‹ Nouveaux fragmens philosophiquesChapitre 6 sur 15 · FONDATEUR TM L'ÉCOLE D'ÉLÉE · texte numérisé non relu

FONDATEUR TM L'ÉCOLE D'ÉLÉE

XÉNOPHANE, fondateur de l'école d'Élée, naquit , de l^veu de tous les auteurs " , à Colophon , colonie Ionienne de l'Asie-Mineure. Les uns le disent fils de Dexius* ou Dexinus ^, les autres d'Orthomène ^ ; cette dernière opinion a pour elle les meilleurs et les plus nombreux témoignages, et elleagénéralementprévalu. Quant à la date précise de sa naissance, parmi bien des contradictions apparentes ou réelles, nous trouvons pourtant trois auteurs qui, malgré la différence d'écoles, et d'époques, sont unanimes à cet égard. Sotion, au rapport de Diogène de Laërte ^, fait Xénophane contemporain d'Anaximandre, ce qui placerait à peu près sa naissance vers la quarantième olympiade; or, Sotion, qui vivait près de deux siècles avant notre ère, qui avait voué toute sa vie à l'étude de l'histoire des premiers âges de la philosophie grecque , et qui

* Gcéron, De dmnat,, i. Sexttis, éd. Fabrlcins, m, 3o. vn, i4, 47" Diogène, ix, i8. Strab. ,xiv, etc. — *Diog.,ïi&ic/. — * LucicD , in Macrobiis. — * Apollodore , selon Diogène. Voyez aussi le faux Origène, PhilosopJiumena ^ éd. Ch. Wolf, p. 94, Théodoret, Therçtp,^ Serm. iy, elç. — * J^id.

to xiBropHAine.

était entouré, à Alexandrie, des plus riches documents historiques, est une autorité grave. Apollodore , qui était, comme Sotion, très-versé dans l'histoire de la philosophie, et vivait comme lui à Alexandrie, un siècle plus tard, fait aussi naître Xénopbane, selon Clément d'Alexandrie', à la quarantième olympiade. Enfin, deux siècles avant notre ère, Sextus, qui s'est beaucoup occupé du fondateur de l'école d'Élée et nous en a conservé de précieux fragments , met sans hésiter sanaissance àla même époque*. Voilà donc trois auteurs dignes de confiance, qui, s'accordant sur ce point, forment une autorité imposante. De plus, il ne faut pas oublier que Xénopbane a vécu très-long-terops. Lucien Je fait vivre quatre-vingt-onze ans ^, et encore estce trop peu ; car Diogène nous a conservé des vers dans lesquels Xénopbane nous apprend lui-même quel était son âge au moment où il les composait; et cet âge est celui de quatre-vî^gtdouze ans ^. Et comme rien ne prouve que Xénopbane soit mort immédiatement après avoir fait ces vers, on peut très-bien, avec Censorinus ^ le faire vivre un siècle, un peu plus ou un peu moins. Or , en partant de la date de lu quarantième olympiade, avec Sotion, Apollodoreet Sextus, et en nous donnant un siècle entier d'après Xénopbane lui-même, nous avons

* if fromaf. I. — • Sext. l, la •/Wrf.—* /*«.— • De

1^10 natali , zv.

assez d'espace pour y placer tous les récits des Jouteurs et résoudre leurs contradictions apparentes. ËaefFet, un homme né à là quarantième olympiade , et qui a vécu à peu près un siècle , a du voir la soixante-cinquième olympiade. Par conséquent il a très-bien pu venir à la soixante et unième olympiade, comme Fattcàtent toift leà auteurs, lui, Ionien d'origine, s'établira Élée», dans une colonie Phocéenne de la Grande-Grèce, colonie récemment fondée, dont les habitans échappés aux désastres de toutes les autres colonies de l'Asie-Mineure, restés seuls libres, à force de courage et de dévouement, au mHieu de la commune servitude, offraient un asile et une patrie à tous ceux de leurs compatriotes qui fuyaient le joug des Perses* Il a pu, à l^ge de quatre-vingt-douze ans, c'est-à-dire , à la soixantetroisième olympiade, composer les vers rapportés par Diogène. Et quand ce même Diogène dit que Xénophane fleurit vers la soixantième olympiade , rieil de plus facile à admettre, fen prenafak la quarantième pour date de sa Naissance; car dans ce cas, il aurait fleuri à l'âge de quatre-vingts ans, ce qui devait être en effet la plus belle époque de son talent et de sa gloire , à l'en croire lui-même. Apollodore, dans le passage cité ^ar Clément, après avoir dit que Xénophane naquit vers la quarantième olympiade, ajoute qu'A prolongea sa vie jusqu'au temps de Darius et de Cyrus; et le faux Origène dit à peu prés là

I a X^NOPHAKE.

même chose. Rien encore de plus facile à concevoir; car Cyrus était dans toute sa puissance vers la cinquante-huitième olympiade; et Darius étant monté sur le trônô à la fin de la soixantequatrième , Xénophane a pu voir les commencemens de son règne. D'ailleurs le faux Qrigène ne fait mention que de Cyrus. Cependant on fait dire à Ëusèbe que Xénophane est né dans la cinquante-sixième olympiade; et sur cette base on élève un long échafaudage chronologique que nous renverserons d'un squI mot : Ëusèbe n'a pas dit que Xénophane naquit, mais qu'il fleurit à la cinq^iante-sixième olympiade , clams habetur, ce qui est tout différent , et si différent que l'autorité d'Eusèbe est alors pour nous, et détruit l'opinion même que jusqu'ici elle paraissait ap^ puyer. On cite encore des vers de Xénopliane , r2^>portés par Athénée, où il parle de l'invasion des Perses ; et de ces vers on tire la nécessité de le faire aller jusqu'à la bataille de Marathon et même au-delà, c'est-à-dire jusqu'à la soixantequinzième olympiade. Mais nous contestons le sens que l'on veut donner aux vers de Xénophane. Selon nous, ces vers ne font pas allusion à l'invasion du continent de la Grèce, mais bien à celle des côtes de l'Asie-Mineuro, qui eut tant d'influence sur la destinée de sa première et de sa •econde patrie et sur l'histoire entière de sa vie:

Voici oe qu'il fiiut dire auprèi du feu «pendant l'hiver, Couché mollement et bien repu ,

Buvant du vin dclicieux^ et mangeant d^pois chiohes : Qui es-tu ? d'où es-tu? quel âge as-tu , mon cher? Quel âge avais-tu ^oand le Mède arriva?

Tels sont les vers de Xénophane que nous a co»serves Athénée '. On y. reconnaît un Ionien de cœur et d'habitude, qui, s'adressant à un habitant de la nou«<^elIe colonie , relève le charme de la sécurité présenta du souvenir de l'infortune passée, et, tranquille à Élée, s'entretient des désastres de Phocée avec un homme qui a grandi depuis ces malheurs, et dont il mesure l'âge actuel sur celui qu'il pouvait avoir quand le Mède arriva. Quelle pouvait être l'invasion du Mède qui importât si fort à un homme d'Élée, sinon celle qui le regardait, c'est-à-dire l'expédition contre les colonies grecques de l'Asie- Mineure, et particulièrement contre Phocée, la mère-patrie d'Élée? Hérodote^, qui raconte cette expédition , la défense désespérée des Phocéens, leur fuite nocturne, leurs aventures en Corse et en Sardaigne , et leur défaite par les Carthaginois, qui les força de se jefer sur les côtes de l'Italie et d'y fixer leurs pénates , Hérodote nous apprend qu'Harpagus, général de Cyrus et chef de l'expédition, quoiqu'il commandât les Perses, était Mède de nation. Il n'est donc pas impossible que l'expression : le Mède arriva j désigne tout simplement cet Harpagus, auteur

' Liv. ti. Ed. SchM^eighaiiser, T, i, p. 209. * Liv. u,

t4 xmorBAsn.

des maux de Phocée et d'ÉIée. Mais il est plus probable que c'est une expi*ession générale qui désigne les Perses eux-mêmes, que l'on appelait alors Mèdes, témoin l'expression de guerre médique et les expressions latines dérivées de cellelà \ Or, nous convenons bien que les Grecs' du continent devaient appeler inv£tsion médique celle qui fut suivie de la bataille de Marathon et de Salamine; mais ce n'est point ici un Grec du continent qui parle à un Grec du continent : c'est un Grec de F Asie-Mineure qui parle à des Grecs de F Asie-Mineure , pour lesquels le Perse ou le Mède ne peut être que celui qui les attaqua et leur enleva leur patrie, événement terrible et mémorable, par lequel il était naturel que les hommes échappés à ce grand désastre, une fois tranquilles à Élée, comptassent les années dé leurs enfans. Les vers de Xénophane, faits à Élée, et adressés à un Éléate, ne peuvent donc désigner que l'invasion des Perses dans l'Asie- ^ Mineure, et nullement la guerre médique pro-

prement dite, celle qu'appellent ainsi les historiens et les poètes du continent. Cette interprétation, qui nous semble incontestable, résout les difficultés que l'on pourrait tirer contre nous des vers de Xénophane cités par Athénée ; et par là tombe le seul argument plausible sur lequel repose, avec la fausse autorité d'Eusèbe, tout

^ Horat, -^ Neu sînas Medoi equitare inultos, Carm.^ 1,2, etc.

xilTOPHAITE. l5 '

l'édifice chronologique de Casaubon', de Bayle^, de Dodwel ^, de Feuerliû \ de Brucker ^ et de Harles ^.

Nous avons vu que les témoignages en apparence les plus opposés, bien es^amiiiés^se concilient et concourent au même résultat. Ce résultat j si bien appuyé , ne peut plus être ébranlé par la seule autorité de Tiraée, qui, sdon Clément ^, fait naître Xénophane au temps de HiéroH; tyran de Sicile , et du poète Epicbarme. Nous ne dissimulerons pas qu'il y a dan^.les u^pophthegmes^ de Plutarque une anecdote qui se rapporte à Topinion de Timée. Xénophane, selon Plutarque 9 s'étant plaint à Hiéron de ne pouvoir nourrir deux serviteurs, celui-ci lui répopdit ; « Homère, que tu déchires, en nourrit, après sa mort, plus de dix mille.» Nous trouvons aussi dans la Métaphysique d'Aristote ^ un passage duquel il résulterait qu'Épicharme avait dit de Xénophane: a II a l'air d'avoir raison, mais il a tort. » D'abord il ne suit nullement de ce passage d'Aristote qu'Épicharme ait connu Xénophane, mais seulement qu'Épicharme a vécu dans un temps où la gloire de Xénophane remplissait

* Sur Athén. ii. — * Dictionn, art. Xénoph. — • De ve^ teribus Grcecor. et JRomanor, cycL^ disserl. m. — * Dissert, histor, philosophica de Xenoph, , Altdorf, 1729. — * Hist, crit, phiL, T. i, p. 1 143. — • Biblioth, grac,^ T. i, p. 614. — ' Stromat, i.— «Ed. Reîske, !• vi, p. 669, ^ 'Ed. Brandît, p*79*

.l6 XIÉNOBHANE.

encore assez la Grèce pour . qu'Épicharme mît de Tintérêt à lui lancer quelques traits satiriques. Pour l'opinion de Timée, elle est si étrange qu'elle se détruit elle-même. En effet, Hiéron et Épicharme sont à peu près de la soixantequinzième olympiade. Ajoutez un siècle pour la durée de la vie de Xénophane, et vous le faites aller jusqu'à Périclès et Socrate, ce qui n'a pas besoin d'être réfuté. Aussi, nul critique n'a-t-il adopté l'opinioa de Timée, mais elle a eu du moins cette autorité, de faire méconnaître celle que nous avons exposée, et qui a pour elle l'accord et l'unanimité de tous les autres téraoicrnages; en sorte que, comme terme moyen, ia plupart des critiques ont pris la fausse date d'Eusèbe. Meiners et FûUeborn n'abordent pas même la difficulté. Tiedemânn s'attache à la date certaine de la fondation de 1 école d'Elée, qui n'a pu être antérieure à celle de cette ville, c'està-dire à la soixante et unième olympiade. Tennemann, et d'après lui, Ernesti et Adelung se contentent xle le faire naître à peu près au temps de Pythagore, ce qui ne décide rien. Carus et Eberhard placent sa naissance à la cinquante-sixième olympiade. Ast et RixSer la mettent 600 ans avant J. Christ, c'est-à-dire à la quarante-cinquième olympiade; mais on ne voit pas du tout pourquoi ils choisissent cette date arbitraire, et ils n'appuient leur opinion d'aucune preuve.

Nous regrettons que M. Brandis, qui a cjonné

XÉPfOPHANE. 1 7

sur récole d*Élée l'outrage le plus étendu et le mieux faitque nous con\iaissions', exclusivement occupé des doctrines de cette école , en ait totalement négligé l'histoire extérieure à laquelle se rapportent les questions de chronologie^ Et cependant les questions de cBronologie , en apparence indifférentes, tiennent intimement à l'histoire approfondie de$ écoles, puisque bien résolues elles mettent en évidence leurs relations, les emprunts qu'elles ont pu se faire réciproquement, et leurs liens historiques qui supposent tant d'autres liens.

La date de la naissance de Xénophane ainsi fiicée , on s'oriente assez bien dans le reste de son histoire et de sa vie. Né à Colophon , à la 'quarantième olympiade (6 1 7 ans avant notre ère ), tous les auteurs attestent qu'il quitta sa patrie, 'mais on ne sait trop à quelle époque , ni s'il la quitta volontairement ou malgré lui. Il n'est pas impossible que Xénophane, comme Pythagore, ait fui lui-même le spectacle de la servitude et de la corruption de son pays. Cependant, il est plus probable qu'il fut exilé, l'expression de Diogène% répétée par tous les auteurs, supposant une perte que l'on n'a pas faite volontairement, et qui nous est imposée par le sort. Le même Diogène nous apprend qu'après avoir quitté sa pa-

* Commentationum Eleaiicarum pars prima , 1 8 1 3 .

|8 XIÉirOPHAlTE.

trie, Xénophane vécut en Sicile, à Zancle et à Cataoe. Plus tard, et déjà vieux, il vint s'établir dans la colonie nouvelle d'Élée, sur les côtes de ritalie, et l'établissement de cette colonie ^yant eu lieu dans l'olympiade soixante* une ( 536 avant J.-C. ), Xénophape, d'après notre calcul I ne devait pas avoir moins de quatrevingts ans, lorsqu'il se fix| à Élée. Il eut des enfans qui mt)ururent avant lui. Démet rius de Pha- 1ère, dans son traité de lavieillesscy et le stoïcien Panœtius, dans son traité de la tranquillité ^ racontent tous deux y au rapport de Diogène, qu'il ensevelit ses fils de ses propres mains^ comme le firent Anaxagore et les pythagdrtciens Parmeiys«os et Orestadès , selon Phavorinus dans le premier livre de ses Commentaires^ . Brucker voit dans ce fait une preuve de la pauvreté de Xénophane; mais C^saubon remarque fort bien que c'est seulement une preuve de force morale, une pratique pythagoricienne, et que c'est pour cela que, d'après Philostrate, Apollowus de Tyane, le second Pythagore, ensevelit luimême son père. L'anecdote racontée par Plutarque, réduite à sa juste valeur, prouve d'ailleurs as$ez bien quelle était la pauvreté de Xénophane. II parait qu'il vivait du métier de rhapsode , comme Homère et Hésiode ; c'est ainsi du moins que nous entendons la phrase incertaine de

*■ Diog. , ibîd.

xÉeroPHAJfis. t^

Diogène'. Il est même probable qu'en sa qualité de rhapsode il alla réciter ses vers dans les cours de la SicKe; car , outre ^anecdote de Plu«tarque qui le met en rapport avec Hiéron^ Diogène nous a conservé un mot.de Xéno«phane qui atteste une certaine expérience des grands et des princes : a II faut ne pas ap»

p rocher des tyrans, ou le faire avec une extrême douceur.» Enfin , Timon , qui n'était pas £àt\\e en ce genre, loue sa bonne foi et son indépendance, et l'absout entièrement^ du reproche d'entêtement dogmatique qu'il fait à tous les philosophes.

On a souvent agité la question de savoir si Xé«nopfaane avait eu des maîtres, et quels avaient été

* Éppx^(ùSu Ta cauTov. Feuerlin entend qu'il avait composé tant de vers , qu'il en avait fait des centons. Rossî (Comment, Làert, Romae, 1788)' ne voit dans po^^w^ûv qu'une composition en vers. Fiillebom entend, comme noi2s , que Xénophane récitait ses vers , et il en con«*> dut qu'il ne les écrivit pas , soupçon qui s'accorde très-bien avec le titre de premier écrivain philosophique que l'antiquité a donné à Anaxagore. Diog/ 11 , 3, 8. Glém. Alpx. , Stromat. i. — D'ailleurs , si Xénophane allait incitant ses vers comme Homère , il ne les chantait pas ; car Athénétt (Liv. XII, éd. Schw., t. y< p. 293 ) nous apprend queXé-* nophane, comme Théognis, Selon, Phocjlide et Periander, se contentait d'exprimer ses idées dans le langage du temps»' c'est-à-dire en vers, mais sans y joindre aucuu accompagnement musical j c'est ce caractère de sévérité qui sépare la poésie philosophique de la poésie ordinaire. — * Diog. et Sfext., ibid*

ao XIÉNOPHANE.

ces maîtres. Selon Diogène, i! n'en eut aucun; selon d'autres, il prit des leçons de Boton l'Athénien ; et même quelques auteufs pensent qu'il étudia sous Archelaûs. Lucien appuie cette dernière opinion. L'Athénien Boton est parfaitement inconnu. Pour Archelaûs, il s'agit de savoir si l'on adopte sur la date de la naissance de Xénophane l'opinion de Timée ou celle de Sotion , d'ApoUodore et de Sextus. Dans l'opinion de Timée, Xénophane aurait très-bien pu entendre Archelafts, un des maîtres de Socrate, car il aurait été le contemporain de ce dernier. Mais, dans notre calcul, la chose est abaohiment impossible. Diogène déclare qu'il s'écarta de Thaïes et de Pythagore, et qu'il critiqua sévèrement Épiménide. Il connaissait donc Uurs systèmes s'il les rejeta. Il est en oITot presque impossible qu'un homme ntê six cont dlx-sopt ans avant J. Christ, et qurvécut un %\Mo entier sur le« côtes de l'Asie-Mineure, en iSlcllo et dans la Grande-Grèce, n'ait pas connu lo» philosophes dont la gloire remplissait et cciHe époque et ces contrées. La phrase célèbre do Platon qui semble faire remonter l'école ^It^oticiiN} plus haut encore que Xénophane, a fort embarrassé Ileindorf, qui sur la foi de cette phrnfto cherche un philosophe éléatique antérieur j^Xénophnne^ et ne le trouve point. M. Brandis ttoupçonno qiu^ Platon a voulu dire seulement que, même avantXénophane,lesystèmederunité ab»oluo avait du ae présenter à quelques esprits^

xënophane. ai

ce qui est très-vraisemblable , puisque Tidée de l'unité absolue est inhérente à l'esprit hu<main, lui-même. Mais il^ nous semble qu'il n'est ici question ni d'un philosophe éléatique f ni de Fesprit humain et de penseurs inconnus, mais de l'école pythagoricienne qui renfermait le germe de l'école d'Élée", et- qui peut en et» considérée conime la mère. Toutefois nous ne trouvons dans l'antiquité aucun passage où il soit fait mention des rapports directs de Xénophané avec l'institut py thagorique dont parlent plusieurs modernes, si ce n'est peut-être celui que nous avons déjà cité,* où DÎDgène dit qu'il enterra ses enfans de ses pro^ près mains. Mais si c'était là une coutume pythagoricienne, elle était aussi pratiquée comme uu exercice moral par des philosophes d'une école différente, et Diogène au même endroit raconte la même chose d'Anaxagore. S'\ donc avec^ son caractère indépendant et sa vie errante, Xéno* phane n'eut pas de maîtres, à proprement parler, ii s'instruisit librement à la grapde éçol^e son siècle. Il s'inspira de toutes les doctrines contemporaines, mais il ne s'asservit à aucune, et fonda lui-même un système qui suppose l'existence et la connaissance préalable de deux au-^ très. En effet , nous verrons plus tard qu# le

* Plat. Sophîst. Ed. Heindorf, p. 867. To 9i itap^ iiuU

système de Xénophane tient du pythagorisme, et qu'il résume en même temps toute la philosophie ionienne antérieure et contemjporaiue , et représente merveilleusement la destinée de cet homme de Golophon y qui j après stvoir passé la plus grande partie de sa vie dans Tlonie, vint achever sa carrière en Italie, et joindre à l'empirisme et aux habitudes de son primier pays quelque chose de l'esprit idéaliste de sa patrie âdoptive. Quand on voit ainsi le rapport de la doctrine d'un philosophe avec les circonstances fondamentales de sa vie , on n'est plus tenté de mépriser la biographie : il vaut mieux la féconder et l'agrandir en la mettant au service de l'hisr toire. Dates, lieux, événemens, tout contient des idées pour qui sait les reconnaître, quelles que soient leurs formes; rien n'est indifférent, car rien n'est arbitraire; tout est à sa place, tout se rapporte au rôle assigné à chaque philosophe et à chaque système.

Après avoir recherché et épuisé , autant que nofEis l'avon» pu , les documens épars dans Fs^itl^uité sur la vie de Xénophane, nous allons rassetnbler ici tout ce qu'il est possible de retrouver encore de ses différens ouvrages, avant d'arriver à celui qui contenait son système et qui a reijftu son nom célèbre.

. Diogène dans son introduction' nous apprend

XÉSOtHAUTÊ. a3

qiie Xénophane avait composé beaucoup d'ouvrages ; mais quels étaient ces ouvrages , c'est et qu'il n'e^t pas toujours facik de déterminer avec précision.

L'antiquité presque entière attribue des sï^s à Xénophane. Strabon' et Eustathe' le déclarent positivement. Apulée (d'après la correction de Casaubon ) le fait auteur de satires qui ne peuvent être que les silles, dont parle la tradition. Le scoliaste d'Aristophane cite même un vers de ces silles^. A ce compte, Xénophane serait le premier sillogrup^ et l'inventeur de ce genre de poésie. Mais |aje criliqvie sévère \m a enlevé cet honneur. D'abord on voit par un passage dé Produs dans son commentaire sur les 0£uures et les Jours ^ qu'il n'avait jamais vu lui-même les silles de Xénophane. Ensuite Diogène n'en dît pas un mot; car dans la phrase tant controversée : ysypaçe ^à xai ev e7Ç6(7iv, xal eXeyeîaç xal lafjiêouç xarà fiffio^ou xal ÔjjLvfpou, il est impossible de voir des silles sou» le mot lapiêotiç; en effet Ja[;*6ouç ne peut jamais signifier une satire en vers hexamètres. Or, tous les silles que nous connaissons sont écrits en ce mètre. On peut d'autant moins admettre cette hypothèse qu'tof[/êouç, à côté^ie ïkv^tioL^ et èv eTTeGtv, désigne évidemment des ïambes opposés à des pentamètres et à des hexamè-

* Liv. XIV. — ^Iliad, , n. — • Equit, , v. ^q6. — * Éd. Gaisford , p. t65 , ftisr le vers 284*

a4 xiSnophane.

très. Un passage de Sextus et un autre de Diogènç ont donné à Stanley la clef de cette difficulté. Di()gène' et Sextus %,disent tous deux que Timon , le célèbre sîllographe, dans un ouvrage divisé en trois livres, où il faisait la satire des philosophes de son temps et des temps antérieurs , ^avait présenté le second et le troisième livre de ses silles sous la forme d'un dialogue entre Xénophane et lui. Il interrogeait Xénophane qui lui répondait. On conçoit quels silles acres et mordants Timon avait dû mettre dans la bouche de Xénophane. Il n'éstâonc pas impossible que plus tard ces vers , détachés du corps dg l'ouvrage, aient été mis sur le A>mpte du personnage qui les débitait, ce qui aura trompé Strabon , Eustathe, Apulée et le scoliaste d'Aristophane. Telle est l'hypothèse de Sianley , d'abord combattue et ensuite adoptée par Fabricius et généralement admise.

Il semble bien résulter de la phrase de Diogcne que nous avons citée, que Xénophane écrivit des ïambes contre Homère et Hésiode. Cette phrase a tourmenté tous les critiques. Vossius et Ménage, sur Diogène, veulent que Xénophane ait attaqué Homère et Hésiode en hexamètres , on pentamètres et en iambes , ce qui semble un peu fort; Kûhnius, qu'il ait écrit des hexamètres, des pentamètres et dés iambes, et qu'il ait écrit

* Diog. XX , 3. ~* Sext. , Pyrrh* i , 33, p. 58;

XiirOPHAKE. a 5

aussi contre Homère et Hésiode : interprétation quicojitient à la fois une séparatidh et une addition arbitraire. Feuerlin et Rossi soupçonnent que la mention des iambes est une interpolation de quelque copiste, et corôme Diogène, dans le même chapitre, parle d'un Xénophane de Lesbos, écrivain d'ïambes, ils supposent qu'un copiste aura mis sur le compte de l'un cequi se rapportait seulement à l'autre. Xénophane serait alors tout aussi innocent des iambes contre Homère et Hésiode que des silles. En effet , il est à remarquer que non-seulemeut il ne reste aucun iarobe de Xénophane , mais qu'il n'en est pas quei^tionune seule fois dans toute l'antiquité, et que pas un des non4>reu)ccommentataur&d'Hoznèreetd'Hésiode n^on dit un mot. Cependant la phrase de Diogène subsiste , il est vrai , visiblengtÊUt corrompue ; mais faute de documents il paraît impossible de la rétablir, et toute tentative à cet égard serait arbitraire et superflue. Qu'il nous suffise donc dé constater que Diogène attribue à Xénophane des iambcâ contre Qésiodé et Homère dont nul a\itre auteur ne parle, et dont il ne reste aucune trace. Toutefois 41 faut ajouter que Timon, au rapport de Diogène' et de Seslus^, représente Xénophane comme un adversaire d'Homère ; et il ne faut pas oublier l'anecdote de Plutarque qui semble prouver que Xénophane faisait presque

' Htd. — > Rid., p. 58.

a6 xiuropfiAirE.

métier de décrier Homère. Convenons que, pottr s'être fait une pareille réputation , pour que Timon Tait choisi comme l'interprète de ses satires contre leSphilosopheset les poètes, pour que l'antiquité se soit tellement prêtée à cette fiction qu'elle ait fini par eikêtre dupe, ^our expliquer enfin l'anecdote de Plutarque , l'épithète de Timon et la phrase de Diogène , on est forcé d'admettre que d'une nlanière ou d'une autre Xénophane avait plus ou moins mérité le rôle vrai ou faux qu'on lui imposait. Nous souhaiterions pouvoir tout expliquer par la chaleur avec laquelle^ dans son grand ouvrage sur la Natu^e^ dont il sera question tout à l'heure, en sa qualité de philosophe et de physicien , fl attaqua* Hésiode et Homèfe, et leur fit une guerre Un peu trop viVe ^qui , nxsd comprise, lui aura donné l'apparence d'un ennemi d'Homère et d'Hésiode , lorsque peut-être il n'était^e l'ennemi de l'emploi qu'ils avaient fait de leur génie pour répandre et accréditer les fables du poIytnéiMne.

Athénée' cite deux passages d'un ouvrage,

To (TuyyeviKov, de la parenté ^ qu'il rapporte à un auteur nommé Zénophane, et il n'y a aucune raison pour changer ce nom en celui de Xénophane. De même ailleurs* il cite encore un passage d'un Zénophane , et il faut aussi conserver ce

* Liv. X. Ed. Schw., T. iv, p. 5i. — * liv. va. Ed. Schw., T. v, p. 83.

nom , ou 5 s'il fallait le changer, ce serait pour celui de Xénophon , le sujet de ce passage étant postérieur à Xénophane, et se rapportant au second Cyrus. •■

Diogène'-yeut qu'il ait écrit près de deux mille vers sur la fondation de Colophon et la colonisation d'Élée.

^thénée cite quelques vers d'un ouvrage de Xénophane, intitulé Parodies ^ Iv iraptoJaîç * . Ménage lit Tuapw^iat; et entend les silles; en effet ces vejs sont des hexamètres et par-là se prêtent à la supposition de Ménage. Mais iU n'ont rien de satirique; et si ces parodies faisaient partie des silles , comme les silles ont été ôtés à Xénophane, il fiaudrait aussi lui ôter ce fragment et l'attribuera Timon, d'autant plus que Eiiogène, en parlant des silles de Timon, les appelle des espèces de parodies^. Mais ce n'est là qu'une suHe d'hypothèses , et il est plus sage de convenir que, ces questions étant encore fort mal éclaircies, il faut s'en tenir provisoirement à ce que dit Athénée et accepter les vers qu'il nous a conservés comme un morceau d'un ouvrage particulier de Xénophane ^. Ce sont les vers célèbres où l'on a vu jusqu'ici une allusion directe à Mara-

^ J6W. — * Ed. Schw. , T. I , p. 209.

' navre; >M^ct té. «iXXttivii tov< ^BTftfmxoxic hlta^atç ttht. Diog., IX, m.

4 II n'y a pas de raison pour changer TcofvMi en irffpo^Jiai ;

thon oa k Salamine , et qpe nous avons dlés plus haot:

Tmei ce qu'il iant dbe aiqirès da fea, etc.

Dans la Chronique cTEusèoe Xénopbane le physicien est donné comme un auteur tragique, scriptor tragœdiarum. Ménage propose de lire elegiarum. En effet, Diogéne/dans la pUase plusiettrs fois citée, parle d élégies de Xénophane; en différents endroits, il en rapporte des fragments, et Athénée nous en a conservé un assez grand nombre. Par exemple, les quatre vers où Xénophane nous apprend qu'il y a déjà soixante-sept ans qu'il est célèbre, et que sa célébrité a corn* mencé à vingt-cinq ans, sont tirés d'une élégie de Xénophane, d'après Diogène.

Voilà déjà soixante-sept ans '' Que la Grèce applaudit à mes travaux ,

Et j'avais alors vingt--cînq ans , Si toutefois il m'appartient de parler ainsi.

Voici d'autres pentamètres que Diogène * attribue aussi à Xénophane :

On dit qu'en 'passant près d'un chien que Ton battait, Pythûgore en eut pitié et dit à l'homme :

tous les manuscrits ont frap^'^fc , et Trocpu^i^ était exacteçnent la même chose que ce qu'on a appela plus tard irapM^ia , un chant en réponse à un autre ^ et par conséquent une sorte d'imitation satirique.

• * vai , 36.

Arrête , ne le bats p^,. car c'est l'âme d'un ami ; Je l'ai reconnue à ses* cris, . ' ^

Dîogène rapporte ces quatre vers à une pièce qu'il appelle une élégie, et dont il nous a conservé le commencement :

Maintenant j'entrerai dans un autre discours , je montrerai

[le chemin.

Suidas, au mot Xiîkophake , cite ces quatre vers d'après Diogène, dont il. reproduit la plyase et l'expression. On les trouve aussi sans nom d'auteur dans XAntholosie, précédés de ces deux autres : ^

Pythagore, lorsqu'il eut trouvé la célèbre figure, Fit un brillant sacrifice de bœufs.

Ces deux vers sont-ils de Xénophane? Diogène ' et Athénée ^ les citent détachés dès quatre. premiers. Plutarque^ les attribue à ApoUodore. Tous ont bien l'air d'être de la même main, et peutêtre les uns et les autres sont-ils d'une époque postérieure à celle de Xénophane.

Les fragments élégiaques que nous a conservés Athénée sont d'un tout autre caractère, et paraissent, ainsi que le premier morceau cité par Diogène où Xénophane parle de son âge et de sa gloire, parfaitement authentiques. Leur naïveté,

*viii, II. — *x,.i3. Ed. Schw. , iv, p. 3o-3i. * Dans le traité : Qu^on ne peut vwre heureux sehn JSpi' cure* £d. Reiske^ 2? P* 5ot^

3o X^OPHAHE»

Je mélange de rudesse aht^ue.et de grâce naissanté, le goût du plaisir avec celui de la liberté, le mépris des exercices du corps, la critique des ûo lions mythologiques et l'éloge ingénu de soimême, y révèlent le caractère de Xénophane et celui de l'Ionie avec de légères teintes pythagoriciennes. Nous donnerons ici tous ces fragments peu connus, qu'il faut mettre parmi les paonuments les plus anciens de la poésie philosoplipque chez les Grecs.

Tu avais^ envoyé une caisse de che^nreau , et tu as reçu la cuisse

, [grasse

D'un bœuf bien nourri, présent oue n'aurait pas dédaigné celui Dont la gloire parcourra toute la Grèce et ne s'éteindra pas, Tant qu'il j aura des chants parmi les Grecs.

Les critiques supposent qu'il s'agit ici d'Ulysse et du pied de bœuf qui lui fut jeté par mépris^. Dans ce cas cet éloge d'Homère ne s'accorde point avec l'inimitié que l'on prête à Xénophane contre ce poëte, et fortifie l'opinion que ce n'est pas le poëte dans Homère que Xénophane attaqua , mais le propagateur des superstitions mythologiques.

Voici maintenant la description d'un banquet ^ :

La salle est préparée , les convives ont lavé leurs mains : On a apporté les verres : vtk esclave arrange des couronnes sur £t présente dans une fiole une liqueur odorante, [les tètes,

*■ Âthén., T. m, p. 369 , éd. Schw«

* Odjrss . , XX , ag6.

* Athén., T. IV, p. 19g,

Au milieu est la coupe remplie de joie.

Il y a j0ssi d'autre vin qui promet de ne jamais finir;

Il est encore dans les cruches et exKale le parfum de la fleur.

Autour de nous le thym répand une chiite odeur ;

Il y a de l'eau fraîche , douce et pure y

Des pains exquis y et la table respectable

Chargée de fromage et de miel onctueux ;

Au milieu un autel couvert de fleurs :

Le chant et la joie remplissent la maisoq.

Avant tout, U faut que des hommes sages célèbrent Dieu

Par de bonnes paroles et de saints discours ,

Lui faisant des libations et lui demandant la force

De faire ce qui est juste , car c'est toujours le plus sûr.

Et il n'y a pas de mal à boire , pourvu qu'on puisse revenir

A la maison sans un serviteur, à moinS(k|u'on ne soit vieux.

Il £iaut louer celui qui après avoir bu tient d'utiles propos

Selon sa mémoire , et celui qui discourt de la vertu y

Qui ne raconte pas les combats des Titans ni des Géans 3 JVi des Centaures , fictions des temps passés y s Bagatelles aimables sans aucune utilité.

Mais il faut toujours avoir la pensée des Dieux.

Il est probable que les- deux vers suivants ' appartiennent à la même élégie que les précédents :

I^ 'allez pas dans une coupe mêler au hasard le vin et l'eau y Versez d'abord de l'eau et par dessus du vin pur.

Athénée ^ dit qu'Euripide dans le premier AutolycuSy avait imité ce morceau des élégies de Xénophane contre les athlètes :

Qu'un atUète soit vainqueur à la course à pied y

*T. IV, p. 12, i3 et i4.

3a xÉHOPHAîrE.'

Ou au pentatLle , là oà est le temple de Jupiter,

Auprès de la fontaine de Pise*, à Olympie, soit à li^kitte.

Ou au douloureux pugilat ,

Ou au coml>at terrible qu'on appelle le pancration ;

Qu'il se soit distingué aux yeux de ses concitoyens ,

Qu'il ait ebtenu au spectacle une place d'honneur,

Qu'il soit nburri au frais de l'état ,

Qu qu'il en ait reçu un présent précieux ,

Eût-il obtenu tout cela à la course des chevaux, '

Il ne peut entrer en comparaison^ avec moi , car au-dessus de

Des hommes pu des chevaux est notre sagesse. [la force

Mais on en juge très-légèrement; il n'est pas juste

De préférer la force à la sagesse utile.

Car^ parce qu'un homme excelle au pugilat,

Ou au pentafhle, ou à la lutte.

Ou même à la course à pied, ce qui est le comble de l'honneur

Pour ceux qui veulent se distinguer dans les combats du

L'état n'en aura pas de meilleures lois , [corps ,

Et c'est un petit sujet de joie pour une ville

Qu'un de ses citoyens ait été vainqueur sur les bords de Pise,

Car cela ne remplit pas ses greniers.

Xénophane , selon Athénée^, soutient encore beaucoup d'autres choses à l'honnetir de sa propre sagesse, et attaque l'art des xithlètes , comme inutile et de nul prix.

Athénée raconte ^ sur la foi de Philarque que les Colophonîens, qui d'abord avaient été si sévères dans leurs mœurs , après qu'ils eurent été

* Etienne de Bysance : Pi>e, *oille et fontaine dtOlympie, ^ Peut-être ce morceau, n'est-il pas la Suite du précédent ,

Schw., Animadif,T, x, p. 807, — * Ibid. '

* T. IV, p. 454- .

en relation a^ec les Lydiens , se ooiron^iml ; et ildte ces vers de Xénophane :

Àjmnl appris des LjdîeDS de foraestes volaplés , Pendant qu'ils étaient soas leaf domination odieuse , Bs aUaient sur la place pabliq[ae arec des mantcanx teints

[de pourpre, Se promenant par milliers , fiers de leurs ehereux arrange

[avec art , Et tout parfumes d'odeurs redierdwes *.

Mais ce n^est là que la partie littéraire pour ainsi dire des ouvrages de Xénophane : celui qui contenait son système philosophique , et qui a immortalisé son nom , était un poème intitulé : De la Nature. On reconnaît ici cette première époque de la philosophie grecque , où la pensée, trop faible pour se prendre ellemême pour objet de ses recherches, absorbée dans la contemplation du monde extérieur, essayait de se rendre compte de ce grand phénomène, à l'existence duquel la sienne propre paraissait attachée. Cétait là tellement la matière

'Et il ne faut pas croire que ce soit là le langage clia* grin d'uu philosophe exilé. Athénée rapporte un passage de Théopompe dans le quinzième lÎTre de son histoire où cet historien traite les G>lophoniens à peu près comme Xé« nophane, et explique par ces habitudes de mollesse leur asservissement » leurs dissensions et la ruine de leur pajs. Selon Athénée , Diogène de Babjlone raconte la même chose dans le premier livre des Xoû.

§4 Jtiêrrotrfijm.

fiéfcë^âiriré dtt travail j^hilosophic^nè de cette époque y que, dans les i)uvragés qu'elle produisait, l'identité du sujet amenait celle du titre. La plupart sont intitulés,: De la Nature, comme celui de Xénophane. Et mémç, comme avant Xénophane nous ne rencontrons aucun ouvrage qui porte ce titre dé venu depuis si commun, noua sommets tentés de regarder Xénophane comme le premier, qui ait mis dans le monde et dans là circulation des idées, toutefois sans l'écrire, une composition régulière sur ce sujet et sous ce titre. Cette composition non écrite, condamnée à exister un rtioment dans la mémoire et à périr, a péri en efFet, sauf un petrt nombre de fragmentsarrachés à l'incertitude et à la Fragilité de la tradition, très-postérieurement il est vrai, mais sans qu'on ait aucune raison de révoquer en doute leur authenticité. En même temps les auteurs attribuent à Xénophane, sans citer ses propres paroles, des opinions qui se rapportent fort bien à ces fragments, de sorte que sur le même point l'autorité des fragments appuie celle des témoignages, lesquels de leur côté ajoutent à celle des • fragments. Quelquefois aussi les fragments tombent sur des points où manquaient les témoignages} quelquefois ce sont lès témoignages qui syippïéetit à l'absence de tout monument. Ainsi là critiqué, tout en regrettant de ne pas avoir plus de matériaux, peut cependant çn recueillir un assez grand nombre, pour rétablir, sans le

secours tf aucune hypothèse, et reconstruire à peu près Feusenible du système de Xénophane.

C'est ce que nous allons essayer de faire avec le soin et rétend jfe que réclatneat Fimportance de ce système , l'influence qu'il a exercée sur Fécole d'Élée et par l'école d'Élée sur la philosophie grecque tout entière , et la haute admiration oa les attaques violentes dont il a été Tobjel à toutes les grandes époques de l'histoirede la philosophie. L'existence du poème De la Nature est parfattement attestée. Stobéc " et PoUux * le citent expressément. Il était en vers hexamètres. En effet , d'un côté Diogène dit que Xénophane écri- Tit en vers hexamèt/'es ; de l'autre , Mermippus nous apprend, dans Diogène ^, qu'Empédocle , le rivai de Xénophane , imita sa composition en vers hexamètres ^. Or, qu^le composition pouvait imiter Empédocle, sinon une composition philosophique ? De plus , il n'est fait mention d'aucune autre composition philosophique de Xénophane que le poème sur la Nature; et tous les fragments philosophiques ^ui nous ont été conservés de Xénophane sont en hexamètres. U est donc naturel de les rapporter au poème De la Nature j et d'après leur mètre et aussi d'après leur caractère. Car Stobée ^ donne positivement

* Echg,physic, , éd. Heeren , p. 294. — *Liv. yi , ch. g, sect. 46. « Il est question du cerisier dans l'ouyrage de Xé^ nophane Jier la Nature ». — * viii ,2. — * Tjjv eTroTroiav. —

36 xiSnophane.

comme faisant partie de l'ouvrage de la Nature un fragment en vers hexamètres qui présente absolument le même caractère que tous les autres fî*agments en pareille mesure* Ainsi nous croyons pouvoir partir légitimement de ce point que tous les fragments en vers hexamètres qui restent de Xénophane appartenaient au poème De la Nature ^ et que les opinions qu'ils expriment sont les membres épars du système de Xénophane.

Maintenant quelles étaient les divisions de ce poème 9 ses proportions et son plan général ? c'est ce dont ne parle aucun auteur. Encore pourraiton se livrer à quelque conjecture à cet égard, si on connaissait Tordre suivi par ses devanciers. Mais Xénophane n'ayant imité personne, et nul poème philosophique antérieur au sien ne nous ayant été conservé , s'il en a même existé , nous ne pouvons soupçonner quelle fut sa manière de composer d'après celle qui régnait avant lui et de son temps; et nous sommes réduits à la rechercher dans celle de son disciple Parménide et de son imitateur Empédocle. Mais Parménide est un élève qui modifia considérablement le système de son maître ; et il peut très-bien avoir eu pour d'autres vues et pour un autre principe une exposition différente. Empédocle qui ne s'écarta pas seulement de Xénophane mais le combattit , ne dut imiter du poème de Xénophane que le mètre. D'ailleurs est-on bien sûr d'avoir le plan de l'ouvrage d'Empédocle et

de celui de Parménide ? Nous trouvons donc plus sage de ne hasarder aucune hypothèse sur le plan et les divisions du poëme De la Hature. Forcés dQ renonoer à retrouver et à reproduire l'ordre de l'ouvrage original , condamnés à une exposition arbitraire, nous choisirons celle qui a du moin^ l'avantage de mettre le mieux en lumière le vrai caractère du système de Xénophane. Or, selon nous , ce système est loin d'avoir l'unité qu'on lui prête généralement. Nous avons vu queXénophane est un Ionien, qui, après avoir passé la plus grande partie de sa vie dans l'ionie ou tout près de l'Ionie , est allé vers l'âge de quatre-vingts ans s'établir dans un payshabité en grande partie par les Doriens et soumis à leur influence. De même la philosophie de Xénophane a en quelque sorte deux parties , l'une ionienne, l'autre dorlenne et pythagoricienne. Xénophane , Ionien de sang et d'habitude , arrivé très-tard et tout formé à Élée, et y vivant avec des Ioniens (mais avec les plus énoj^giques des Ioniens), n'avait pu s'identifier entièrement avec l'esprit nouveau qu'il rencontra sur les côtes de l'Italie; et d'ailleurs cet esprit , qui cinquante ans plus tard devait s'étpndre et acquérir une si grande influence , était encore à son berceau et retenu dans un cercle assez borné par le mystère presque sacerdotal dorit Py thagore avait entouré sa doctrine et son école. Aussi le pythagorisme ne fait pas à lui seul tout

36 xémoPHÀWR.

le système de Xénophane; mais il y est déjà ; et sa force secrète , Fair qui l'entoure, les mains toutes italiennes qui vont le recevoir , lui assurent un développement rapide et indépendant qui sera l'école d'Élée; mais ce n'est alors qu'un éléoient isolé ajouté à un élément étranger dans un système indécis. Tels sont en général tous les systèmes à leur naissance. Le passé met dans leur berceau des éléments condamnés à mourir, et qui pourtant y tiennent une place considérable à côté de germes obscurs encore, mais féconds et gros d'avenir. Le système réel de Xénophane est un mélange où les deux grandes philosophies contemporaines co-existent sans être fondues véritablement ; aussi malgré leur accord momentané, il est évident que l'avenir doit les séparer et foire prévaloir l'une ou l'autre. Or, à Élée dans la Grande-Grèce, au milieu des établissements de Pytbagore, ce qui devait prévaloir était le point de vue pythagoricien. De là Parménide, Mélisse et Zenon. Mais il faut bien se garder d'attribuer à Xénophane la simplicité et l'unité de ses successeurs ; il faut lui laisser le caractère mixte et complexe qui constitue son originalité. Nous exposerons donc successivement les deux parties qu'une analyse sévère peut discerner dans l'apparente unité du système de Xénophane , pour en donner une idée exacte et complète, et pour le faire apprécier à sa juste valeur. On peut compter que les renseignements et les documents de tout

genres que no^j^ ont laissés sur oe syi^è^ff \9i 4i^reDit$ ^uteui^ de Ymtiqmtûy o^t été vwvfiT^ }i3 par Bpus avec une impartialité acrupul^iisjp, ^t nous reproduirons ici tou^ ces documensy a^A que le lecteur puisse juger par lui-ipéine de la vér rijté .ou de la fau3seté de nos conclusious t Iprsr qii% aiira ^ous l^s yeux tqutesles pièces qpijieur ^ery^nt de J>«se. $i notre point de vue est ju&te y jtoul^^ les /citations des auteurs dQivent &'y adapr ^r sans,en eiccepter une j car une seule de pioin^ est une objection grave contre la légitimité de la théorie qui ne peut l'admettre. En général , 1^ contradictions des auteurs sont plus app^rente^ que réelles , et c'est la vertu de toute yue complète d'un sujet de les ^expliquer et de les résoudre.

La partie du système de Xénopbane qui porte l'empreinte da l'esprit ionien est et devait étne M partie cosmologique et physique* }/lms qu'estce que l'esprit ionien ? le sensualisme en tontes .choses; l'amour du plaisir dans la vie; en politique, des goûts démocratiques et des ,fnçêuP3 serviles ; dans . l'art , la prédominaiiice de la grâce ; dans la religion , ranthropomprphiwie ; et dans la philosophie , qui est l:expressioii la plus générale de l'esprit d'un peuple 9 un empirisme plus pu moins ingénieu?^, une curiosité assez hardie, mais toujours dans I0 cercle et poujs la direction de la sensibilité», fil , qu'enseigne la sensibilité? ce qui paraît , npn ce qui est. Que peuvent.dûnaeaaei^n^l^ sfiUs-sur

40 XlSirOPHANE.

Tordre du monde ? le système des apparences.

Or, l'apparence pour l'homme est que lui-même et avec lui cette terre qu'il habite*, est le centre de toutes choses. Selon l'apparence encore, la terre, étant solide et immobile, doit être infinie dans sa partie inférieure. Au contraire, le soleil , la lune et tous les astres se meuvent , et tournent autour de la terre , non pas au-dessous de sa base, qui semble infinie, mais autour de son sommet et de sa surface , de manière que leiciel entier n'est qu'un appendice de la terre. Voilà ce que disent les sens et l'apparence; c'est là le fond de la cosmologie ionienne et*de celle de Xénophane.

Il est si vrai que Xénophane fait mouvoir le soleil et tous les astres, que même, selon lui , tous les astres ne sont que des nuages enflammés dans un mouvement perpétuel. Selon lui , c'est la condensation des nuages qui donne aux astres l'apparence de la consistance ; c'est le plus ou moins d'inflammation des nuages qui fait le plus ou moins de lumière des astres, et détermine leur lever et leur coucher; les éclipses ne sont que des extinctions momentanées de nuages. Les auteurs où nous puisons ces résultats sont, il est vrai, très-postérieurs ; mais leur unanimité leur donne une autorité irrésistible. Ce sont Plularque', Galien^,

^Plac.phiL, U) i3» — ^xui.

Stobee ' et Achîlles Tatius *. Nous nous contenterons de rapporter le passage de ce dernier : Xénophane dit que les astres sont composés de nuages enflammés; qu'ils s'éteignent et se rallument comme des cliarbons; que lorsqu'ils s'allument y nous nous figurons quils se lèvent ^ et qu'ils se couchent lorsqu'ils s'éteignent. Enfin Stobée^, en parlatit des" comètes, dit que Xénophane regarde tout cela comme des assemblages et des mouç^ements de nuages enflammés. Nous croyons que par-là Stobée fait plutôt allusion à Tophiion connue de Xénophane sur les astres, qu'il ne signale son opinion sur les comètes en particulier. Hu moins nous ne retrouvons ailleurs aucune trace d'une opinion quelconque de Xénophane sur les comètes.

Qu'il ait regardé le soleil comme un composé de nuages condensés ; c'est ce qu'attestent Plutarque , Galien , Stobée , Eusèbe , QM gène et Mich* Glycas^. Peut-être même est-il possible d'ajouter à ces autorités Vliutorité tout autrement grave de Théophraste ^.

Les mêmes Mich. Glycas , Stobée y Galien et

* Stob. , Ed. Phys, , i, 25, éd. Heeren, p. 5i2. — ^ Ach. Tat. , in Arat.y xi, p. 67. — ^ Ed. y i, 29, p. 58o. — * Plut. , Plac, phil, , II , 20 ; Gai. , ociv ; Stob. , Ed. , i , 26 p. 522; Eusèb., Prœp. ei^ang,^ xv, 5o ; Orig., p. 97; Glyc, jinnal.y 20. — * Voyez Stob. , ibid. , et rinterprétation de Brandis , p. 56. Après cela , que peut signifier la phrase de Diogène y qui a l'air de faire composer à Xénophane les

4^ xiifoncAisrB.

Platarque ' rapportent que-Xénopliane regardait aussi la lune comme lïn nuage enflamnié. Or , si la lune est lui nuage enflammé , il suit qu'elle brille d'un éclat qui lui est propre, et que par conséquent elle n'emprunte pas sa lumière au soleil. X!énophane s'écartait en cela du système déjà bien plusfirofond de Thaïes, pour suivre celui d'un autre Ionien, Anaximandre , et de Beto^e^y système en harmonie avec son opinion sur la nature de la substance de la lune et des astres, et plus copforme à l'apparence immédiate.

Les astres réduits à des nuages, restfe à sa^^ voir d'où viennent les nuages qui forment les astres. Wiitarque ^, Galien^, Eusèbe ^ et Stobée ^, attribuent à Xénophane l'opinion . que les feux dont se composent les astres viennent d'exhalaisons humides, c'est-à-dire, des exhalaisons qui s'échappent de la terre et de l'eau. Voilà donc , eH dernière analyse , le ciel entier établi, non plus seulement comme un appendice, mais comme une émanation de la terre , laquelle est à la fois le centre et le principe de l'univers.

Tels sont les traits généraux de la cosmologie de Xénophane. Elle renferme aussi des détails

|ia£tge5d'éai9i;iatioiisdu6oleil? Ta vif^m QMnexaa^cu tîk à(p'iî)i- * Giyc. , ibid, ; Stob. , Ed. , i , a$ , p. 55o ; Gai. , xw ;

Plut. , Uid. Il , 35,-2 Stob. , Ed. i, 37, p. 556.—» /W.-r- * {bid. ^ ^ Ibid, ^ Hbid.

que nôu6 àe devons point passer sbûs silence. Ainsi il pensait que le soleil se meut et s'avapce dans IHnfinité de Taîr, et que s'il pavait avoir un mouvement circulaire"^ c'est à cause de l'extrême distance des points qu'il parcourt'. Selon Stobée*, il aurait fait mention d'une éclipse de soleil qui aurait duré un mois entier. Plusieurs auteurs lui font admettre plusieurs soleils et plusieurs lunes^, ou peut-être seulement pensait-il que le même soleil et la même lune présentent l'apparence de divers soleiJs et de diverses lunes, selon les diverses régions de la terre d'où on les considère.

Après avoir tiré le soleil, en tant que composé de nuages, de l'exhalaispn de Teau de la terre, Xénophane liii faisait jouer un grand rôle dan$ la fécondité de cette même terre, et lui donnait une puissante influence sur la végétation et la production des animaux; tandis que, d'aprèsjili; la lune n'avait nul effet ^. Voici un vers de Xénophane que le scoliaste de St-Marc nous a conservé sur la vertu fécondante du soleil ? ^

* Stob., Ecl.yi , 26 , 534 ; Plut. ,11, 24 ; Gai. , iiv. Voa$ n'attribuons pas à Xénophaae ropiiiiondu mouvemeot circu<* laire des astres , avec Galien , xiii , car Plutarque ,11, 5, «t Stobée^ p. 5 14, rapportent cette opinion dans les même? termes àXénocrate. Voyez Corsi ni , et Brandis, p. 54-

^ Ibid.yf, 522.

' Stob. , p. 534 ; Plut. , n , 24 j Gai. , *iv; Orig., p. 99.

^ Stob. , p. 564* If^iivuv 7raps).xciy.

44 XENOPHANE*

Le soleil du haut du ciel échauffé la terre '•

On connaît le passage de Cicéron * où il est dit que, selon Xénophahe^ la lune est habitée, qu'elle est même une terre où il y a des montagnes et des villes. Lactance^ a répété ce passage de Cicéron. M. Brandis trouve cette opinion tellement opposée au système général de ILénophane, qui fait de la lune un composé de nuages, qu'il soupçonne une erreur dans le nom de Xénophane, et veut lire Anaxagor^^ ou Xénocrate. Mais à la rigueur il n'est pas impossible que Xénophane, après avoir admis que la lune est composée de nuages condensés, ait cruque ces nuages condensés se sont durcis au point de faire un terrain solide et même des mon tagnes ; et que, comme la lune a une lumière propre et un foyer inhérent de chaleur, elle a pu produire des animaux et des hommes. Il n'y a donc pas d'absolue opposition entre le système général et bien constaté de Xénophane et cette opinion particulière.

En quittant la cosmologie de Xénophane, et en entrant dans sa physique, nous rencontrons parmi les auteurs qui nous ont conservé quelques traces de ses opinions des contradictions que nous croyons pouvoir également résoudre d'une manière satisfaisante.

* Villois. , p. 4^8. — * Académie» , nr, Sg. — * m, 23«— - ^ Diog.) II, 8; Plat., jépolog,^ voyez ma traduction, T l",p.85.

zjÊiroPHAnB, 45

On n'est pas d'accord sur la dcx^riiie. des éléments adoptée par X^ophane; les uns lui font admettre quatre éléments/ le^utres deux, d'autres un seul. L'opinion la plus générale est 4{ue Xénophane admet la terre et Feau comme prii^ cipes de toutes choses. Galien et St. Epiphane ' l'attestent, Simplicius dit dans son Commentaire sur la physique dAristote : « Porphyre rapporte à Anaximène le vers suivant avec plus de raisoâ. qu'Alexandre d'Aphrodise qui le rapporte à £m-

pédocle, t

La terre et l'eau, voilà d'où viennent toutes choses. »'

M. Brandis remarque fort bien que ce vers convient encore moins à Anaximène qu'à Empédocle, l'air étant le principe d' Anaximène; et il se range à J'avis de Jean Philopon , qui , commentant le même passage d'Aristote, attribue à Porphyre une tout autre opinion. Porphyre, dit J. Philopon , prétend que Xénophane admettait le sec et l'humide ( c'est-à-dire la terre et l'eau) comme principes de toutes choses, s'appuyant sur ce vers : La terre et Veau y voilà ^ etc. Enfin SextUs cite deux fois * cet autre vers de Xénophane que l'on trouve aussi dans Eustathe^ et ^ans le scoliaste de Saint-Marc ^ :

I^ons venons tous de la terre et dp l'eau.

^ Expos, fid, cathol, 0pp. i , 1087. — * Advers. ATdthemat.j x, 3i4; Pfrrh, , m, 3o.— * Iliùd, vn, v. 99. — *ViHois. ,p. 179.

4â xM9ôMa5e.

- Ûe4 âillfoirîtéd semblent décisives. Cependant Stobée^,et, ce qui est pi us, fort, Sextus* et le scolitete de Salftt-Marc^ joignent à ce vers un second <{ui*sembie opposé au premier :

T6Ut vîêtit de la terre , tout f etcmme à la terre.

Et en effet, plusieurs auteurs, comme Théodoret et Origène, et Sabinus dans Galien ^, prêtéiit à Xénophane le système de la terre comme principe unique.

D'un atitre côté, le niême Ôrigène prétend que, selon Xénophane, la terre vient de l'eau et il lui fait développer son opinion à peu près par les mêmes arguniens, qui, chez nous il y a quelque temps, ont été employés à l'appui de la même hypothèse. Sous ce rapport le passage d'Origène^ est si curieux que nous le citerons en entier. Selon Xénophane la terre s'était dégagée avec le temps de l'élément humide. Il en donnait pour raison ^uau milieu des terres et dans les montagnes on trouve des coquillages de mer^ et il dit qu il a été trouvé à Syracuse ^ dans les carrières ^ des empreintes de poissons et de phoques ^ à Paros dans laprofondeurdu marbre une empreinte de sardine , et à Mélite des crustacés de tout genre. Il prétend que ces dltffèrents débris viennent d!un

* Ihid, 294.-*- * Ihid, — • îbià. •— * Comment * in Hip^ focraU 9 denatur. homin, ,1, i. — ^ p. 99.

temps où tout étaiê coUi^ripaf h mer^ et que te^ empreintes s'étaient pétrifiées dans le limoffdtàf^ ci; selon' lui, l'espèce humaiMe périt tout entière, quand la mer, envahissant la terre y la conuettit ëh lihîon. Dès générations nous>ellês tecommèn^ cèrent après ces réi^oluticns qui ont bouleversé toutes lès régions oh notre terre. Note qu'ËU'< sèbe ' rapporte uti passage de Plutarque qui at» tribue à Xéno^phane le fond de â6tte opibion.

Toutes ces eoiitradictimis ne sont qu'appâ*^ rentes: La teire- , selon Xénophane , vient 4^ l'eau , et dans ce sens l'eau est le principe de toutes choses ; mais une fois que la terre est $prr tie de l'eau et constituée, c'est la terre qui produit tout ce qui est, tout ce que nous pouvons connaître. Dans ce sens, la terre est à son tour lé principe des choses. Or de celte manière voilà deux principes liés ensemble, et également nécessaires. Il y a plus , comme il parait, d'après Plutarque ^ et Gaiieh ^, que pour constituer la terre , la durcir et lui donner de la solidité , Xénophane admettait l'interviention nécessaire de laîr et du feu, c'est de là probablement que sera venue l'opinion dé Diogène qu« Xénophane admet quatre éléments.

Quant au résultat définitif de ce mélange des éléments, si l'on en croit Diogène, Xénophane voulait que ce fût une infinité de mondes immo-

* Prcep. emng. , m , f . a3.-^ ^ m , 9. — • xiï.

48 xéirOPHAITE.

biles. Anaxîmandre admettait» bien des mondes innombrables, mais non pas immobiles , et cette Ojpinion paraît à M JBrandis si fort en contradiction avec celle de la révolution perpétuelle des formes ou des régions de la terre , qu'il propose de lire eu TdfoûCkoixroxàç au lieu de âirapaXXdcTTOuç, c est-à'dire muables au lieu di immuables^ et il est certain que nul autre auteur n'attribue à Xénophane l'immutabilité du monde. La chose s'explique encore naturellement et sans aucun changement, si l'on entend par w)<r(xûw; âiceipouç xal aTrapaXXaTTouç la partie inférieure de la terre qui se déroule en régions infinies et immobiles. En effet, quant à la forme et aux bornes de la terre, Xénophane, comme pour tout le reste n'allait pas plus loin que l'apparence et le jugement grossier des sens. Or, de ce que l'œil croit apercevoir la fin de la terre au bout de l'horizon, Xénophane concluait que la surface de la terre est finie; et, de ce que la terre semble stable et immobile, il concluait qu'elle est infinie dans sa partie inférieure. Sur ce point nous avons les témoignages les plus positifs d'auteurs graves^ dont l'autorité est ici décisive. Aristote attribue à Xénophane l'infinité de la partie inférieure de la terre \ Simplicius, en commentant ce passage, affirme que Xénophane inventa cette hypothèse pour expliquer la fixité de la terre. C'est ainsi que

* De Cœloy II y i3. Ejr'âTTftpov dcurr^v tppil^wffGai.

xilTOPHAlCE* 49

l'interprète encore George Pachymère '. Voyez aussi Pliitarque ^ et Galien^.Achilles Tatius ^ rapporte deux vers où Xénophaoe s'explique nettement à cet égard :

La borne de la terre par en haut se voit à vos pieds , Elle est tout près de vous ; mais par en bas elle s'enfonce

[dans rinfini.

Aussi Achîlles Tatius conclut-il de ce passage cfue Xénophanene croyait pasla terre suspenduedans l'air ; Plutarqne et Origène disent la même chose^, et Cosmas^ remarque très-bien que puisqu'il pose la partie inférieure de la terre comme infinie, il ne peut admettre qu'elle soit une sphère. Cette conclusion nécessaire, tirée par Cosmas, est trèsimportante, et nous prions le lecteur de s'en bien souvenir.

Mais si la base de la tarre est infinie, il suit que la terre ne peut être environnée d'air par tous les côtés; il suit donc que l'air ne peut être infini. Cependant l'auteur et le commen-

*P. ] i8. Propter quietemet stabilitatem id quod deorsiun vergit in terra, infinitum esse ait, ^Placphil. , III, g, ii.

* XXI. Quand Plutarque dans Eusèbe , Prœp. euang. , p. 23 , et Origène , p. g8, font dire h Xénophane t^v 7>iv aTritpov clvai, n faut entendre et suppléer T^y xdéru y^v.

* In jérat. , p. 84.

* Plutarq. , ibid. , Orig. , Md.

* IndopUust, , p. i4g-

5c xiirOPHAîTÊ.

tateUr dû traité \3u (^el ' prêtent à X.énophane Topinion que Tair est itifitii, opinion appuyée par l'auteur de l'ouvrage sur Xénophane , Zenon et Gorgias , lequel dit expressément que Xénophane admet l'infinité de la terre et de l'air, et cite un versd'Empédocle, qui ne peutguère être dirigé que contre Xénophane*. Voilà donc deux infinis, ce qui semble contradictoire. Mais en effet il n'y a pas contradiction, si l'on suppose que l'infinité de la terre ne s'applique qu'à la base de la terre, et que l'infinité dô Tair ne s'applique qu'à la partie supérieure de l'espace; de sorte que la terre serait une espèce de cône dont la base se perdrait dans l'infini, tandis que le sommet serait environné de l'air inQni dans le* quel s'agiteraient les asi res , le soleil, la lune, émanations de la terre qui lui serviraient pour ainsi dire de couronne. On dira que deux infinis sont une étrange métaphysique : c'est celle des yeux et des sens^ celle tle l'enfance de la raison humaine.

Au rapport «VOrigène ^, Xénophane pensait que Teau de la mer est salée à cause du niélange des choses qui s'y rendent, et particulièrement ^ cause du mélange de la terre avec l'eau de ia mer, opinion qui n'est pas fort éloignée de celle de Métrodore. On voit aussi dans le livre attri-

* /iirf. — 2 Ed. Fulleborn, Halle, 1789.

xiKOPHANi:. ^î

bué à Aristote sur les récits merç'eilleux j que Xénophane s'était occupé du phénomène des volcans, car la phrass suivante y est mise sur son compte: « Il y en a un'à Lipara qui' cessa » pendant seize ans consécutifs et reparut à la » dix-septième année. »

Résumons toute cette physique et tâchons de nous faire une idée claire de cette partie du système de Xénophane. 11 paraît avoir admis que le fond de notre terre est ferme et Sfe déroule dans une étendue sans bornes, en régions et en mondes infinis et immobiles; voilà ràTieipcuç xociaouç xai àTCapa'X^àTTou; de Diogène. Ainsi au-dessous de la terre pas de changements ; la surface seule est sujette à des révolutions. Cette surface est naturellement couverte d'eau; de là la terre et l'eau comme éléments de toutes choses. L'eau se retire et revient; voilà le principe des révolutions, le principe de tous les changements des formes extéHeures de la terre, le ^/.t-zGi^iXkiiyf ttûcci toîç xoc(jloiç d'Origène, expression par laquelle il faut entendre les mondes divers et successifs, dans lesquels se divise la surface extérieure de la terre. Mais sans air et sans feu pas de durcissement possible de cette surface. L'air et le feu sont donc nécessaires pour la constitution de la terre habitable; voilà donc deux nouveaux principes, et en tout quatre principes, comme le veut Diogène. Sans admettre l'infinité de l'air dans toutes les dimensions, et sans le faire circuler tout au-

Sa XÉNOPHANE.

lourde la terre, on peut admettre son infinité en hauteur au-dessus de la terre et autour de sou sommet, infinité dans le §ein de laquelle seront les astres, le soleil at la lune, ou même plusieurs soleils et plusieurs lunes, considérés comme des vapeurs terrestres. On voit alors tout le reste suivre delà manière la plus simple: tous les êtres, plantes et animaux, sortant du limon de la terre^ rhomme exposé sans cesse à voir le fruit de ses travaux détruit par le retour de la mer sur cette terre qu'il possède à peine , devant tout au temps et au travail, faisant des dieux à son image, et les prêtres et les poètes consacrant et répandant dans leur intérêt ces délires de l'imagination. C est là en effet ce qu'on peut tirer .des fragments de Xénophane, que nous allons mettre successivement sous les yeux du lecteur.

Nous avons déjà cité le vers où il représente le soleil comme échauffant et fécondant la terre. Voilà le principe de la production. Au milieu de tous les êtres quje produit la terre échauffée par le soleil, l'homme se distingue à peine de l'animal, son âme n'est qu'un souffle de feu ' : Xénophane n'a guères d'autre psychologie; car le reste de la phrase de Diogène est assez équivoque, et il ne faut pas rapporter sans examen au fondateur de l'école d'Élée tout ce qui se dit de cette école. Nous hésitons fort à croire que Simplicius' ait

* Dlog. , IX, 19.

* Jn physic, Aristot,, p. 3i.

XiKOPHANE. ' 53

songé à Xénophane, lorsqu'il dit que^ selon les ÉléateSi rame est une essence mobile. Quand on parle de Fécoie d'Élée en général , on parle surtout du moment le plus élevé de son développement qui fixe son caractère historique , c'est-àdire de Paruiénide et non pas de Xénophane.

Il était, impossible qu'un philosophe qui tirait toutes choses de la terre et de l'eau admît l'opinion populaire que les dieux ont doté l'homme à sa naissance des plus riches trésors en tout genre, qu'il a dissipés peu à peu. I/hypothèse que l'homme est né parfait , et que l'âge d'or est le commencement des choses, devait paraître à Xénophane une extravagance des poètes, et il devait se prononcer fortement pour l'opinion opposée qui fait naître l'homme faible et dépourvu, et considère la civilisation, l'ordre, le bonheur et l'intelligence comme des conquêtes lentes et progressives du travail et du temps. C'est ce qu'expriment ces vers', depuis imités tant de fois ^ :

Non , les dieux n'ont pas tout donné aux mortels dans

[l'origine :

C'est l'homme qui avec le temps et le travail a amélioré sa

[destinée.

* Stob. EcL , p. 224. FloriLj lit. 29 , éd. Gaisf., t. n, p. 7.

*Plat. , Lois, liv. m. Eschyle, Prométhéc enchaîné. Moschion , dans Stob. £c/. , p. 24^. Virgile, Georg,^ i, 122. Lucret., v.

£14 xiNppHAmE.

La guerre que Xénophane a faite à la mythologie résulte nécessairement de tout ce qui précède. Si le mouvement naturel.de l'âme est de se projeter pour ainsi dire hors d'elle-même et de transporter les qualités du sujet de la pensée à ses objets, aussitôt que l'expérience arrive et aborde directement le monde extérieur, elle le dépouille des caractères qu'une induction irréfléchie lui avait prêtés,et remplacelamythologie et l'anthropomorphisme par des explications physiques. Ainsi bientôt :

Ce qu'on appelle Irîs est un simple nuage

Qui présente à l'oeil une apparence rouge et verte *.

Les Dioscures , ces fils de Jupiter qui président à la navigation, se réduisent à des nuages que le mouvement fait étinceler au-dessus des vaisseaux, comme des a^res ^.

On ne peut pas se prononcer plus fortement contre l'anthropomorphisme que Xénophane ne le fait dans les vers suivans :

Ce sont les hommes qui semblent avoir produit les dieux, Et leur avoir donné leurs sentiments, leur voix et leur air ' .

* Eustathe, liiad., xi. Voyez aussi , le Scbolîaste de Leyde, Walcken. , diatrib, , et celui de Saint-Marc, Villois. , p. 265.

^ Stob. EcL 1. 25, p. 5i4- Plutarq. , Plac. phil. ,11, 18. Gai. , XIII. '

* Çlém. Alex., Strom., v. Ëusèb., Prap. ef^ang.^ xiu, i3. Tbéodor. , De affect. curât. ^ m.

Et encore :

Si les bœufs ou les lions ayaîent des mains ^ ,

5% savaient peindre avec les mains et faire des oavragcs

[comme les hommes :

lies chevaux se serviraient des chevaux et les bœufs des hœufs Pour représenter leurs idées des dieux, et ils leur donneraient Tels que ceux qu'ils ont eux-mêmes. [des corps

Théodoret, un des auteurs qui qou$ ont conservé ces fragments y paraît avoir sauvé quelque chose des vers qui suivaient, lorsqu'il ajoute : if Xénophane se moque ensuite plus clairement ea- » core de cette illusion (de Tant hropomorphisme) , «etréfutelessupersltlicnsquiconsistaientàprétec » aux dieux sa propre couleur; par exemple, \\ n dit que les Étbipp^ens, qui sont noirs et camus, 9 r^présentenl leursdieux cofnme ils sont eux-mé- » mes; que les ThraceS| qui ont les yeux blei^s et » les cheveux rouges, les représentent de même; 3? que les Mèdçs et les Perses font leurs diei^x sur )> eipL-mémes, et que les Egyptiens avaient donné » ^ levirs divinités la même forme que la leur. »

Aristote, dans sa Jîhétonque, prête à Xéno-r phane des sentences qui se rapportent tout-à-fait aux fragments que nous venons de citer : «Xéiio- » phane dit que c'est une égale impiété de pré^ » tendre que les dieux naissent o^ qu'ils mieurent, » car l'une et l'autre opinion détruit l'existence des a dieux *. » Et encorç ^ : « Quand les Ëléate» de-

* Clém. , Eusèb. , Théodor. , ihifi.

*Liv.n,a3. — »4^i<^.

56 xiiroPHAinB.

» mandèrent à Xénophane s'ils devaient sacrifier* » à Leucothoé, et la pleurer, il leur répondit : Si » vous la regardez comme une déesse , il ne faut » pas la pleurer , et si vous la regardez comme » une mortelle , il ne faut pas lui faire des sacri- » fiées. » Plutarque * raconte que Xénophane se moquait des Égyptiens qui pleuraient Osiris : «S'il est mortel,' disait-il, il ne faut pas l'ado- » rer comme un dieu, et si c'est un dieu, il » ne faut pas le pleurer. » Le même Plutarque répète ailleurs * cette sentence de Xénophane , et la lui fait appliquer à tous les dieux. Il ne faut pas non plus oublier un morceau de Plutarque cité dans Eusèbe ^, où il fait dire à Xénophane, que : a II est absurde de supposer » différents rangs parmi les dieux , puisque tous >^ ont besoin les uns des autres. »

L'adversaire de l'anthropomorphisme et de la mythologie devait être celui d'Hésiode et d'Homère. Cela suffit pour expliquer les critiques sévères qu'il en fit, et dont plus tard peut-être on n'aura pas compris l'intention purement philosophique.

Homère et Hésiode (dit-il) ont attribué aux dieux Tout ce qui est déshonorant parmi les hommes : Le vol, l'adultère et la trahison *.

* Amator*, éd. Reiske, t. ix, p. 5g.

^De Isid, et Osirid,,t. viii, p. 4go. De supersU^ t. vi, p. 655. — • Prap, e^., p. aS.

* Sext. jédyers, Mathem,^ ix, tgB.

xiiroPHAirB. 5^

.Et ailleurs :

Us ne racontent gaère des dieux que des actions criminelles : Le vol , l'adultère et la trahison *.

Aulu-Gelle^ prétend que Xénophane préférait Hésiode à Homère; il n'en dit pas la raisoti, mais il est probable que c'était parce que la mythologie d'Hésiode a un caractère plus philosophique que celle d'Homère, et n'est pas aussi anthropomorphique.

Il poursuivit partoutlasuperstition. Cicéron ^ atteste avec Plutarque^ et Galien^ qu'il nia ladi^inatien ; il alla même jusqu'à attaquer le serment, non pas par impiété j mais par un motif ingénieux et mor^iL « Lorsqud'hoinme impie y disait-il , jo .provoque un homme pieux à prêter serment , » l'affaire n'est pas égale, pas plus que lorsqu'un D homme fort provoque au combat un homme » faible ^. »

Nous ajouterons ici une dernière preuve del'impitoyable sévérité de Xénophane pour tout ce qui sentait la superstition et le mensonge. Aristote ' distingue trois sortes de représentations de 1 art, l'une d'après l'idéal , c'est-à-dire d'après ce qui de-

* N.oct. Atdc. , III , II.

* De dwinatione, i , 3.

* Plac, phiL^ V, I . — * XXX,

* Rhetor, i, i5.

' Poetic. , 25.

^8 xiVQPHlVS,

Vaitêtre et la vérité des choseSyO&^i; Vautre d'après l'imagipation et le possible^ xmtx cup.-* ^ep7]3coç;la troisième selon l'opinion, oTtouTCû9aa£yy comme les représentations mythologiques, oibv TA Tcçpl Jeûv. L'artiste peut pécher contre les lois de ces trois genres de représentation , mau il ne faut point appliquer à une de ces représentations les règles qui conviennent à l'autre , et , par exemple, quand il s'agit de l'opinion, « il n'est peut-être pas fort juste de dire : cette représentation q'est pas selon la vérité des choses et n'e^t que le fruit , de Timagination, une simple possibilité, comme le dit Xénophane; il faut prouver que cela estt contre l'opinion \ )> D'après ce passage d'Aristete, il parait que Xénophane av^it critiqué quelque poète, probablement Homère ou Hésiode, et levait accusé de s'écarter de la vérité et de 'tomber dans les caprices de l'imagination et les erreurs populaires, critique fort bonne adressée à un philosophe, mais mauvaise adressée à un poète, dont la loi est de se conformer à l'opinion.

Icifinissientles renseignemens quç nous avons pu recueillir dans l'antiquité sur cette partie de la philosophie de Xénophane. Il uous semble

impossible de méconnaître dans ces fragments ,

&antp Scvo^avuç , icXX' ov ^aac TouSt,

surcbaque point comme clans Vensemble, le caractère deTesprît ionien, et une tendance absolument opposée à la philosophie pythagoricienne. Selon les pythagoriciens, le soleil est au centre du mon^le et immobile, ella terre tourne autour de lui ; elle est si loin d'être infinie par aucun côté qu'elle est sphérique. Les éléments du monde sont des nombres dont les combinaisons toutes mathématiques constituent l'ordre de l'univers. La physique pythagoricienne est entièrement mathématique, et par conséquent idéale. Au contraire chez Xénophane tout est matériel. Comme les Ioniens , il s'arrête à l'apparence sensible , au lieu de remonter à ses principes intellectuels; il part de cette apparence et il n'en sort pas. Le point de départ, la route et le but, la méthode et les résultats, chez lui tout est emprunté aux sens et à la matière, tout est profondément iopiep. Et non-seulement l'esprit général de son système physique rappelle le pays où il naquit et ps^ssa les tt*ois quarts de sa vie, mais toutes les parties de ce système attestent qu'il connaissait les doctrines diverses qui , depuis Thaïes, avaient successivement paru dans l'Ionie. On retrouve, dans sa physique l'eau de Thaïes , l'air d'Anaxîmène, le feu d'Heraclite ; car son long âge a trèsbien pu lui faire connaître ce philosophe.

Quant à son antipathie pour Fanthropomor- , phisme et la mythologie , elle lui est commune avec les Ioniens et les. py.thagoiiciefia^ l'idéa-

6o xànfOvnAncE.

lisme et le matérialisme se réunissant con ridolâtrie. Même avant Ânaxagore, le matéria.* lisme et Fempirisme ionien , quoique venant ^xx dernière analyse du même esprit sensualisme qui quelques siècles auparavant avait produit Homère dans llonie et y avait tant accrédité les fables mythologiques , s étaient déjà tourné contre ces fables et les avalent très-vivement combattues. En cela donc Xénophane reproduit encore et rappelle les idées de son pays; et en même temps, dans toutes ses attaques contre la mythologie, il y a quelque chose de grave et de religieux, qui fait sentir que son système entier ne se réduit pas à la cosmologie et et la physique ioniennes , et qu'un souffle pythagoricien a passé par-là.

Citons d'abord l'autorité de Simplicius, qui reconnaît aussi un élément pythagoricien et théiste dans le système de Xénophane, et qui, sous ce rapport , met notre philosophe à côté de Pythagoreetd'Anaxagore. Simplicius' dit expressément « qu'il y a deux classes de philosophes, les uns qui confondent avec la nature ce qui est au-dessus de la nature , les autres qui font trèsbien cette distinction, comme les pythagoriciens, Xénophane, Parménide, Empédocle et Anaxagore , quoique leur pensée n'ait pas été généralement comprise, à cause de son obscurité. »

Joignons ici l'autorité de Cicéron» « Selon Xéno^

* In PkjrsiCé Arist, , i , 6.

XlfafOPHAlffS. 6l

phane j dit Cicéron , Dieu est Finfini avec Tintelligence '. » Et il est suivi en cela par Minucius Félix ^ Enfin Tzetzes ^ dit : «L'intelligence est 3> l'attribut fondamental de toute nature divine, » de Dieu et des anges, comme Xénophane Fa » écrit ainsi que Parménide. »

Nous demandons, par exemple, s'il serait possible de trouver dans quelque philosophe ionien, avant Anaxagore, des vers qui ressemblassent le moins du monde à ceux-ci :

Un seul dîen, supérieur aux dieux et aux hommes*, Et qui ne ressemble aux mortels ni par la figure ni par

[l'esprit.

Clément, qui nous a conservé ces vers, les caractérise fort bien en disant que Xénophane y enseigne Funité et la spiritualité de Dieu. Où trouverait - on aussi dans un philosophe ionien, avant Anaxagore, ce vers ^ :

Sans connaître la fatigue , iT dirige tout par la puissance de

[l'intelligence.

Ces deux fragments précieux séparent déjà leur auteur des philosophes ioniens. Mais des

* De nat. deor. , i , 1 1 .• Tum Xenophanes qui mente adjunctd omne prasterea quod esset injinitum Deum voluit

esse*

* P. 20 .• Xenophanem notum est omne injinitum cum

mente Deum tradere, » Chil. , VIII , 328.

*Clém. Alex., Strom.,y. Eusèb. Prœp. ef^ang., xm, i3. * Simplic. y ihid.

6^ xÉîrora&K£«

témoignages bien plus précis et pins étenclus laissent aucun doute à cet égard ^ et nous avons ici un avantage que nous n'avons pas toujours eu pour la physique de Xénophaue, c'est m3g marcher sur un sol plus ferme, et appuyés sur des autorités d'un tout autre poids. Précédem ment nous étions réduits , la plupart du temps, à des renseignements puisés dans les écrivains d'un âge inférieur et dépourvus de critique ; ici nous avons toujours pour guides Aristote et Simplicius, et encore avec ce singulier avantage que ces deux excellents esprits ne nous rapportent pas seulement les opinions de Xénophane , mais la manière dont il les établissait; non-seulement la lettre, mais l'esprit de ces opinions. Or, on j voit à découvert le plus pur et le plus noble théisme, c'est-à-dire une doctrine qui ne se trouvait alors que chez les pythagoriciens de la Grande-Grèce. Et ce qui est de la plus haute importance, Aristote et Simplicius, en reproduisant l'argumentation de Xénophane, nous apprennent par-là que s'il avait profité de l'esprit nouveau qu'il rencontra sur les côtes de l'Italie, il resta fidèle à l'ej^prit de liberté qui caractérisait les Ioniens. En effet, au lieu de poser simplement des dogmes, comme aurait fait un pythagoricien ordinaire, s'il eut même osé enfreindre le secret prescrit aux membres de l'institut pythagorique; au lieu de prononcer des sentences et presque des oracles, et de parler par symboles, Xéno-

^hane raisonna. Les lonîfehs rayaient fait en phy* sîque;^mais la plus haute difficulté est de donner à la pensée uhe direction régulière alors même qu'elle s'élanice hors du monde , et de porter Pordre et la lumière là où tout semble simple pressentiment, intuitiojp immédiate et révéla* tiôn. On peut dire que Xénophane a l'honneur des premiers essais de dialectique.

Aristote dans son livre sur Xénophane , Gor* gias et Zenon ' , Simplicius dans son Con^ mentaire sur la Physique dUArlstùte *, et Théo» praste dansBessarion^, nous ont conservé le corps de rargumentation par laquelle Xénophane démontrait que Dieu n'a pas eu de commencement et n'a pas pu naître. Il est impossible de ne pas éprouver une inipression profonde et presque solennelle en présence de cette argumentation, <|uand on se dit que c'est là peut-être la première fois que, dans la Grèce au moins, l'esprit humain a tenté de se rendre compte de sa foi et de convertir ses croyances en théories. Il est curieux d'assister à la naissance de la philosophie religieuse: la voilà ici au maillot, pour ainsi dire; elle ne fait encore que bégayer sur ces redoutables problèmes ; mais c'est le devoir de l'ami de l'humanité d'écouler avec attention et de recueillir avec soin les demi-mots qui lui échappent, et d€ Saluer av«c respect la première ap-

* Ch. 3. — * îhià. — * Contra caîuamiatorem Platonisj n, II, p;32.

64 XIÉNOPHANE.

parition du raisonnement. Voici rargiimentation de Xénophane, telle qu'Aristote et Simplicius nous Font conservée : « Il est impossible d'ap- D pliquer à Dieu Tidée de naissance , car tout » ce qui naît doit naître nécessairement ou » de quelque chose de semblable , ou de quel- » que chose de dissemblable. Or ici l'un et » l'autre est impossible, car le semblable n'a » pas d'action sur le semblable, et ne peut

» pas plus le produire qu'en être produit D'un

» autre côté le dissemblable ne peut naître du » dissemblable : car si le plus fort naissait du » plus faible, ou le plus grand du petit, ou le >i meilleur du pire, ou bien tout au contraire le » pire du meilleur, l'être sortirait du non-étre, » ou le non-être sortirait de l'être ', ce qui est im- » possible. Il faut donc que Dieu soit éternel. » Il importe de lire la même argumentation abrégée dans Simplicius ', de la lire réduite encore dans Bessarion ^; il ne faut pas même négliger le passage dePlutarque dans Eusèbe, passage qui, au milieu d'erreurs graves , contient d'heureux éclaircissements au morceau d'Aristote *, et où Plutarque reconnaît positivement que Xénophane a pris ici un chemin qui lui est propre j et en effet Diogène ^ assure que Xénophane le pre-

* D'après la correction de Brandis.

^Ihid, — * lùid, — ^Prœp. et^,, i, 8. C'est sur ce passage ^e s'appuie la correction de Brandis.

• Ibid, Voyez aussi Hesychius, p. 3i.

XÉNOPHANSb 65

tnier démontra que tout ce qui naît périt. Cest ici qu'on voit poindre à son aurore le principe qui doit un jour devenir si célèbre : l'être ne peut sortir du non-être, le non-être ne peut rien produire, c'est-à-dire, rien ne se fait de rien. Voilà la première expression peut-être du [principe de la causalité. Xénophane n'a point inventé ce principe; il est inhérent à Tesprit humain qui le possédait, s'en servait et l'appliquait, ou plutôt était dominé et gouverne par lui dans toutes ses démarches, mais à son insuj car ce qui échappe le plus à l'intelligence est précisément ce qui lui est le plus intime. Tirer ce principe des profondeurs et des ténèbres, où il agit spontanément et se développe d'une manière concrète, vivante et animée, le dégager à la lumière de la réflexion , et le transformer en une loi et en une formule abstraite et générale, dont l'esprit acquiert la conscience, et qu'il examine en quelque sorte comme un objet extérieur: telle est la gloire de la philosophie.

La conclusion de cette argumentation daQS Aristote ' est que , « puisque Dieu ne peut pas » naître , il ne -peut périr, tout ce qui est né pé- » rissant nécessairement, tandis que ce qui n'est » pas né, c'est-à-dire, ce qui ne devient pas un » être par le moyen d'un autre , mais ce qui est V un être en soi-même, est éternel. » Ce n'est plus là seulement le principe de causalité; c'est

* Uid.

66 xilTOPHAlTÈ.

la conception distincte de Faccident et de la substance , de l'être phénoménal et de l'être en soi, et lattribution de la notion de corruptibilité à l'un, et de la notion d'incorruptibilité et d'éternité à l'autre, c'est-à-dire le principe de la substance avec tout son cortège.

Voici une autre argumentation où Xénophane déduit l'unité de Dieu de sa toute-puissance et de sa toute-bonté. Sans doute, avant lui, les notions de l'unité, delà bonté et de la puissance de Dieu ne manquaient point aux hommes, et on les avait même exprimées avec toute la force et l'éclat du sentiment; mais personne, que nous sachions, n'avait essayé de trouver le rapport qui unit ces idées entre elles , de manière à en iiiire la matière d'un raisonnement, et à en construire la théorie qu'Aristote nous a conservée. Malheureusement l'ouvrage d'Aristote ,- et dans cet ouvrage particulièrement le passage où cette argumentation est mentionnée, sont tellement corrompus qu'il est encore plus malaisé de s'y orienter que dans les deux passages précédents, c Si Dieu est ce qu'il y a de plus puissant, Xéno- » phane dit qu'il doit être un; car s'il était deux » ou plusieurs, il ne serait pas ce qu'il y a de plus » puissant et de meilleur. Ces différents dieux » étant égaux entre eux , seraient chacun ce qu'il y y a de plus puissant et de meilleur ; car ce qui » constitue un Dieu, c'est d'être le plus puissant, » et non d'être surpassé en puissance, c'est de

» gouverner seul toutes choses ' y de aorte que » si Dieu n'est pas ce qu'il y a de plus puis- DSâDt^ il n'est pas par cela méiQe. Si l'on sup- 9 pose qu'il y en a plusieurs, on il y a entre eux 9 des inférieurs et des supérieurs, et alors il n'y » a pas de Dieu y car la nature de Dieu est de ne » rien admettre de plus puissant que soi ; ou ils x» sont égaux entre eux , et alocs Dieu perd sa na- » ture , qui est d'être ce qu'il y à de plus puissant; » car l'égal n'est ni meilleur ni pire que son égal^ » de sorte que s'il y a un Dieu ^^let s'il est teL que s> doit être un Dieu, il faut que'il soit un; sans » quoi il ne pourrait pas tout ce qu'il voudrait ; ai car si l'on admet plusieurs dieux, chacun d'eux ' 7> pris à part , est sans puissance. » Il faut voir dans Simplicius tout ce raisonnement abré^ "* : « Xénophane concltft l'unité de Dieu de sa toittey> puissance; s'il y a plusieurs dieux, dit-il, ^1 » faudrait nécessairement que tous eussent éga- » lement la suprême puissance , car la toute- » puissance et la toute-bonté est le caractère » essentiel de la Divinité. » Il faut voir aussi dans Bessarion l'extrait de Théophraste. C'est là ]^ première tentative qui ait été faite de porter la dialectique jusque dans les qualités essentielles

^ Kat TTovra xparti^Ôai «ivai: Ces mots sont ininteUigibles, FuUeborn propose de les retrancher. Brandis lit : Kat froXXse xpaTfîffOat civou , c'est-à-dire xai noXkct slvat uatts xpaTiïaOac. Je dois à M. Boissonade la correction à peu près certaine : x«i izivra xpareladai Ivi. — »• * Ibid,

68 XKNOPHANE.

de Dieu, dé soumettre ces qualités à une dépendance réciproque, et d'en former une théorie. Et cette théorie est restée dans la philosophie non-seulement comme ùn.jpxemple respectable des premiers efforts de la raison , mais comme un modèle que l'on a depuis sans cesse imité en le surpassant, et comme la source dé tous les raisonnements du même genre. Voilà donc, dès l'origine de la philosophie grecque. Dieu conçu ût établi comme souverainement puissant, souvei^nement bon, et par cela même comme essentiellement un; ce n'est plus seulement la cause et la substance de toutes choses , comme nous l'avions vu précédemment, c'est la cause et la substance soys un point de vue plus intellec- ■ tuel , c'est la sagesse et la bonté , c'est déjà un Dieu moral. Or, où XénoplMine aurait-il trouvé le plus faible germe àe cette doctrine dans ses devanciers ou dans ses contemporains de l'Ionie avant Anaxagore? Au contraire, l'esprit qui pouvait l'y conduire était? dans les pythagoriciens de la Grande-Grèce. Il faut donc supposer que cette doctrine n'a aucun antécédent historique, ou la rapporter à sa cause la plus probable, le voisinage de l'école de Pythagore.

La présence dedeux espritsopposésdanslaphysîque et la théologie de Xénophane est évidente, et elle atteste deux sortes d'antécédents, à travers lesquels il a passé , et dont il forme le point de réunion. Mais comment a-t-il allié les contraires?

comment la physique ionienne se méle-t^elle dans Xénpphane à la théologie pythagoricienne? C'est ce qu'il s agit de reconnaître, car c'estprécisément cette combinaison qui-, caractérise la doctrine propre de Xénophane, lut donne une physiono- . mie particulière, et lui assigne un rd|p original dans l'histoire de la philosophie de, cette, époque. L'école ionienne et l'école pythagoricienne ont introduit dans la philosophie grecque les deux éléments fondamentaux de toute philosophie , savoir : la physique et la théologie. Voilà donc en Grèce la philosophie en possession des deux idées sur lesquelles elle roule, Vidée du monde et celle de Dieu* Les deux termes extrêmes de toute spéculation ainsi donnés , il ne reste plus qu'à trouver leur rapport. Or, la solution qui se présente d'abord à l'esprit humain préoccupé qu'il est nécessairement de l'idée de l'unité , c'est d'absorber l'un des deux t^mes dans l'autre , d'identifier le monde avec Dieu ou Dieu avec le monde, et par là de trancher le nœud au lieu de le résoudre.

Ces deux solutions exclusives sont toutes deux bien naturelles. Il est naturel , quand on a le sentiment de la vie et de cette existence si varié<iil^t si grande dont nous faisons partie, quand ou considère l'étendue de ce monde visible et en même temps l'harmonie qui y règne et la beauté qui y teluit de toutes parts, de s'arrêter là où s'arrêtent les sens et l'imagination^ de supposer

qae les êtres dont se compose ce monde sont les seuls qui existent, que ce grand tout si harmonique et si un est le vrai sujet et la dernière application de l'idée de Funité, qu'en un mot ce tout est Dieu. Exprimez ce résultat en langue grecque y et voilà le panthéisme. Le panthéisme est la conception du tout conune Dieu unique. D'un autre-çoté , lorsque Ton découvre que l'apparente unité du tout n^est qu'une harmonie et non pas une unité absolue, une harmonie qui admet une variété infinie, laquelle ressemble fort à une guerre et aune révolution constituée, il n'est pas moins naturel alors de détacher de ce monde l'idée de l'unité, qui est indestructible en nous , et ainsi détachée du modèle impaifait de ce inonde visible , de la rapporter à un être invisible placé au-dessus et en dehors de ce monde , type sacré de l'unité absolue, au-delà duquel il n'y a plus rien à concevoir et à chercher. Or, une fois parvenu à l'unité absolue, il n'est plus aisé <f en sortir, et de comprendre comment l'unité absolue étant donnée comme principe, il est possible d'arriver à la pluralité comme conséquence; car l'unité absolue exclut toute pluralité. Il ne reste donc plus , relativement à cette conséquence , qu'à la nier ou tout au moins à la mépriser* et à regarder la phiralîté de ce monde visible comme une ombre mensongère de l'unité absolue qui seule existe , une chute à peine compréhensible, une négation et un mal dont il faut se séparer

pour tendre sans cesse au seul être véritable, à l'unité absolue, à Dieu. Voilà le système opposé au panthéisme. Appelez-le comme il vous plaira, ce n'est pas autre chose que l'idée d'unité appliquée exclusivement à Dieu, comme le panthéisme est la même idée appliquée exclusivement au monde. Or, encore une fois, ces deux solutions exclusives du problème fondamental sont aussi naturelles Tune que l'autre , et cela est si vrai qu'elles reviennent sans cesse à toutes les grandes époques de l'histoire de la philosophie , avec les modifications que le progrès des temps leur apporte, mais au foAd toujours les mêmes, et que l'on peut dire avec vérité que l'histoire de leur lutte perpétuelle et de la domination alternative de l'une ou de l'autre a été jusqu'ici l'histoire même de la philosophie. C'est parce que ces deux solutions tiennent au fond de la pensée qu'elle les reproduit sans cesse dans une impuissance égale^ de se séparer de l'une ou de l'autre , et de s'en contenter. En effet, Tune ou l'autre, prise isolément, ne suffit point à l'esprit humain, et ces deux points de vue opposés, si naturels et par conséquent sî durables et si vivaces, exclusifs qu'ils sont l'un de l'autre, sont par cela même également défectueux et insuffisants. Un cri s'élève contre lé panthéisme. Tout l'esprit du monde ne peut absoudre cette doctrine et réconcilier avec elle le genre humain. On a beau faire, si l'on est conséquent , t)n n'a-

7 a XÈNàPHANE.

boutit avec elle qu'à une espèce d ame du monde comme principe des choses , à la fatalité coixune loi unique , à la confusion du bien et du mal j c est-à-dire à leur destruction dans le sein d'une unité vague et abstraite, sans sujet fixe; car l'unité absolue n'est certainement dans aucune des parties de ce monde prise séparément; comment donc serait-elle dans leur ensemble? Comme nul effort ne peut tirer l'absolu et le nécessaire du relatif et du contingent, de même de la pluralité , ajoutée autant de fois qu'on voudra à elle-même, nulle généralisation ne tirera l'unité, mais seulement la totalité. Au fond, le. panthéisme roule sur la confusion de ces deux idées si profondément distinctes. D'une autre part , l'unité sans pluralité n'est pas plus réelle que la pluralité sans unité n'est vraie. Une unité absolue qui ne sort pas d'elle-même ou ne projette qu'une ombre , a beau accabler de sa grandeur et ravir de son charme mystérieux , elle n'éclaire point l'esprit , et elle est hautement contredite par celles de nos facultés qui sont en rapport avec ce monde et nous attestent sa réalité , et par toutes nos facultés actives et morales , qui seraient une dérision et accuseraient leur auteur, si le théâtre où lobligation çle s'exercer leur est imposée n'était qu'une illusion et un piège. Un Dieu sans monde est tout aussi feiux qu'un monde sans Dieu; une cause sans effets qui la manifestent, ou une série indéfinie d'effets sans une cause première j une

substance qui ne se développerait jamais , ou un riche développement de phénomènes sans une suhstance qui les soutienne ; la réalité empruntée seulement au visihle ou à l'invisible : d'une et d'autre part égale erreur et égal danger, égal oubli de la nature humaine , égal oubli d'un des côtés essentiels de la pensée et des choses. Etitre ces deux abîmes , il y a long-temps que le bon sens du genre humain fait sa route; U y a longtemps que, loin des écoles et des systèmes , le genre humain croit avec une égale certitude à Dieu et au monde. Il croit au mon^e comme à un effet réel , ferme et durable , qu'il rapporte à une cause , non pas à une cause impuissante et contradictoire à rile-méne, qui, délaissant son effet , le détruirait par cela même , mais i une cause digne de ce nom, qui, produisant et reproduisant sans cesse, dépose, sans les épuiser jamais , sa force et sa beauté dans son ouvrage; il y croit comme à un ensemble de phénomènes , qui cesserait d'être à l'instant où la substance éternelle cesserait de les soutenir ; il y croit comme à la manifestation visible d'un principe caché qui lui parle sous ce voile, et qu'il adore dans la nature et dans sa conscience. Voilà ce que croit en masse le genre humain. L'honneur de la vraie philosophie serait de recueillir cette croyance universelle, et d'en donner une explication légilime. Mais faute de s'appnyer sur le genre humain et de prendre pour guide

^4 x^firoratAKs*

le sens commun , la philosophie , s^égarant jus^ qu'ici à droite ou à gauche, est tombée tour à tour dans Tune ou l'autre extrémité de systèmes également vrais sous un rapport, également faux sous un autre, et tous vicieux au même titre , parce qu'ils sont également exclusifs et incomplets. C'est là l'éternel écueil de la philosophie. Ces deux tendances exclusives sont représentées en grand dans l'histoire de l'humanité par l'Orient et par la Grèce, et particulièrement en Grèce par la philosophie de la race ionienne et par celle delà race dorîenne. La tendance panthéiste est évidente dans la philosophie ionienne, qui, disciple des sens et de l'apparence, s'occupe de ce monde, mais ne croit qu'à lui, et ne cherche rien au-delà , prenant tour à tour pour principe des choses l'^au, la terre, l'air ou le feu, séparés ou réunis, mais ne s'élevant jamais à un principe invisible et idéal. Au contraire , la philosophie pythagoricienne idéalise tout, et part de principes invisibles. Xénophane , Ionien et Italien à la fois , qui participa de ces deux philosophies, les combina-tnl de manière à les fondre ensemble, et à les tempérer l'une par l'autre dans le sein d'un sage éclectisme, qui , s'élevant en esprit jusqu'au Dieu un et invisible , aurait su le reconnaître aussi dans la vie et la variété de ce monde, et admettre le tout non pas comme Dieu, mais comme divin? Xénophane releva-t-il le panthéisme en . le rattachant au théisme ,

comtné Féffet à la cause, et vivifia-t-il le théisme en en tirant le panthéisme , comme du sein de la cause sort et se développe la série indéfinie des effets? Devança-t-il ainsi l'ordre des temps et son siècle? Non : J)ersonne ne devance son siè' de ; chacun fait son rôle , et Xénophane n'a pas dérobé à Platon celui qui avait été assigné à ce grand homme , à son siècle et à Athènes. Mais Xénophane, précisément parce qu'il fut l'homme et le philosophe de sa situation et de son temps , • ne devait pas tomber et n'est tombé en effet ni dans Vune ni dans l'autre des deux tendances exclusives qui se combattaient alors ; mais , ayant participé de Tune et de l'autre, il en fit une comhinâisdn qui le sépare à la fois et le rapproche des pythagoriciens et des Ioniens , mêla les deux esprits de ses deux patries, et sans garder une mesure parfaite entre l'un et l'autre, les admit assez tous les deux pour qu'il soit injuste de Faccuser d'une tendance exclusive prononcée, et surtout de panthéisme.

Cependant l'accusation de panthéisme pèse depuis des siècles sur Xénophane. Examinons cette accusation.

Pour qu'on eût le droit de l'accuser de panthéisme, il faudrait de deux choses l'une, ou nier tout ce que nous avons rapporté de son théisme, sa démonstration de l'éternité de Dieu et de son unité, tirée (%l sa puissance et de sa bonté suprême, c'estrà-dire nier ce qu'il y a

70 XENOPHANE.

précisément de plus authentique et* de plus certain dans les anciens témoignages, ou prétendre que ce qu'Aristote et Simplicîus font dire à Xénophane sur Dieu, qu'il est éternel, un, tout-puissant et tout bon , il 15a dit du monde et de l'ensemble des choses visibles. C'est ce qu'on a prétendu. Faute de bien entendre les passages d'Âristote, et attribuant à Xénophane une opinion exclusive pour le comprendre plus aisélùent, car rien n'est plus clair et plus précis que l'exclusif, des écrivains postérieurs , dépourvus de critique, ont faire dire du monde et du tout à Xénophane ce qu'Aristote et Simplicîus lui font dire de Dieu et de l'unité. Plutarque* : « Selon » Xénophane, le monde n'a pas eu de commen- » cernent, il est éternel et incorruptible. » Stobée * lui prête la même opinion. Théodoret ^ : a Le tout est un, il est sphérique. ^^ Origène*: <c Le tout n'a pas été produit et ne peut être D détruit, il est immuable, un et en dehors du » changement. » Plutarque , dans Eusèbe ^ : a Le » tout est toujours égal à lui-même. » Si ces témoignages étaient certains, ils contiendraient l'identité de Dieu et du monde , c'est-à-dire le plus mauvais panthéisme. Mais il n'en est rien , et il est prouvé au contraire par l'autorité d'Aristote que Xénophane n'attribue l'éternité et l'unité qu'à Dieu, à celui auquel il attribue en

V jP/ac. phil.^ n , 4. — * ^/. Phys., éd. Heeren , p. 4i6. — * Affect, cur., iv.— * P. gS. — * Prœp. ep*, i, 8.

XijNTOPHANS. 77

même teifips la suprême puissance et la suprême l)onté.£n règle générale, on ne saurait admettre avec trop de réserve les assertions non motivées, courtes et obscures des écrivains des siècles inférieurs , ni accorder trop de confiance à Aristote, qui non-seulement rapporte les opinions de Xénophanë , mais en développe et en commente les motifs.

Il y a plus, les idées de Xénophanë sur le monde , telles que nous les avons rapportées en traitant de sa physique , et la plupart du temps d'après Stobée , IhéQ^oret , Plutarque et Origène , sont absolument incompatibles avec celles que ces mêmes écrivains lui attribuent maintenant. Par exemplcy^'une des chos^^s qui ont parti le mieux démontrer le panthéisme de Xénophanë est sa célèbre assimilation de Dieu à une sphère, mais c'est précisément de cette expression bien comprise que l'on neut déduire aVec le plus de certitudela distinction de Dieu et dii monde. Si Xénophanë eût admis en physique que le monde est une sphère , dire ensuite que Dieu est sphérique, serait une confession évidente depanthéisme;mais nous avons vuqueloi^d'admettrelaforme sphérique de la terre, il prétend le contraire, et que le contraire résulte nécessairement de son système entier sur la terre, dont il pose la partie inférieure comme infinie , ce qui détruit toute sphéricité possible, ainsi que plusieurs auteurs, et entre autres Cosmas, l'ont très-bien remarqué.

Sidoncleinondene peut être sphérique^ 4ireque Dieu Test y assurément ce n'est pas les confondre. L'épithète de sphérique est tout simplement une locution grecque qui désigne la parfaite égalité et l'unité absoli^ qui ne conviennent qu'à Dieu^ et dont une sphère peut donner quelque image. Le cf atptxoç des Grecs est le rotundus des Latins- C'est une expression métaphorique comme celle de carré pour dire parfait ^ expression aujourd'hui triviale, mais qui alors , à la naissance des notions mathématiques, avait quelque chose de relevé, et se trouve d^ibs la plus noble poésie. Simonide dit : im homme carré des pieds , des mains et de Veûprity pour dire un homme accompli % métaphore employée aussi par Arîstote *. Il n'est donc pas étonnant que Xénophane, poète aussi bien que philosophe, écrivant en vers, et peu capable encore de trouver les expressions métaphysiques q[Ui repoliraient à ses idées, aitemprunté à la langue de l'imagination l'expression qui pouvait le mieux rendre sa pensée pour luimême et la faire entendre aux autres , et représenter à l'entendement encore enveloppé dans ks sens celui qui est un, égal et semblable à lui-même. Yoilà bien ce que disent les plus anciens auteurs. Aristote^: « Dieu en tant qu'ab- » solument semblable à lui-même est sphérique,

* Plat., Protagortu y voyez ma traduction, t. iv, p. 74-

* Rhetor, m, ii , et Moral. JVicomach,, i, lo.

* De Xenoph, , Gorg, , Zen,

3» car il ii'est pas semblable à lui-même par un coté » et dissemblable partm autre, il est absolument 1^ semblable et identique, n Cicéron ' : «r Deum , » neque natum unquam , et sempiternum , c&n-^ 2> globata figura. » Il est évident que dans ces deur ^yassages Fexpressi^n dont nous nous occupons n'est là que comme une comparaison et une métbaphore , et qu'elle témoigne d'un théisme sévère. C'est encore ainsi que parait f avoir .^«itendu Alexandre d'Aphrodise*. SeitUB cx>n)mence déjà à dépraver l'expression de Xénophane , et à la rattacher indirectement à un point de vue panthéiste ': « Dieu^ habite dans le » tout; il est sphérique; » et ailleurs^ : « Dieu est une » sphère impassible. » Diogène lui fait dire d'un« manière plus vicieuse encore et même absurde : *f L'essence die Dieu est sphérique. » Et Théodoret, déjà cité : « Le tout est un ; il est sphérique. » Sans poursuivre plus long-temps ces citations , nous croyons avoir suffisamment démontré que la conclusion que Ton a voulu tirer de cette expression est : ^ en conti*adiction manifeste avec le' système physique de Xénophane, qui fait du tout et du monde non une sphère , mais un cône dont la base est infinie et le sommet couronné par les astres ; ol^ en contradiction avec l'întcr-

* Acad. y IV , 87".

^ Simplic. , In Physic. Aristot, , p. 7 : 2<p«tpo«ifèç itk TO TravTaj^ôÔsv opoiov.

* Pyrrh.j i. — * Ihid,y m.

8o Xl^KOPHANE.

prêta tion desauteurs les plus dignes de confiance. Ce même Aristote, auqu'iel on revient toujours comme au guide le plus sûr dans les anciens systèmes philosophiques , nous a conservé de Xénophane une opinion qui montre assez bien l'état de son esprit , le désir de ne point identifiefT)ieu avec le monde , et cependant de n'en pas faire une abstraction. Or, Flonien dans Xénophane est toujours un peu porté à regarder comme une abstraction et comme n'existant pas ce qui n a pas d'existence visible et appréciable. L'idée d'un être infini , et qui serait en dehors du mouvement,* lui paraissait une idée purement négative , qu'il craignait d'appliquer à Dieu , en même temps qu'il lui répugnait, comme pythagoricien, dfen faire un être fini, mobile et uniquement doué des qualités de ce monde, a Dieu est éter- » nel ', un et sphérique,il n'est ni infini ni fini, » car être infini c'est n'être pas , c'est n'avoir ni fi milieu, ni commencement, ni fin, ni aucune » autre partie, c'est ainsi qu'est l'infini ; or,-rêtre » ne peut pas être comme le non-être. D'un autre » côté , pour qu'il fut fini , il faudrait qu'il fut plu- » sieurs; or, l'unité n'admet pas plus la pluralité » que la non-existence : l'unité n'a rien qui la li- » mite* » Simplicius dans son commentaire* dit exactement la même chose , ainsi que Théophraste

* Arîstot. , De Xenoph., Gorg*, Zen.

» Ibid.

dansBessarîon \ Cette opinîon^était trop délicate et trop complexe pour ne pas s'altérer en passant des mains d'Arîstote dans celles des critiques postérieurs. Comme il est plus aisé de comprendre Je système qui fait de Dieu un être fini ou un être infini, les ci^itiques se sont partagé Fopinion de Xénophane y et ils lui font dire j les uns que Dieu est fini , les autres qu'il est infini. Ainsi il paraît qu'Alexandre d'Aphrodise ^ faisait dire à Xénophane que Dieu est fini. Origène^ et Gîdien* le répètent ainsi que Jean Philopon ^ et ce même Simpiicias ^ que nous avons vu tout à l'heure commenter si exactement Aristote sur l'unité de Xénophane. D'un autre côté, d'autres critiques, se jetant à l'extrémité opposée, ont prétendu qu'il fait de Dieu, comme nous l'avons vu, tout ce qui est infini. C'est ce que ditCiééron, et ce que répète Minucius Félix. Simplicius^ nous rapporte que Nicolas de Damas prête à Xénophane l'opinion que le principe des choses est infini et immuable. Mais il est impossible de savoir si Nicolas de Damas parle ici de Dieu ou de la terre, dont en effet Xénophane faisait la base immuable et infinie.

Les mêmes raisons qui faisaient rejeter à Xénophane l'idée de fini et d'infini, appliquée à l'u-. nité, lui firent aussi séparer de l'unité la mobilité

^ Ibid.^ lo. Allqiio quulem modo ncque iiifinitum neque finitum, — ^ Simplic, ibid. — * P. gij. — * ni- — ^ ^"r phys, Arist, p. g. — , ^ Ibid,^ p. 7. — ' IbUL .

S§ XÉErOPHAHE.

et ritnmobilité. Aristote ' lui fait dire que Dieii , eti tant qu'un ^ n'est ni mobile ni itnuiobileque Fittimobilité est une non --existence} que d'Uii âiitrë côté le changement suppose la relati- 'tité et la diTisibilité; et que l'unité ne tombe ni Ô0U5 Tune ni sous l'autre de ces deux suppositions d^une immobilité abstraite qui est une négation d'existence, ou d'une mobilité destructive de l'uhité. Simplicius dans son commentaire développe très-clairement cette idée. Cependant Cicéron^, Galien ^ et Philopon ^ attribuent à Xénophane l'opinion contraii*e, et Simplicius ^ nous en a condervé deux vers qui semblent bien admettre l'immobilité du premier principe :

Il reste toujours en lui-mcme sans aucun changement ; Il ne se transporte pas d'un lieu à l'autre , car il est iden-

[tique à lui-même.

Quoi qu'il en soit de ce poitit particulier, il ne resté pas moins iiicontéstablè que fc'est le mélange indécis de théisme et de panthéisme qui caractérise le système de Xénophane. Veut-on y trouver le théisme ? qu'on se rappelle tous les passages que nous avons cités, et dé pliis cette phrase de Diogène ^ : «Dieu est toute intelligence

*/iiW. — * Académie, iv, 37. — » Ibid. — * Ibid. — » Ibîd.

• fbid. C'est ainsi qu'il faut entendre crûjutTrovTa 9i tlvot

voCv xai fpov3}7iV; qui Tenant tt la suite de {Xov ôpf v kocî xi\w$

XÉSOPBAlSfB. B3

j> et toute sagesse; » et cette autre du même aiN teur ' : « Toute pluralité est inférieure à i'inteltt- » gence. » D'un autre côté veut-pn trouver le panthéisme dans Xénophane? Outre les passages d'Âristote sur la non-infinité et la nonimmutabilité de Dieu , et les assertions des écri* vains d'un âge postérieur^ on n'a qu'à prendre ces expressions de Sextus ^ : « Dieu habité dans » le tout; » le vers célèbre ^ qui semble bien faire du Dieu de Xénophane l'âme du monde du panthéisme :

« Il est toute vision , toute intelligence , toute ouïe; »

et les témoignagnes correspondants de Diogèae^, de Plutarque ^ et d'Origène ^. Mais il serait pro-

àxoucey est évidemment un développement du vers fameux : OiiXoç ôpâ.. . . développement dans lequel ovXoc $i von a été paraphrasé en uy^Tzavrct Ss eivat v. xai tfp, »

* êf >ï ^fi xat Ta TTÔ^^a ^ttw vov £tvat. Phrase très— controversée. Je rejette l'interprétation. toute pythagoricienne de Rossi et de Brandis , et sans changer avec Ménage voû en Ivoç , je vois dans cette phrase , avec Gasaubon , l'intervention de Xénophane dans la querelle de la pluralité et de l'unité ou de l'intelligence. Platon, dans le Timée: Noû ^ àvdéyx)]; ap;^ovroc. T^;àva^>ïç )9TTei)piiv7);..,

* Pyrrh. , i. — * Sext. , Adi^ers, Phjrsic.y p. 584-

* Ibid, O^ov ^6 ôpâv xai o^ov àxoustv, yih piÉvTot àvairvsiv.

* £usèb. , Prœp, ep. Axoûstv xat ooâv xJtSo'Xot) xat fxi xatà pipo;.

* Kai Tràfft toïç pioptoiç atcOyjTtxov. H est probable que tout

ceci est dirigé contre le polythéisme^ qui divisait Pieu dans là

84 XÉHOPFLAWE.

^fondement injuste de qualifier de panthéisme le système total de Xénophane , car ce serait le caractériser par une seule de ses parties. Sachons voir le passé comme il a été; ne prêtons pas à un philosophe du sixième siècle avant l'ère chrétienne les combinaisons savantes et les systèmes précis des philosophes des siècles suivants et des temps modernes.

Encore une fois , Xénophane est un homme de rionie et de la Grande-Grèce , qui comme les Ioniens a philosophé sur la nature , et s'est principalement occupé du monde extérieur, raais qui , n'étant pas resté étranger aux spéculations pythagoriciennes, sut voir dans ce monde de l'intelligence , de l'harmonie et de l'unité , et appela Dieu cette unité telle qu'il la voyait et la sentait, c'est-à-dire en rapport intime avec Je

diversité des phénomènes naturels, au lieu de rapporter tous les phénomènes de la nature à l'unité divine. Pline a dit (Hist. natur. , ii, 7) : Totus est sensûs , tj^tus visas ^ totus auditûs, totus animœ^ totus animij totus sut. 11 est curieux de retrouver dans les auteurs chrétiens des premiers siècles les mêmes pensées , presque dans les mêmes termes. Saint Irénée , dans Saint Epiphane, ch. xxxiii , dit : Vkaç swota wv, ôXoc $t X«^^, o).o; voû;, ôXoç o^9a).fz(};, o>o; àxo«, o).o; TTTiyjj îrâvTwv àyxewv ; et Saint Cyrille de Jérusalem , dans sa sixième leçon : ovx cv f«p« f Wwv , ev U5(.tL os To5 piîTTUv àm<T7gp7itiiyoç y àXk o>o; wv o^ôa^fiôç y.at ô>o; àxon xat 0X0; voûç, ovz «; r,tuîç cy fxi/>ti vowv xai £v fiépei yvj yiyvùayMv. Ainsi pour éviter le polythéisme et le manichéisme, on tomhe aisément daiià le panthéisme.

xiÉiroPHAVE. 85

inonde ^ ne niant pas qu elle n'en soit essenfiellement distincte, mais ne Taffirmant pas non plus. C'est cette indécision qui constitue le système de XénophauQ^ et dci nous sommes heureux de pouvoir nous appuyer sur l'autorité d'un passage de la Métaphysique j ou Aristote résume avec sa justesse et sa proibndopr ordinaires Topinion du fondateur de l'école d'Élée. Aristote , dans ce qui précède et suit ce passage, divise et subdivise tous les points de vue possibles de la question de l'unité y les rapporte aux différents personnages de l'école d'Élée , et termine ainsi : « Xénophane qui le premier parla » de l'unité, car Parniénide passe pour son disci- » pie, n'a pas eu de système précis; il ne parait pas y> s'être prononcé sur la nature de cette unité ,' si » elle était matérielle ou spirituelle j mais en » contemplant l'ensemble du monde il a dit que » l'unité est Dieu \» Tel est le jugement auquel , selon nôusyilfaut s'arrêter. En essayant de donner plus de précision au système de Xénophane , on le fausse. Xénophane eut donc le premier l'idée de l'unité ; mais plutôt par intuition que par réflexion , et sans s'être posé à lui-même et sans avoir résolu toutes les questions que renferme celle de l'unité des choses , sans aucune subtilité , et sans grande méthode, comme le dit Aristote, au même endroit , de Xénophane et de Mélisse \

• ^^f.,'éd. Brandis. I, p. i8.

' Ibid. Àç ovTic {AÎxpov àypoixorspoi*

86 X^NOPHANB.

La nature entière lui parut pleine d'harmanîe et d'unité; et il appela cette unité Dieu, mettant à la fois la philosophie sur la route d'un théisme absolu ou d'un absolu- pa^^théisme. On sait ce qu'ont fait Parménide et l'école d'Elée. Sans doute X^nophane est le maître de Parménide et le fondateur de l'école d'Élée; mais celui qui commence, n'est point celui qui finit. Le premier qui met une idée dans le monde , non-seulement, n'en voit pas l'accomplissement , mais n'en connaît pas 1% portée; cette idée même est toujours indécise à sa naissance. N'attribuons donc ^âs à Xénophane l^uvre de Parménide; mais en même temps convenons que le germe de de Paiménide est dans Xénophane y non dans la partie ionienne de Xénophane, mais dans sa partie pythagoricienne. Etcela est si vrai, que l'unité, qui dans son successeur pouvait être matérielle ou spirituelle, selon la prédominance de l'élément ionien ou pythagoricien , a été spirituelle et exclusivement spirituelle dans Parménide ; que pouvant devenir entre ses mains celle du monde ou celle de Dieu , elle est devenue l'unité divine, unité solitaire et retirée en ellemême, devant laquelle le monde disparaît et n'est plus qu'une apparence insignifiante. Le monde , c'est-à-dire le tout est si peu l'unité et le Dieu de Parménide , que , selon Parménide , en partant de l'unité , on ne peut arriver au tout et au monde. Loin d'être panthéiste, Parménide

distingue tellement la totalité de Tunité f ro «îv de To îv, qu'il nie la totalité , et s'enfonce dans l'abirae d'une unité absolue qui seule existe, unité sans nombre^ existence sans contenu et sans réalité , qui n'est plus qu'une abstrac** tion sublime , et ressemble au néant de ïexir stence. Xénophane n'était pas allé jusqu'à cette extrémité; mais il faut avouer que l'idée de Viir nité 9 implantée par lui dans le sol spiritualiste d'Élée , devait y produire ce qu'elle a produit. Qu'on juge maintenant de la folie de ceux qui , répétant, sans aucune critique historique ni phir losophique , des assertions fondées sur des textes indignes de foi de mauvais écrivains du Bas-Enopire, ont peu à peu composé à Xénophane une réputation de panthéisme , aujourd'hui si bien établie et si bien accréditée auprès de la foule philosophique , qu'en attaqiiant ce pràjugé ridi^ cule, et en substituant ici l'autorité d'Aristote à celle de Théodoret, du faux Plutarque et du faux Origène . c'est nous qui passerons pour téméraires* et qui aurons l'air d avancer un paradoxe. Une accusation encore plus mal fondée et plus étrange que celle de panthéisme a été portée et renouvelée sans cesse contre Xénophaqe, l'açr cusation du scepticisme universel. Cljose admrable , tous les historiens s'accordent à lui attribuer l'invention du scepticisme imiversel , en même tçjnps qu'ik exposent tout au Joug son système sur l'unité absolue et f ajj^sejît dp pav-

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