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LES DIALECTES FRANÇAIS DANS LE PARLER FRANCO-CANADIEN

PAR M. Adjutor Rivard

Les travaux de la XVe session du Congrès international des Américanistes viennent d'être livrés au public. ^^^ On se rappelle que ce Congrès réunit dans notre ville, au mois de septembre 1906, des savants venus de tous pays, et comme ce fut pour notre population québécoise un grand événement scientifique, littéraire et social.

Ceux qui voudront préciser dans leur mémoire le souvenir de ces fêtes américanistes n'auront qu'à en lire le récit au commencement du premier des deux volumes que nous signalons aujourd'hui ; et ceux que passionnent les choses vieilles de notre continent, les mœurs de ses premiers occupants, le parler des sauvages, leurs danses et leur musique ; ceux qui s'intéressent aux principes de gouvernement chez les Indiens, à l'organisation sociale des Ten'as ou des Skidi Pawnee, aux vieilles cartes de notre Monde nouveau, et aux fouilles de Teotihuacan ; ceux-là enfin que préoccupe la question Calchaquie, pourront à loisir, et pour bien d'autres sujets encore, parcourir les deux volumes tout entiers, très documentés, fort bien imprimés, illustrés de gravures très nettes, et très instructives.

(1) Congrès international des Américanistes. XVe session, tenue à Québec en f906. Québec, 1907, 2 vols.

On sait comme les Canadiens français ont largement collaboré à l'œuvre du Congrès ; aussi avonsnous été heureux de voir leur prose mêlée à celle de tous ces spécialistes que nous avait ici apportés le flot scientifique. A côté des noms bien connus déjà dans le monde américaniste, comme ceux des Lejeal, des Boman, des Batrès, des Seler, des Lehmann, nous remarquons ceux de nos compatriotes qui ont présenté au Congrès des travaux qui furent bien appréciés, MM. Edmond Roy, Ernest Gagnon, N.-E. Dionne, A. Rivard, A. Gagnon, MM. les abbés Amédée Gosselin, P. Rousseau, E. Gauvreau, les RR. PP. Morice, Jette, Lacombe, Forbes, et plusieurs autres missionnaires qui ont fait en pays indiens, en même temps que la moisson des âmes, une récolte précieuse de documents américanistes.

Nous mentionnerons ici tout particulièrement, pour sa valeur qui est grande, l'étude de M. Adjutor Rivard sur le parler franco-canadien.

Les Dialectes français dans le Parler franco-canadien, tel est le titre du sujet traité.

M. Rivard explique d'abord ce qu'il faut entendre par le parler franco-canadien, et que ce n'est pas à Québec ni à Montréal, qui sont de grandes villes, qu'il le faut chercher, mais dans les campagnes, et dans celles-là surtout qui sont les plus éloignées des centres industriels et manufacturiers. Nos Canadiens instruits parlent, avec plus ou moins de correction, le français littéraire, et nos gens de ville aussi ; ceux-ci pourtant, et surtout les ouvriers, introduisent dans leur parler beaucoup d'anglicismes et les déformations propres au langage populaire. Mais parce que chez nous, comme en d'autres pays.

la langue des gens instruits et celle des citadins ne sont, au fond, que le français littéraire, ces deux langues, estime M. Rivard, « n'offrent aucun intérêt au point de vue dialectologique. ))

M. Rivard voulait donc préciser le sens d'un mot, le définir et le circonscrire, et il l'a fait. Et il l'a fait avec une rigueur systématique qui pourrait un peu surprendre ceux-là d'entre nous qui sont nés à la campagne, qui y ont appris à parler, que le hasard des variables destinées a conduits en ville, disons à Québec, et qui ont retrouvé à Jacques- Cartier, à Saint-Sauveur, et peut-être aussi à Saint- Malo, un parler commun qui ressemble — comme un frère — à celui qu'ils ont pris aux lèvres de leurs mères.

Sans doute, il arrive en d'autres pays, et M. Rivard l'écrit à propos, que le parler des paysans diffère étrangement du parler des ouvriers des villes. Mais ce phénomène de linguistique est-il dans la même mesure, ou bien, si l'on veut, dans une grande mesure, appréciable dans notre Canada français ? Et convient-il de s'en autoriser pour établir entre les Canadiens des villes et les Canadiens des champs une frontière philologique bien précise ? Certes, il est certain que notre vocabulaire dialectal est plus abondant à la campagne qu'en ville. Mais peut-être serait-il opportun de faire tout de même remarquer que le patois est souvent ici grand seigneur, qu'il se rencontre sur des lèvres urbaines, et surtout qu'il n'y a pas dans notre Province de Québec, entre le langage des citadins et celui des campagnards, une différence aussi considérable que celle que l'on peut constater en France entre le langage des paysans et

celui ce l'ouvrier des centres. Combien peu semblables soît là-bas, et nous l'avons pu souvent observer, la (( panure )) des gens de Villegaudin ou de Saint- Martin-ea-Bresse, et celle de leurs voisins les ouvriers de ChâloLs ! Chez nous, les deux parlers, le rural et ? l'urbain, st confondent presque. Les vieux citadins descendent en grand nombre de patoisants émigrés ; et nos villes recrutent tous les jours dans nos campagnes leur mouvante population. Aussi nos habitants parlent-ils à peu près la même langue que nos ouvriers de Saint-Sauveur, et l'on peut même chaque jour entendre en ville des formes dialectales que l'on entendra le lendemain à l'Ancienne-Lorette, à Berthier ou à Kamouraska. N'est-ce pas dans une maison de la rue Arago que l'on a surpris le verbe tribuler, qui se conjugue dans les montagnes de Charlevoix ?

Mais qu'importe ! M. Rivard n'a voulu que pour plus de netteté sans doute tracer d'un crayon si ferme des lignes de démarcation, et lui-même ne consentirait pas à voir dans ses formules le sens presque absolu que d'autres y pourraient mettre.

Et que M. Rivard ne soit pas plus qu'il ne faut dogmatique dans les questions qui relèvent de l'observation philologique, toujours complexe, on le peut bien voir quand il prend une position intermédiaire entre tous ceux qui avaient décrété que notre parler franco-canadien était ou bien la langue classique du XVIe et du XVIIe siècles, ou bien du français corrompu, ou bien encore un patois français homogène. Convaincu, et avec combien de raison, que notre i parler n'est ni le français classique, ni un patois j distinct, ni un français corrompu, et persuadé aussi

que notre langage, qui enferme des élémenls assez variés, offre cependant des particularités bien caractéristiques et accuse une suflBsante unifojmité sur toute l'étendue de la Province, M. Rivard l'appelle tout simplement un parler (( régional, » et c'est un vocable où beaucoup de philologues pourront avec lui tomber d'accord. Donc, pour emprunter à M. Rivard les propres termes qui expriment sa définition, le franco-canadien est (( un parler régional, relativement uniforme, sans être homogène, et que caractérisent des formes patoises diverses incorporées au français populaire commun du nord de la France. ))

D'où viennent les particularités qui caractérisent le franco-canadien, et comment s'est effectuée chez nous l'unité linguistique ? / C'est à répondre à ces deux questions que M. Rivard consacre surtout son étude, et il le fait avec toute l'autorité qui sied à sa prudente information.

Les patois, — et il ne faut pas entendre ce mot dans le sens péjoratif qu'on a trop souvent ici l'habitude de lui donner — les patois ou les dialectes français ont pénétré dans notre pays avec les colons qui y venaient des provinces du Nord, de l'Ouest, du JN^ord-Est et du Centre de la France. Les provinciaux de ce temps, comme encore, mais dans une mesure moindre, ceux d'aujourd'hui, étaient des patoisants, et il est donc inévitable qu'ils aient transporté dans la colonie le parler dialectal dont ils se servaient là-bas. M. Rivard relève quelquesunes des expressions, et quelques-unes des formes les plus pittoresques que l'on entend encore dans les conversations populaires, et il tire donc du lexique

franco-canadien, et aussi de la phonétique et de la morphologie des preuves péremptoires qui établissent solidement sa thèse.

Mais à cause de l'influence absorbante que devaient prendre le français de l'administration et le français de l'école ; à cause des rapports très fréquents que devaient avoir les colons avec leurs chefs, les fonctionnaires, les officiers, les missionnaires, il se produisit ici, et bien plus rapidement, un phénomène absolument semblable à celui qui, en France, assura, à partir du treizième siècle, la prépondérance du dialecte de l'Ile de France. Au surplus, nos patoisants ne furent pas toujours groupés d'après la qualité de leur dialecte ; ils furent ici mêlés les uns aux autres, norrnands et poitevins, percherons et angevins, beaucerons et picards, et pour cela donc obligés de se fusionner ; et en même temps qu'ils déterminèrent ainsi le type assez uniforme de l'habitant canadien,^ ils créèrent le parler franco-canadien. La multiplicité des dialectes ici importés rendait assez impuissante leur force de résistance ; ils cédèrent, comme d'un commun accord, devant le français qui s'imposait à tous, et l'on ne retint plus que ces formes dialectales encore très nombreuses, d'ailleurs, qui émaillent notre langage. Mais M. Rivard a dit cela dans une langue précise et forte qu'il faut que vous puissiez lire.

Après avoir rappelé le principe philologique qu'il emprunte au distingué professeur de la Sorbonne, M. Ferdinand Brunot, l'historien de la langue française, à savoir que (( deux ou plusieurs langues distinctes

ont moins de force de résistance qu'une langue unique, parlée par une population homogène », M. Rivard conclut :

« Le mélange des dialectes devait donc singulièrement faciliter révolution de notre parler vers le français. Broyées et confondues, les formes patoises perdirent de leur vigueur naturelle ; déracinées, la sève leur manqua. Tel mot normand, par exemple, qui sur son principal domaine résista longtemps au français, ne sut pas, perdu ici dans les autres formes patoises, rester pur normand. Les cadres de la phonétique populaire étant brisés, le français n'eut qu'à entrer ; la place n'était pas défendue. ))

Mais précisément parce que c'est la nécessité qui a imposé le français à nos pères, et parce que c'est dans de telles et de si laborieuses conditions qu'il s'est introduit dans les foyers canadiens, le français n'a pu révéler ici tout le secret de sa richesse, et toute la variété de son vocabulaire. On l'a appris pour se pouvoir comprendre ; l'on s'est donc souvent contenté de ses termes génériques qui pouvaient suffire ; et de là notre ignorance, encore aujourd'hui trop grande, des termes spéciaux et techniques. C'est de l'expression dialectale que nous nous servo ns pour désigner beaucoup d'objets, à moins que ce ne soit du mot anglais qui lui correspond.

L'on comprend aussi que les Normands ayant fourni à notre colonie le plus fort contingent de ses premiers habitants, c'est le normand qui a laissé sur notre parler canadien une empreinte plus profonde. Et l'on se rend compte aussi que des patoisants de telle ou telle province française, se trouvant

en nombre dans telle ou telle partie de la Nouvelle- France, c'est leur dialecte qui y a laissé des traces plus visibles et plus persistantes.

Mais toutes ces formes, qui sont les fragments précieux du parler ancestral, tendent encore et de plus en plus à disparaître. M. Rivard le regrette ; nous le déplorons avec lui, et nous ne nous consolons que médiocrement en songeant à l'œuvre si patriotique de la Société du Parler français, et en pensant que son Bulletin enregistre avec une attention pieuse des vocables pittoresques, encore aujourd'hui vivants, qui peut-être demain seront morts.

Novembre 1907.

PAR M. l'abbé Emile Chartier

Yoici un titre qui annonce bien le tempérament de l'auteur : Pages de Combat. (^^ M. l'abbé Emile Chartier est un militant. Il y a tant de choses autour de lui, et autour de nous, contre lesquelles il faudrait guerroyer. Il y a tant d'idées qui flottent en notre atmosphère, et qu'il faudrait abattre ; et il y en a tant d'autres qu'il importe de lancer, de soutenir, de répandre, de faire pénétrer dans tous les esprits ! Dans notre âme humaine et canadienne il y a tant de mauvaises tendances qu'il faudrait redresser ; et cette âme manque de tant de vertus qu'elle devrait avoir ! M. l'abbé Chartier qui est apôtre, et qui n'est militant que parce qu'il est apôtre, voudrait dépenser toute son ardeur et tout son talent d'écrivain à détruire les idées malsaines et à propager les bonnes, à corriger nos défauts et à multiplier nos vertus ; il ambitionne de faire chez nous, sans trêve, les luttes du bien contre le mal : et voilà pourquoi il écrit sur la première page de son premier livre ces trois mots qui annoncent la bataille : Pages de Combat!

Nous soupçonnons même que, au moment où il choisit ce titre, M. l'abbé Chartier était tout

(1) Pages de Combat. Première série : Études littéraires, par l'abbé Emile Chartier, licencié ès-lettres de! 'Université de Paris, professeur au Séminaire de Saint-Hyacinthe. Montréal, 1911

occupé à entendre dans son âme de croisé la fanfare des appels généreux, et qu'il oublia un peu trop de faire attention aux articles qu'il allait grouper sous une telle rubrique. Il y a bien, certes, dans plus d'une page de ce livre, des coups de plume qui ressemblent à des coups d'épée, mais nous ne pouvons ne pas constater que l'auteur nous y donne surtout des analyses littéraires, de la critique, des études très fines et déliées qui sont œuvres d'école plutôt qu'oeuvres de bataille. C'est dans une autre série d'articles, la deuxième, qu'il publiera bientôt, nous l'espérons, que M. Chartier justifiera toute la vérité de sa promesse.

Entre toutes les études qui remplissent les Pages' de Combat, notre curiosité et notre préférence vont tout de suite à celles-là qui nous instruisent des hommes et des choses de chez nous. Non pas, certes, qu'il faille négliger les articles que l'auteur a consacrés à La Fontaine, André Chénier, LaMennais, iTaine, René Bazin, Maurice Barrés, l'abbé Georges jBertrin, et Théodore Botrel. De telles études ont jeté faites avec un soin trop minutieux pour qu'elles jn'enferment pas les plus intéressantes observations. 'Mais ces pages ne font que s'ajouter à tant d'autres tiui furent, en France, écrites sur ces mêmes auteurs. Et Horace nous a avertis depuis si longtemps qu'il t pas toujours très utile de porter du bois à la ,t ! D'ailleurs, et pour dire toute notre pensée, . ilques-unes de ces études, les analyses littéraires, v ent été en meilleure place dans un livre que le

professeur aurait pu faire à l'usage de nos étudiants des classes de lettres, sur l'explication française. Que de bons exemples il leur donne !

Dans un manuel de ce genre, et qui pourrait être si opportun, le lecteur accepterait plus volontiers ces longs développements où par mille détours ingénieux on revient sur la pensée, sur la phrase, su^ le paragraphe que l'on cherche à bien faire valoir. Des élèves doivent prendre le temps de suivre ainsi l'explication magistrale, tour à tour sobre et verbeuse ; ils en retirent le grand profit d'apprendre à lire. Mais, ai-je tort d'éprouver cette impression, l'on n'aime pas à retrouver en tous livres, et surtout

/ dans des Pages de Combat, ces procédés d'école, et ces exercices pédagogiques.

t/ Pourtant, je crains d'être ici injuste pour IVJ. l'abbé Chartier. J'oublie trop, vraiment, que c'est (( aux élèves de nos collèges et séminaires rqu 'il a dédié son livre, et que dans toutes ses^ actions c'est à cette jeunesse tant aimée que le professeur réserve la meilleure part. Ces étudiants, très avides de lire les pages que M. Chartier leur destine tout spécialement, le vengeront bien de mes observation^ fâcheuses, et ils ne lui reprocheront, eux, que d- , n'avoir pas, au début de ces études, joint le texte

V même des fables de La Fontaine aux analyses fines et subtiles qu'il en a faites. La lecture même de ces analyses en eût été rendue plus facile.

M. l'abbé Chartier excelle, d'ailleurs, à disséquer un texte, à le fouiller en tous sens pour en exprimer toute la pensée et pour en faire briller toute la valeur d'art. Il se complaît dans cet exercice, où sa virtuosité le fait maître. Et l'on peut être sûr que c'est

de là que lui est venue cette pénétration avec laquelle il disserte sur les livres qu'il médite et qu'il juge.

Une fois seulement il nous a paru que cette sorte , d'analyse et d'explication littéraires avait un peu brusquement replié sur elle-même la pensée de l'auteur, et déconcerté notre attente. Dans l'étude qui a pour titre M. Maurice Barres, après le très long " préambule, très bien écrit — où, d'ailleurs, il n'est pas question de M. Maurice Barrés — après d'intéressantes considérations sur le régionalisme littéraire, M. l'abbé Chartier en vient enfin à cette page de l'écrivain provincial qui lui a suggéré son article : le 2 novembre en Lorraine. L'on s'attend à ce que sa pensée, appuyée sur celle de l'éminent académicien, faisant corps avec elle, et lui ajoutant parfois sa propre originalité, s'expliquera en une thèse dont es constructions personnelles se superposeront avec nrce sur la large base qu'il leur a préparée ; l'on ère, et l'on souhaite que le critique, louant M. iarrès, et se dégageant un peu du texte qu'il lui oiirnit, fera voir le développement progressif de ses ropres idées, et on s'étonne d'être tout à coup plongé en pleine analyse littéraire, de piétiner un \/ Il sur place, ou de se retourner sans suffisamment incer dans le cadre rigide de l'explication franlise. Ce qui n'empêche, d'ailleurs, cette explicaon elle-même d'être juste, ingénieuse, et toute ine de pensées solides. Elle porte avec elle-même )utes les qualités qui lui conviennent ; elle n'a peutre que le tort de se présenter là où on ne l'attendait us.

On a lu, il y a quelques années, dans la Vérité de Québec, les correspondances de M. Chartier au sujet du tombeau de notre infortuné Crémazie. Ce fut sa piété littéraire et patriotique qui fit entreprendre à M. l'abbé, le 10 juillet 1906, un pèlerinage au cimetière d'Ingouville, commune du Havre. C'est là que furent déposés, en 1879, les restes de celui qu'on ne connaissait là-bas que sous le nom de Jules Fontaine. Grâce à de précieuses indications qu'avait déjà fournies, en 1900, M. Philippe Mazurette, lui aussi pèlerin canadien au tombeau de Crémazie, M. l'abbé Chartier put retrouver à son tour l'endroit précis où fut inhumé le barde exilé. Dans des récits alertes et tout palpitants d'émotion, il a raconté et sa visite au cimetière, et sa conversation avec Madame Malandain, la pieuse femme qui prit soin des derniers jours de (( Monsieur Jules )). Ces récits furent extrêmement goûtés des lecteurs du journal où ils parurent d'abord, et il faut remercier l'auteur de leur avoir donné une place dans le livre qu'il publie. Non seulement ces pages prouvent comme sait écrire M. Chartier, et comme il a le souci de tout ce qui intéresse notre vie littéraire, mais elles témoignent encore que c'est à la dévotion du pèlerin de \y 1906, autant qu'aux recherches de M. Mazurette, que l'on doit toutes ces démarches qui furent faites par les membres de la Société Saint- Jean-Baptiste de Québec pour s'assurer la propriété du terrain où repose Crémazie. Grâce à eux tous, une grande croix noire, qui porte en ses bras le nom d'Octave Crémazie, se dresse aujourd'hui à l'endroit même où fut

mise en terre la dépouille du poète. En attendant le marbre funéraire qui la doit remplacer, cette croix projette enfin sur la tombe lointaine de notre compatriote Tombre bénie qui protégea son berceau. ^^^

Les pages que M. Tabbé Chartier a écrites à la mémoire de Crémazie ouvrent la seconde série des articles de son livre, celle-là qui est franchement canadienne, toute remplie des choses du pays, etV que traverse un bon souffle d'inspiration originale. C*est vers cette seconde série que se hâtent les lecteurs de M. Chartier.

Et nous nous plaisons à signaler dans cette partie • — outre les articles de critique que l'auteur a consacrés à des ouvrages canadiens, et où il a bien voulu y 'V-^"Jhj< nous donner une preuve de sa bienveillante et per- ^r^O^ spicace amitié — les études de fond, très fouillées, que M. Chartier a faites sur (( nos indigences littéraires )), sur « notre langage figuré )), et sur (( la propriété de l'expression )).

Une même préoccupation a dicté ces trois études ; une pensée maîtresse qui va de l'une à l'autre, et y porte la vie, constitue l'unité réelle de cette trilogie. i C'est à signaler les défauts essentiels de nos livres, ^ I de notre littérature que s'emploie ici le zèle du criti- (jue. C'est à signaler nos faiblesses et nos erreurs, qu'elles viennent de l'indigence de la pensée, de

i(l) Le marbre a depuis remplacé la croix de bois. C'est le lovembre 1912 que fut dévoilé, sur la tombe du poète, le moment que lui ont élevé ses compatriotes et ses admirateurs, monument est surmonté au buste de Crémazie.

l'indigence du vocabulaire, ou de l'inexpérience du goût, que tâche avec suite et persévérance l'auteur des Pages de Combat. Ce sont des batailles — encore toutes pacifiques, il est vrai — qu'il livre ici dans le champ clos de notre littérature.

M. l'abbé Chartier aborde avec hardiesse ce qu'on appelle la critique des défauts : critique, assurément, peu amusante pour ceux-là sur qui elle retombe, maisj critique nécessaire tout de même, sans laquelle! l'ivraie pourrait pousser avec autant d'orgueil quel le bon grain dans la terre peu travaillée des lettres canadiennes. \

C'est à la racine même du mal — de l'ivraie — I qu'il voudrait supprimer, que s'attaque tout d'abordt le critique inexorable. Nous écrivons mal parce quel ^'que nous n'avons pas assez d'idées ; et nous n'avonsi pas assez d'idées, parce que nous n'avons pas assez! de culture ; et notre culture est (( primaire )), ou pas plus que secondaire, parce que nous n'avons pas d'ambitions intellectuelles assez grandes, ni assez vives.

Et certes, voilà bien, en effet, une raison de ma) écrire qui est considérable. La paresse intellec tuelle du Canadien français, il y a longtemps qu'or la dénonce, et qu'on la stigmatise. Joseph Quesnel en ses épitres, Michel Bibaud, en ses satires, Cré mazie, dans sa correspondance, et combien d'autre.' depuis ont dit tour à tour notre répugnance à l'efforl de penser, notre insouciance à l'endroit des œuvre de l'art littéraire, notre indifférence trop grande pou ceux qui se livrent au travail patient et obscur de h plume. M. Chartier estime que l'on peut, san

danger de calomnie, recommencer encore les objurgations, et aujourd'hui même reprocher à nos compatriotes leurs trop faciles dédains. Sans doute, on parle beaucoup aujourd'hui d'instruction : mais la question qui s'agite est bien plus une question d'écoles primaires ou techniques, qu'une question de littérature. Nos universités élargissent leurs cadres ; elles ouvrent des laboratoires ; elles font appel à tous les génies, à toutes les sortes de génie, hormis le littéraire. Notre enseignement supérieur des lettres reste toujours à encourager et à créer. C'est pourtant lui, et presque lui seul, qui pourrait avoir une influence efficace, assez rapide, sur nos jeunes esprits, et stimuler sans cesse l'énergie productive et artistique de l'âme canadienne-française. M. l'abbé Chartier entre dans l'examen détaillé ;des défauts de nos écrivains : nous ne le suivrons pas dans toutes ses impitoyables excursions de critique ; nous n'aurions presque toujours, d'ailleurs, :iu'à le féliciter de la sûreté de son coup d'œil, et de jr 'exactitude de son talent d'observation. Une chose lous a paru, pourtant, un peu exagérée, entre toutes îelles qu'il relève et dont il charge le dossier des tuteurs canadiens : c'est ce qu'il appelle « la tenue •/ |/bsolument déplorable de notre idiome littéraire ». ^^^ Ion lui, un très grand nombre de nos auteurs écrivit dans une langue plus que commune : si bien lie « la vulgarité, la terminologie poissarde et jiubourienne, voilà le premier mal dont il faudrait iUrger enfin nos livres ». ^^^ Certes, qu'il y ait de la

(1) Cf. p. 270.

(2) Cf. p. 273.

vulgarité, et parfois de la trivialité dans le vocabulaire de quelques-uns de nos auteurs : je le veuî bien. Mais il ne me paraît pas que ce soit le plu; grave défaut dont il faille purger notre littérature La banalité même du vocabulaire, l'impropriété d( ^Texpression, l'exagération, l'emphase hyperboliqu< sont bien plutôt, comme d'ailleurs l'a démontré M\ l'abbé Chartier, des maux que l'on trouve à l'étaj aigu dans tous les domaines de notre littérature chez un très grand nombre de nos écrivains canî diens, chez ceux-là surtout qu'on a tort d'appelej des écrivains, qui ne sont que des reporters de joui naux, mais qui contribuent tout de même à noi faire passer au regard des civilisés pour un peupl d'iroquois illettrés.

Nous ne pouvons que recommander à nos lec leurs de parcourir avec soin les pages instructiveîi méthodiques, très plaisantes, où M. Chartier étudi le langage populaire des Canadiens français, f encadre avec tant d'art quelques-unes de leurs pli pittoresques images. Ils se persuaderont avec noi que l'auteur parle trop bien des choses de son pa.', pour qu'il n'en remplisse pas désormais ses livre C'est vraiment du terroir où s'est diligemment pr» mené l'instrument de sa critique que sont sorties l plus belles gerbes de sa moisson.

C'est aussi dans cette dernière partie du liv que le style de l'auteur s'affermit, se fait plus jusl se régularise avec un sens plus parfait de la compo tion. L'on peut suivre, dans ces Pages de Comh(

toute une évolution de Tart littéraire de l'écrivain, i/ Et cette évolution s'explique par les dates mêmes de a production des articles qui entrent dans le recueil. Dans les pages plus anciennes, dans les analyses ittéraires surtout, il y a bien des endroits où les mages incohérentes sont un peu violemment rapprochées, où la pensée se présente dans des développenents qui manquent assurément de consistance et le sobriété.

La phrase de M. l'abbé Chartier se charge tou- 3urs de beaucoup de choses ; c'est le flot abondant ui porte jusqu'à nous le trop plein de la source. It ce flot est dru, pressé, parfois ample, large, connu comme une période cicéronienne. Parfois aussi, : trop souvent, il faut le dire, ce flot se heurte et se rise aux anfractuosités de son lit. Il n'est pas tou-' »urs facile d'en suivre le cours. La phrase de M. hartier se développe assez souvent en un zigzag qui Toute. Il y a parfois dans le choix des mots, dans rencontre des images, dans la suite des pensées, je ^ i sais quel imprévu qui fait que votre esprit ne ijuste pas tout de suite et sans effort sur l'esprit i l'écrivain. Ce n'est pas celui-ci, certes, qu'on cusera de monotonie dans les allures, ni de rigidité ns les formes. Aussi, sommes-nous sûr que toute tte variété riche d'idées et d'expressions se trans- *mera bientôt, quand la première impétuosité aura y' 'ssé, en une harmonie douce et constante. Nous n'insisterons pas ici sur des retours de penqu'explique la nature même du livre que nous récions, ni non plus sur le plan parfois indécis — ^ ui, par exemple, de l'article qui est consacré à ice Barrés — de certaines études. Ce sont là

Krice

des détails qui importent peu, et d'autant moins que l'esprit de M. l'abbé Chartier est l'un des plus méthodiques et des plus minutieux qui soient. Peutêtre même est-il quelques fois trop scrupuleusement I méthodique ; volontiers on le pourrait dispenser de faire passer de ses fiches au bas des pages certaines références qui sont vraiment superflues. i

En somme, c'est par excès que pèche M. l'abbéi ' Chartier, quand il lui arrive de s'abandonner à qneU ques fautes. Et cela est une très consolante consta-j tation. Dans des « pages de combat », il faut s'atn tendre à ces écarts de l'ardeur première. Mais les fortes études qui terminent cette série, les page^ substantielles que l'on rencontre, depuis la dissern' tation sur le Blé qui lève de M. René Bazin jusqu'à la dernière qui a pour sujet la propriété de l'expresJ sion, annoncent toute la maîtrise de l'auteur, et font souhaiter avec impatience qu'il nous donne le deuxième livre promis.

Nous félicitons enfin, et tout particulièrement. M. l'abbé Chartier d'avoir abordé avec assurance.; v/ sans timidité, la critique littéraire. Nous avons asseï dit nous-même comme cette critique a manqué s nos écrivains, et combien elle est utile et nécessair pour qu'on ne mette pas en doute la sincérité de notr> joie. Joie si légitime que nous inspire une fraternelle amitié, et que justifie l'admiration d'une belk œuvre !

Mars 1911.

LE PAON D'EMAIL JL^gjGt A

PAR M. Paul Morin ^^^

^®^îΣ£,.Ê^L£Hî!l5BÎ^-êL.l^s vers aussi. Ce livre de poemeg^ ci^^lés^^b^rille assurément de toutes les couleurs de l'émail, et le paon symbolique y déploie sur^chaqQie^^age sa queue aux ocelles d'or et d'azur.

Marbres et Feuillages, Hellas, Epigrammes, Silves françoises, Le Reflet du Temps, tels sont les soustitres qui groupent les pièces ; et chaque groupe de pièces est un écrin de strophes très ouvrées, découpées en bijoux, sur lesquelles s'est lentement promené l'outil aigu du j^oète^orfèvrs.

Et ce livre est signé d'un nom canadien qui s'inscrit pour la première fois dans l'histoire de notre poésie. Et il faut que la dédicace de ce livre nous avertisse que l'auteur est de chez nous, car autrement nous aurions pu croire que le recueil est l'œuvre d'un Parisien appliqué à rimer somptueusement, pour ne pas démériter de ses maîtres Lecomte de Lisle, Hérédia, Henri de Régnier, la comtesse Mathieu de Noailles. Car, il n'y a rien, dans les vers do M^Paul Morin, qui révèle sou origine canadiennel'rançaise, qui indique une iiisi)iration locale, une influence clii nillicn l';i inilial, social vl rcjj^ional : et c'est à dérouter tous ceux qui croient encore aux ingéni-

(1) Le Paon d'Émail, par Paul Morin, chez Lemerre, à • 1911.

ll^. 19

son

euses théories de Montesquieu et d'Hippolyte Taine.

Nous ne blâmerons pas M. Paul Morin d'avoir cherché ailleurs qu'au pays natal l'objet de sa poésie, et d'avoir peint ce que là-bas, en Europe où il a voyagé et étudié, ses yeux et son imagination ont aperçu. (S'il est bon de nationaliser notre littérature, il ne faut pas le faire jusqu'au point de rétrécir à la ligne précise de nos horizons le champ visuel de l'esprit canadien. Tout ce qui est humain peut intéresser nos âmes canadiennes, et il est bien permis à nos poètes d'aller chercher hors des forêts vierges, des paysages laurentiens et des préoccupations spécifiquement nôtres, l'objet de leurs chants, Eiourvu . . . qu'Hs y réussissent.

OTj^^M^yaul Morin y a suffisammentjéus^i. Et livre le jusïîiïë' 3^etre* aUe sTloin . . . jusqu'aux pays grecs, et jusqu'aux siècles du paganisme mythologique. Et sans lui dire tout de suite ce que nous croyons qui manque à ses vers, et ce que l'on regrette qu'il n'y ait pas mis, nous déclarons très volontiers que son livre de poésie est une belle œuvre d'art, unique encore dans notre littérature au point de vue de la sonorité verbale, plus finie peut-être en ses formes chatoyantes qu'aucune autre, et que le Paon d'Émail depuis l'aigrette fine, depuis

Son petit front étroit de beau serpent huppé,

jusqu'à la queue splendide, jusqu'à la traîne impériale, est un oiseau rare sur le Parnasse canadien. Mais nous ajouterons, sans métaphore, que ce recueil de vers est un livre trop parfait d'impressions grecques, et de sensations païennes.

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Au sens propre et physique du mot — et c'est le sens le plus restreint — M. Paul Morin est un (( voyant ». Je veux dire qu'il a l'œil vif, prime, observateur, curieux de détails, large ouvert, plein de lumière, où se fixent avec précision, et avec leurs couleurs les plus subtiles, les objets. Il voit les choses qui l'entourent, et celles que l'imagination lui suggère ; il en reçoit une impression, quelquefois livresque, souvent personnelle ; l'impression se mêle à la vision, l'affine, l'idéalise, la poétise, et lui fait rendre une large part de ce qu'elle contient de joie sensible, de volupté artistique. Et le poète s'applique ensuite à fixer dans l'émail riche et multicolore des vers l'image aperçue ; il veut que le lecteur éprouve en lisant ses strophes l'émotion, la sensation qui fut sienne, et si intense.

Il me semble que c'est à quoi se borne, ou à peu près, toute l'ambition du poète. Et certes, cette ambition suffit à faire paraître l'artiste. Ressen- ÛT par l'effet des choses, et jusqu'au plus profond de soi-même, l'action secrète, mystérieuse, enveloppante et pénétrante de la nature, c'est-à-dire des êtres sans vie, des « marbres et des feuillages », aussi bien que des êtres animés, vivant d'une vie imaginaire ou d*une vie réelle ; rendre ensuite, et reproduire avec une grande vérité d'expression, par l'harmonie des mots, et le rythme des cadences, tout ce travail intérieur de la pensée et de la sensation, c'est évidemment être poète, faire œuvre originale, et € créer » dans le sens conventionnel et littéraire du,

mot. Et M. Paul Morin a donc créé des formes brillantes d'images et de spectacles. Il a fait avec application son métier d'artiste.

Mais cet artiste, ce poète, cet impressionniste qui, sans se soucier de dominer les choses, vise avant et par-dessus tout à exprimer, à fidèlement traduire l'impression qu^elles ont en lui éveillée, qu'est-ce qu'il voit, qu'est-ce qu'il recherche, qu'est-ce qu'il décrit ?

Écoutez le ramage du Paon

Mes vers, je vous ai faits sincères et sonores ;

J'ai dit les jardins bleus sous le rose croissant,

Les dieux antiques, les centaures,

La douceur de l'Hellade et le bel Orient ; Et vous avez loué, dans mon cœur qui s'éveille, La nature où, païen, bondissant, souriant. Je cours de merveille en merveille.

Pourquoi chanter l'amour, le doute, la douleur ?

Le brûlant univers m'appelle et me caresse ;

Vivre est pour moi le seul tourment ensorceleur, (l)

Vivre ! Se sentir vivre, chercher en tout l'univers des causes de frissons, de joies sensibles, s'absorber dans l'exaltation délicieuse que procurent les spectacles de l'art et de la nature : voilà l'idéal du poète, et toute la portée„morale de son œuvrej Et Ton reconnaîtra sans peine que s'il y a là de quoi combler un artiste aussi dilettante que M. Morin,

(1) Le Paon mourant, pp. 118-119.

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Ton n'y peut trouver de quoi satisfaire ceux qui cherchent dans les livres autre chose que le plaisir de vivre.

Mais JLiaut louer, d'abord, dans l'auteur du Paon d^ÉmaiJ^J^ sens de la beauté physique, le don Jevoir et de peindre, et ce besoin d'eurhythmie, qui sont les qualités essentielles de son talent. Et iF faut louer en même temps la précision du trait, et la sobriété du dessin, et l'intensité de la couleur, qui montrent aux yeux du lecteur le paysage, le spectacle, robiet.

Chez M. Morin, comme chez la plupart des descriptifs impressionnistes, la description se chargeant d'émotions se colore aussi, et pour cela, d'images nouvelles, littéraires, que le poète ajoute à la réalité. Mais l'image est chez lui discrète, indiquée seulement d'un coup de pinceau qui la fait briller sans qu'elle lasse et fatigue le regard.

. . . Dans ce jardin où les paons de Capri De Vazur d'un coup d'aile Mettent des reflets bleus. . . (l)

Le gondolier allume et suspend son fanal

A l'éperon ouvré qnargentera la vague, . . (2)

lh;7

La gondole fantasque Emaille sur Veau d'or une ombre do tarasque, (3)

(1) Le Poète, p. 87.

(2) Lagune, p. 12.

(3) Adieux à Venise, p. 15.

Avec une égale discrétion le poète s'est risqué à décrire des effets de lune.

Et d*abord, sur un vase, dans un jardin :

Vois, la lune s'émaille aux flancs polis d'une urne, (l) Puis dans la forêt où sarabandent les lutins :

Soudain, un clair argent nacre la forêt brune (2) Et, enfin, dans la chambre du poète :

La lune met à ma fenêtre Son petit visage changeant, La bibliothèque a l'air d'être Pleine de beaux livres d'argent. (3)

Parfois le poète, en une langue toujours brève, ose des métaphores plus hardies :

Le Seigneur Dieu voulut écrire une épopée : Et la terre bondit des voiles du néant Dans l'éther constellé d'or, vierge, enveloppée Par la nue, et les flancs incrustés d'océans. (4)

Il poussera, enfin, jusqu'à Textrême limite Taudace de la comparaison. Je veux, dit-il, un jour de sagesse trop humaine.

Mourir, fougueux encore de force adolescente. D'avoir imprudemment fait éclater mon cœur Sous la sandale d'or de l'heure éblouissante. (5)

(2) Sarabande, p. 102.

(3) Lune, p. 122.

(4) Toi, p. 139.

(5) Sagesse, p. 145.

LE PAON d'êmail 295

On trouvera plus d'une fois que le poète recherche trop l'image rare, imprévue, surprenante, inattendue. jETt ~ce^ dêsîr de raflSnement ou de nouveauté aboutit quelquefois à la préciosité et à la mièvrerie.

Combien pourtant le poète est-il encore vrai, et sincère, quand il se contente de transporter en des vers pleins et harmonieux les choses elles-mêmes, et pour ainsi dire de photographier un paysage. Les Moulins sont, à ce point de vue, l'une des plus jolies pièces du recueil.

Vieux moulin de Haarlem qui dans le canal sombre Burines le contour immense de ton ombre. Moulin lilas de Delft, moulin gris d'Amersfoort, Qui ne vas pas trop vite et ne va pas trop fort ; Moulin au meunier roux assis devant la porte, Silencieusement, tu calques dans l'eau morte Ton aile où traîne encore un peu de brouillard blond . . . Sachant bien que tantôt, folle, grotesque, grêle. Avec un grincement de potiche qu'on fêle. Elle s'emportera dans un bleu tourbillon ! (l)

Ce qui vaut mieux, peut-être, que ces traits rapid^Sj, jUûlés, évocàteurs d'images fugitives, ce qui en tout cas les surpasse par l'impression plus prolongée et plus profonde qui en reste, ce sont les tableaux où le poète peint avec application souieiiuc, v{ avec un grand souci de la réalité, certains paysages, certaines scènes, et l'on pourrait dire, certains états de civilisa-

tion. M. Morin a eu la témérité d'écrire, lui aussi, sans avoir vu, ses Orientales. C'est parfois un peu

(1) Moulins, p. 17.

livresque ; c'est souvent assez expressif. Lisez, par exemple, ces turqueries intitulées : Stamboul et Galata,

A Stamboul :

La voix claire du muezzin Dans le jardin fleuri de roses Tombe d'un minaret voisin Ê maillé de faïences roses.

Ses vocalises de cristal Se mêlent dans l'air diaphane A de chauds parfums de santal Et de jacinthe qui se fane. . .

A Galata :

A la terrasse d'un café

Un vieux, fumant son narghileh.

Calme, extatique comme un bonze.

Fixe l'horizon constellé D'innombrables croissants de bonze ;

Les frêles croissants musulmans.

Floraison turque de symboles.

Astres d'Islam, clairs talismans, Couronnent toutes les coupoles . . .

Il est assez difficile de ramasser en quelques strophes, et avec un art suffisant des proportions, les éléments essentiels qui recomposent sous le regard du lecteur le mouvement et la couleur des cités lointaines, et qui donnent l'illusion de la vie. M. Morin s'est souvent essayé à ce jeu d'art, et d'imagination. Rarement il a manqué le trait typique, la nuance

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subtile : il lui est arrivé parfois de ne pas assez fortifier son dessin, de ne pas assez étendre sa couleur, et de nous laisser en face d'une toile un peu vide ou un peu nue.

Mais, il est temps de l'ajouter, le regard de M. Morin, ce regard si curieux de la beauté des formes, et qui suggère à l'imagination de riches métaphores, est le regard d'un grec et d'un païen. yy> Oh ! les Grecs ! Comme ils ont bien vu et admiré les 1 splendeurs ôrî^ïtales ! comme ils ont chanté l'éblouissante et pure lumière, et célébré la douceur des jours, et le ciel profond des nuits attiques ! Comme ils ont compris l'harmonie des lignes, celles de leurs s temples et celles-là plus caressantes encore de leurs \ montagnes ! Et comme ils ont goûté, épuisé Ja joie ^umaine, la volupté étourdissante et stérile de la vie ! Leur littérature est pleine de ces ivresses ; leurs acropoles et leurs sanctuaires sont chargés de toutes cëslmàgës de la beauté physique. Or, M. Morin a étudié cette littérature, il a vu et admiré, lui aussi, ces œuvres d'art du peuple le plus artiste qui fût ; il s'est épris de la subtilité patiente et voluptueuse des Alexandrins ; il a même fréquenté ces Grecs contemporains, ces néo-païens de la littérature de France, à qui suffit en plein vingtième siècle l'idéal mythologique des compagnons de Dionysos, et il a glorifié

à son tour l'Hellas, et ses dieux. —

Et le ciel et la terre de l'Hellas ont recommencé, pour le poète du Faon d*Émailt les strophes harmonieuses de l'hymne des joies païennes. La nature

grecque, un matin de chaudes ardeurs, fit entrer le jeune aède en d'irrésistibles et sensuels transports :

Tout était pourpre, feu, bruissement, éclat.

L'air avait le velour bleuâtre du muscat.

Le ciel que je voyais était l'azur hellène.

Chaque tertre semblait un autel à Silène,

J'entendais la syrinx sanglotante de Pan,

Les pleurs d'un rossignol, le cri rauque d'un paon. . .

Matin délicieux, matin mythologique.

Le bois entier était une Hellade magique !

Et ce n'était pas moi, dans votre empire bleu.

Qui dansais en chantant, c'était un jeune dieu. . . (l)

On ne peut plus profondément recevoir le coup de foudre hellénique. C'est le délire du paganisme qui s'empare de l'imagination du poète ; encore un peu davantage, et nous le verrions partir, avec les Thébaines, entraîné par le fils de Zeus vers le Cithéron où exultent les Bacchantes.

Mais c'est au dieu Pan, à celui que portent des pieds de bouc, que M. Morin est particulièrement dévot. C'est à lui qu'il veut sacrifier :

Depuis qu'un rayon d'or poignardant l'ombre verte

M'offrit un clair réveil ■ Et que dans la rosée une tulipe ouverte

Tend son cœur au soleil, Je veux, tel Marsyas, le front ceint de lavande.

Offrir au divin Pan Le miel roux, la florale et votive guirlande.

Mon plus somptueux paon. . .

(1) Cf., p. 63.

Il le poursuivra dans la forêt et dans la montagne :

Peut-être, si j'avais une flûte à mes lèvres.

Te laisserais-tu voir Lorsque j'irai guider mes bondissantes chèvres

Au fragile abreuvoir ?

Et si malgré mes dons de câpres et d'olives

Tu restes dans les bois.

J'irai jusqu'aux forêts de ces nymphes furtives

Qui s'enfuient à ma voix ;

Et là, sous les pins noirs, ô chêvre-pied rapide.

Dans les sombres halliers.

Je chercherai tes pas jusqu'au ruisseau limpide

Où boivent mes béliers.

Car, depuis que l'aurore a vêtu ma chaumière

De fraîcheur et de feu.

Mon cœur rustique bat avec la force altière

Et l'audace d'un dieu, (l)

Il y a dans ces vers beaucoup d'harmonie, beaucoup dPnnpressions grecques, beaucoup de piété mythologique.

"EFparce~que le culte païen ne fut, en somme, que le culte de la nature, le poète termine cette ode par des strophes où, à l'heure du matin pâle et sensible, il recommence ses profanes adorations :

La maison est trop fraîche et trop calme et trop blanche.

Trop de silence y dort ; Allons sous l'abri tiède et fleuri d'une branche Parler au soleil d'or . . .

(1) Cf. pp. 67-68.

Tout vibre autour de moi, le sol germe et remue

D'un lourd et chaud plaisir, La terre matinale, bourdonnante et nue.

Éclate de désir ;

Je vois trembler l'odeur adorable des roses

Dans l'éther alourdi.

Ah ! viens, je veux baiser tes mains aux paumes roses,

Éblouissant midi ;

Soleil, sur votre autel je promets de répandre

Le sang d'un bouquetin.

Je vous couronnerai de myrte et d'oléandre.

Dieu du pourpre matin ! (l)

Grec par l'inspiration niytho^logigue,^ses vers, et par le culte sensuel de la nature, M. Morin Test encore par son souci de l'harmonie verbale, par son goût délicat du rythme, par son désir très attique de bien ajuster l'expression sur la pensée, par lelbesôîn tout alexandrin de soigner le détail pittoresque, et de faire dans les mots resplendir les choses. Lisez^ par exemple, le sonnet intitulé Chios, où le poète essaie de procurer à nos yeux la vision douce d'une île de l'archipel, et des horizons asiatiques :

O la vive langueur des soirs d'Anatolie ! L'Asie, à l'horizon, étend sa grève d'or. Le flot d'émail étreint l'archipel qui s'endort En ses bras caressants d'améthyste polie.

Les jardins d'orangers, lourds de mélancolie. De terrasse en terrasse étagent leur décor ; Au pied du promontoire, illuminée encor, La mer défele, court, murmure et se replie.

(1) Cf. pp. 69-70.

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Des pêcheurs levantins et des bateliers grecs, Aiguayant leurs filets des joncs et des varechs. Animent de leurs voix le havre qui se dore ;

Et j'aime, tout ému du rythme de leur chant, Contempler, comme Homère, Ion et Métradore, S'effeuillant sur Chios les lilas du couchant. . . (l)

L'auteur^du Paon d'Émail s'est, d'ailleurs, défini lui-même :

Celui qui sait l'orgueil des strophes ciselées.

Le rythme et la douceur du vers harmonieux.

Et, comme un émailleur de vases précieux, >

Gemmme de rimes d'or ses cadences ailées . . . (2) j

Cet artiste, c'est le poète idéal de M. Morin, et c'est celui qu'il tâche tous les jours de devenir luimême.

Il faut reconnaître que les rimes d'or abondent dans le Paon d'Émail, et que les cadences y sont à souhait mesurées, que le vers marmoréen ou métallique y brille souvent d'un suflSsant éclat. Nous ne croyons pas qu'on ait ici encore étalé une telle richesse de formes, et M. Morin, du moins par la constance de son art, égale assurément, s'il ne les surpasse pas, ses plus habiles confrères du Parnasse canadien.

Les versificateurs classiques lui pourraient bien reprocher quelques libertés grandes, quelques enjamibements un peu lestes :

Et quand le croissant plane sur Constantinople. . . (3)

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