DE MORT
ïmprimés pour la première fois en 1793, par ordre de la commission des Onze , en vertu d'un décret de la Convention nationale.
Lons-le-Saulnier , 8 novembre 1790.
Jouissez: vous avez obtenu, à dater de l'époque de la paix * , l'abolition de la peine de mort. Vous aurez le bonheur de voir passer dans la pratique la
* L'instant des jouissances sera celui de la réforme des lois. Je l'attends depuis plus de trente ans. Il arrivera tôt ou tard; mais la cruauté l'éloigné : elle s'opposa long-tems à l'abolition de la torture et des supplices les plus atroces. {Note de V auteur des Nour. eaux Essais publiés en 1827.)
théorie utile et brillante que vous avez développée. Ce n'est plus en vain que, dans les tribunaux , on parlera d'humanité. Combien les amis de la justice sont à présent plus intéressés à faire des vœux pour la paix ! Cette époque glorieuse sera donc celle où le sang des Français cessera de couler, où la nature reprendra ses droits sur nos cœurs et sur notre vie, où la société pourra retirer quelque dédommagement des services d'un coupable , où la crainte d une réparation de longue durée sera plus puissante que la vague perspective de l'échafaud.
Non-seulement la peine de mort est atroce contre l'assassin même , puisque la loi qui est impassible doit le punir sans l'imiter; mais encore elle manque son objet. Cet assassin, en attaquant un voyageur, sait bien qu'il risque plus ou moins sa vie ; il apprend chaque jour à
la mépriser ; et chaque jour il s'avance sans frémir vers l'échafaud ; mais il n'envisagerait pas ainsi l'obligation d'un travail assidu dans une prison. C'est pour vivre oisif et vagabond qu'il a commis des crimes : le travail l'épouvante bien plus que la mort, et la chance de l'échafaud n'est à ses yeux qu'un dernier assassinat où il succombe sous un homme plus fort que lui, événement qui, pour lui, n'a rien d'extraordinaire. J'ai souvent entendu dire que l'espoir de s'échapper ôterait à la prison d'un assassin toute son horreur. Mais quoi ! ne suffit-il pas à la société de l'empêcher de nuire? Doit-elle, conservant des sentimens de vengeance, envier à un misérable, quoiqu'il le soit par sa faute , ce sentiment d'espérance ? ou plutôt, pourquoi ne met-elle pas en parallèle le malheur journalier qu'il éprouve de voir sans cesse ses espéran-
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ces déçues, et de se sentir invinciblement accablé du poids de la société entière ? Vous craignez qu'il ne s'échappe: rendez vos prisons plus sûres, exercez une exacte surveillance. Que vous importe qu'il espère de recommencer son cours d'assassinats; il vous suffit qu'il espère en vain.
Et d'ailleurs, serait-il vrai qu'au fond de sa prison l'homme le plus criminel ne pût reprendre aucun sentiment de vertu, et que l'humanité ne pût jamais rentrer dans un cœur qui lui fut fermé une fois ? Ah ! si nos prisons ne rendent pas les coupables meilleurs, c'est peutêtre le régime intérieur des cachots qu'il faut en accuser. Quel repentir peut-on attendre d'hommes plongés souvent dans des fosses fétides , seuls avec leur conscience et leurs crimes , n'étant pas même distraits de leurs idées atroces par la lumière du jour, et dépensant
en projets sinistres et criminels toute l'activité de leur ame, que l'on pourrait occuper par le travail, et humaniser par un régime plus doux ?
La guerre que la société fait aux scélérats devrait être terminée dès que ceux-ci sont hors d'état de nuire, et ils sentent cependant, au fond de leurs cachots, que cet état de guerre dure encore. Il n'est donc pas étonnant qu'ils ne s'occupent que de projets de vengeance, et qu'ils conspirent de nouveau contre lélat social.
Vous avez sans doute aperçu à combien de résultats heureux doit aboutir l'abolition de la peine de mort; elle porte les citoyens à respecter davantage la vie les uns des autres ; elle rend l'assassinat plus odieux, en supprimant les bourreaux ; elle rend les crimes plus rares en rendant les lois plus douces.
Tandis que la jurisprudence criminelle
de quelques peuples cherche à trouver au sein de la mort même la gradation des peines , en diversifiant les souffrances qui l'accompagnent , c'est dans les bornes de l'humanité que notre société s'arrêtera enfin , même en punissant.
L'abolition de la peine de mort aura encore cet avantage , qu'elle forcera le législateur à soigner avec plus d'attention la génération qui commence, et à s'occuper de tous les moyens de prévenir les crimes, dont la peur de la mort aura cessé d'être le frein. C'est moins dans la crainte des peines, que dans 'espoir des récompenses, qu'il devra les lercher. C'est surtout en excitant l'émulation, en honorant la vertu, qu'il épurera les mœurs publiques , dissuadera du crime, et suscitera les actions vertueuses.
L'abolition de la peine de mort engagera encore le législateur à donner
aux ateliers où est appelée l'indigence, toute l'activité dont ils sont susceptibles. Il se convaincra sans doute que c'est la misère , jointe à l'oisiveté , qui pousse au crime, et que c'est l'empêcher , que d'offrir du travail à l'homme qui a des bras.
Elle engagera de plus le gouvernement à répandre avec profusion les bons principes et les bons ouvrages:
car les nations les plus éclairées sont aussi à mon avis les plus vertueuses.
Tel est l'effet de l'adoption d'un bon principe , qu'elle mène à une foule d'heureuses conséquences. La gloire, les vertus, les lumières, l'humanité, tout s'enchaîne.
Continuez, je vous en conjure, à faire triompher les vérités qui peuvent faire l'honneur et la prospérité de notre pays. Il est bien doux de courir une carrière si glorieuse , et de bien mériter de ses
concitoyens et du genre humain. Oui, du genre humain : car, je n'en doute pas , toutes les vérités seront un jour successivement adoptées par tous les peuples. La perfectibilité de l'espèce humaine n'est pas un système vain ; et la terre proclamera avec reconnaissance les noms des peuples et des hommes qui auront été ses bienfaiteurs, en proclamant les premiers les vérités utiles au corps social.
Telles sont les vérités que vous avez développées dans votre ouvrage. Il est plein d'une érudition solide ; il est remarquable par la justesse des principes, par la force du raisonnement, par la chaleur du style ; il vous attachera les philantropes de la France et de tous les
pays.
J.-B.-G. Roux.
P. S. Je ne suis pas étonné que nos feuilles publiques fassent tous les jours
l'éloge de votre écrit, et que le journal des lois s'exprime en ces termes :
« Lisez cet intéressant ouvrage, phi- « losophes sensibles, vous y trouverez « tout ce que vous avez dû penser sur « cette question qui n'avait pas encore « été traitée avec autant de développe- « ment. Lisez-le, littérateurs curieux, « vous y trouverez la plus vaste érudi- « tion sans sécheresse ; lisez-le tous , « hommes de tous les pays et de tous « les âges , vous y trouverez la pâture « qui vous convient , vous sortirez con- « vaincus et meilleurs.
« J'avoue que ce livre m'a rendu le « service de m'épargner désormais sur » ce sujet toute recherche ultérieure, et « qu'il me tiendra lieu de Beccaria , de « Montesquieu, de Grotius et de tous les « publicistes. » ( Journal des lois du i novembre 1795. )
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