'ignore ce qu'il fera pour cela. )) Or, voici ce qu'ignorait Bougainville. La France, très occupée encore à soutenir sa puissance en Europe, convaincue -de l'inutilité d'envoyer là-bas des vaisseaux que la flotte ennemie, toute puissante sur mer, eût interceptés, et n'ayant rien à risquer des forces dont elle pouvait à cette heure critique disposer, avait conçu le vaste projet d'une descente en Angleterre. Elle réservait donc toute sa flotte pour conduire en (( Afrique )), c'est-à-dire en pays ennemi, une armée de 65,000 hommes. Elle devait ainsi jeter sur les
côtes de l'Angleterre 50,000 hommes, sur celles de r Ecosse 15,000, et en Irlande quelques corps de troupe. L'Angleterre eût été forcée de rappeler sa flotte qui s'en allait à la conquête des colonies, et ainsi, comme s'exprime M. Chapais, (( des rives de la Tamise ou dégagerait celles du Saint-Laurent, et de Londres on sauverait Québec. » (^)
Tel était le plan gigantesque qu'avait conçu le maréchal de Belle-Isle, ministre de la guerre et qu'adopta le duc de Choiseul. Ce plan n'a pas réussi sans doute. L'Angleterre prit les devants et fit échouer une si audacieuse tentative. Mais il convient de ne pas oublier que la France voulut à un tel prix sauver sa colonie d'Amérique. Et il suflSrait, d'ailleurs, de lire avec soin la lettre très belle, très pressante, très noble qu'écrivait à Montcalm, le 19 mars 1759, le maréchal de Belle-Isle, pour se convaincre que des lâcheurs ne s'expriment pas comme cela. M. Chapais a donc rendu à l'honneur français un inappréciable service en remettant au point une question qui fut si mal comprise, et en établissant péremptoirement que le drapeau blanc, pour lequel on allait verser un sang si généreux, était digne encore de l'héroïsme de nos milices et de nos soldats.
Sur ce fond scientifique que M. Chapais a pris soin d'établir, sur cette trame véridique des faits qu'il raconte, se dessine nettement, s'enlève avec
(1) pp. 529-530.
vigueur l'image belle, sympathique, vivante du héros principal, du soldat vaillant que fut le marquis de Montcalm.
Non pas que M. Chapais se soit bien appliqué à tracer lui-même les lignes de ce portrait, à en composer l'ensemble et le détail, et à jeter sur ce dessin les couleurs qui le pouvaient faire briller aux regards du lecteur. Fidèle à sa méthode, et soucieux de ne pas paraître faire surgir d'une imagination fervente l'image de Montcalm, il a préféré laisser son héros se faire connaître lui-même, et se découvrir peu à peu dans ses discours et par ses actions. Au lieu de grouper les traits de son personnage, de les arranger, de les disposer avec art en vue d'un effet de sympathie à produire, il a mieux aimé les laisser dispersés à travers le livre, au hasard des circonstances, s'en remettant à la vie même du héros de fournir à l'occasion le détail significatif, le coup de crayon qui précise, la couleur qui achève et qui fixe en relief l'image à faire. Et c'est ainsi que lentement, au fur et à mesure des chapitres qui se succèdent, et pour ainsi dire à chaque page du livre, l'on voit insensiblement surgir du texte, et se lever, et se former de mille traits variés, et se dégager enfin tout à fait le portrait attendu, l'image dont on voulait recevoir dans son regard l'impression harmonieuse. La nature est une artiste : mieux que les plus habiles, elle compose les réalités ; et la vie que l'on raconte avec franchise a des puissances de reconstitution qui surpassent tout l'art des historiens.
Et quelle nature que celle de Montcalm ! Et quelle vie exubérante que la sienne ! Et quelle spontanéité dans la pensée ! Et quelle ardeur, et quelle
fougue dans l'action ! Prompt à concevoir, et impatient d'exécuter, il éprouva tour à tour les bienfaits et les inconvénients de son tempérament méridional. Né en 1712, dans ce château de Candiac, dont le souvenir remplit sa correspondance familiale, il gardera toute sa vie l'impression heureuse de l'éducation soignée, forte, chrétienne, que lui firent donner ses parents. Et ce qui plaît justement dans cet officier qui aime la bataille, dans ce fils de militaires qui avaient depuis plusieurs générations prodigué leur sang pour le Roi et pour la France, c'est la variété et la richesse et la complexité des dons et des talents.
Né pour l'Académie aussi bien que pour les camps, il est tout ensemble fin lettré et courageux soldat. Bougainville le recommande un jour à son frère académicien, et il l'assure qu'il est (( très savant et surtout dans le genre de l'Académie des belleslettres. )) Et il suffit de lire la correspondance du marquis pour voir quelles ressources il y avait dans cet esprit, quelle finesse de réflexions, et quelle science honnête des classiques ! Il suffit aussi de la parcourir pour y mesurer la profondeur des affections, et la délicatesse des plus intimes sentiments.
La vie militaire de Montcalm s'appuie sur un fond solide de vertus, et de convictions religieuses. Vivant dans un siècle où le philosophisme essayait de détruire la foi, Montcalm garde sa piété. Exposé sur les champs de bataille aux extrêmes dangers, il se confie au Dieu qui règle tous les destins, et il lui
>porte la gloire de ses actions. Après la victoire
de Carillon, il fait dresser, sur le sol où il a triomphé, une croix qui porte cette inscription :
Quid (lux ? quid miles ? quid strata ingentia ligna ?
En signum ! en victor ! Deus hic, Deus ipse triumphat !
Sans doute, Montcalm ne pourra tout à fait" échapper à la fascination qu'exerçait sur les oflSciers de nos troupes, la vie brillante, mondaine, trop fastueuse, parfois scandaleuse de certains hauts fonctionnaires de la colonie. M. Chapais regrette avec raison que Montcalm ait été trop assidu chez l'intendant Bigot, et dans les salons de Madame Péan. Mais il n'apparaît pas que Montcalm ait donné dans la licence où vivaient ces prodigues. Si ses relations officielles, et les relations de la vie mondaine à Québec, le mettaient presque nécessairement en contact avec d'aussi tristes personnages, nous savons avec quelle franchise et avec quelle indignation il dénonça les excès de table et de jeux et les concussions auxquels s'abandonnaient ces i exploitateurs de la misère publique. (^^ Quand il j se fut rendu bien compte de l'état des choses, et j des scandales de l'administration, il en gémit plus qu'aucun autre, et il stigmatisa avec une colère malheureusement impuissante tant de maux dont se mourait la colonie.
Au reste, Montcalm avait une âme très haute, capable d'immolation et de sacrifices. Son courage fut toujours égal aux pires situations. Si, un jour,
(1) Voir pp. 321-322, 357-362 et 487-488.
il demande son rappel, ce n'est pas qu'il désespère, mais c'est que l'antipathie de Vaudreuil lui crée une situation inextricable, ^^^ et c'est aussi que son traitement insuffisant l'oblige à compromettre le patrimoine de sa famille. (2) D'ailleurs, il a soin d'ajouter à ses demandes de rappel que jusqu'à ce qu'il obtienne cette faveur il répandra volontiers la dernière goutte de son sang, et donnera le dernier souffle de sa vie pour le service du roi. (^> Et quand il verra la colonie exposée au suprême danger d'être conquise par l'ennemi, il s'empressera de déclarer son désir de rester au poste du péril. Au lendemain des capitulations de Louisbourg et de Frontenac, il écrit au maréchal de Belle-Isle : (( J'avais demandé mon rappel après la glorieuse journée du 8 juillet,. (il s'agit de Carillon), mais puisque les affaires de la colonie vont mal, c'est à moi de tâcher de les répaicer ou d'en retarder la perte le plus qu'il me sera |ç)ossible. » (^)
Garneau a reproché à Montcalm d'avoir manqué d'ardeur dans la conduite de la guerre, d'avoir îté prudent jusqu'à devenir apathique. (^^ M. Cha- >ais nous paraît avoir victorieusement démontré lue la prudence de Montcalm fut tout simplement aisonnable, et qu'un général dont les forces étaient i inférieures à celles de l'ennemi ne pouvait guère ' permettre des coups d'audace, sans risquer et
(5) Hist. du Canada, II, 254, 4ème édition.
compromettre le salut qu'il devait assurer. Conscient du danger très grave auquel pouvait l'exposer trop de témérité, le ministre lui-même lui avait recommandé, au moment de son départ de Paris, de (( n'être que Fabius et non pas Annibal. )) (i)
On sait, d'ailleurs, que l'initiative de Montcalm était souvent limitée et même entravée par Vaudreuil lui-même. Montcalm était bien ici commandant des troupes envoyées de France, mais il était en tout subordonné au gouverneur général, et ne pouvait donc agir que sous son autorité. Et combien de fois cette subordination anormale de Montcalm à Vaudreuil, dans les choses de la guerre, produisit les plus fâcheuses discussions, et entraîna les,! plus périlleuses conséquences ! Vaudreuil était un brave homme, doué d'un bon cœur et d'un esprit ordinaire, mais peu versé dans les choses de la guerre et incapable de soupçonner sa médiocrité. Et Mont calm dut se plaindre souvent de ce généralissime en' pourpoint qui s'obstinait, dans son cabinet, à tracerj i des plans de bataille, souvent irréalisables.
Garneau a pu s'y tromper, et affirmer que Mont-i ; calm (( aurait négligé tout mouvement offensif, san^i Vaudreuil qui, soit par conviction, soit par politi-^ que, ne parut, au contraire, jamais désespéré e1 j conçut et fit exécuter les entreprises les plus glorieui J ses qui aient signalé les armes françaises dans cette ^ guerre. )) ^2) Mais M. Chapais a bien montré qu€ . Tart stratégique de Vaudreuil se réduisait le V^^'i souvent à des instructions à la fois détaillées eu
(2) Hist du Canada, II. 254.
vagues, qu'il était assez diflScile de comprendre et d'exécuter. <i) Et il fallut plus d'une fois toute l'habilité, et toute la bravoure de Montcalm pour sortir des plus dangereuses situations.
Certes, il était facile à Vaudreuil de se vanter d'avoir éperonné Montcalm dans l'affaire de Chouaguen, quand lui-même avait le premier tâtonné autour des diflBcultés de l'entreprise ; ^2) il lui était aisé, dans son cabinet, loin du champ de bataille, et incapable, à distance, de se rendre un compte exact de tous les périls et de tous les embarras, de gourmander Montcalm après ses victoires pourtant glorieuses, et de lui reprocher de n'avoir pas poussé plus loin ses exploits, de n'avoir pas pris le fort Lydius après William-Henry, et de n'avoir pas relan-
!cé les Anglais jusqu'au fond du lac Saint-Sacrement, après Carillon ; mais l'ingénieur en chef de l'armée, Desandrouins, estima lui-même qu'il ne manquait )as de raisons péremptoires qui justifiaient Mont- ;alm de ne pas assiéger Lydius ; (^) et bien que Vau- Ireuil se soit hâté de diriger des renforts sur Carillon, I.U lendemain de la bataille, quand Montcalm n'en ,vait plus besoin, bien qu'il se soit obstiné, comme lisaient avec aigreur les officiers français, à lui nvoyer de la moutarde après dîner, il parut bien vident à Montcalm que s'il avait pu triompher e 15,000 hommes avec 3,000, il ne pouvsait onger, vec des troupes si inférieures en nombre, à pour-
(2) p. 105 et suiv.
(3) pp. 294-295.
chasser l'ennemi sans compromettre tout le profit de la victoire. (^>
Il est vraiment pénible d'assister tout le long du livre très documenté de M. Chapais, à toutes ces disputes à toutes ces querelles qui surgissaient à chaque instant entre le général et le gouverneur, et qui ne se terminaient pas toutes, qui ne se terminèrent qu'une fois, par la proposition de manger ensemble, le lendemain, un muffle d'orignal. (2) Montcalm y mit cependant, et le plus souvent, toute la modération, et tout le ferme respect dont il était capable. Nous ne savons même pas de lettre plu^ pathétique, plus éloquente, et qui fasse mieux connaître l'âme généreuse du marquis, que celle qui écrivit à Vaudreuil, après Carillon, pour provoquei une réconciliation nécessaire. Vaudreuil lui-même en fut touché, et promit au général sa confiance e1 son amitié. (^)
Au surplus, la cour reconnut, à la fin, l'inaptitude du gouverneur aux choses de la guerre, quand, ei 1759, elle ordonna à Vaudreuil de ne rien faire sanj prendre l'avis de Montcalm. Celui-ci prouva tou jours par ses lettres aux ministres, et mieux encore par ses actions, qu'il était digne du commandemeni de nos troupes et de nos milices. Les Mémoires qu'il présenta au gouverneur général, en 1758, sur h défense de la colonie, démontrent toute la pré voyance du général et son esprit d'organisation. ^^ Et quand, en 1759, Vaudreuil persistait à divise
(1) pp. 441-447.
(3) pp. 452-456.
ses forces et à les disséminer, Montcalm avait raison de recommander plutôt leur concentration sur les points essentiels de la défense.
Au reste, Montcalm avait pressenti mieux que personne ce qui devait arriver en 1759. Dès 1757, il concevait le plan d'un camp retranché à Beauport, afin de prévenir, sur ces grèves, une descente probable des Anglais, le jour où ceux-ci viendraient assiéger la capitale de la colonie. Ce n'est pas à Lévis, comme l'aflSrmait l'abbé Casgrain, mais à Montcalm qu'il faut attribuer ce projet de fortification, (1) et l'on sait que Vaudreuil, réputé si actif, ne s'empressa pas assez de mettre Québec en état de se protéger contre une attaque tant redoutée.
Maintenant, faut-il blâmer Montcalm d'avoir si promptement engagé la bataille suprême des Plaines ? A-t-il, ce jour-là, commandé avec une précipitation irréfléchie ? N'aurait-il pas dû attendre au moins l'arrivée de Bougainville qui devait venir du Cap Rouge ? Ou bien, n'était-ce pas plutôt sagesse de provoquer la rencontre fatale avant que Wolfe se fût trop fortifié dans ses positions nouvelles ? Il est diflScile de le décider même après coup. M. Chapais expose avec soin les discussions que l'on a 'aites sur ce sujet, (2) et nous ne pouvons que conclure lue le principal tort de Montcalm fut de n'avoir pas té victorieux. Comme l'on eût vanté son audace, il avait avec une telle imprudence violenté la forine, et forcé l'armée de Wolfe à regagner ses vaislux !
(2) pp. 654-658.
Quoi qu'il en soit, on ne peut lire les pages très substantielles où M. Chapais met en regard les actions de Montcalm et celles de Vaudreuil, sans accepter une conclusion qui s'impose, qui paraît bien être, sans doute, la résultante d'une thèse systématique, mais qui n'est plutôt que la conséquence des faits les mieux établis : c'est que Montcalm avait une valeur militaire et un esprit que ne pouvaient égaler ni la prétention ni l'esprit de Vaudreuil. Bougainville écrivait, après la mort du général sur les plaines d'Abraham : « M. le Marquis de Montcalm! avait fait une campagne digne de M. de Turenne, et sa mort fait nos malheurs. )) Et Lévis, qui recueillait son commandement, ne croyait pouvoir mieux fairt que de promettre de suivre ses traces. ^^^
Certes, il put arriver, il dut arriver, et il arriv; qu'au cours des discussions qui s'élevèrent entr< le gouverneur et Montcalm, celui-ci se laissa quel quefois emporter par son tempérament violent et par son impatiente ardeur. M. Chapais ne song pas à le dissimuler, et il regrette, par exemple, que 1 général ait osé écrire dans son journal, en 1758, l'occasion de l'expédition de Corlar que projetai Vaudreuil, et qu'il désapprouvait : (( qui sait s': (Vaudreuil) est désireux d'un succès décisif pou cette colonie, mais dont le général des troupes d terre serait l'agent. )) (2) C'était évidemment pouj
ser trop loin d'amères critiques, et prêter gratuitement au gouverneur de basses intentions dont il n'était pas capable. Comme le déclare en toute sincérité son historien, « Montcalm péchait trop souvent par excès d'impatience, de vivacité, de verve caustique, et ne se gardait pas assez des saillies de son tempérament méridional. )) (^^
Et que d'occasions se présentaient d'irriter cette ardeur, et d'enflammer cette verve ! Aucune ne fut plus prochaine, ni plus constante, que l'inévitable jalousie que ravivaient tous les jours le préjugé colonial et le préjugé métropolitain. Il répugnait à un Canadien comme Vaudreuil de paraître inférieur à un Français comme Montcalm ; et un Français comme Montcalm ne pouvait guère supporter d'êtro subordonné à un colon comme Vaudreuil. Les métropolitains, plus raflânés, ont toujours plus ou moins tenu en médiocre estime, sinon un peu dédaigné, les rudes coloniaux ; et ceux-ci s'en vengent en refusant de reconnaître la supériorité des îuropéens. Aujourd'hui même, nous souffrons încore de ces préjugés, et nous subissons mal la norgue souriante, ou la bienveillance protectrice le nos amis de Londres ou de Paris. Jugez maintelant s'il fut possible à Montcalm et à Vaudreuil de 'entendre, quand de si naturelles et si profondes ^nthipathies les faisaient d'avance se tourner l'un ontre l'autre.
Vaudreuil vit d'un mauvais œil arriver au Caada un officier supérieur chargé d'y commander
(1) pp. 225-226.
les troupes ; et Montcalm reconnut vite que Vaudreuil était peu propre à lui donner des ordres, et à conduire la guerre. Le gouverneur général avait peine à concevoir que la guerre coloniale, jusqu'ici faite de surprises et d'embuscades, exigeait une science militaire plus approfondie, depuis que l'Angleterre avait versé sur l'Amérique tant de troupes régulières ; et le marquis de Montcalm s'impatientait avec quelque raison des fausses allures de général que se donnait avec complaisance un politique égaré dans l'armée.
Il semble bien que Vaudreuil, justement parc©^ qu'il était inférieur à sa tâche, a poussé plus loin que Montcalm le préjugé traditionnel. Certes, le marquis montra plus d'une fois, et par exemple, après Carillon, (i) sa prédilection pour les soldats disciplinés des régiments français, mais il est incontestable qu'il sut aussi s'attirer l'affection de nos milices canadiennes. Il reconnaissait à nos miliciens' une grande habileté à faire la guerre d'escarmouche, estimant qu'ils étaient moins propres aux batailles régulières. Il louait chez eux l'esprit et le courage, (2; et nos braves Canadiens s'éprirent bientôt d'une admiration sympathique pour le général si crâr? et si généreux qui les conduisait à la victoire. Bon gainville pouvait écrire le 20 février 1758, qut (( l'habitant canadien aimait mieux marcher avec Montcalm et les Français, qu'avec ses propre; officiers. )) (^>
Vaudreuil, souvent blessé dans son amour propre, pardonnait plus difficilement au général sa popularité et son talent supérieur. Il ne faut sans doute pas oublier qu'il n'y avait en cela rien que de très naturel, et que Vaudreuil était par ailleurs toute bonne volonté ; niais l'on ne peut ignorer, non plus, jusqu'à quel degré d'aversion pouvait descendre la vanité de cet homme. Une lettre de Vaudreuil au ministre de la marine, écrite en septembre et octobre 1756, lettre que les historiens n'avaient point encore signalée et que M. Chapais analyse longuement, projette une lumière nouvelle et très crue sur !.e caractère de Vaudreuil et son extrême susceptioilité. (i> D'autre part, la lettre qu'écrivit le gouverneur au maréchal de Belle-Isle, au lendemain de a mort de Montcalm (2) est indigne d'un gentillomme. On ne pouvait avec plus de passion piétiner lur un cadavre, et l'on se déshonore toujours quand m ne respecte pas l'héroïsme.
Sur le fond de scène très mobile, très varié, parais sanglant, où l'on voit se poser les personnages e Montcalm et de Vaudreuil, M. Chapais a repré- 3nté de multiples aspects de la vie coloniale aux erniers jours de la domination française. Il y a, ans son livre, des tableaux fort instructifs où sont îconstitués les détails essentiels de la vie politique, ; de la vie sociale, à Québec ou à Montréal, de 1755
(1) pp. 164-174.
à 1759. Les pages très précises où l'historien dénonce le triumvirat Deschenaux, Péan et Cadet, et raconte les concussions impudentes de Bigot ; ^^^ certaines lettres de Montcalm et certains extraits de son Journal qui découvrent au lecteur quelquesunes des pourritures les plus honteuses du régime, <^> sont d'un intérêt palpitant et douloureux.
Nous ne pouvons que signaler en passant ces chapitres, comme aussi ceux où M. Chapais nous fait assister aux batailles suprêmes de nos milices et de nos troupes régulières. Chouaguen, William- Henry, Carillon, s'inscrivent en lettres d'or dans l'histoire de Montcalm. M. Chapais a raconté avec un entrain et une éloquence toute particulière la victoire héroïque de Carillon. Il a, croyons-nous, écrit à ce sujet, la plus belle page de son livre.
Le siège de Québec raconté au jour le jour, avec ses alternatives d'espérances et de sombres pressentiments, est d'une précision forte, sobre, qui reconstitue avec énergie l'angoissante réalité.
Nous n'avons guère à louer maintenant la bonne tenue littéraire du livre que M. Chapais nous a donné. La réputation de l'auteur, déjà consacrée par tant d'autres œuvres, est une suflSsante garantie de la valeur artistique de ses travaux d'historien.
Il semble, cependant, que le Marquis de Montcalm marque une étape de l'évolution du style de
(1) pp. 337-342.
(2) pp. 504-509.
M. Chapais. M. Chapais, qui a fait beaucoup de discours, qui aime à haranguer, et qui a remporté de si beaux triomphes à la tribune ; M. Chapais qui fut journaliste, et qui dans son fauteuil de rédacteur se plaisait à distiller l'éloquence politique au bout de sa plume, M. Chapais, qui est orateur, qui le fut toujours, par vocation ou par nécessité, avait fini par marquer presque toutes ses œuvres du sceau de la plus chaude rhétorique. Non pas, certes, que la rhétorique fut continue dans ces œuvres : mais nous voulons dire que le développement littéraire tournait facilement et se transformait volontiers en développement oratoire. Et cela était le plus souvent d'un bel effet, toujours applaudi ; et cela était quelquefois un peu artificiel, et manquait de suffisante simplicité. Il faut bien qu'un écrivain ait quelques défauts ; et il arrive ainsi très communément que nos défauts littéraires tiennent à certaines qualités de l'âme qui veulent toujours paraître.
Or, M. Chapais vient d'écrire un livre où les défauts habituels sont réduits presque au minimum d'expression. C'est à peine si quelquefois des formules ambitieuses ou d'éloquentes images qui ne sont pas assez préparées révèlent encore les tendances anciennes. D'ordinaire,le style est d'une claire,et vigou- Smisc sobriété. N'arrive-t-il même pas quelquefois ^^e l'auteur paraît trop dédaigner le soin de la phrase ? Et le style est alors un peu terne et un peu lâché : la simplicité y voisine avec quelque négligence. Mais la phrase de M. Chapais se décore le plus souvent d'une belle distinction ; elle se
moule volontiers sur les formes agréables de Tatticisme, et tout le livre reçoit de ce fait un cachet de sincérité profonde qu'on ne saurait trop louer. Il y a tels portraits, où M. Chapais ramasse et compose les lignes principales d'un caractère, qui sont de la meilleure prose classique. Voyez les portraits opposés de Montcalm et de Lévis, (i> et le portrait de Vaudreuil. (2)
Au surplus, M. Chapais sait bien, quand cela est opportun, retrouver toutes ses qualités oratoires. Et il y a certaines pages, dans son livre, où se traduisent avec la plus forte éloquence les plus généreuses pensées.
Aussi le livre de M. Chapais est-il de ceux qui marquent le plein épanouissement des qualités littéraires de leur auteur, et il est de ceux qui font honneur à une littérature. La nôtre vient donc de s'enrichir d'une œuvre précieuse. M. Chapais a rendu de grands services à la gloire de Montcalm, en écartant quelques ombres qui l'avaient voilées, et en refaisant autour du front du guerrier l'auréole que ses contemporains y avait déjà posée. La gloire de Montcalm servira bien, à son tour, la réputation de l'artiste. Le nom de cet artiste et le nom du héros qu'il a célébré vont rester mêlés l'un à l'autre. M. Chapais sera, en la Nouvelle-France, 1' (( historien de Montcalm ».
Janvier 1912.
(1) pp. 488-489.
PAR M. Thomas Chapais ^^^
Monsieur Thomas Chapais vient de publier la deuxième série de ses œuvres oratoires. Ce livre contient assurément quelques-unes des pages les plus belles, les plus fortes, les plus éloquentes qui soient tombées de la plume et des lèvres de Fauteur. Ces discours et ces conférences sont d'une inspiration toujours haute, d'une pensée toujours sûre d'ellemême, d'une forme très soigneusement préparée.
Trois pensées, nous pourrions dire plutôt trois amours circulent à travers les pages du livre et les vivifient : la pensée et l'amour du pays canadien, la pensée et l'amour de l'Église, la pensée et l'amour de la France. Il n'y a pas, à vrai dire, dans la série des discours, telles ou telles harangues qui soient exclusivement réservées à l'une ou l'autre de ces trois choses vénérables et respectées ; dans ce livre, il n'y a pas de compartiments. M. Chapais n'est pas homme à compartiments, quand il s'agit de ces causes supérieures qui sont celles de notre culte pour la patrie, pour l'Église et pour la France. Toutes ses idées, comme citoyen et comme chrétien, se fondent et s'harmonisent ; elles inspirent ses paroles les plus fermes et les plus vibrantes.
(1) Discours et Conférences Deuxième série, chez GarDeau, Québec, 1913.
Mais si, dans le recueil que vient de nous donner M. Chapais, l'on retrouve à peu près partout, s'accordant et se fortifiant Tune par l'autre, les mêmes inspirations, l'on pourrait cependant rattacher plus spécialement à telle ou telle pensée tel ou tel groupe de discours.
A l'idée de patrie, au culte de l'histoire, des traditions, des choses et des espérances du Canada, se rapportent évidemment le discours prononcé le 23 juin 1902, à l'occasion des noces de diamant de notre société Saint- Jean-Baptiste, l'article si instructif écrit sur les origines de notre société nationale, les pages synthétiques et très justes intitulées Après un sièchy où M. Chapais démontre que le siècle dix-neuvième fut pour les Canadiens français, malgré de trop douloureuses persécutions, un siècle glorieux ; la conférence sur Dollar d et le fait d'arme de Long-Sauty le discours prononcé à l'occasion de l'inauguration du monument Montcalm, le discours et les articles sur la langue française au Canada. Au culte et à l'amour de l'Église, sont spécialement consacrés l'étude sur le serment du roi d'Angleterre, le discours prononcé au Congrès eucharistique de Montréal, l'éloge de Mgr de Laval, le discours sur la Croix de tempérance au Canada, une conférence sur l'apostolat des bons livres. La France, enfin, est particulièrement célébrée dans un toast prononcé à Montréal en 1903 ; elle est étudiée dans quelquesuns de ses plus illustres écrivains du siècle dernier, Louis Veuillot, François Coppée, Ferdinand Brunetière.
L'un des discours où M. Thomas Chapais a mêlé avec le plus de soin toutes ces pensées, tous ces
amours, tous ces cultes qui soutiennent et grandissent son éloquence, c'est celui qu'il prononça au banquet national de 1902, à Québec. Il y a dit l'attachement de notre race à la terre canadienne et à l'Église. En une page de légitime indignation il a flétri le fanatisme d'un journal d'Ontario qui, à l'occasion de la visite de Son Altesse royale le duc d'York, aujourd'hui George V, avait insinué que la province de Québec n'est pas une province véritable du Canada, et que ses habitants ne sont pas de vrais Canadiens ; et il affirme notre volonté et nos raisons de rester français. (( Il est un autre crime, dit-il, que nous ne commettrons pas. C'est celui de mentir à notre sang et de renier nos origines. Nous sommes nés de la France, dans ce siècle fameux où, comme un astre sans rival, elle éblouissait le monde des rayons de sa gloire. . . Et malgré notre séparation d'avec le pays de nos ancêtres, malgré le temps, malgré la défaite, malgré les efforts de vainqueurs à courte vue, nous avons conservé les caractères constitutifs de la race dont nous sommes sortis. Les écrivains et les hommes politiques anglais qui s'en sont effrayés et irrités ont fait preuve d'un esprit bien étroit et bien peu clairvoyant . . Un groupe ethnique qui perd sa nationalité s'abâtardit, et ne peut plus contribuer à élever le niveau social, mais devient au contraire une cause d'abaissement et de décadence. ))
L'âme de la France revit donc en nous ; et cette âme, elle mérite notre irréductible fidélité. M. Chapais la définit : « L'âme de la France : c'est-à-dire la générosité de son cœur, la sublimité de ses dévouements, les ardeurs de sa vaillance, les envolées de sa
pensée, la clarté de son génie, le charme incomparable de son verbe, en un mot, je ne sais quoi d'exquis, de vif, de tendre, de fort, de captivant qui a fait d'elle la nation f ascinatrice. ))
Certes, M. Chapais n'ignore pas les fautes de la politique et de la pensée françaises ; il sait les condamner ; il sait par conséquent comme il faut aimer la France, et il l'explique en termes bien clairs et significatifs dans un toast prononcé à Montréal. Mais il termine cette harangue par une parole qui exprime l'une de nos plus grandes raisons d'aimer notre ancienne mère patrie. « Vive la France martyre ! Vive la France, qui verse son or et son sang sur toutes les plages, et qui fait flotter jusqu'aux confins du monde le drapeau de la civilisation et de l'Évangile ! »
Je me souviens avoir entendu M. Chapais prononcer à Notre-Dame de Montréal son discours aur les Congrès eucharistiques. Il a remporté ce soir-là l'un de ses plus beaux triomphes oratoires. Sa pensée s'y est élevée jusqu'à une philosophie de l'histoire aussi large que juste, et l'orateur a fait de main de maître le tableau de la chrétienté nouvelle que reforme en ces assises internationales la fraternité eucharistique.
Ce sont encore deux belles pages de l'histoire de l'Église et de l'histoire du Canada que l'éloge de Mgr de Laval, et le discours sur la Croix de tempérance au Canada. En tous ces discours l'orateur exprime en toute droiture sa pensée religieuse, et l'on découvre sous la lettre des mots la plus profonde sincérité. Et c'est pourquoi ces discours de M. Chapais sont
éducateurs. Ils sont pleins de ce qui constitue le patrimoine inaliénable de la pensée canadienne, et de la pensée chrétienne.
Je ne puis songer à analyser tant de pages où nos esprits peuvent puiser les idées les plus saines et les plus utiles. Qu'il me suflSse de les avoir signalées à l'attention du lecteur.
A la sécurité de la pensée, se joint, quand on lit M. Chapais, le plaisir délicat qui vous fait goûter sa phrase soignée, harmonieuse, chaude, très oratoire. Si parfois l'on aimerait une période moins enthousiaste, plus retenue dans son élan, moins ambitieuse d'ouvrir son aile, l'on éprouve toujours cependant la grande satisfaction de lire un texte où s'exprime en toute générosité et avec une rare vaillance la conviction de l'orateur.
Janvier 1914.
ALLOCUTION DE BIENVENUE PRONONCEE A L OCCA- SION DE LA RÉCEPTION DE M. ADJUTOR RIVARD A LA SOCIÉTÉ ROYALE DU CANADA. ^^^
Monsieur le Président,
Messieurs,
C'est pour moi une tâche infiniment agréable que de présenter aux membres de la Société Royale du Canada, Monsieur Adjutor Rivard. Une amitié déjà ancienne et des labeurs communs ont créé entre nous des relations que vient resserrer encore aujourd'hui une nouvelle confraternité.
Au nom de la Société Royale je vous offre donc aujourd'hui. Monsieur, la plus large et la plus cordiale bienvenue. Nous pouvons vous le dire sans que nul ne s'en étonne, vous étiez promis à notre Société par votre ardeur au travail intellectuel et par vos œuvres accomplies. Depuis longtemps déjà vous recevez les applaudissements de ceux qui vous connaissent et vous estiment, et il n'est peut-être pas très exagéré de dire que vous appartenez aux lettres canadiennes depuis que vous avez commencé à les cultiver et à tailler votre plume. Dans ce Sémi-
(1) Prononcée à Québec le mercredi, 22 juillet 1908. La Société Royale tenait ce jour là, à Québec, séance plénière, à l'occasion des fêtes du troisième centenaire de la ville.
naire de Québec où vous fûtes un élève studieux et constant à la besogne, vous avez révélé votre premier souci de la forme et cette recherche de l'élégance que vous avez convertie en la plus aimable simplicité. Notre professeur de seconde se plaisait à nous lire un devoir d'un ancien élève, une narration où vous aviez revêtu des plus riches couleurs « le sylphe )) que nous essayions de décrire après vous ; et cette œuvre d'écolier vous posait déjà comme un grand maître devant nos regards d'innocents humanistes. Mais, c'était là un essai que vous avez oublié peut-être, et auquel il ne faut attacher d'autre signification que celle d'une promesse littéraire que bientôt vous avez songé à remplir. Vous souvenezvous qu'en 1890 parut à Lévis un modeste périodique où les jeunes de ce temps — et parmi eux quelquesuns n'avaient pas vingt années — faisaient avec orgueil imprimer leur prose et leurs vers ? Ce recueil s'appelait « le Glaneur », et ce fut des épis de toutes sortes et de toutes qualités qu'il s'en alla prendre aux sillons de cette verdoyante jeunesse. Dans ces feuilles du « Glaneur », aujourd'hui fanées, et que m'envoyait, il y a quelques mois, à titre de curiosité littéraire, celui qui était à la fois votre éditeur et votre collaborateur, <^^ dans ces feuilles où vous aussi vous aviez mis votre paille et votre grain, je retrouve de vous des vers et de la prose. Ne craignez rien. Monsieur, je ne parlerai pas de vos vers. Je n'apprécierai pas non plus cette laborieuse dissertation sur « la Création » qui commence par une interrogation : Qu'est-ce que le néant ? et qui se termine par un acte
(1) M. Pierre- Georges Roy.
de foi : Credo in Deum creatorem cœli etterrœ. Je ne veux ici signaler que cet article, La littérature Canadienne et la critique^ que vous avez signé de votre pseudonyme, et qui nous révèle sans doute cette préoccupation que vous aviez dès lors de contribuer pour votre part à perfectionner parmi nous cette critique, un instrument de précision qui fut trop souvent lourd et bien inexpérimenté aux mains de nos premiers Boileaus.
Cependant vous ne deviez pas tout de suite orienter vers cette œuvre votre principale activité. Le barreau, d'ailleurs, vous retenait tout entier, et certains succès de salon, que vous ne dédaignez pas encore parce que vous les méritez toujours, allaient attirer dans une autre direction votre esprit curieux et avide de travailler. Vous aimiez à bien parler votre langue, et à bien dire tant de choses merveilleuses que par les poètes et les prosateurs elle a mission d'exprimer. En cultivant la diction, vous avez mieux aperçu certains défauts de notre prononciation canadienne ; vous avez voulu essayer de les corriger, et c'est à cette louable entreprise que nous devons votre Art de dire et votre Manuel de la Parole,
Ces travaux vous préparaient, à votre insu peutêtre, à une autre œuvre dont il faut vous donner crédit, qui justifierait à elle seule notre choix et votre entrée dans la Société Royale, et qui restera votre principal titre à la reconnaissance de vos compatriotes, je veux nommer la Société du Parler Français au Canada.
Vous avez apporté dans la fondation et dans le développement de cette œuvre l'expérience que vous
avaient donnée vos études sur notre parler francocanadien, et surtout, peut-être, cette inlassable activité qu'exigeait de son secrétaire général, j'allais dire de son secrétaire perpétuel, l'organisation d'une pareille société. C'est à cette expérience et c'est à ce labeur infatigable que nous devons surtout d'avoir vu se constituer, sous les auspices de l'Université Laval, et sur cette terre de Québec où doit toujours s'exprimer et s'épanouir la pensée française, une association de forces intellectuelles qui se groupent et se concertent pour maintenir et pour conserver notre langue, pour la préserver des contaminations dangereuses et pour lui garder toute sa fraîche et savoureuse originalité.
C'est le 18 février 1902 que fut fondée la Société du Parler Français du Canada. Au mois de septembre suivant, paraissait le premier numéro de son Bulletin.
C'est dans les pages de ce Bulletin qu'il faudra désormais aller chercher votre pensée, et c'est là que nous la voyons prendre les formes les plus variées. Philologue et critique littéraire, vous passez d'un article sur l'hiatus ou sur le suffixe en eur dans notre parler populaire, au compte rendu des livres qui viennent de paraître chez nous, où de ceux-là, à l'étranger, dont l'objet se rapporte à l'œuvre même de notre Société.
Mais c'est surtout dans vos articles sur le parler franco-canadien, qu'il s'y agisse de phonétique, de morphologie, ou de syntaxe, que l'on retrouve le meilleur de votre esprit et la plus solide part de votre collaboration. Quelques-uns de ces articles, comme
le Parler franco-canadien, le Genre des noms communs dans notre Parler populaire, le Superlatif dans notre Parler populaire, les Formes dialectales dans la Littérature canadienne, les Dialectes français dans le Parler franco-canadien, la Francisation des mots anglais dans le Parler franco-canadien, sont les plus neufs et les mieux documentés que nous ayons sur ces matières. Dans ces écrits nous rétrouvons le dessein qui inspire tous les directeurs de la Société du Parler français: / faire de notre langue une étude scientifique, rattacher nos vocables populaires au vieux parler des provinces de France, donner, s'il est possible, de nouvelles lettres de crédit à des formes ou à des mots qu'un purisme exagéré voudrait proscrire, et surtout combattre l'anglicisme qui est, sur ce terrain de la linguistique, notre véritable ennemi.
L'on vous saura gré d'avoir voulu ouvrir, à tous ceux qui veulent travailler avec vous, les sources principales d'information en publiant, en collaboration avec un professeur de l'Université de Boston, la Bibliographie du Parler français au Canada.
De vos comptes rendus bibliographiques, je ne dirai qu'un mot, c'est que leur franchise, pénétrée d'une grande délicatesse de sentiment, vous a valu l'estime de ceux qui aiment la vérité, et parfois aussi le dépit secret ou avoué de ceux qui s'obstinent à ne pas comprendre ce que doit être, même au Canada, la bonne critique littéraire.
Voilà, Monsieur, trop rapidement esquissées, quelques-unes de vos œuvres, et partant quelquesunes des raisons que nous avions de vous inviter à prendre votre place parmi nous. Vous y succédez à
un confrère regretté qui avait, comme vous, bien aimé notre langue et notre littérature. Napoléon Legendre fut l'un des premiers qui écrivit sur notre parler franco-canadien, et il a laissé quelques séries d'articles où se montre toute la finesse de son tempérament d'auteur et d'artiste. Il n'eût pas souhaité pour le remplacer à la Société Royale un Québécois plus que vous digne de sa ville et de ses traditions intellectuelles.