‹ Nouveaux essais sur la littérature canadienneChapitre 9 sur 11 · I - (1) Cf. p · texte numérisé non relu

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des imaginations très réglées lui tiendront compte de certaines métaphores impropres :

Fantômes des soldats et du fier capitan Dont l'écolier s^ enivre. . . (l)

O violent jardin, guerrier cruel et tendre ... (2)

des lecteurs habitués aux rythmes traditionnels n'aimeront pas ses vers de neuf ou de onze syllabes ; des lecteurs virils souriront de certains raffinements d'émotion et de vocabulaire, et des grâces trop fluides de quelques strophes :

O moite embrasement. . .

et les dix vers qui suivent ; ^^^ des esprits un peu occupés, et profanes, et qui aiment à comprendre vite et sans tortueux efforts, et sans dictionnaire, les! beaux vers français, s'impatienteront de certaines recherches aristocratiques de souvenirs et de faits mythologiques, et braveront de leur vulgaire mépris le dédain superbe du poète féru d'antiquité ; et si| tous ces défauts empêchent l'œuvre de M. Paul Morin d'être, même au point de vue de l'art, une œuvre de première valeur, nous estimons que ces défauts ne sont pas les plus graves, et que la qualité même de l'inspiration poétique nous semble appeler les plus fortes réserves.

LE PAON d'Émail 303

Cette inspiration est grecque : et, pour 1 amour

du grec, il nous plairait He voir Philaminte sauter au cou de M. Morin ; mais cette inspiration est aussi ç^aïenne, et c'est de quoi nous ne pouvpns~approuvêr lenteur du Faon (F Email. -- —■

Le paganisrne de M. Morin lui vient de son ^oût ) ' très vi£ de l'art grec, mais aussi, croyons-nous, des s maîtres qu'il affectionne, et dont il est le trop mani- ->> Jeste^ disciple. L'imitation est chez lui évidente de certaines œuvres haut cotées aujourd'hui dans un certain monde élégant ; et non seulement Leco'^te de Lisle, Hérédia, les maîtres de l'école panassienne, ont appris à M. Morin, avec le goût de la nature et de l'antique, l'impassibilité froide et splendide du vers impeccable, mais aussi madame la comtesse de Noailles, et M. Henri de Régnier, pour ne parler que de ceux-là, les plus notoires, parmi ceux qui vivent, lui ont enseigné la hardiesse de la vie, et le libre épanouissement des forces de la nature.

Oh ! certes, l'auteur du Paon d'Émail n'est pas allé jusqu'où sont rendus et l'auteur des Médailles d'argile, de la Sandale ailée, et l'auteur du Cœur innombrable et des Éblouissements ; mais sa manière ^ ^ ne laisse pas de révéler des tendances fâcheuses, et, ^^^ outre un goût prononcé de l'art pour l'art, une sorte de dilettantisme que nous le prierons volontiers de réprimer avec vigueur.

L'impersonnalité systématique, le snobisme de l élégance amorale, est une attitude difficile à soutenir; et si appliqué que soit M. Morin à ne paraître pasv^ ^ ''"ns ses vers, et à n'y donner que l'image ou le reflet

des choses, il ne peut pas ne pas faire irruption quelquefois dans sa stroplie, et montrer à découvert Tâme que lui font ses îréquentations intellectuelles. j ( Le plus frigide artiste s'émeut sous le soleil d'or de JjT*^ la pensée poétique, et il importe qu'il puisse à cette

\ heure d'ardente émotion traduire une âme saine et

/^Jbienfaisante.

Or, le paganisme où s'obstine M. Morin ne peut produire sur le lecteur l'impression heureuse CLue l'on doit souhaitçr. Le paganisme a toujours abouti à la sensualité, et M. Morin est bieli près de nous donner une œuvre sensuelle. L'amour de la nature divinisée et adorée n'est guère prudent au cœur de l'homme. L'on commence peut-être par s'éprendre innocemment des souffles ardents de la brise qui caresse — et cela paraît assez inoffensif — et aussi des lys purs :

Et, baisant follement un lys mystérieux.

Je hume tout en moi l'haleine de mes dieux !

mais l'on finit presque inévitablement par des désirs plus coupables, et un matin « où l'aube bleue a promis un jour ensoleillé )) l'on s'en va aux champs vers la rustique glaneuse ... ^^^ et on laisse battre son sang fiévreux (( sur un rythme de Verhseren ...» ^-> Le plus souvent, sans doute, M. Morin se contente de décrire, d'hypnotiser nos regards par la vision des formes brillantes, belles et harmonieuses, mais cela même fait que sa poésie, d'ailleurs bien mesurée et bien expressive, est sans élan, sans gran-

(1) C'est vers toi que je viens, p. 120.

(2) Sur un rythme de Verhaeren, p. 132.

LE PAON d'Émail 305

deur. C'est beau, certes, la lumière, la couleur, l'eurythmique proportion des choses ! Mais c'est plus beau, la pensée qui se montre, qui chante au long des fiers hémistiches, qui se lève et qui, d'une aile puissante, s'envole. M. Morin aime mieux se tenir tout près des chers objets, dessiner des contours, découper des arabesques, peindre des couleurs. Son poème, c'est le paon qui se perche — pas très haut — qui se tourne au soleil et cherche à nous éblouir de son mirifique évcxitail. Au lieu de créer l'idée, de la multiplier, l'artiste préfère jongler avec les nuances, et minutieusement assembler des strophes d'émail. Il pourrait dire comme le Cicéron qu'il met en scène :

Je préfère laisser errer dans mon jardin

Mes beaux paons, faits d'émail et d'or et de lumière.

Qui dressent vers l'azur leur noire aigrette altière. . . (l)

Mais l'homme n'est pas uniquement fait pour élever des paons, ni non plus seulement destiné à épuiser la jouissance vaine des terrestres beautés. Sentir avec passion et rendre avec exactitude, voir le monde et peindre ses merveilles, n'est pas le tout du p'oète. Il a une bien autre mission : et qui n'est pas celle de s'en aller, pèlerin inutile et attardé, aux sanctuaires ruineux de Junon, de Pallas ou d'Eros. Le poète a charge d'âmes comme tous ceux qui écrivent^ et Jl ne jgeut, même en esquissant une élé^nte^jévérencej se soustraire à son devoir social.

C'est votre maître, cher poète, c'est Henri de Régnier qui écrivit un jour cette phrase au bas de

(1) Ciceron à Paetus, p. 147.

/ laquelle votre Paon d'Émail a mis sa griffe : (( L'art \ n'a point à être moral, et ne risque jamais d'être ) immoral, quand il demeure strictement objectif et ( impersonnel, c'est-à-dire quand il ne prend pas ' parti. )) A quoi, M. le comte Albert de Mun, avec combien de raison, répondait, il y a quelques semaines, sous la coupole où il recevait M. de Régnier : (( Ne pas prendre parti, c'est justement ce que je i crois interdit à l'écrivain. L'art est, à mes yeux, la . parure des idées ; s'il n'est pas cela, s'il se borne au ) seul souci de la forme, au culte de la beauté pour ■ elle-même, et quels que soient les actes ou les pensées ' qu'elle recouvre, il ne me paraît plus que le vain effort d'une stérile habilité. »

Il faut donc écrire, et faire des vers, pour mettre en belle tenue des pensées utiles ; il faut chanter pour appeler au vrai temple, au Dieu de son baptême, les âmes distraites ; il faut mettre à ses lèvres la buccine ou la conque d'émail pour célébrer les choses, grandes ou familières, héroïques ou tendres de sa maternelle patrie ; et, s'il est permis au poète, plus qu'à d'autres, de pénétrer en la subtile harmonie des êtres, de tous les êtres, et de mieux saisir et de mieux rendre tant de merveilles partout multipliées dans cet univers, il ne peut oublier que de sa lyre où viennent s'accorder les voix de la nature, ne doivent s'échapper que des notes bien sonnantes, de louables cantiques, des rythmes divins.

M. Morin a reçu du ciel toutes les influences secrètes qui lui permettront d'ajuster sur ces modes la poésie qu'il veut faire. Nous souhaitons vivement qu'il ne pousse pas plus loin sur la voie dionysiaque où il s'est d'abord engagé, et qu'il ne mêle plus ses

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chants à ceux des inutiles joueurs de flûtes d'Apollon. Les^ijispirations profondes de la conscience. Les souvenirs qui enchantent la mémoire, les beautés de la "errecanadienne, les actions merveilleuses de notre histoire lui dicteront un jour les vers qu'il saura nous donner--^ M. Morin a de trop délicates vertus littéraires pour que nous ne le pressions pas de consacrer à des choses qu'il sait que nous aimons, et qu'il ne peut oublier, son oeuvre d'artiste. Demain, sans doute, nous le verrons prendre vers un idéal plus élevé, vers les plus pures régions de la pensée, son haut vol, et nous l'entendrons marier

Les mots canadiens . ux rythmes de France, Et l'érable au laurier.

Mai 1912

PAR M. l'abbé L.-A. GrOULX

« Jeter dans les annales d'une époque de prose un bout de cantilène héroïque )), telle fut l'ambition, non dissimulée, de M. l'abbé Groulx, quand il écrivit Une Croisade d'Adolescents. ^^^ Ce livre est donc un chant ; et ce chant a la prétention d'être un refrain d'épopée. « De petits Percevais », — nous reprenons la métaphore trop éloquente qu'affectionne l'auteur — (( de petits Percevais, des Géralds à l'âme claire et vierge », font briller en ce récit leurs lances pacifiques, croisent leurs épées d'où jaillit une belle flamme d'idéal. Les pages du livre sont pleines de rayons d'aube, de lumière d'aurore, de soleil et d'étoiles ; ces feuillets où s'impriment des pensées hautes, des rêves d'apostolat, tant d'élans vers les sommets, sont baignés d'azur ; ils sont teintées de tous les juvéniles enthousiasmes ; ils frisonnent de toutes les impatientes ardeurs. Un souffle continu soulève cette prose, l'agite, la fait onduler avec trop de grâce, la gonfle de trop de rhétorique, et fait cependant passer jusqu'en nous l'inspiration de celui qui chante. Ce livre est bon ; c'est assurément le livre d'or de la jeunesse cécilienne.

L'action — métaphoriquement épique — qu'il raconte, se déroule tout près du lac Saint-François, au

(1) Une Croisade d'Adolescents, Québec, 1912.

UNE CROISADE d'aDOLESCENTS 309

bord des eaux bleues que n'a pas encore souillées rOutaouais, sous les érables du vieux jardin, ou dans les salles du Collège de Sainte-Cécile de Valleyfield. Et les chevaliers qui Taccomplissent, ce sont quatre jeunes gens d'abord, puis dix, puis trente, qui vers 1902, faisaient sous le regard attentif de M. l'abbé Groulx, quelques-uns sous sa direction, leurs études classiques.

Cette action n'eut rien de retentissant, il est vrai. Comme toutes celles qui ont pour objet principal la conquête de soi-même, elle devait se circonscrire d'abord dans le champ clos de la conscience; de là elle s'exerça discrètement sur le milieu collégiaL de Valleyfield, puis suscita des actions semblables dans trois collèges amis. Si donc le récit de ces actions est une cantilène héroïque, il faut bien s'entendre sur les mots, et il faut comprendre qu'il s'agit ici, non de bravoure guerrière, mais de cet héroïsme surnaturel dont n'est pas assez coutumière la jeunesse contemporaine, et qui consiste dans l'immolation de soi-même au devoir présent, en vue de mieux servir Dieu et la patrie. La chevalerie des étudiants apôtres est d'ailleurs trop rare, pour qu'il ne fût pas utile de raconter et de célébrer celle de V Action Catholique.

I* * * U Action Catholique^ tel est le nom de ce groupement de jeunes, dont M. l'abbé Groulx nous fait connaître l'histoire courte. En réalité, il y a deux parties distinctes dans ce livre, et qui vont tantôt parallèles et tantôt se rejoignant dans une suflSsante

unité. Il y a le récit de la fondation et des développements de V Action Catholique, et il y a des dissertations abondantes, copieuses, sur la formation des jeunes. A côté de l'œuvre de jeunesse, il y a le directoire des éducateurs. Si l'œuvre est quelquefois noyée dans les considérations toujours intéressantes, mais un peu verbeuses, qui l'entourent et l'enveloppent, elle se dégage pourtant, et le plus souvent, en une bonne lumière, qui l'éclairé et l'auréole. Je ne sais pas de livre plus sain, plus suggestif, plus réconfortant, qui ait été écrit chez nous sur l'éducation des jeunes gens.

Ce fut au cours de l'année 1902 que fut élaborée l'œuvre de VActio7i Catholique. En ce temps-là, étudiaient au Collège de Valleyfield quatre jeunes gens qui avaient bien l'âme la plus haute, la plus amoureuse d'idéal chrétien, que l'on puisse rencontrer. Ils s'étaient peu à peu rapprochés ; ils avaient échangé leurs projets d'avenir, leurs ambitions semblables ; (( ils communiaient à la même amitié et aux mêmes rêves. )) ^^^ Or, ces jeunes gens voulaient être des apôtres ; et sans attendre des lendemains trop tardifs, ils entreprirent d'exercer au milieu de leurs camarades l'apostolat du bon exemple et des fraternels conseils ; et parce qu'on n'a d'autorité pour le bien que dans la mesure où on le pratique soi-même, ils travaillèrent avec une courageuse persévérance à leur sanctification personnelle. Le

(1) Cf. p. 20.

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prêtre qui raconte leur vie de collège fut le confident de ces âmes, il lut les pages intimes où elles s'imprimèrent toutes vives, et les lettres où se traduisit leur chrétienne amitié.

Ces quatre jeunes gens avaient un chef. Il en faut un à toutes les associations d'idées et d'efforts. Ce chef s'appelait Emile Léger, et il était alors en rhétorique. Emile Léger fut l'un de ces étudiants qui laissent en la mémoire de ceux qui les ont connus et aimés l'image d'une jeunesse pure, toute faite de piété, de vertus, de rêves ingénus, d'actions douces et bienfaisantes. J'ai déjà parlé quelque part d'Edouard Frederick et de Jules Vallerand, ^^^ deux âmes sœurs, humbles et conquérantes, qui s'épanouirent en beauté, se consumèrent en charité sous les regards de leurs maîtres, attirèrent à elles par leur modestie même, et que regrettent encore nos jeunes de Québec. Emile Léger fut un apôtre comme eux, et comme eux trop tôt enlevé à ses; amis, trop tôt brisé dans son élan vers l'action. Devenu prêtre, secrétaire de Mgr l'évêque de Valleyfield, il se noyait presque au lendemain de son ordination sacerdotale, en juin 1908, à Port-Lewis. L'un de ses confrères de classe, M. Jules Fournier, y/ écrivait à l'occasion de ce triste accident :

J'ai connu Emile Léger au Collège de Valleyfield. Nous étions de la même classe : pendant six ans nous avons vécu côte i côte sur le même banc. C'est une des plus belles intelligences lîue j'aie rencontrées. Mais surtout, il n'y avait pas de caractère « dIus élevé, de nature plus droite, de cœur plus pur, d'âme plus impide ...» (2)

(1) Cf. Propos Canadiens, pp, 115-124.

(2) Cité dans Une Croisade d'Adolescents, p. 20.

Avec un tel compagnon pour guide, les trois autres de Velleyfield se sentaient entraînés vers les cîmes où habitaient leurs rêves de jeunesse. Et pendant qu'ils étaient tout occupés à leur travail de vie intérieure et d'apostolat collégial, ils apprirent que d'autres jeunes gens, dans un autre collège, éprouvaient les mêmes désirs de se vouer à un semblable ministère social. Les quatre jeunes de Valleyfield correspondirent avec les jeunes de Saint-Hyacinthe ; tous mirent ensemble leurs pensées, ils lesi mêlèrent, ils les agrandirent et les fortifièrent les unes par les autres : de cette collaboration sortit quelque mois plus tard V Action Catholique.

Voici quelques-uns des articles fondamentaux de cette nouvelle association. Rien ne peut mieux la définir, et en montrer les plus généreux aspects.

Article 1er. — U Action Catholique est une société formée par la réunion de divers cercles de jeunes étudiants organisés dans les collèges de la province de Québec.

Article 2ème. — La fin de V Action Catholique c'est de grouper en vue des luttes futures, dans des aspirations communes et dans une action une, tous les jeunes qui se sentent le goût de l'apostolat chrétien.

Article Sème. — L'A. C. obtient son but :

a) par le recours à Dieu dans la prière et dans le plus auguste sacrement de son Église. Un membre de V Action Catholique verra toujours là la première et la plus haute forme de l'Action Catholique.

b) par l'apostolat de l'exemple. — Les membres de l'A. C. témoigneront par la pureté de leurs mœurs et par leur distinction extérieure de l'alliance naturelle des plus nobles aspirations avec la pratique de toutes les vertus ;

c) par une participation aux séances des sociétés académiques. Ils y rédigeront des travaux en rapport avec le but de l'association ;

d) par leurs conversations, ils travailleront avec tact et prudence à la propagation de leurs idées ;

e) par l'apostolat du livre.

Jj* Action Catholique avait donc rambition d'étendre son influence en dehors des collèges de Valleyfield et de Saint-Hyacinthe, d'enrôler tous les étudiants qui voudraient se préparer à l'apostolat social. En fait, pendant les quatre années de son existence, depuis sa fondation jusqu'au jour où elle s'effaça devant l'Association catholique de la Jeu- / nesse canadienne-française, elle pénétra dans deux autres maisons d'enseignement secondaire, à Sainte- Thérèse et à Rigaud. D'ailleurs, comme toute association qui veut vivre, elle ne comptait pas tant sur le nombre que sur la qualité de ses membres. Ils n'étaient que quatre qui tinrent leur première séance, par une après-midi de fin de septembre 1902, dans l'allée des jeunes érables de la vieille cour du Collège de Valleyfield : mais ces quatre, tout pleins des désirs qui portaient en haut leurs âmes et la dilataient, ne songeaient à rien moins qu'à la conquête patiente de leur communauté d'abord, et de tous les jjeunes étudiants de la Province ensuite. Ce soir là, Iraconte leur historien,

' iel avait le violet nostalgique des premiers jours d'automne. |l#es feuilles jaunes et rousses revêtaient déjà, comme d'une nosaïque, la promenade des collégiens. Le ciel, les nuages, e soleil plus pâle et les vents plus froids et tristes, annonçaient

mélancoliquement la fin des fleurs et de la verdure. Et pourtant, c'est dans ce décor de nature qui va mourir, que s'en vient éclore le plus jeune et le plus vivant des rêves de vie et d'avenir.

Sur quelle force comptaient donc ces jeunes pour mener à bien leur œuvre de conquête ? Guidés par un prêtre qui était lui-même un apôtre — et que, pour respecter le secret non impénétrable de M. l'abbé Groulx, nous ne nommerons pas, — inspirés par la lecture fortifiante de la vie de Montalembert et de sa correspondance, ils comprirent qu'il n'y a pas d'apostolat possible sans une vie intérieure abondante et intense. Ce ne sont pas les discours, ce ne sont pas les agitations extérieures qui font vivre les œuvres de jeunesse, et qui les font prospérer : c'est plutôt la vie personnelle de leurs membres, c'est cette accumulation d'énergies que procurent là piété et la vertu. Les apôtres qui se dépensent et s'épuisent, qui n'ont pas au dedans d'eux-mêmes, dans leur conscience généreuse, une réserve de forces intarissable, sont bientôt inférieurs à leur tâche. Si donc des jeunes veulent s'imposer aux jeunes, et les grouper en une association bienfaisante, il faut que ces initiateurs aient une vie exempte de tout reproche, qu'ils possèdent la vie surnaturelle, qu'ils soient des chrétiens fidèles à eux-mêmes, que leur exemple soit plus éloquent que leur parole. L'un des (( actionnaires )) de Valleyfield — c'est le nom, un peu lourd, que se donnaient les membres de V Action Catholique — définissait lui-même en termes excel^ lents ces conditions de l'apostolat.

> UNE CROISADE d' ADOLESCENTS 315

Le jeune homme d'action sera celui qui aura su accumuler de bonne heure, au fond de son âme, toutes les énergies divines qu'y appellent les nobles idéals, les passions pures de l'adolescence. Toutes ces forces concentrées, voilà le principe de l'action. Il vient un jour où l'âme, ne pouvant plus les retenir ni les comprimer, s'ouvre toute large aux débordements d'élans irrésistibles. L'action, c'est alors pour l'âme comme un besoin impérieux, une nécessité. Et la Providence a bientôt fait de confier à cet apôtre une œuvre capable de tenter son dévouement.(l)

On ne saurait mieux penser, ni mieux dire. Aussi le chapitre le plus intéressant peut-être du livre de M. l'abbé Groulx, à coup sûr le plus édifiant et le plus instructif pour nos jeunes gens, est celui où l'auteur raconte comment s'y prirent les quatre pour assurer leurs progrès spirituels, pour affermir en euxmêmes la piété et la vie surnaturelle. (^^ C'est dans leurs lettres, c'est dans leur journal que l'auteur a pu surprendre ce travail de la grâce. Il y a bien sans doute, parfois, dans ces confidences, des mots ambitieux et qui sonnent fort, mais ces phrases sont tout de même sincères. Peut-on reprocher aux jeunes d'être quelquefois grandiloquents ? C'est, assurément, ne pas connaître les jeunes que de ne pouvoir discerner sous leur phraséologie sonore la pensée vraie, le sentiment profond qui jaillit de source pure. D'ailleurs, il faut ajouter que les fondateurs de V Action Catholique écrivaient une bonne langue, sage, d'ordinaire mesurée, trop uniforme, mais char- v/ gée de pensées plus encore que de mots.

(1) Cf. p. 49.

(2) Cf. le ch. 1 de la deuxième partie, pp. 66-88.

Après avoir fait la conquête d'eux-mêmes, et en même temps qu'ils cherchaient à se posséder davantage, les quatre entreprirent la conquête des autres. C'est sur les unités qu'ils voulurent agir d'abord. Ils se recrutèrent avec une prudence admirable, n'ouvrant leur cercle qu'à des camarades longuement éprouvés. Ils ne voulaient pas s'encombrer d'inutiles recrues qui, n'ayant pas l'esprit de l'association où elles entrent, lui apportent, au lieu d'un regain de vie, des germes de mort. Après l'action sur les unités, l'action sur la communauté. Celle-ci est la conséquence de celle-là. Combien de jeunes qui durent à ces bons camarades de garder leur âme fière et leur cœur pur ! N'est-il pas admirable cet Emile Léger qui prie, communie, fait une neuvaine pour un jeune écolier dont la conduite devient mauvaise ? (^> Et n'est-il pas réconfortant ce Credo du jeune homme apôtre imprimé sur jolis feuillets que l'on répandit dans les salles du collège ?

M. l'abbé Groulx fait observer qu'il est difficile d'exercer quelque influence sur le milieu collégial ; et il rappelle avec à propos tout ce que l'on a écrit sur la médiocrité possible de ce milieu. Au collège, comme un peu partout, les chefs de groupe, les entraîneurs sont souvent les forts en gueule, ou les fiers à bras, ceux qui parlent plus haut qu'ils ne pensent, ceux encore qui ont mauvais esprit et qui s'en vantent. Certes, il ne faut pas trop généraliser. Mais qui ne se souvient de certains épisodes de vie collégiale ou les protagonistes malfaisants s'imposaient à leurs camarades par cela seul qu'ils étaient des

(1) Cf. p. 82.

UNE CROISADE d'aDOLESCENTS 317

fanfarons ou des (( diables » ? Avec quel succès ne parvenaient-ils pas à s'assurer la connivence de tous les esclaves du respect humain ! Mais autant l'action des mauvais esprits est efficace dans une communauté de jeunes gens, autant l'action des bons y est difficile. Aussi faut-il louer les camarades qui, soucieux d'apostolat, n'attendent pas pour le commencer qu'ils soient dans une Mongolie chimérique, mais entreprennent de répandre tout de suite autour d'eux des idées saines, et s'efforcent de préserver du mal contagieux le cœur pur, la conscience neuve des compagnons de leur vie de collège.

Ce fut par la prière, par la conversation, par des livres judicieusement prêtés, par des sacrifices librement consentis, que les membres de V Action Catholique exercèrent leur première influence ; ce fut ensuite par leurs études, par leurs conférences, par la part très active qu'ils prirent aux séances de l'Académie Sainte-Cécile et de l'Académie Êmard, qu^ils purent répandre autour d'eux quelques-unes des idées directrices de leur vie.

Certes, il y eut bien des épreuves dans l'histoire brève de ce groupement de jeunesse. Il ne faut pas croire que dans un milieu collégial on peut entreprendre une croisade, si discrète soit-elle, sans faire liausser des épaules, sans provoquer des moqueries, ïans susciter des oppositions. M. l'abbé Groulx ne îache rien des ennuis qui ont traversé l'action de ses eunes gens. Il a signalé la naïveté pharisaïque de iix qui reprochaient aux membres de V Action Jatholique de n'être pas toujours sans défaut ! Et st bon que l'on nous ait fait connaître ces petites res inséparables d'une œuvre qui se développe

en pleine vie de communauté. Ces renseignements nous font voir comme il est toujours difficile, en un tel milieu, de ne pas faire comme les autres, et avec quel courage il faut savoir résister au qu'en dira-t-on ; ils nous avertissent à leur tour qu'il ne faut pas, qua;nd on veut une œuvre que Ton croit bonne, se laisser décourager par les obstacles.

Il y a, d'ailleurs, toute une doctrine d'éducation dans ces pages qu'a écrites M. l'abbé Groulx, doctrine qui accompagne le récit, qui s'y juxtapose, qui le disperse, et qui élargit singulièrement le cadre de l'ouvrage. Et la doctrine qui enseigne aux jeunes gens la nécessité de l'effort, le courage dans l'épreuve, la vaillance quand même, n'est pas la moins opportune.

Au début de son livre, M. l'abbé Groulx, rappelant les motifs qui l'ont engagé à livrer au public tant de confidences, écrit cette phrase : (( Je révélerais aux jeunes âmes qui s'ignorent les noblesses! morales dont elles portent la semence ; aux maîtres qui débutent, des raisons plus hautes de s'éprendre de leur tâche. ))

Les jeunes n'ignorent-ils pas trop, en effet, les énergies dont ils disposent, et de quelles œuvres ils sont capables ? Et ne manquent-ils pas trop souvent de l'assurance calme, modeste mais ferme, de cette confiance en soi-même qui est une indispensable condition de succès ? Le spectacle des efforts accomplis par des camarades, il y a quelques années, efforts qui ont abouti à un suffisant succès, n'est-il pas, plus

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que bien des discours, capable de persuader les jeunes de leur grande puissance pour le bien ?

Ne révèle-t-il pas à nos écoliers leur particulière grandeur, ce programme très simple d'un rhétoricien fondateur de V Action Catholique ?

Observer le silence partout, travailler de toutes mes forces, ne donner que de bons exemples, voilà mon programme. Il place le sacrifice, l'efiFort à tous les instants de ma vie. C'est le sacrifice, c'est la fidélité au devoir qui me feront homme, puis apôtre. . . Je veux qu'on me croit loyal ; je ne veux demander à mes camarades que ce que j'ai le courage de pratiquer moi-même, (l)

Ce rhétoricien achève ses résolutions par le mot juste et profond d'Ollé-Laprune : (( L'on agit moins par ce que l'on dit et par ce que l'on fait, que par ce que l'on est. ))

N'y a-t-il pas une application courageuse de ces principes de vie dans l'aveu suivant d'un membre de V Action Catholique?

J'ai fait une sottise ce midi. Elle a été publique. Pour )iévcnir une répétition, je vais simplement me briser et faire répaion. Dieu sait si, dans les circonstances présentes, cette laration me sera dure. Mais j'ai assez négligé d'occasions ie réagir avec force contre moi-même pour profiter enfin de cellei. Aux grands maux, les grands remèdes ! et pour vaincre lutn incroyable penchant à l'orgueil, il me faut de ces humiliaions. Ce n'est après tout que mon devoir peut-être, mais il Il coûte parfois de faire son devoir. (2)

C'est parce que nos jeunes gens, nos étudiants |M)nt capables d'une telle générosité, que les éduca-

(1) Cf. p. 50.

(2) Cf. p. 51.

teurs doivent s'employer avec soin à la faire valoir ; et c'est parce que mettre en œuvre de pareilles forces morales, c'est la tâche très noble des éducateurs, que ceux-ci doivent s'éprendre de leur mission, et y consacrer tout leur dévouement.

Certes, ce dévouement n'est pas d'hier, dans nos maisons d'éducation, et principalement dans nos collèges et nos petits séminaires. Il fut toute la raison d'exister de ces nombreux établissements. L'apostolat fut une vertu de nos éducateurs. ,Mais cet apostolat prend différentes formes selon les temps et les circonstances. Autrefois, il y a même quinze ou vingt ans, il consistait surtout à former chez les jeunes gens des vertus dont la pratique assurerait une bonne vie personnelle, individuelle. Aujourd'hui l'on est plus préoccupé de formation sociale. Et c'est sans doute parce que l'on voit mieux aujourd'hui, après tant d'égoïsme dont la vie contemporaine offre souvent le spectacle, la nécessité de préparer les jeunes au devoir social. L'on s'aperçoit qu'il ne suffit pas de donner à son pays de bons citoyens très capables de s'enfermer dans leurs vertus ou dans leurs intérêts, mais qu'il importe d'apprendre aux étudiants que leur vie ne sera vraiment pleine et féconde que si elle est vécue pour des causes supérieures à tous les intérêts de la commodité personnelle, que si elle est dépensée pour le triomphe des idées saines, pour l'élargissement et l'élévation de la vie publique, pour le progrès des institutions, pour le règne social de Dieu et de son Église.

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Sans doute, le jeune homme qui entre dans la vie professionnelle, doit s'y préoccuper d'abord d'y assurer son existence : il n'y a rien que de légitime dans la recherche du pain quotidien. Sans doute encore, il faut que la vie personnelle et familiale soit elle-même édifiante et chrétienne ; c'est là le fondement solide de toute action sociale. Mais peut-être, dans le passé, n'a-t-on pas suffisamment attiré l'attention des jeunes sur leur rôle possible, actif et bienfaisant, sur l'obligation où se trouve chaque citoyen, le citoyen instruit surtout, d'être, en même temps qu'un pourvoyeur de son foyer, non seulement un pratiquant intègre, mais encore un semeur d'idées chrétiennes, et un apôtre de Jésus- Christ.

M. Antonio Perreault a écrit sur ce sujet, en 1905, des paroles un peu sévères peut-être, mais dont il faut tenir compte : il n'y a guère de personnes qui puissent mieux que nos élèves nous juger, et constater, à l'entrée de la vie, les lacunes de la formation que nous leur avons donnée. M. l'abbé Groulx cite ces graves paroles de l'ancien président général de l'Association catholique de la Jeunesse Canadienne française :

Je sais des jeunes hommes qui, en se ralliant à l'A. C. J. C. il

y a trois ans, entendirent parler pour la première fois du rôle

< ial à remplir en ce pays. Ils avaient traversé les collèges,

outé discourir sur la question sociale, voire le socialisme,

comme de points noirs étrangers à notre pays ; ils avaient noté

que si la Providence ne les appelait pas au sacerdoce, ils devaient

« aller dans le monde » et s'y tenir du côté du vrai et du bien.

Mais de carrière libérale vue et pratiquée de haut ; mais de rôle

politique ou social rempli pour le peuple et dans l'intérêt vrai

du pays ; mais de défense active, intelligente, raisonnable et partant eflBcace du catholicisme et des traditions de notre race, ils n'avaient peu ou point entendu parler, et en tous cas, n'avaient sur ces questions rien de précis ni de ferme, (l)

Il conviendrait d'ajouter à ces affirmations que si, il y a quinze ou vingt ans, l'on était moins préoccupé qu'on ne l'est aujourd'hui de la question et de la formation sociales, c'est, sans doute, qu'il y a quinze ou vingt ans, dans nos milieux canadiensfrançais, la question sociale elle-même ne se posait pas avec autant de précision qu'aujourd'hui. A ce point de vue de la préparation à la vie, les sollicitudes des maîtres sont toujours, dans une grande mesure, conditionnées par les sollicitudes du public. Aussi, de nos jours, il devient de plus en plus évident, par suite de l'évolution rapide de notre vie publique, que l'éducation sociale, même en notre province, s'impose à l'attention des professeurs. Et les professeurs s'y emploient.

Il faut en convenir, tout n'est pas fait quand nous avons formé des humanistes et instruit nos jeunes gens de la philosophie scolastique, de la science et de l'histoire universelle. Il reste à leur enseigner comment ils doivent faire descendre jusque dans la pratique de la vie personnelle et de la vie publique les principes chrétiens auxquels doivent se rattacher toute leur instruction et toute leur éducation ; il reste à leur apprendre comment ils seront utiles, dans le monde, non seulement à eux-mêmes, et à leurs familles, mais encore à la société, à leur pays, à l'Église. Et cette sorte d'enseignement est à

( 1) Cf. p. 4.

peu près aussi long et aussi compliqué que l'autre ; quelques paternelles allocutions sur la vertu n'y suffisent point.

Il faut que Télève, au collège ou au petit séminaire, soit plongé dans une atmosphère d'idées et de préoccupations sociales : et il faut donc que le maître ne perde aucune occasion de faire sortir de son enseignement les applications pratiques, chrétiennes ou sociales, qu'il comporte. Il faut surtout qu'il ne craigne pas de donner, soit en littérature, soit en histoire, soit en philosophie, soit en science, un enseignement apologétique. En d'autres termes, il ne faut pas qu'il craigne de traiter au point de vue des intérêts du catholicisme, et du catholicisme social — et non pas seulement individuel — les questions qu'il I étudie. Et il doit sonc se préoccuper de former en même temps que des esprits chrétiens, ouverts aux I doctrines, des volontés chrétiennes, prêtes à l'action. j Je sais bien que l'on a souvent répété que les préoccupations sociales, ou, pour parler plus exac- I tement, l'étude des questions sociales peut venir I en conflit avec les programmes, ou, ce qui est pire, I détourner les élèves de leur travail scolaire. Et il i peut y avoir là, en effet, un réel inconvénient, si l'on I ne sait pas enfermer dans de justes limites cette étude et ces préoccupations. Mais il ne s'agit pas, et il n'a jamais été question, de distraire les élèves de leurs devoirs d'étudiants ; il s'agit plutôt de donner à ces devoirs tout leur sens réel, de créer chez les écoliers, par des influences d'idées et de milieu, une mentalité à la fois chrétienne et sociale ; il s'agit encore de leur apprendre à mieux utiliser les loisirs que leur laissent leurs études, et, par exemple, les

exercices auxquels ils se livrent dans leurs sociétés littéraires. Trop longtemps nos sociétés littéraires n'ont été que des académies de virtuoses où l'on s'appliquait surtout à former des déclamateurs et des orateurs, où, sous prétexte d'étudier une question d'histoire, l'on se livrait avec frénésie à toutes les agitations du parlementarisme, et où quelquefois, et cela est bien pire, l'on s'habituait, comme dans une école de sophistes, à défendre sans conviction le pour et le contre, le juste et l'injuste. Certes, il faut que nos élèves s'habituent à parler en public : mais ils s'y habitueront tout aussi bien si l'on oriente autrement leurs discussions littéraires, et si l'on en fait l'occasion d'une solide éducation de l'esprit catholique et de l'esprit social.

M. l'abbé Groulx a insisté sur le rôle joué à l'Académie Sainte-Cécile, du Collège de Valleyfield, et à l'Académie Êmard, par les jeunes membres de V Action Catholique, et il a sufiSsamment indiqué quel parti l'on peut tirer de ces académies de collège pour la formation intellectuelle, morale et sociale de nos écoliers.

Nous ne voulons pas davantage insister sur ces théories d'éducation intellectuelle, morale et sociale, que soulève à chaque instant le texte d'Une Croisade d'Adolescents. Les maîtres aimeront à lire le livre tout entier pour y chercher eux-mêmes le stimulant dont ils ont toujours besoin. Ils y apprendront peut-être à mieux aimer les étudiants, c'est-àdire à leur être plus utiles ; ils chercheront davantage, après cette lecture, à renouveler leur esprit

UNE CROISADE d'aDOLENCENTS 325

apostolique, à se faire jeunes toujours, malgré leur âge grandissant, pour mieux comprendre les jeunes, et les atteindre plus sûrement ; ils se rendront mieux compte qu'il faut, même à quarante ou cinquante ans, se souvenir que la jeunesse n'est pas l'âge mûr, qu'elle est stimulée par d'autres motifs que ceux qui parfois nous inspirent, qu'elle est généreuse sans mesure, qu'elle va tout naturellement aux actions les plus chevaleresques, qu'il faut donc toujours parler d'idéal à ceux dont l'éclat de ce mot fascine le regard, et qu'un éducateur cesse de l'être le jour où il se sent blasé de tout ce qui enthousiasme et faitl/ tressaillir une âme de vingt ans.

Qu'importe maintenant que le livre de M. l'abbé Groulx soit entaché de quelques fautes de style qui en diminuent la valeur d'art ! Il y a, d'ailleurs, chez M. Groulx, avec la passion des idées justes, un sens très développé de l'harmonie verbale, un goût très vif de l'image, un souci évident de n'écrire rien qui ne soit arrondi, cadencé, euphonique. Mais ce souci va souvent trop loin, et la préoccupation devient trop grande de plaire à l'imagination, d'éblouir l'œil, de flatter l'oreille.

C'est pour les jeunes surtout que l'auteur a écrit Uîie Croisade d'Adolescents y et il semble que sa phrase, pour les mieux attirer, et pour les séduire, a voulu se faire particulièrement brillante et fleurie. Il sait qu'a vingt ans l'on aime les aurores et les étoiles, et il les a multipliées, et il a fait se lever des aurores qui ont des doigts de rose, et il a fait luire des étoiles qui filent aussitôt dans la marge blanche de son livre.

Le style de M. Tabbé Groulx se revêt donc d'une jeunesse exubérante où s'étalent beaucoup trop d'ornements. L'éloquence caractérise ce style, et l'éloquence trop continue. Parfois il arrive que la phrase se drape dans une étoffe chatoyante qui ne laisse pas assez apercevoir les lignes de la pensée. Les causeries elles-mêmes, quand elles sont reconstituées, manquent de ce naturel, de cette simplicité qui les feraient paraître plus sincères. Et l'ampleur et l'éclat de la phrase ressemblent trop à des procédés, quand ils recouvrent de petits événements qui ne justifient pas un tel déploiement de mots. Ce livre souffre de trop de pompe inutile et de splendeurs artificielles.

Mais il ne convient pas d'appuyer sur ces défauts qui sont des excès de qualités. L'imagination de M. l'abbé Groulx est celle d'un poète, et elle fait des trouvailles heureuses ; son cœur est celui d'un apôtre, et il en tire des accents qui nous émeuvent ; son esprit est celui d'un éducateur averti, d'un psychologue diligent, et il lui fait produire des idées qui retiennent l'attention. C'est pour s'être trop souvent complu et répété soit dans la peinture des images, soit dans l'expression du sentiment, soit dans le développement des idées, que M. l'abbé Groulx a quelquefois abusé de ses dons d'amplification.

Mais cela même n'empêche pas qu'il y ait souvent, dans Une Croisade d'Adolescents, des pages qui sont des plus belles, que l'on ne se lasse pas de relire, et que nos jeunes devront bien graver dans leur mémoire. Elles sont des modèles de pensée et de style. Lisez, par exemple, ce qu'écrit M. l'abbé

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Groulx sur la fécondité des rêves de jeunesse, ^^^ et sur la beauté utile des petites actions ; ^^^ suivez avec lui l'écolier pieux qui fait, le soir, dans la petite chapelle du collège, sa visite au saint Sacrement ; ^^^ de la hauteur d'une falaise bretonne, regardez avec M. l'abbé Groulx, un soir de vacances, du côté du Canada, et voyez venir au large les petites barques des pêcheurs avec <( leurs voiles blanches toutes frangées d'or par le soleil mourant », et dégagez, comme lui, de cette vision nostalgique l'image lointaine de la patrie. ^^^

Plutôt, lisez le livre tout entier ; pénétrez-vous

des pensées nécessaires qu'il enseigne, laissez-vous

entraîner dans le courant d'émotion chaude et saine

qui y circule ; sans trop vous apercevoir des répéti-

j tions qui l'allongent, écoutez les conseils toujours

harmonieux qu'il propose, et vous aurez, du même

coup, réjoui votre imagination, stimulé votre esprit,

fait battre votre cœur d'un mouvement plus géné-

I reux. Après avoir parcouru et goûté le récit de cette

! Croisade, vous aurez l'impression d'avoir lu un joli

poème, et entendu une vaillante harangue.

I Décembre 1912.

(1) Cf. Préface, XIV.

(2) Cf. Préface, XV.

(3) Cf. p. 74.

(4) Cf. p. 163-164.

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