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Les événements dont le récit va suivre ne sont certainement pas ignorés de ceux d'entre nous qui avaient atteint rage d'homme dans les dernières années de la monarchie de juillet et dont l'attention se fixait sur les luttes parlementaires de rÉglise et de l'État en France. Us ont été décrits avec autorité, compétence et talent par des écrivains qu'il serait téméraire et ridicule de vouloir remplacer. La seule excuse de cette étude tardive, c'est précisément sa date. Venue la dernière, elle peut profiter de celles qui Font précédée; il lui sera peut-être aussi permis d'y ajouter. Des documents jusqu'ici demeurés dans Tombre, des correspondances privées inédites lui ^n fournissent, par fortune, le moyen. Quand bien même ces témoignages, d'une sincérité non suspecte, ne serviraient qu'à confirmer les jugements déjà portés, leur valeur ne serait pas à dédaigner. Plus les dépositions sont nombreuses, et plus il y a de confiaoce sinon de sécurité dans l'arrêt. L'histoire n'est d'ailleurs jamais définitive, parce qu'à de rares exceptions près, elle n'a de clartés complètes sur rien des choses de ce monde, et que l'homme est impuissant à embrasser d'un coup d'œil la vérité tout entière. Elle ressem-
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ble à notre globe, dont une moitié est exposée au grand jour, tandis que l'autre reste ploogée dans une profonde obscurité. Il ne faut donc pas s'étonner qu'elle se refasse sans cesse à mesure que s'ouvre devant elle un sillon imprévu et que le hasard ou le travail y dépose le germe iovisibled'une nouvelle récolte. G'estlaloi du passé, c'est aussi celle du présent. Si rapprochés de nous qu'ils soient, les faits d'hier, qui semblent défier la controverse, n'y peuvent échapper eux-mêmes.
Pour ceux des lecteurs qui désireraient se reporter aux publications antérieures, je rappelle que les négociations de M. Rossi avec la cour romaine, au sujet de l'expulsion des Jésuites de France, ont été analysées par M. Guizot, dans le tome VII de ses Mémoires^ dans la Vie du P. de Ravignan, par le P. de Pontlevoy, dans ï Histoire de la Compagnie de Jésus, par M. Crétineau-Joly, dans La liberté d'enseignement, les Jésuites et la cour de Rorne eti 1845, par le P. Daniel, enfin dans L'Église et tÉtat sous la monarchie de Juillet, par M. Thureau-Dangin.
La première campagne ouverte en France, dans Tannée 1844, en faveur de la liberté d'enseignement, n'avait été ni sans honneur ni sans gloire pour les catholiques. Bien que cette minorité d'élite comptât encore plus d'officiers que de soldats^ bien qu'ils ne pussent se dire victorieux, ni même prévoir le jour, encore fort éloigné, où ils parviendraient à convaincre le pays de la légitimité de leurs revendications, ils avaient du moins réussi à les faire entendre; la voix de M. de Monlalembert avait franchi l'enceinte du Luxembourg et retenti au loin; la petite mais vaillante armée groupée autour de lui couchait sur ses positions. Un tacite armistice semblait avoir suspendu les hostilités à la fin de 1844. La subite folie de M. Villemain, cette foudre tombée sur la tête du rédacteur du projet de loi relatif à l'enseignement secondaire, n'y était pas sans doute étrangère. Elle n'avait pas ébranlé, mais ému le ministère; elle lui profita même en ce sens qu'elle lui permît d'affirmer sans fausse honte comme sans faiblesse son désir d'arriver
à un rapprochement. Par une heureuse inspiration, dont la rapidité doubla l'adresse, M. Guizot fit confier le portefeuille de l'instruction publique à M. de Sahandy, non pas à litre intérimaire, mais à titre définitif, quoique Ton pût espérer, comme l'événement le prouva depuis, la prompte guérison du ministre remplacé. M. de Salvandy n'appartenait pas à l'Université, qui l'avait eu cependant poui^ grand maître en 1837; tour à tour conseiller d'Etat, député, ambassadeur, il avait voté contre la flétrissure des pèlerins légitimistes de Belgrave-Square, et s'était fait ainsi une réputation d'indépendance, récemment accrue par son attitude dans la commission de la Chambre qui avait élu M. Thiers rapporteur du projet de la loi Villemain. Bienveillant et affable pour les personnes, il était franchement respectueux pour la religion et se plaignait comme d'un péril public de l'affectation avec laquelle les hommes de 1830 persistaient à l'ignorer. Il entretenait des relations réservées, mais cordiales, avec plusieurs catholiques militants, tels que MM. Werner de Mérode et de Carné; on le vit même, un peu plus tard, se perdre dans la foule qui se pressait autour du P. de Ravignan, dans la chapelle du Sacré-Cœur de la rue de Varenne. S'il était solennel et superbe, parfois un peu vain de son rôle politique et de sa "valeur oratoire, s'il avait plus d'esprit que de force et de tact, nul ne pouvait suspecter sa droiture et ses intentions libérales. A peine installé au ministère, en février 1845, il se hâta d'attester son impartialité en suspendant le cours du Polonais Mickiewicz, qui prêchait je ne sais quel messianisme au Collège de France, et en blâmant officiellement les leçons de MM. Quinet et Michelet, « qui blessaient le sentiment public. »
Changer un homme n'était pas toutefois changer le cabinet. Personnellement inclinés, pour la plupart, à la conciliation, ses membres se sentaient liés à la majorité dont ils subissaient les préjugés. Les débats de la Chambre des pairs avaient réveillé l'opinion, fortifié le clergé, secoué de leur léthargie l'élite des pères de famille; mais tous
étaient prêts à retomber dans leur torpeur si le mouvement imprimé ne se poursuivait, si, pour le diriger et le fécoDder, ses promoteurs n'usaient du répit inespéré qu'ils venaient d'obtenir. La Providence leur envoyait du temps; en sauraient-ils profiter!
Impopulaires, ils Tétaient encore, et, ce qui était surtout propre à refroidir leur ardeur, ils le savaient : « C'est le sentiment de cette immense impopularité qui glace en ce moment Tépiscopat, écrivait M. Foisset à Monlalembert. Les catholiques sont tièdes, indilTérents ou même ennemis; les exceptions se perdent dans la foule. Les neutres sont impatients de tout ce bruit et veulent en finir en nous bâillonnant. Les autres en sont au cri de Voltaire : Écrasons l'infâme^ ou à ce mot d'ordre transmis par Cousin à Saisset : Opprimamus Israël sapienter, » Et un peu plus loin : « Tout ce qui est neutre ou bienveillant sans être chrétien voudrait nous voir au diable I »
L'expression n'était pas trop forte. On peut la retrouTcr textuellement dans des journaux conservateurs et modérés d'instinct. Le National, le Siècle, le Constitutionnel^ organe de M. Thiers, comme la Réforme, dirigée par Ledru-Rollin, ne craignaient pas d'évoquer chaque jour contre la liberté religieuse ce que Montalembert appelait, dans la discussion de l'adresse de 1845, « toutes les traditions et toutes les ressources de la tyrannie ». Des hommes graves dénonçaient au parquet les prétendus empiétements des catholiques et le Journal des Deôa/s lui-même, le principal défenseur de la politique ministérielle, déclarait qu'il y avait quelque chose de plus précieux à conserver que la Charte, à savoir l'esprit philosophique, ce qui voulait dire l'esprit de l'Université.
Aussi, sous ces excitations quotidiennes de la presse, sous celle des pamphlets et des injures de MM. Quinet et Michelet qui, malgré le blâme de M. de Salvandy, n'avaient pas interrompu leurs leçons, les passions anticléricales fermentaient et devenaient agressives, surtout au sein des corps élus. A Paris, le conseil municipal s'indignait de
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la tolérance accordée à de pauvres ouvroirs déjeunes filles; il en signalait les périls et feignait de découvrir dans un couvent d'Ursulines le foyer de noirs complots : « Laissez faire les Ursulines, disait son rapporteur, M. Robinet, et bientôt nous serons tellement circonvenus que nous ne pourrons plus faire un geste sans leur permission et sans qu'elles en soient instruites ». A Sens, les modestes filles du Bon-Pasteur voyaient leur domicile envahi et leurs personnes insultées par le maire, qui recevait, peu après cet exploit, la décoration de la Légion d'honneur. A Avignon, sous la conduite du préfet Pascal et la protection de deux escadrons de chasseurs, appelés ad hoc de Tarascon, les gendarmes expulsaient les Sœurs du grand hospice de la ville, qui depuis deux siècles était le témoin de leur dévouement. A Tulle, sur la demande du conseil municipal, un arrêté ministériel ordonnait la dissolution des Carmélites et fermait leur chapelle. A Brives, les portes de l'église Saint-Sernin étaient crochetées par un serrurier pour donner accès au cadavre d'un homme mort en refusant les secours de la religion. Le conseil général de Seine-et- Marne retranchait une somme de 100 francs d'une allocation faite à l'évêque de Meaux pour le punir d'avoir parlé selon sa conscience, et celui de la Vendée émettait le vœu d'exclure formellement le sacerdoce catholique de toute participation à l'enseignement. Sept autres conseils départementaux exprimaient des votes analogues ou prenaient des mesures vexatoires dans le même sens. Ce n'était pas la grande persécution, mais la petite, la plus sensible peut-être, la guerre à coups d'épingle. Dans son désir de ne mécontenter personne, le ministère demeurait d'abord spectateur silencieux de ces tracasseries; mais le souci de l'existence lui descellait bientôt les lèvres; après avoir voulu de la paix à tout prix, selon le mot de M. MoIé, il voulait de la vie à tout prix et, se vengeant sur les faibles de la crainte que lui inspiraient les forts, comme si Virgile eut dit :
Parcere superbia et debellare subjectos^
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il sacrifiait à l'opposition un ou deux ecclésiastiques obscurs, coupables d'avoir trop vivement réclamé la liberté pour tous, même pour l'Église. « J'espère que vous serez condamné », écrivait Montalembert au chanoine Souchet, de Saint-Brieuc, qui s'en était pris à TUniversilé. Son attente ne fut pas déçue : le 13 février 1845, le prêtre breton était frappé de quinze jours de prison et de iOO francs d'amende. Le jury était « impatienté, » selon le mot de M. Foisset. Plus irritable et moins éclairé que le pouvoir parce qu'il voyait de moins haut, il perdait tout sang-froid en face d'une soutane.
Le système des concessions devait-il au moins assurer le repos du ministère? M. Martin (du Nord) s'en flattait, bieo qu'en janvier 1845, dans la discussion de l'adresse, le comte de Montalembert ait jeté un vif rayon dé lumière sur cette politique sans dignité comme sans franchise. Après avoir fait un long tableau des outrages jetés à l'Eglise : « Vous n'en êtes pas « les auteurs, » s'écriait-il, vous en êtes « les complices, non par malveillance pour la religion, mais par faiblesse; « vous n'avez peut-être pas « la malice des persécuteurs », mais vous n'avez certainement « ni le courage, ni l'intelligence de la liberté ». Deux incidents vinrent bientôt confirmer cette sentence dédaigneuse et, dissipant les dernières illusions, renouveler les embarras du trop confiant garde des sceaux.
Parmi les publications prônées sous la Restauration dans le camp libéral, figure un livre aujourd'hui fort oubhé, le Manuel du droit public ecclésiastique, de M. Dupin aîné. Confus amas d'axiomes empruntés au gallicanisme bâtard dont Pierre Pithou fut dans l'ancien régime le plus illustre docteur, et de textes législatifs rédigés pendant la période impériale, cette compilation fastidieuse, qui sentait le greffe et retardait jusque sur la déclaration de 1682, était promptement tombée dans une obscurité dont elle ne méritait à aucun titre de sortir. L'auteur, ayant imaginé d'en donner en 1844 une seconde édition sous prétexte de répondre à M. de Montalembert, l'archevêque de Lyon, Mgr
de Bonald, condamna solennellement le Manuel comme « contenant des doctrines fausses et hérétiques, propres à ruiner les véritables libertés de Téglise ».
Fils du célèbre publiciste, ancien aumônier de Monsieur, homme de naissance et de traditions aristocratiques, Tarchevêque de Lyon était aussi étranger, pour ne pas dire aussi inaccessible, qu'on peut l'être aux idées modernes. Mais la liberté d'enseignement n'avait jamais rencontré parmi les prélats français de champion plus convaincu et plus opiniâtre. Il était de plus ultramontain et ne crut pouvoir se taire devant la résurrection honteuse du gallicanisme parlementaire dans ce qu'il avait de plus étroit et de plus servile. La censure était justifiée. Était-elle aussi opportune ? Quelques personnes en doutaient. De ce nombre était l'archevêque de Paris. Paraissait-il bien nécessaire d'attirer l'attention sur une œuvre qui n'avait pu la retenir, et bien prudent de s'attaquer à un homme dont la riposte enflammerait les passions adverses? M. Dupin eut pourtant la sagesse de se taire; mais le Gouvernement n'eut pas celle de l'imiter. Il déféra le mandement du 21 février 1845 au Conseil d'État qui, le 9 mars, par 44 voix contre trois (*), le déclara entaché d'abus. C'était une double faute. En admettant que l'appel comme d'abus, ressuscité par les articles organiques, pût se concilier avec la liberté des cultes, comment l'État pouvait-il s'ériger en juge des doctrines et quelle autorité avait une décision émanée de semblables théologiens? L'audace était sans prétexte comme sans précédents. Jamais l'ancien régime, invoqué par M. Dupin, jamais le roi, cet « évêque extérieur » dont l'intrusion dans les affaires de l'Église pouvait au moins s'excuser de la protection qu'il lui donnait, jamais Louis XIV lui-même n'avait émis la prétention insolite de rendre des sentences doctrinales. Je me trompe : un jour, le chancelier de Pontchartrain avait voulu soumettre les œuvres épiscopales
(1) Celles de MM. Janvier, de Tréville et Baumes. M. Mignet soutint avec une rare violence la déclaration d'abus.
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à la police de rimprimerie. Mais un mémoire vigoureui de Bossuet Tavait biea vile contraint d'y renoncer, en lui démontrant que « la religion ne serait plus qu'une politique ». M. Beugnot n'eut pas de peine à rétablir à son tour devant la Chambre des pairs. Son discours spirituel et nourri eut pourtant un moindre succès que la réponse du prélat condamné. Le 41 mars, Mgr de Bonald écrivait au garde des sceaux :
« J'ai reçu l'ordonnance royale du 9 mars que Votre Excellence a cru devoir m'envoyer; je l'ai reçue dans un temps de l'année où l'Eglise retrace à notre souvenir les appels comme d!ahu$ qui frappèrent la doctrine du Sauveur et les sentences du Conseil cTEiat de Tépoque contre celle doctrine ». Raillant ensuite ce juge laïque qui prétendait enseigner la religion à un évêque, il déclarait qu'au pape seul il appartenait de se prononcer sur son mandement. <( Jusque-là, un appel comme d'abus ne peut pas même effleurer mon âme. Et puis, que peut-on contre un é?èque qui, grâce à Dieu, ne tient à rien et qui se renferme dans sa conscience? J'ai pour moi la religion et la Charte : je dois me consoler. Et quand sur des points de doclrioe catholique le Conseil d'État a parlé, la cause n*est pas finie. »
Le bon sens et l'esprit n'avaient pas encore perdu leur droit de cité sur la terre française. Cette lettre dédaigneuse et hautaine qui rétablissait les rôles eut plus de retentissement dans le pays que la condamnation ecclésiastique ellemême. Non seulement soixante évêques adhérèrent à la censure lancée par le primat des Gaules et confirmée par la Congrégation de VIndex t^); mais, ce qui était plus remarquable, l'opinion prit parti contre le Conseil d'État eu
(1) Décret du 5 avril 18î5, signé par le cardinal Mai. U condamnait en même temps le Manuel de Dupin, le Gows d'histoire de la philosophif de Cousin et le livre de Michelet.
Le cardinal de la Tour d'Auvergne, évêque d'Arras, publia le i8 mars une lettre-circulaire portant la même condamnation contre le Manuel de droit ecclésiastique. M. de Montalembert oblint également de Tévèque de Chartres qu'il écrivit dans le même sens au garde des sceaux.
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faveur du droit épiscopal. Le pamphlétaire chéri de la gauche, Timon, n'hésita point à se séparer de ses amis politiques pour venger la liberté et la justice. Tandis que M. de Montalembert faisait, pour les catholiques, réimprimer le mandement du cardinal de Bonald avec les adhésions de Tépiscopat, M. de Cormenin s'adressait aux libéraux sincères, à ceux dont les passions haineuses n'étouffaient pas la droiture et l'équité naiurelles. En moins d'un an, seize éditions de ses deux brochures, Oui et non. Feu! feu! étaient enlevées par un public d'ordinaire indifférent aux discussions canoniques, mais cette fois conquis par la justesse des arguments non moins que par l'âpreté des sarcasmes. Depuis longtemps l'Église n'était plus accoutumée à avoir la bourgeoisie de son côté : ce succès inattendu redoubla la confusion du ministère et la colère de la gauche qui, se croyant trahie, tenta rageusement des représailles personnelles contre le clairvoyant publiciste. Mais ses efforts demeurèrent inutiles : elle ne put remonter le courant et renonça bientôt à la lutte. Une trêve tacite s'ensuivit pendant quelques jours. Le Gouvernement lui-même eut la prudence de quitter le champ de bataille où il avait si maladroitement engagé l'action et laissa désormais dormir dans les cartons du Conseil d'Etat l'appel d'abus en matière doctrinale. Un traité, rédigé sur ce point juridique par Mgr Affre peu après l'incident, ne fut sans doute pas étranger à cette résolution aussi sage que tardive. De 184S jusqu'au 24 février 1848, il n'y eut plus de déclaration d'abus; j'ose dire que le pouvoir civil y gagna autant que le clergé. Si la campagne du Manuel profita à quelque autre, ce fut au libraire de M. Dupin qui lui dut la fortune inespérée de se débarrasser d'une centaine d'exemplaires jusqu'alors restés invendus. Ce fut peutêtre aussi à Mgr de Bonald, qui y trouva une quasi-popularité, dont sa sagesse était assurément fort digne, mais dont nul n'avait moins de souci que lui.
Un armistice n'est pas la paix. Il n'est souvent même qu'un voile destiné à couvrir de nouveaux préparatifs de
guerre. Déçue par la résistance inatteudue des catholiques sur le terrain de renseignement, battue devant Topinion moyenne sur celui de Tappel comme d'abus, la gauche saisit avidement le premier prétexte qui s'offrit pour redescendre dans Tarène. Pour elle, tout se réduisait à une question ministérielle. Elle tenait moins à dompter un clergé prudent, pacifique, modéré dans ses désirs, dont la réserve avait parfois semblé de la prostration, moins à l'enfermer dans le sanctuaire dont il n'aimait pas à sortir, moins même à satisfaire l'Université et à conserver son monopole qu'à jeter bas le cabinet et à lui arracher ses dépouilles opimes. L'antagoniste habituel de M. Guizot, soo rival longtemps malheureux, était le candidat désigné à sa succession, un candidat que n'eussent pas sans doule choisi les partis extrêmes, mais auquel ils se résignaient en attendant mieux, parce qu'il était alors seul capable de recueillir cet héritage. Ambitieux et personnel, autoritaire de nature et parlementaire d'occasion, en même temps très mobile, très délié et très souple, M. Thiers avait l'art difficile de mettre en lui d'accord deux hommes très dissemblables, l'homme d'opposition et l'homme de gouvernement. Pour se mettre plus à l'aise, il se gardait de tout programme défini, de },oute doctrine précise, de lout principe absolu. Bien qu'il se déclarât fils et serviteur de la Révolution, il aimait encore plus à se dire « national », épithète vague, mais commode, qui ne pouvait le gêner dans ses ondoyantes évolutions vers le pouvoir. On lui reprochait de prendre d'ordinaire les questions par le petit côté, et le reproche n'était pas sans fondement : ce n'était pas chez lui étroitesse de vues, mais calcul de tacticien, habileté stratégique. A l'aide de ce procédé, il dissimulait ses fréquentes contradictions et conservait sa liberté d'allures pour le jour où il aurait atteint son but suprême, la présidence du conseil. Malgré son entrain et sa spontanéité méridionale, malgré sa verve d'intarissable causeur qui s'excitait sous les interruptions à la tribune, quand il ne sentait pas sous ses pieds un sol résistant, il préférait Ifi
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silence à des engagements publics qu'il ne s de tenir, qu'il n'avait même jamais, au bes< désavouer, mais qu'il jugeait maladroits, « étaient inutiles. On le voyait alors, comme de s'isoler dans des études liistorîques qui ontr renommée dont il était jaloux, bien qu'il l'i sacrifiée aux attraits plus solides du pouvoir, différent à tout ce qui n'était pas lui, il n'éprc de l'âme ni les haines ni les passions sectaire! gauche; s'il s'y associait parfois dans le langa qu'une irréligion à fleur de peau; à l'occasio même vis-à-vis des ordres monastiques une tolérance qui le distinguait comme une super de ses troupes. Ni l'cpiscopat ni les Jésuites e suspects qu'ils fussent, n'avaient eu à se pli zèle antictcrical pendant son rapide passage en deux ou trois circonstances sans doute peu il s'était plu, disait-on, à leur rendre justice. cas, il avait au moins respecté leur repos.
Il fallait pourtant faire brèche à l'édifie depuis longtemps ébranlé, chancelant enct meure debout, grâce à l'ascendant persoom cabinet sur la Chambre, grâce peut-être au et à l'humilité du reste de la garnison, i l'horizon s'était rasséréné et la politique soi dedans, il y avait place à bien des réformes, n'était prête, aucune surtout n'avait le don àe concentrer l'opinion. Des amis Jmpatie rent, parait-il, à M. Thiers de prendre la ta lieu d'attaquer en face le ministère, de cour suites. 11 n'y avait pas, en effet, de cong décriée. Sous la Restauration, on l'avait re sable de l'alliance du trône et de l'autel; de imputait àla plupart de ses membres un légi ardent que peu déguisé. Celte fable ridicu!
seulement cours dans les classes populaires jusqu'aux régions officielles les plus élevées.
du P. de Ravignan en fournit une preuve curieuse entre toutes. Le !•' mai 1843, devant les princes et les ministres réunis aux Tuileries par la fête du roi, un [personnage considérable apporte une terrifiante nouvelle : les souterrains de Saint-Sulpice sont transformés en arsenal; les Jésuites y ont étaMi un dépôt d'armes, ils y tiennent des réunions clandestines et, la veille encore, le P. de Ravignan y donnait le mot d'ordre à la bande noire. A celte étrange affirmation, un long frisson parcourt rassemblée. Une dame de la cour se lève cependant : « J*étajs hier à cette réunion, dit-elle; nous tirions une loterie pour les pauvres de la Sainte-Famille ; il y avait deux ou trois cents ménages bien heureux de gagner une cafetière ou une marmite ».
Sans cet aveu sincère, moins dépourvu de courage qu'on ne pense, la bourgeoisie n'eût pas hésité le lendemain à jurer qu'elle venait d'échapper à une nouvelle conspiratioD des poudres.
Comment n'y aurait-elle pas ajouté foi, puisque tous les jours la tribune, la presse, les cours publics retentissaient d'invectives contre les Jésuites, puisque le Juif errant, pablié en feuilletons dans le journal de M. Thiers, jetait en pâture aux 15 ou 20.000 abonnés du ConstUiUionnel la Compagnie de Jésus, dont Eugène Sue représentait les membres comme des assassins, des étrangleurs et des monstres d'impudicilé, puisqu'un pair de France, le comie Alexis deSaint-Priest, homme d'esprit et de bon ton cependant, ne craignait pas de rééditer ces ineptes calomnies sous une forme moins grossière, mais d'autant plus dangereuse, dans son Histoire de la suppression des Jésuites au xviii^ siècle, dans un livre dont une femme du monde pouvait lui dire : « Vous avez fait tout ce que vous pouviez pour paraître impartial et pour que le lecteur ne le fût pas? » Comment l'opinion n'aurait-elle pas été égarée lorsqu'une feuille grave comme le Journal des Débats apostrophait les religieux de la rue des Postes et de la rue Sala en ces termes qui firent le tour de la France : « Qu'ai-je
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à faire de vos vertus, si vous m'apportez la peste? » Quelle peste? Michelel s'était chargé de la décrire : « Le jésuitisme, l'esprit de police et de délation, les basses habitudes de l'écolier rapporteur transportées du collège et du couveot dans la société entière, quel hideux spectacle!.... Tout un peuple vivant comme une maison de Jésuites, c'est-àdire du haut en bas occupé à se dénoncer. La trahison au foyer mênje, la femme espion du mari, l'enfant de la mère.... Nul bruit, mais un triste murmure, un bruissement de gens qui confessent les péchés d'autrui, qui se confessent les uns les autres et se rongent tout doucement. Ceci n'est pas, comme on peut croire, un tableau d'imagination. Je vois d'ici tel peuple que les Jésuites enfoncent chaque jour d'un degré dans cet enfer de boues éternelles ». Pour les habiles du parti, tout cela n'était sans doute qu'une « ruse de guerre », selon le mot de Henri Heine, et, dans un accès de franchise, le Globe avait le droit de dénoncer la tactique des adversaires de la Compagnie en leur disant : (' Soyez donc plus francs et plus hardis, ne lancez plus vos attaques obliquement, laissez là les épilhètes de Jésuites et de casuistes, allez droit au but et ayez la hardiesse de votre inconsidération. Osez dire auxévêques de France : i\os injures sont pour vous. » Sous le nom d'un ordre longtemps proscrit, qui avait eu la triste fortune de réveiller tous les vieux préjugés, en dépit de la distinction établie entre le clergé séculier et le clergé monastique, on en voulait au catholicisme lui-même, à l'ennemi de la Révolution. M. de Montalembert avait vu juste : « C'est un grand procès qui se débat sous le. pseudonyme des Jésuites ». Une cause misérable, la poursuite dirigée contre un vulgaire escroc, vint redoubler la violence et Tâpreté de l'attaque.
Au commencement de Tannée 1841, un repris de justice d'origine belge, condamné dans son pays pour faux et banqueroute frauduleuse, nommé Affnaer, s'était présenté en mendiant à la résidence de la rue des Postes. AfiFamé et presque nu, mais dissimulant avec soin ses antécédents, il y est accueilli par commisération; puis, grâce à ses
dehors hypocrites, à son caractère iosiouant, le Yagabond parvient à inspirer de l'intérêt; la pitié se change peu à peu en confiance; sans être logé dans la maison, il y obtient un emploi subalterne sous la direction du P. Moirez, qui a l'imprudence de lui laisser les clefs de la caisse
où sont renfermées les valeurs destinées aux missions
étrangères. Pendant deux ans et demi, Affnaer y puise à son aise; 200.000 fr. sont dissipés par lui en débauches ignorées des Pères, et il cache ses détournements successifs en altérant la comptabilité dont il a la rédaction. A la fin cependant, craignant de voir ses faux découverts, il prend la fuite et passe en Angleterre. Une plainte est alors déposée et, le 28 juin 1844, il est arrêté à Paris, où il avait eu Timpudence de reparaître. Jamais friponnerie n'avait été plus évidente : Affnaer n'essaie pas de la nier, mais il connaît la crédulité publique, et, par une audacieuse offensive, s'adresse aux passions populaires en accusant à son tour les Jésuites. Il prétend dévoiler les rrystères de leur existence, leur organisation, leurs trames, leurs industries occultes, les sources corrompues de leurs richesses. Malgré la vigilance du magistrat instructeur, ses contes transpirent à travers les murs de la prison; un reportage jusqu'alors inconnu viole le secret de l'information et la livre défigurée à la presse, qui s'en repait avidement. La vogue du Juif errant est dépassée par celle d'Affnaer; le Constitutionnel we dédaigne pas la collaboration d'un voleur, et recommence sous sa dictée l'impur roman d'Eugène Sue. Lorsque le protégé de la gauche comparut devant la cour d'assises de la Seine, le 8 avril 184S, bien des gens le prirent de bonne foi pour la victime et l'Institut pour l'accusé. Il fallut tout le talent et le courage de l'avocat général de Thorigny pour briser cet échafaudage de mensonges dont il ne resta rien après les débats, et que la simple inspection des livres de la Compagnie aurait dû suffire à ruiner, s'il n'y avait eu un juge plus prévenu et plus difficile à convaincre que le jury, le public. Réduite au silence sur ce point, lopposiliou ne se
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tut pas sur un autre. Affnaer avait désigné la place faible^ le défaut d'autorisation. « Hypocrites marchands d'indulgences, pourvoyeurs d'absolutions, s'écria un journal (*), vous êtes un monument vivant du mépris de la loi; rien qu'à ce titre je vous repousse. Car vous n'êtes pas des proscrits honteux qui cachent leur nom et qui implorent la générosité d'un adversaire ». Cette fois, le péril était plus redoutable, la sommation s'adressait au Gouvernement luimême.
L'homme d'État qui dirigeait le ministère n'était en principe hostile ni à la liberté de l'enseignement ni à celle des congrégations. 11 avait trop d'élévation d'esprit et trop d'indépendance de caractère pour sacrifier deux ou trois moines aux haines étroites et mesquines des adversaires de rÉglise qui étaient aussi les siens. M. Guizot comprenait à merveille qu'il n'y a pas de régime représentatif digne de ce nom, pas de liberté réelle en dehors du respect des minorités et d'une part d'influence accordée à leurs sentiments comme à leurs légitimes intérêts. Sans s'engager à des concessions, en s'y refusant même, parce que, disait-il, un Gouvernement sensé n'en fait pas, il avait spontanément promis au P. de Ravignan, dans un entretien qu'il eut avec lui le 23 décembre 1843, de ne dépouiller personne du droit d'enseigner, pourvu qu'on se soumit à certaines conditions d'aptitude, et si, l'année suivante, il était revenu sur cette affirmation un peu optimiste, s'il s'était résigné à maintenir dans le projet de loi Villemain l'article relatif aux ordres religieux non reconnus, c'était dans l'espoir de rachètera ce prix leur sécurité matérielle, celle des Jésuites notamment, pour lesquels il ne cachait pas son estime. Désarmer l'opposition en rendant du même coup le repos aux monastères, qui sait? peut-être même, grâce à ce service modeste, mais appréciable, se concilier la sympathie reconnaissante de ceux de leurs habitants restés fidèles à la dynastie déchue, n'était-ce pas un beau
^1) Journal des Débats ^ 13 avril 1845.
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rêve, un de ces rêves capables d'exciter une ambition généreuse et d'excuser non les défaillances, mais ce que d'un euphémisme discret les Italiens appellent les combinaisons d'un politique? Malheureusement, il n'y avait là qu'un rêve, et ses amis se chargèrent les premiers de le lui apprendre. A peine la condamnation d'Affnaer était prononcée, que M. Cousin montait à la tribune du Luxembourg et demandait solennellement que les lois existanteN fussent appliquées à la Compagnie de Jésus. On eut dil à l'entendre qu'il renouvelait le dévouement de Curtius : « Je n'hésite pas à me déclarer l'adversaire de celte corporation : il m'en arrivera ce qui pourra! » Ce n'était au surplus qu'un lever de rideau. La grande pièce devait se jouer au Palais-Bourbon, où l'on annonçait depuis quelque temps sur le même sujet des interpellations dans lesquelles M. Thicrs s'était réservé le premier rôle.
Le l*"" mai, veille de la bataille, Paris se réveilla dans une agitation trop factice pour ne pas révéler la maio industrieuse qui l'avait préparée. Intimider rennenii. n'est-ce pas souvent provoquer sa retraite avant le combat? Si la Compagnie lâchait pied d'elle-même, quel triomphe pour la gauche, quelle humiliation pour le Gouvernement qui s'était obstiné à fermer les yeux! •
Dans quelques quartiers populeux, des groupes se formaient au coin des rues, de menaçantes rumeurs circulaient, des placards outrageants étaient apposés sur les murs de la résidence des Jésuites, que les étudiants se proposaient, disait-on, d'envahir et de livrer au pillage. Avertie par le P. de Ravignan, la police dut se tenir en permanence près de là, au poste de l'Observatoire, pour prévenir ou réprimer le désordre. Mais il ne se manifesta nulle part. Le trouble était ailleurs. Il était dans le monde de la presse, dans les couloirs de la Chambre, peut-être au sein du ministère, qui ne cachait pas ses inquiétudes, bien qu'il comptât sur sa majorité fidèle, parce qu'il se sentait d'avance ébranlé par la lutte, dût-elle être couronnée d'une victoire.
11 ne dcplaisail pas à l^artiste infatigable qui avait distribué les rôles de celte scène parlementaire de paraître sous un aspect nouveau. Dans son rapport de l'année précédente, tout en ménageant l'Église dans la forme, M. Thiers s'était au fond montré raide, intransigeant, presque jacobin. A la tribune des députés, le 2 mai, son ton baissa de plusieurs notes; chacun fut surpris de la courtoisie et de la modération affectée de sa parole. S'il soutint que des lois encore en vigueur proscrivaient les congrégations non reconnues, spécialement les Jésuites, et s'il mit le cabinet en demeure de les leur appliquer, il sut s'abstenir des invectives familières à l'opposition, il laissa M. Dupin dénoncer la Compagnie comme une peste publique — cela n'avait rien de très nouveau — et M. Isambert l'offrir hypocritement en holocauste à la paix des consciences; bien plus, il ne formula contre elle aucun grief direct, il ne se plaignit que de l'ombrage porté à l'enseignement officiel et se contenta de la désigner comme la provocatrice probable de la campagne universitaire. Du reste, il protesta vivement de son respect pour la religion, de son désir de calmer les terreurs de l'opinion surexcitée et même, si sa main loyale n'était ni dédaignée ni suspecte, de la prêter au pouvoir dans la grande, dans la patriotique œuvre de la pacification religieuse. Cette discrétion calculée, dont la gauche ne fut guère moins surprise que le centre, recelait une embûche : M. Thiers n'ignorait pas qu'exiger juridiquement une mesure persécutrice, arbitraire qui — rendons-lui cette justice — répugnait au président du conseil, c'était le faire prisonnier : en praticien retors, il l'acculait à un refus hautain qui devait lui coûter son portefeuille, ou à une lâche soumission qui lui ravirait l'honneur.
Il y avait alors à l'extrême droite de la Chambre un incomparable orateur dont la voix ne s'était pas encore élevée en faveur de la liberté religieuse, non parce qu'il y était indifférent, mais parce qu'il la plaçait trop haut pour en mêler la défense à celle des intérêts dynastiques
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auxquels il avait consacré sa vie. Lorsque, le lendemaia matin, un anïi, le P. de Ravignan, entra chez Berryer, il le trouva marchant d'un pas fiévreux dans son cabinet de travail : « Âh! sans doute, s'écria le puissant athlète, la cause est perdue, el cependant elle sera gagnée. Pour le présent, je suis désespéré; je vois d'ici tous ces hommes au parti pris d'avance comme un mur de marbre devant moi. Seulement, je suis indigne d'être l'avocat d'uae pareille cause ; ne me remerciez pas, mais priez pour moi •«.
Berryer se défiait trop de ses forces; il fut ce qu'il était toujours, d'une éloquence souveraine U). Apres deux discours de MM. de Lamartine et de Carné, l'un sincèrement sympathique, mais d'un libéralisme un peu touffu et vague, l'autre plus net et aussi plus vaillant, il s^établit sur le terrain juridique et démontra que de toutes les lois en vigueur aucune ne déniait aux religieux le droit de vivre en commun. Mais, comme il l'avait prévu, la cause était perdue d'avance, parce que le ministère était résigné à se dérober.
Sa réponse était attendue avec curiosité, sinon avec irapatience. Le secret de ses résolutions avait bien été percé par la presse ; mais les conjectures d'un journaliste ne sont pas toujours des indiscrétions. Par un hasard peut-être heureux pour lui-même, mais assurément regrettable pour ses collègues, M. Guizot était malade et hors d'état de monter à la tribune l2). H y fut remplacé par Thomme du monde le moins propre à sauver les apparences d'une retraite, par le garde des sceaux Martin (du Nord), dont l'attitude avait été déjà si pénible et le rôle si humilié dans les débats de 1844. L'honnêteté de ses intentions ajoutait
(1) « Si beau à la tribune, dit Montalembert dans une lettre du 12 mai, il m'a extrêmement plu par la lucidité et la décision de ses avis dans nos a-r.scils ».
(2) Dans une lettre du 21 avril 1845, M. de Montalembert attribue la campagne dès lors projetée contre les Jésuites à la maladresse de M. Martin (du Nord) et aux « incroyables paroles dites par lui à la Chambre de* ï»air5 au mois de mars précédent, malgré M. Guizot, qui le tirait par le pan He son habit pour le faire rasseoir ».
ET LA. MISSION ROSSl A ROME EN 1845. 387
même à sa visible gêne, car il ne pouvait se dissimuler qu'à la honte de la défaite il allait joindre celle de la capitulation. Mais il savait encore mieux que dans cet aigu conflit dont il n'avait pas l'initiative et qui s'engageait à la veille de la discussion sur les fortifications de Paris, il y allait du salut du cabinet. Non seulement il n'eut pas une parole de blâme pour la thèse de l'opposition, mais il y adhéra sans réserve, il l'accepta tout entière. Ce gardien des deux plus grands intérêts sociaux, la justice et la religion, ne fit nulle difficulté de reconnaître l'autorité si contestable des lois invoquées par M. Thiers. Il déclara que le Gouvernement en ferait usac!:e, sauf à choisir le moment et le moyen le plus opportun ; « il ne subordonne en effet, ditil en se redressant, au concours de personne l'exécution des lois de son pays ». Toutefois, ajouta-t-il un peu plus timidement, «je crois que s'il est possible d'arriver à une mesure quelconque, de concert avec l'autorité spirituelle, ce concours offrira des avantages incontestables ». C'était, en termes peu obscurs annoncer des négociations avec le Saint-Siège. Personne ne s'y trompa, M. Thiers moins qu'un autre. Aussi, persuadé qu'elles échoueraient devant un refus de la cour romaine, s'empressa-t-il de prendre acte de la déclaration miuistérielle et d'en préciser la portée. « Les circonstances qui avaient fait que ces lois étaient demeurées ioexcutées, dit-il, ces circonstances ont changé; il devient urgent d'appliquer ces lois. Maintenant le Gouvernement qui est chargé de les exécuter doit avoir la liberté nécessaire et employer les moyens qu'il jugera le plus convenables. 11 a eu recours à l'autorité spirituelle, je l'approuve; mais à une condition, c'est que, quelle que soit la décision de l'autorité spirituelle..., quel que soit le succès des négociations auprès de cette autorité que je respecte et à laquelle je ne soumets pas les lois de mon pays
ces lois seront exécutées » (De toutes parts : Oui, oui!)
Le ministre de Tintérieur : « Cela s'entend de soi-même ».
La majorité qui acclamait ainsi les impérieuses réserves
de M. Thiers ne pouvait repousser Tordre du jour motivé
qui élait le signe et comme la sanction de sa victoire : « La Chambre, se reposant sur le Gouvernement du soin de faire exécuter les lois de TÉtat, passe à Tordre du jour y. Elle était pourtant plus honteuse que le ministère de Thumiliation infligée à celui-ci, qui n'eut pas même le courage de demander un ordre du jour pur et simple. « Je rougis, dit un de ses membres à M. Beugnot, du rôIequ'oD nous a fait jouer ». On n'était pas plus tendre sur les bancs de la gauche et l'on y faisait des gorges chaudes aux dépens de « la politique plate, très platement défendue » du pouvoir, ce qui n'empêcha pas ce dernier de se tenir pour satisfait, tant il avait eu « peur », comme Técrivail M. Thiers dans le Constilutionnel. « Vous appelez cela une défaite, dit le roi au nonce. En effet, dans d'autres temps, c'en eût été une peut-être : aujourd'hui c'est un
succès Nous sommes heureux de nous en être tirés à
aussi bon marché ». Comme le fît peu de jours après remarquer M. de Montalembert, le Gouvernement avait découvert une tactique assurée pour éviter d'être battu par Topposition, c'était de se battre lui-même. « Ah ! s'écria-t-il à la Chambre haute, vous croyez réussir, en proposant contre nous des votes embarrassants et hostiles? Pas du tout, car nous les voterons nous-mêmes. Vous croyez que nous serons vos victimes? Pas le moins du monde! Nous ne serons que vos obligés »(^).
Très nette pour les catholiques, la situation ne laissait pas d'être personnellement délicate pour leur chef. D'une part, quoiqu'il ait été absent d Europe pendant deui années et qu'il revînt à peine de Madère où l'avait retenu la santé de M"'^ de Montalembert, le ministère l'accusait hautement d'avoir soulevé les passions religieuses, d'être le principal, sinon le seul artisan du trouble jeté dans les esprits; par un procédé habituel aux gens faibles qui s'en prennent aux personnes de la résistance des choses, M. Martin (du Nord) le désignait à la tribune comme le
(1) Discours du 11 juin i8A5.
guide du clergé, comme le dictateur des mandements de répiscopat ; il disait en propres termes : « Il y a trois ans, l'Église et l'État s'entendaient parfaitement; mais M. de Mootalemberl est survenu, c'est lui qui a fait tout le malW ». N'allait-on pas jusqu'à lui imputer de donner des conseils au Pape, et n'était-il pas obligé de s'en défendre, au mois d'avril, près du cardinal Lambruschini, en réponse à une lettre « un peu sèche? » D'autre part, l'impopularité des Jésuites était notoire, même dans une fraction du monde ecclésiastique; l'année précédente, Mgr Affre avait voulu les assimiler aux prêtres des paroisses dans les fonctions du ministère et n'avait retiré son ordonnance que sur l'invitation du Souverain Pontife; il les menaçait encore aujourd'hui de leur retirer leurs pouvoirs spirituels s'ils tentaient la lutte et entamaient un procès quelconque (2). On remarquait, non sans surprise, que depuis le vote du 3 mai il ne leur avait pas donné la moindre marque de sympathie^. Les amis les plus dévoués du grand orateur, ceux qui, du fond de la province, jugeaient peut-être plus sainement que les salons parisiens de l'état moral du pays, ne cessaient de l'avertir : « La recrudescence de la fièvre antijésuitique est aussi intense qu'en 1826... Quiconque reste impartial sur les Jésuites est un pestiféré autour duquel se forme un cordon sanitaire, et cela me revient de partout, de Bayonne et de Lille... Comptez les abonnés du Siècle, du Constitutionnel , des Débats, du National, de la Gazette, mettez en regard ceux de ÏUnivers, de VAmi, de la Quotidienne, et vous aurez une idée de la situation (*) w. M. Foisset ajoutait, il est vrai : « Malgré cela, je n'ai pas peur. Nolite iimere, pusillus grex. Le droit est pour nous. Et si Deus nobiscum, quis contra nos? » Mais le plus grand péril n'était pas de remonter le courant populaire qui se déplace ou rétrograde
(1) V. le Moniteur du 13 juin 1845.
(2) M. Foisset à Moatalembert, 21 mai 1845.
(3) Le même au même, 12 mai.
(4) Le même au même, 8 juin.
aisément; c'était de compromettre Tépîscopat, de le découvrir et de lui faire payer la rançon de la défaite. Sur ce sujet, Mgr Tévêque de Chartres, le député Clappier, la plupart des membres du comité pour la défense religieuse étaient d accord. On multipliait les conseils de prudence, les pronostics décourageants : « Les hommes violents de la presse et de la Chambre, écrivait l'un, ne demandent pas mieux que de voir la guerre engagée à outrance sur toute la ligne (*) ». — « La Chambre, disait l'autre (M. Janvier), a faim de manger du prêtre, et dans ce moment même révêque lui est spécialement bon ».
M. de Montalembert n'hésita pas cependant. Il crut, avec Tabbé Dupanloup, qu'il devait à TÉglise, à la justice, à lui-même, de renouveler le débat, de l'élever encore, s'il était possible, et le garde des sceaux ayant annoncé aux députés que les négociations se poursuivaient à Rorae. il prit, le 11 juin, texte du budget des cultes pour saisira son tour de la question ses collègues de la pairie.
« Savez-vous, leur dit-il, ce qui sortira jugé de ce grand procès? Ce ne seront pas les Jésuites... ce sera la valeur même de nos institutions et de notre législation. On verra si... les droits politiques de la France sont vraiment des garanties données à la minorité, si elles consacrent les droits de la faiblesse et de la justice, ou bien si elles ne sont que des armes pour les passions et les préjugés de la majorité. Quant aux Jésuites, il n'en résultera pour eux rien de nouveau. Leur procès est fait et jugé depuis longtemps. Partout où l'Église a été persécutée, partout où elle a été maltraitée, attaquée, honnie, les Jésuites Font été aussi... Partout où TÉglise a été libre, protégée, honorée, les Jésuites ont été admis, honorés et approuvés... Je ne pense pas qu'on m'accuse d'être ministériel..., mais je le déclare, j'aimerais mieux mille fois être ministériel... que dç compter à un titre quelconque dans une opposition qui donne un démenti à tous ses principes, qui remonte le
(1) Foisset à Montalembert, 16 mai.
ET LA. UlSSlON ROSSI À ROME EN 1845- 391
cours des âges et fouille les entrailles du passé pour y puiser Ja proscription et la servitude, et pour Timposer à ses concitoyens. »
Puis, évoquant Tirnage de TAngleterre qui, elle aussi, eut des lois violentes et sanguinaires contre le catholicisme, « deraandez-lui, s'écria-t-il, laquelle des deux Églises est aujourd'hui la plus florissante, la plus pleine d'avenir : celle qui a été créée, protégée par les légistes, les bourreaux, les politiques.... ou celle des papistes, des jésuites, poursuivis et torturés pendant trois siècles? Demandez et méditez la réponse. Elle sera à la fois votre leçon et votre châtiment. Vous y reconnaîtrez que le sacrifice du juste ne profite jamais en dernière analyse qu'à la justice. Cela s'est toujours vu depuis le temps de Pilate, et c'est un exemple, une méditation que je recommande aux nombreux successeurs de ce fameux homme d'État parmi nous. Oui, quoi qu'il arrive, l'avenir sera à nous, parce qu'il est à la liberté et au droit commun. Un jour viendra où le soleil de la liberté se lèvera pour nous et pour tous, car nous n'en voulons pas pour nous seuls.... Nous perdrons des soldats, mais nous ne perdrons pas de batailles.... Quand on a pour soi, dans l'ordre spirituel, la souveraine autorité de l'Église, on peut attendre avec confiance le jugement de la postérité et se consoler d'avoir été dénoncé par le ministère du 1" mars et livré par le ministère du 29 octobre à des passions bien moins redoutables pour la religion que pour l'ordre, le trône et la société tout entière ». C'était, en termes presque identiques, ce qu'il écrivait quelques jours plus tôt au P. de Ravignan : « Attendez, soyez fermes, prudents et patients : l'avenir est à la liberté de conscience. Elle triomphera chez nous ».
A sa suite, le marquis de Barthélémy et le comte Beugnot ramenaient la discussion sur le terrain juridique et pressaient si vivement le pauvre M. Martin (du Nord) qu*il en était réduit à faire aux Jésuites un grief de la franchise avec laquelle ils avaient « déclaré hautement au pays ce
392 l'affaire des jésuites en frat^ce
qu'ils étaient ». Adressé à des hommes qu'on accusait jusqu'alors de dissimulation, le reproche était au moins très neuf. Il Tétait d^aulaot plus que dix-huit mois s'étaieol écoulés depuis le jour où, pour répondre aux calomnies de Michelet, le P. de Ravignan avait résolument écarté le^ voiles et livré à la presse les prétendus secrets de la Compagnie. Depuis quand laccusé a-t-il perdu le droit de se défendre? L'heure n'était plus d'ailleurs aux ménagemenif inutiles. Chacun l'avait compris chez les catholiques. Mgr Parisis prêchait ouvertement la résistance au nom de la liberté (^), « qui est humainement aujourd'hui le boulevard de l'Église », et jetait ce cri : « Plutôt cent ans de guerre que la paix à ce prix ! » Les conseils de l'Institut, Berryer et Vatimesnil en tête, délibéraient sur le choix des armes légales (-) et préparaient les recours judiciaires. Convaincu de l'imminence du péril, le P. de Ravignan adressait enjfin à tous les supérieurs des maisons de France le modèle de la protestation à insérer, en cas de violation de domicile, dans le procès-verbal d'expulsion administrative (3).
Le garde des sceaux avait pourtant dit vrai : le Gouverne-
(1) Dans une brochure intitulée : Un mot sur les interpellations de M. Tkiers.
(2) Consultation de MM. de Vatimesnil, Berryer, Béchard, Mandaroox- Vertamy, Pardessus, Fontaine, J. Gossin, Lauras, H. de Riancej, «▼« l'adhésion de 317 avocats des barreaux de France. — On avait proposé d'abord, si les scellés étaient apposés sur les portes de la maison de la rue des Postes, de les faire briser par le P. de Ravignan dont Berryer aurait pris la défense devant le tribunal de police correctionnelle. Mais cet avis, suggéré par M. Foisset, ne fut pas adopté. On préféra avec raison soutenir que « toute mesure administrative était en opposition flagrante avec la sanction donnée par la Charte et les lois à la liberté individuelle, à Imviolabilité du domicile et du droit de propriété, à la liberté de conscience et de culte ; que. si Ton prétend qu'il existe des lois exceptionnelles, c'est aux tribunaux seuU qu'il appartient de juger si en effet ces lois sont en vigueur et, en cas d'affii^ mative, d'en faire l'application ». En un mot, incompétence des agents administratifs pour trancher la question, exclusivement réservée à des magistrats indépendants et inamovibles. Ce fut la thèse juridique présentée depuis, lors de l'exécution des décrets du 29 mars 1880.
(3) Le P. de Pontlevoy a donné m extenso le texte de cette virile protestation dans sa Vie du P. de Ravignan, t. I, p. 314.
njent négociait à Rome, où la diplomatie s^agitait même depuis longtemps dans Tombre, jusqu'au jour qui lui permettrait officiellement d'en sortir.
L'interpellation n'avait été, sous une forme nouvelle, que Teiécution d'un plan de campagne antérieur. Pour battre plus sûrement en brèche le ministère du 29 octobre^ Topposition avait, dès la fin de 1844, conçu le projet de glisser dans la prochaine adresse un amendement tendant à la dissolution immédiate des ordres religieux. Odilon Barrot, Thiers et Dupin devaient le déposer et le soutenir. Quoique l'amendement ne distinguât pas entre elles, toutes les congrégations n'étaient pas également menacées; moyennant quelques formalités d'un accomplissement facile, on eût fait grâce aux trappistes, peut-être à d'autres; seule, la Société de Jésus était irrémissiblement vouée à la proscription.
Lorsque M. Guizot fut informé de ce dessein, d'ailleurs abandonné depuis, il comprit qu'il fallait détourner un orage auquel le ministère ne résisterait pas, parce que, surprise de ce coup subit, la majorité se diviserait. Pour prévenir une persécution, il imagina de supprimer à l'amiable les persécutés. La Restauratioii elle-même n'avaitelle pas usé de cet expédient lors des ordonnances de 1828, en négociant avec la curie romaine pour vaincre les répugnances de Tépiscopat français? A défaut d'une retraite volontaire, qu'on ne peut guère espérer des Jésuites, seraitil impossible d'obtenir du Pape une concession passagère, suffisante pour tirer le Gouvernement d'embarras? Ne serait-ce pas même donner au Saint-Siège une marque signalée de sa déférence que de solliciter sa haute intervention dans un conflit intérieur, où le temporel est plus intéressé que le spirituel? Depuis les événements de 1845, M. Guizol a constamment protesté de la droiture de ses intentions en cette circonstance ; il l'a fait non seulement dans ses Mémoires, mais dans ses lettres intimes, vis-à-vis des religieux(0
(1) Lettre aa P. Daniel, publiée par celui-ci en septembre 1867.
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comme vis-à-vis des laïques (*), et la distance qui le séparait alors d*uQ parti sur lequel sa pensée se plaisait à revem'r n'a rien fait perdre à l'énergie de ses déclarations. Il écrivait à M. Foisset en 1865 :
« Pas plus que vous, Monsieur, je ne redoute les Jésuites pour la société moderne, et je réprouve tout comme tous les lois de rigueur dont ils ont été frappés et dont bien des gens voudraient encore lés frapper. Ce fut précisément pour écarter une nouvelle et éclatante application de ces lois qu'en 1845 je portai la question des Jésuites à Rome, et j'en fis le sujet d'une négociation au lieu d*un procès. Devant le Pape, il n'y avait plus là qu'une question de prudence politique, et nous demandions au patron spirituel des Jésuites de la décider lui-même. Je ne pouvais, en entamant cette négociation, critiquer et abandonner publiquement les lois dont les Jésuites étaient, chez nous, l'objet. Je me serais désarmé à Rome et fait honnir à Paris. Mais, en conservant cette arme, je ne voulais pas m'en servir, et j'en faisais ainsi commencer la désuétude, en attendant que le public en consentit l'abandon. Ce fut là le but et aussi l'effet de ma conduite. Et je tiens à vous le dire, quoique vous l'ayez, à coup sur, très bien compris. Vous êtes, Monsieur, du petit nombre des hommes de qui, en toute occasion, j'ai à cœur d'être compris et approuvé. Ne faites donc pas de réserves à propos de ce chapitre du tome Vil de mes Mémoires. De vous à moi, elles seraient inutiles et sans fondement. »
Un négociateur, d'abord officieux, fut en conséquence envoyé à Rome. Il s'appelait Pellegrino Rossi.
Étrange odyssée que celle de ce souple Italien parti des derniers rangs des ennemis du pouvoir temporel pourdevenir premier ministre de Pie IX, dont il posséda toute la confiance, et tomber, glorieuse victime de la Révolution, sur les degrés du Vatican? Avant que sa mort l'ait sacré martyr, on l'a appelé « un de ces condottieri de Tintelli-
(1) Lettre inédite à M. Foisset, du 18 mai 1865.
ET L\ mSSlON ROSSI A ROME EN 1845. 395
gence qui n'ont d'autre patrie que le lieu où il leur est permis d'abriter la fortune sous leur tente » (*). Le mot est cruel : de son vivant même, il manquait de justesse. De tout temps, les petits États ont exporté dans les grands les jeunes ambitions qui se sentent à l'étroit dans leurs frontières. Ni les républiques municipales du moyen âge, ni les principautés minuscules qui depuis se disputèrent leur succession autour du berceau de Machiavel ne se sont réservé ce monopole : pour n'invoquer que des preuves contemporaines, Pozzo di Borgo, Capo distria et le maréchal deMoltke sont des témoignages suffisants. Il est vrai, l'Italie surtout est prodigue de ces natures fébriles, agitées, impatientes d'arriver, dont les ardeurs se voilent d'un sang-froid imperturbable et dont on peut attendre une perfidie comme une généreuse audace, un dévouement sublime ou une lâcheté. Mais, tout ambitieux qu'il était, Rossi fut emporté hors du sol natal moins par la soif de grandir que par les événements. Né à Carrare le 13 juillet 1787, décidé dès sa plus tendre jeunesse à se faire un nom, vingt années après il débutait avec éclat au barreau de Bologne et y conquérait une chaire de droit. En 1815, Murât voulant s'emparer de la Romagne pour en faire comme l'amorce de l'unité italienne, le nomma son commissaire général du Tronto au Pô. Tout fier de ce titre in partibus, le jeune avocat court chez un de ses confrères, son ancien maître à l'université bolonaise, le professeur Gambara, qui, jugeant à sa mine de sa nouvelle importance, l'accueille par ce persiflage : « Sire, que commande Votre Majesté? Elle sera servie à l'instant. » L'anecdote eût bientôt fait le tour de la ville. Les sourires railleurs qu'elle éveilla furent si désagréables à M. Rossi que, deux ou trois mois après, l'aventure des Cent jours achevée et Murât tombé du trône de Naples, il s'enfuit à Genève, où ses talents lui firent rapidement une célébrité locale, confirmée par les' suffrages des étrangers attirés autour de lui. En 1819, il y re-
(1) Crétineau-Joly, Histoire de la Compagnie de Jésus.
çoit le diplôme de bourgeoisie et une chaire de droit romain, à côté de laquelle il ouvre un cours libre d'histoire moderne; puis, Tannée suivante^ il est élu député au conseil cantonal. Envoyé par les Genevois à la diète de Lacerne en 1832 et chargé de rédiger la nouvelle constitution fédérale, .il parvient à faire voter par la diète son projet, mais non à le faire ratifier par les assemblées communales, et cet échec le mortifie tellement que le voilà, d'an bond, sur la terre française, où Tattendent des lettres de naturalisation et renseignement de Téconomie politique au Collège de France. Malgré la rare sagacité de ses aperçus et Toriginalité de son langage, les étudiants commeocent par le siffler, à cause de ses protecteurs officiels; mais il ne perd pas courage et en trois ou quatre ans dompte toutes les répugnances. Doyen de la faculté de droit, où il inaugure les leçons de droit constitulionneK*), membre de l'Académie des sciences morales et politiques et du conseil de l'instruction publique, pair de France en 1838, il monte au premier rang, il cumule les charges, les dignités et les faveurs; bien mieux, il sait se les faire pardonner, tant il est à la fois hardi et contenu, ingénieux et fin sous la robe, circonspect^ délié, conciliant, politique à la tribune. Sa tête italienne, au bec d*aigle, aux tons mats, coupés de sillons de bistre, couronnée de cheveux noirs comme l'aile du corbeau, ne nuisait pas, il s*en faut, à ses succès oratoires : n'avait-elle pas ce type exotique qui distingue toujours, quand il ne charme pas, en France?
Sa verve méridionale l'avait pourtant moins recommandé au choix de M. Guizot que sa dextérité et Tart insinuant avec lequel il séduisait ses adversaires. En 18li, lors de la discussion du projet Villemain, tout universitaire qu'il fût, il s'était fait un rôle à part entre les deux fractions de la Chambre haute, allant de Tune à l'autre pour apaiser les colères, ménageant à la fois la majorité
(1) Elles ont été recueillies par M. Porée et ont eu plusieurs éditions. V. celle de 1877 en 4 vol.
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et la minorité, courtois envers celle-ci sans rompre avec celle-là, flatteur pour tous, même pour la célèbre Société, dont il disait : « Je ne sais si l'humilité chrétienne est parmi les vertus de cette congrégation; mais certes elle aura quelque peine à ne pas céder aux séductions de Torgueil, tellement est grande la place qu'elle a occupée depuis quelque temps dans nos débats ». Dirigée avec cette rare adresse, sa barque avait doublé tous les écueils et, si elle ne le conduisit pas au ministère qu'il visait dès ce moment^ elle attira sur lui l'attention du président du conseil, lorsqu'il se résolut à envoyer une mission à Rome.
Fût-il spontané, ou, comme on l'a dit, provoqué par M. Rossi lui-même, le choix aurait pu être plus heureux. De toutes les qualités de l'ambassadeur, une au moins lui faisait défaut : il n'était pas persona grata. Non seulement l'ex-député de Genève était un Italien transfuge, un émigré, un ancien proconsul de l'insurrection dans les Romagnes, le mari d'une protestante, mais un de ses écrits avait été autrefois réfuté par un camaldule qui en désignait ainsi l'auteur : Un certo advocato del nuome di Rossi, catholico rinegato. Or, depuis 1823, ce moine s'appelait Grégoire XYI. En adoptant d'ailleurs la voie diplomatique, le Gouvernement français se condamnait d'avance, peut-être sciemment, mais sans l'ombre d'un doute pour qui connaît la cour romaine, à un succès imparfait, si ce n'est à un complet échec. Si, dès la première ouverture, il ne se heurtait pas à un non possximus invincible, il était certain d'exercer sa propre patience et de la faire perdre à la Chambre ou du moins à la gauche, dont une attente prolongée redoublerait l'irritation. Celle-ci s'était, au surplus, prémunie contre cette éventualité en stipulant, par la bouche de M. Thiers, que le litige serait tranché laïquement, sans le Saint-Siège et, au besoin, malgré lui. C'est pourquoi le ministre des affaires étrangères avait eu la prudence de ne donner tout d'abord à son confident aucun titre officiel : parti pour l'Italie en simple particulier dans les premiers jours de 1845, M. Rossi ne reçut
que le 2 mars suivant les lettres qui l'accréditaient comme pléuipotentiaire extraordinaire auprès du SooTe* rain Pontife.
Un moyen d'inspirer la confiance à autrui est, dit-on, de ne pas en manquer en soi-même. L'envoyé de M. Guizot doutait si peu de ses forces qu'il prédisait sa victoire huit jours après être arrivé à Rome. En fait, les choses devaient avoir une marche plus lente; il ne fut pas long à s'en apercevoir. A l'exception de quelques prêtres français, comme les abbés de Bonnechose, d'Isoard e! Lacroix, qui se mirent complaisamment à ses ordres, il trouva la cour et la ville prévenues contre lui. Le secrétaire d'État Lambruschini dit tout haut : « Ils veulent nous circonvenir, mais ils viennent trop tard » (*). Les cardinaux amis ou protecteurs des ordres religieux attendirent en silence les reproches qu'on annonçait contre ceuxci, pour y répondre et pour les juger. La société romaine ne se montra pas plus sympathique : en certains salons même, elle parut hostile. Le Pape différa de recevoir le représentant de la France jusqu'au 10 avril, c'est-à-dire au jour où, par une coïncidence qui ne semble pas tout à fait fortuite, le Manuel de M. Dupin était mis à ÏIndex, et, lorsqu'il lui donna son audience, il refusa de s'entretenir d'affaires, se bornant à le renvover froidement au secrétaire d'État. Sans s'étonner ni se déconcerter, M. Rossi fit à tous bon visage; il multiplia les visites et les paroles caressantes; il s'efforça de se créer partout des relations amicales et de gagner des personnes influentes; il se présenta comme un missionnaire de paix, animé du plus sincère désir d'éviter une rupture entre le Vatican et les Tuileries, déplorant l'injuste malveillance dont les Jésuites étaient l'objet, mais ajoutant que leur suppression était malheureusement commandée par leur impopularité en France ; qu'on pouvait redouter à Paris des troubles dont
(1) Lettres de l'évéquc de Liège à Montalembert et de celui-ci à M. Foisset, du 21 avril 1845.
le conlre-coup se ferait sentir jusqu'à Rome; qu'il était au moins urgent de réduire le nombre Irop considérable de leurs maisons; qu'à défaut de cette mesure préventive» le Gouvernement aurait la main forcée et serait, malgré son esprit de tolérance, contraint de faire exécuter les lois existantes contre toutes les congrégations sans exception; qu'une telle extrémité lui répugnait et que, pour sauver le reste, il était préférable de sacrifier la Compagnie seule^ contre laquelle on était résolu d'ailleurs à n'agir qu'avec les ménagements nécessaires. Puis, ces confidences faites d'un ton détaché, sans affectation de mystère, et habilement calculées selon le milieu dans lequel il opérait, en homme discret qui ne se presse pas et n a pas besoin de presser les autres, il se retira peu à peu chez lui, et parut s'effacer de la scène jusqu'à sa nomination officielle, laissant au temps le soin d'amortir les préventions, d'émousser les défiances et de faire lever le grain qu'il venait de répandre W,
Mais ses lettres de créance arrivées et les retentissants débats de mai une foi clos à la Chambre, M. Rossi jeta brusquement le masque et prit un ton tout opposé. Secondé par l'archevêque de Paris, qui avait écrit à Rome en sa faveur, par le P. Vaurez, correspondant d'un journal français, par le roi lui-même, qui disait au nonce : « Ne vous y trompez pas, je ne risquerai pas ma couronne pour les Jésuites, elle couvre de plus grands intérêts que les leurs M (2), il passa de l'insinuation à l'exigence et précisa, dans une note, ses conclusions. Il y demandait en termes formels que le Saint-Siège usât de son autorité pour contraindre l'Institut à fermer ses maisons en France, à dissoudre ses noviciats et à incorporer ses membres dans le clergé séculier. Sans doute, disait-il, le Gouvernement n'a jamais eu l'intention de chasser du royaume et de molester les individus qui appartiennent à
(1) Lettre du P. Rosaven, assistant du général des Jésuites, à M. de Montalembert, datée de Rome, le 28 juillet 1845.
(2) Guizot, Mémoires, t. VII, p. 413.
400 l'affaire des jésuites en FRANCE
la Compagnie; mais il ne peut se dispenser d'accomplir rengagement contracte devant la Chambre, et il doit user des moyens qui lui sont propres. Il va donner aux préfets et aux procureurs généraux l'ordre d'exécuter sur ce poiot les lois du pays et d'apposer les scellés sur les établissements de tous les ordres non autorisés. S'il en résulte des conséquences fâcheuses, il s'en déclare à , l'avancé irresponsable et ne saurait, en tout cas, empêcher l'esprit public d'envelopper dans une même animadversion les Jésuites et l'Église.
Le mol de schisme n'était pas prononcé dans cette pièce officielle, mais il se lisait [entre les lignes. On ne faisait pas, d'ailleurs, faute de le murmurer dans l'entourage de l'ambassade, non comme un péril immédiat, mais comme une menace suspendue sur l'avenir. Quand les passions sont déchaînées et que lés homfnes s'entêtent de part et d'autre, il est impossible de fixer la limite à laquelle ils s'arrêteront. La masse, inaccessible à toute idée qui n'est pas simple, confondrait la maîtresse et les serviteurs; elle se détacherait de l'une par animosité contre les autres. Ou la proscription ou la rupture, ce serait son dernier mot Derrière la Société de Jésus, parmi se% conseillers et ses partisans, ne voyait-on pas apparaître les plus irréconciliables ennemis de la dynastie nouvelle, les légitimistes, heureux de lui susciter des embarras, ou les catholiques libéraux, déjà condamnés en 1832 avec Lamennais dont ils étaient la queue, des catholiques mâtinés de saints-simoniens mal convertis, qui prétendaient régenter l'Église? Etait-ce pour ce petit noyau d'intransigeants qu'il fallait rompre avec trente-six millions de Français, avec une grande puissance, une jeune monarchie demeurée fidèle à la chaire de saint Pierre, malgré les taches de son origine, et à qui l'Eglise devait être reconnaissante non seulement de la paix qu'elle avait maintenue, mais surtout du mal qu'elle avait empêché?
Après l'intimidation, les promesses. Rome a toujours protesté contre les articles organiques. Qu'elle se prête à
un<! traosactioa. Le Gouvernement s'engage à présent une loi qui en modifiera les dispositions les plus gênant ^ans un sens favorable au clergé- Celui-ci désire la liber d'enseignement. On fera en sorte que ce vceu ne reste p stérile. Le» chrétiens de Syrie implorent l'assistance frai raise. Elle leur sera fournie d'une manière efficace. Qti prix met-on à tous ces bienfaits? Une pure concession < forme, car l'Institut n'est pas l'Église; mieux que cela, la compromet inutilement.
Oui, la cause des Jésuites n'était pas celle de l'Église ils le savaient aussi bien que leurs adversaires. Mais, comn l'écrivait à ce moment même le P. Rosaven, la cause i l'Église était essentiellement la leur; ils étaient nés poi )a défendre et nul plus que le Saint-Siège n'avait d'iotéi à les protéger. Sacrifier ces défenseurs naturels à des pr jugés ou à des calomnies, ne serait-ce pas une criante i justice et, au point de vue politique, une faute presqi irréparable? Qu'avait gagné la cour romaine au famei bref de Clément XIV? Dlle n'avait désarmé ni les peupi ni les gouvernements, elle n'avait fait que redoubler 1 insultes du philosophisme et élari^ir la brèche où devi bientôt passer la Révolution. Les Jésuites sont, dit-on, ii populaires. .Mais aux époques de crise et de désordre m rai, dans la mêlée confuse des partis, quelle est l'institutio quel est l'homme qui peuvent se flatter d'être au-dess de la censure et de conserver la sympathie universelle? ( est l'opinion saine, désintéressée, impartiale, qui ne tie compte que des services ou des vertus et ne flotte pas à to les vents? Robespierre, Napoléon, Charles X ont été à le tour acclamés et honnis par les mêmes foules; l'idole la veille asl devenue la maudite du lendemain. Si la Cor pagnie était telle qu'on la représente, si elle avail semé discorde «ntre l'épiscopal et l'Université, si elle avait coi promis la paix publique, si, en un mot, son existence et un embarras sinon un péril pour l'Église au delà c monts, comment se fait-il qu'on ne puisse invoquer con' elle aucun fait précis, et que.de tous les prélats frança
402 l'affaire des jésuites en france
pas un De se soit publiquement associé aux. attaques dirigées contre elle? Les évêques les plus fayorables au Gouvernement, ceux de Montpellier, d'Orléans, d'Évreux. n^alléguaient pas le moindre grief : ils se bornaient à de vagues et timides réserves. Comment enfin concilier Thorreur qu'inspirent, dit-on, les Jésuites^ et la clientèle de leurs maisons, l'impopularité de leurs maîtres et rombrage qu'ils portent aux collèges universitaires?
Quant au schisme, dont on agite à ses yeux le spectre menaçant, Rome ne peut en concevoir aucun effroi. Elle sait qu'au fond, malgré son scepticisme apparent, la France n'a pas la plus légère velléité de sortir du giron catholique. On peut la déchristianiser, on ne la séparera pas de rÉglise-mère. La Constituante et la Convention s'y sont usées. Le vainqueur de TEurope a reculé. 11 y a des unions indissolubles. Celle de la nobilissima gem Francorum avec le successeur du prince des apôtres est du nombre. Pour la plupart des nations modernes, du reste, le véritable péril des âmes n'est pas le schisme, pas même l'hérésie; c'est l'indifférence. Comme dans les mariages, elle fait les longs abandons, jamais les brusques ruptures.
Ainsi raisonnait-on au Gesù comme dans le sacré collège, au dehors comme à l'intérieur du Vatican. Le premier mouvement fut donc pour la résistance. 11 était si justifie qu'on aurait dû le prévoir à Paris. Pour mieux l'accuser, pour rassurer l'épiscopat, Grégoire XVI écrivit à l'un de ses membres : Huic nostro pastorali muneri nunguam defuimiis^ nunquam deeerimus (^). M. Rossi ayant insisté, par égard pour le Gouvernement français le Saint-Père ordonna de consulter la congrégation des affaires ecclésiastiques extraordinaires, composée de douze cardinaux, dont huit furent convoqués. C'étaient LL. Ém. Lambruschini, Ostini, Castracana, Franzoni, Patrizi, Polidori, Bianchi, Acton. qui délibérèrent en présence du Souverain Pontife. A l'unanimité, ils répondirent par l'avis suivant qui, d'après la
(1) Lettre précitéjd da P. Rosaveo*
ET LA. MISSION îlOS&L a. ROME EN 1845, 403
règle, aurait dû être tenu secret/ mais pour lequel, à raison de la gravité de l'affaire, le Pape délia les membres délibérants de la loi du silence 0).
1^ Les lois qu*oQ allègue coolre les Jésuites, ou plutôt contre les associations religieuses, sont contestées même en France. Elles ont été rendues sous un autre ordre de choses et elles se trouvent en contradiction manifeste avec le Concordat et la Charte, établissant en principe la liberté du culte, puisque la pratique des conseils de TÉvangile appartient évidemment à la toi catholique. L'Église n'a jamais envisagé la profession religieuse autrement que comme la pratique volontaire et libre des conseils que Jésus- Christ donne à ceu^ qui aspirent à être plus parfaits. Cette profession ne doit pas plus priver les Français de leurs droits de citoyen que la profession même du catholicisme. Les vœux religieux sont des liens purement spirituels; il ne dépendent jamais d'un Gouvernement. Ceux qui les contractent n'en jouissent pas moins, aux yeux de la loi, de la plénitude de leurs droits; ils peuvent s'unir, s'associer, vivre ensemble comme tous les autres nationaux. Que les lois ne reconnaissent pas ces sortes d'associations, qu'elles ne leur accordent aucun titre, aucune prérogative, qu'elles ne les admettent point à agir collectivement et comme sociétés légales, rien de mieux. Cela est de la compétence de l'autorité civile; mais cette compétence ne s'étend pas au delà.
2^ Le Saint-Siège ne peut pas, sur les instances d'un Gouvernement, condamner et immoler des innocents. Les Jésuites existent en France depuis plus de trente années, et aucun d'eux n'a été cité devant les tribunaux comme coupable d'un délit. Aujourd'hui même on ne formule contre les Pères aucune accusation précise et qui, de près ou de loin, serait justiciable de la loi. Comment donc le Saint-Siège pourrait-il les priver par une sentence du saint état qu'ils embrassèrent avec l'approbation de l'Église catholique?
30 Les vingt-cinq évèques de France qui possèdent des Jésuites dans leurs diocèses (^) leur rendent tous le témoignage le plus
(1) Lettre précitée du P. Rosaveu.
(2) Dans une lettre de M. de Montalembert à M. Foisset, du 4 juillet 1845» «m lit : « Sur 24 prélats (les seuls qui aient des Jésuites), consultés par l'arrhevêque de Rouen, 23 ont répondu qu'ils défendraient les Jésuites de leur mieux. L'archevêque de Paris seul n'a pas ré])ondu ». M. de M. ajoute : •« 28
honorable, lis se félicitent des fruits de salut que font geraierces ouvriers évangéliques. Un grand nombre d'autres prélats ont écrit au Saint-Siège pour solliciter la conservation de ces auxiliaires indispensables. Le Saint-Siège repoussera-t-il une denaande si justç et si bien motivée W2
Les cardinaux consultés estimèrent en conscqueoce que le Saint-Siège ne pouvait rien accorder ni par voie d*auloritc ni par voie de conseil, et Grégoire XVi adopta ce sentiment. Immédiatement communiquée par son secrétaire d'État, sous forme officieuse, à l'envoyé français, la décision fut bientôt connue à Paris et annoncée le 2 juillet par VUnivers, D'autres journaux l'avaient déjà malignemenl fait pressentir pour inquiéter le ministère.
L'opposition bondit de joie à cette nouvelle. Trois jour> après, le 5, par l'organe du Constitutionnel, elle sommait le Gouvernement d'expulser les Jésuites, sous peine d^une injonction parlementaire. Ceux-ci étaient prêts à subir la violence sans reculer d'un pas. Dès le 20 juin, le P. de Ravîgnan écrivait à M. de Salvandy qui dans un récent entretien, avait cru devoir le préparer à un sacrifice partiel : « Nous sommes moins disposés que jamais, après Tallitude prise par M. le garde des sceaux, à céder volontairement sur quoi que ce soit (2). Nous pensons, avec les jurisconsultes et les hommes politiques qui ont bien voulu prendrf notre défense et qui nous soutiendront dans la lutte, qu*il n'y a légalement aucune distinction à faire entre nos noviciats et nos autres maisons, et nous ne renoncerons à aucun des droits garantis à tous par les lois pour vivre en commun comme religieux, soit en qualité de novices, soit en qualité de prêtres, soit en petit, soit en grand nombre... Il m'est bien pénible de me dire à moi-même que le Gouvernement de mon pays est obligé de s'avouer vaincu
])i»lats mit ôrnt à l'abliô Diipanlou)» j)Oiir le fêlicilerde son ojmsculr» suri'*' associaliims. Ces 51 lettres êpisrupales sont sons les yeux du Pape ».
(1) Cette traduction est emj»runtèe aV Histoire df la Compagnie de Jèsv^. par Crôtineau-Joly, t. VI, p. 406 (2« êdit.).
(2) P. de F'ontlevov, op. cit. y t. T, p. 320.
ET 1»^ MISSION BOSSI A KOME EN 1815.
par des clameurs et des préjugés saas rondem Outilques jours après, le P. Rubillon, provinc tait à Rome au P. Roothaan un mémoire sorti de plume et dans lequel ou lisait : « Une négociatioi Gouvernement et une sorte de transactiou, ou ) résistance légale...., tels sont les deux partis entre TOUS choisirez dans votre prudente sollicitude. Je une résistance calme, digne et légale pour Ttion Saint-Siège, pour l'honneur de la Compagnie, po fense des droits et de la liberté de l'Église... On cédant pour quelques maisons, en se dispersant d ou telle ville, on calmera l'irritation, on donnera veroement un moyen de sortir d'affaire, on satisft nioo. Je nie toutcela avec la plus inébranlable cor des demi-mesures ne calmeront rien; l'opposit toujours furieuse; ce sera sans cesse à recommeni cesse à céder de nouveau... '.<)».
En un mol, la diplomatie semblait battue sur ligne; de part et d'autre on reprenait les armes lo 5 juillet, li Presse annonça le « plein succès » de A lorsque parut, le même jour dans le Messager dans le Moniteur, la note suivante : Le Gouverne roi a reçu des nouvelles de Rome. La négociatioi avait chargé M. Rossi a atteint son but La Con^ des Jésuites cessera d'exister en France et va se i
(l) C'éUît bien itors ta pensée du P. RooIhaiD, général de l'In i juÏD, après avoir pris conoaissance de la protestation, de la c et de toute la marche que oous aTons tracée, il écriiait qu'elle lenU et qu'il fallait y perséTârer > (Montalembert ■ Foisset, 1 IStà). Les éTêques da France n'étaient pas, deUurcôlé, comme dit, demeurés inactifs. Ceux de Chartrei (Mgr Qauiel de M ftaims [Mgr Gousset) et de Langres (Mgr Parisis) avaient écrit au tt au cardinal Lambcuachini pour défendre les Jésuites. D'apij de Monlslembert, leurs lettres étaient u admirables, celle dsLaogl celle de Reims est courte et serrée; celle de Chartres en laUn.. .. ■ eorrmpoiulantB jugeait cependant la dernière nu peu faible et Ea< lie Montalembert ajoutait : ■ L'archeiéque de Roaeo, Ws é*é(|ii ■ailles tt de Beaanis ont écrit au Pape des lettres qn* j« n'ai paa dont 1« nonce (Ugr Fomari) «ït raTÎ » (A H. Foiaiet, 4 juillet 1 [!} P. de Pontlevoy, op. ait., l. I, p. 382.
406 l'affaire des jésuites en frange
(l*elle-même« ses maisons seront fermées et ses aoYiciats seront dissous ». D'où venait une volte-face aussi étrange et, si la note disait vrai, ce dont on se permit de douter, qui donnerait aux catholiques^ aux vrais libéraux, aui adversaires du cabinet lui-même, également déroutés ^, le mot de cette affligeante énigme?
La note était inexacte et, chose non moins singulière, en ce temps de publicité à outrance, où la diplomatie n'a plus de secrets, où rien n'échappe à la curiosité et à liadiscrétion de la presse, Ton ne sait encore au juste à qui attribuer la rédaction de cet entrefilet triomphant, surrena si à propos pour sortir d'embarras le Gouvernement et son émissaire à Rome. L'un et l'autre s'en sont défendus avec la même énergie et, semble-t-il, avec une égale sincérité. De son côté, dans une dépêche postérieure adressée au nonce à Paris, pour répondre aux 'questions des Jésuites, le cardinal Lambruschini n'a pas protesté avec moins de vigueur contre la supposition que son langage aurait pu prêter à une fausse interprétation ou aurait à son insu dépassé sa pensée. Deux points seuls sont maintenant acquis : c'est d'une part, que dans les derniers jours de juin, avant le 26 (^), sa négociation paraissant close, M. Rossi avait envoyé au ministère des affaires étrangères un rapport dont il avait préalablement donné deux fois lecture au secrétaire d'État pontifical, qui l'approuva après discussion, et, de l'autre, que le sens de ce document différait de celui du communiqué officieux. Mais dans quelle mesure? On
(1) Le 7 juillet} le Courrier français imprimait : « Nous avions fait trop d^honneur à la cour de Rome en supposant qu'elle laisserait au gouvernement français la responsabilité d'une mesure décisive contre les Jésait&; Rome a cédé. C'est un nouveau signe de la décadence du pouvoir spirituel qui réside au delà des monts. Sacrifier ses défenseurs est la marque la pIu' Oianifeste de sa faiblesse, et ce n*est pas la première fois que Tordre de Loyola éprouve Tingratitude du Saint-Siège.... Le Pape vient en aide ao ministère embarrassé de Tezécution des lois qui prohibent la Compagnie de Jésus; il désavoue les siens et casse sa milice ».
• (2) M. Marey-Monge rencontra, peu avant ce jour, A Givita-Yecchia rattaché d'ambassade chargé de porter ce pli à Paris (Foisset k Montalembcrt, le 14 juiUet 1845).
ne rapprendra qu'en ayant sous les yeux le texte de la lettre officielle dont on ne connaît encore que des fragments. Tout porte à croire — car Thonnêteté de M. Guizot est hors de cause — que le scribe subalterne, chargé de résumer la missive de Tambassadeur en une courte phrase destinée aux journaux, la comprit mal ou voulut frapper les oreilles parlementaires d'un son de victoire. Voici en effet, jour par jour, ce qui s'était passé à Rome : les dates ont ici leur valeur.
Le 12 juin, la congrégation des affaires ecclésiastiques s'était réunie et s'était unanimement prononcée potir un refus péremptoire, absolu. Cet avis, approuvé par lé Souverain Pontife, fut le même jour notifié par le cardinal Lambruschini à l'envoyé extraordinaire. C'était pour M. Rossi un échec personnel, une humiliation pour son Gouvernement et, à bref délai, la chute inévitable du cabinet qui s'était exposé à une défaite. Cette défaite, il fallait la conjurer à tout prix.
Le souple et fin diplomate n'hésita point. Aussi prompt à se décider qu^à changer de langage, il donna sur l'heure à entendre qu'il retirerait sa note et, dès lors, ne solliciterait plus de réponse officielle du Saint-Siège, s'il obtenait de l'Institut lui-même quelques concessions volontaires. « Que les Jésuites, dit-il, se mettent dans un état qui nous permette de ne pas les voir, qu'ils restent inaperçus comme ils l'ont été jusqu'à ces dernières années, et nous nous en contenterons ».
Ainsi formulée, la proposition parait fort étrange. Malgré soi, elle remet en mémoire la fameuse scène du médecin et du malade, rappelée par le Courrier français au 7 juillet. Il semblait assurément fort téméraire d'espérer que les Jésuites s'immolassent d'eux-mêmes et, de leur seul gré, se résignassent à disparaître au lendemain de la décision pontificale qui, proclamant leur droit à l'existence, refusait de leur prescrire et même de leur conseiller une dissolution. L'expédient était pourtant moins chimérique qu'il parait tout d'abord. En vertu de son institution, la Société
408 i/affâire des jésuites en frange
de Jésus professe uq dévouement absolu pour le Siège apostolique; elle s'est toujours pliée à ses ordres et même à ses désirs. Ne pourrait-elle aller au-devant, et ce que le Pape ne voulait ni lui imposer qi lui demander, ne le ferait-elle pas spontanément, pourvu qu'elle fût certaint; de lui être agréable? M. Rossi n'en doutait pas plus que h* secrétaire d'État. L'un et l'autre en étaient si bien convaincus d'avance qu'il est inutile d'examiner si l'idée jaillit de l'esprit fertile du premier, comme le veut M. Crétineau-Joly (1), ou si elle lui fut discrètement suggérée par le second, ainsi que le pense M. Thureau-Dangin W. Peutêtre Teurent-ils simultanément, car tous deux étaient Italiens. Quoi qu'il en soit, dès le premier mot, le cardinal Lambruschini, qui cherchait un terrain sur lequel raccord fut possible, ne regarda pas la proposition comme inacceptable.
Il lui dit — ce sont ses propres paroles <3) — que ne voyant pas le plus petit motif canonique de sciogliere la Compagnie en France, le Saint-Père ne pouvait d*aucune manière intervenir dans la question sans se reconnaître convaincu de la vérité des accusations calomnieuses dirigées contre elle ni sans paraître accepter certaines lois contre lesquelles le Saint-Siège avait toujours prolesté: mais qu'il avait tout lieu de croire que le Père général prendrait spontanément quelque expédient pour tirer le Gouvernement français des difficultés où il était dans la session de la Chambre des députés ; qu en conséquence, il était persuadé que le Gouvernement obtiendrait de sa prudence
(1) Histoire de la Compagnie de JésuSy t. VI, p. 408.
(2) VÉglise et VÉtat sous la monarehie de Juillet, p. 412. Un passage de la correspoadaDce de M. Foisset conflrmerait cette deroière hypotlièae, s*il était certain que M. Foisset ait eu sous les yeux le texte original de la dépêche du cardinal Lambruschini au nonce : « Le cardinal convient dans la dépêche ayoir lui-même suggéré au commandeur (Rossi) I*idée de tirer d'affaire le gouvernement français par des coocessions dont le général de< Jésuites aurait toute la responsabilité » (Foisset à Montalembert, 5 septembre 1845). Mais il n'en eut sans doute qu'un résumé,
(3) Lettre du cardinal arrivée & Paris le 6 juillet.
ET LA MISSION HOSSI a BOHE EN 1845-
ce qui coavenait en pareille circonstance. « Des peu nombreuses, ajouta-t-il, peuvent très facilem inaperçues; les grandes et celles qui sont placées localités où les passions sont trop violentes ser duites à ua petit nombre d'individus. »
Si l'on s'en était strictement tenu ù ce tangage, ciateur français aurait dà traiter directement avec M. Rossi souhaitait et obtint quelque chose de p! n'eut personnellement aucun rapport direct ou avec lui. Ses propos tour à tour effrayants et atteii avaient produit une telle impression sur le sacré ils avaient si fort ému l'âme bienveillante et dé de Grégoire XVI (alors octogénaire), en un mot li était si peu disposé à rejeter sur autrui le soin de tions nouvelles que le lendemain, 13 juin, les c Actoo et Patrizi, tous deux très sympathiques à I se rendaient chez le général et l'engageaient, au Pape, et « pour sauver la situation en vue de len leurs », à consentir aux mesures de prudence soll ne s'agissait pas, disaient-ils, de disperser ta Coi mais de la cacher pour quelque temps. « Elle dev( à s'effacer, à délivrer le débat de son nom »W. ! P. Roothaan prenait la plume et, le cœur brisé conscience sereine, il invitait les provinciaux de de Lyon, << pour calmer l'irritation que va pn réponse de Rome », à réduire le oombre de leurs dans ces deux villes, ainsi qu'A Avignon, de man tisfaire aux exigences de la police administrative cela, écrivait-il, tracquillemeot et sans éclat, ce mieux sous tous les rapports spirituels et tempor cela devait se faire plus tard tumultuaireinent ». point alors question des noviciats, la corresponi P. Rosaven en fait foi. Mais, sur l'insistance de '. qui déclarait les concessions insuffisantes, de : démarches aboutirent à une seconde lettre du
(1) Lettre du P. de Ra-rigaan.
410 l'affaire des jésuites en FRAI4GE
<( Aux maisons iodiquées dans ma leltre précédente, je crois devoir ajouter celles qui sont particulîèremeat nombreuses, Saint-Acheul particulièrement, et les noviciats nombreux ». Rassuré désormais, le surlendemain 23, M. Rossi retira définitivement sa note officielle.
Tandis qu'on se félicitait à Rome d'avoir tourné une grande difficulté et peut-être échappé à un grand péril, tandis que quelques-uns y regardaient même les mesures prises par le P. Roothaan comme une bénédiction pour l'Église W, la note du Messager jetait à Paris la stupeur parmi les catholiques. Le Souverain Pontife pouvait-il avoir faibli et la cour romaine n'avait-elle donc soutenu les courages que pour donner à ses troupes Tordre de défiler sous le feu de Tennemi? Quoi! Pas un démenti, pas un mot officiel d'explication, de consolation ! Convaincu par le langage de l'opposition et du ministère lui-même que tous les sacrifices seraient inutiles, le P. de Ravigoan s'écriait : « Tous les défenseurs de la cause catholique sont consternés. Nous levons nos yeux et nos mains vers Dieu. Si j*avais un avis à exprimer, je répéterais : la lutte et la résistance légale au nom du droit commun et de la liberté. Mais je baisserai la tête sous le joug en silence, s'il le faut. Mon âme est bien triste; je ne sais plus guère que penser et que faire ». Quoiqu'il fût prêt à « obéir pleinement et toujours », il suppliait le général « de l'envoyer hors de France ou du moins loin de Paris, dans une profonde retraite, pour un an ou deux » (2). Dans le mqnde, les uns aimaient à douter encore; les autres se contentaient de gémir; comme il arrive toujours à la suite d'un désastre, quelques-uns enfin s'épuisaient en récriminations stériles et se retournaient contre l'auteur de la brochure sur les Jésuites et lui reprochaient injustement d'avoir compromis leur paix en les élevant sur un piédestal.
Ému plus que personne, M. de Monlalembert s'était plu
(1) Dans une lettre du 19 septembre 1845, l'évêque d'Arras dit tenir ce mot de Mgr de Porphyre, sacriste et confesseur de Grégoire XVI.
(2) P. de Pontlevoy, op. cit., t. I, p. 328.
ET LA MISSION BOSSi a roHE EN 184d.
d'abord à croire la nouvelle cootrouTée CI. « I écrivait-il, a répondu par un refus absolu et ad ment motivé ». Puis, la lumière commençant à il s'était demandé avec angoisse si ses amis auraii de force d'àmc pour triompher de l'épreuve et ne pas « ramenés pieds et poings liés entre les bras voir temporel » (^). On lui conseilla, paraît-il, Rome. « J'y serais reçu, répondit-il, comme le pli des embarras » W. N'y suis-je pas un peu sus| cardinal Lainbruschini disait dernièrement : Le .Montaicmbert pourra bien se perdre et avant peu doote, « Rossi a retiré sa note alin de ne pas re refus officiel qui devait nécessairement être la i celte Dote : c'est bien; cela suffit pour mettre Esprit à couvert aux yeux de nous autres qui cr Saint-Esprit » {•,). Pas plus que Dante, il ne perd
La reverenza délie aomme chiavi,
le respect des suprêmes clés; il s'enferme dans It niais sa douleur est si poignante qu'il serait pari de le rompre d'un cri sans ce souvenir du préccf tien : Susiine sustentationes Dei (^1.
Lorsque le Messager survint à Rome, la stupéfi fut guère moins vive. Le Pape n'a rien ordor concédé; comment peut-on parler d'existence su de maisons closes, de noviciats dispersés? Aussil pellé, M. Rossi désavoua formellement la note e qu'il n'avait rien écrit de semblable. Il en répé rance au corps diplomatique et fil même iodir parvenir ce démenti au Gesù, en disant qu'il ne i prendre à la lettre les termes des journaux frai
(1} Monlalembert A Fols9Gt, 6 juillet, i!) MonUl«mb«rt 6 Poisset, S8 juillet.
(3) Idem.
(4) Leitrn de l'abbé Biron & Montalembert, 7 sont 1S4j.
(5) Moalaiembert A Foisset, S8 juillEt.
(6] Le même au même, S septembre.
4i2 L AFFAIRE DES JÉSUITES EN FRANCE
son côté, confirmanl au aonce sa dépèche du 10 juillel expédiée avant Tarrivée du Messager et dans laquelle il déclarait que les concessions « spontanées » du général des Jésuites n'impliquaient pas leur suppression en France, n)ais uniquement des changements, le cardinal Lambruschini ajoutait le 4 août : « Votre Excellence pourra dire aux Jésuites, sous forme de.conseil, de s'en tenir à ce que leur Père général leur prescrira de Taire; ils ne sont nullement obligés d'outrepasser les instructions de leur supérieur. »
Les conjectures du P. de Ravignan qui, dès le premier jour, avait soupçonné une équivoque, se trouvaient donc justifiées. Il n'avait pas attendu de nouvelles informations, sollicitées de Rome par ses confrères, pour notifier au ministère les limites de leur docilité. Le 10 juillet, le comte Beugnot remettait de sa part à M. Guizot une déclaration qui se terminait ainsi : « En cédant quelque chose, les religieux de la Compagnie le font par un motif de paix; ils réservent expressément tous leurs droits et les feront valoir toutes les fois qu'ils le jugeront à propos, c'est-à-dire qu'ils ne renoncent en aucune manière à invoquer, dans Toccasion, le bénéfice de la Constitution et du droit commun de propriété, de domicile, de liberté individuelle et de liberté religieuse. Si le Gouvernement exigeait maintenant des Jésuites plus qu'il n'a été accordé par leur général, on serait nécessairement replacé sur le terrain des discussions et des résistances légales ». On ne pouvait préciser avec plus de franchise et de netteté l'attitude recommandée par je P. Roothaan et le P. Rosaven. Ce dernier écrivait le 28 juillet à M. de Montalembert : « Nous imiterons M. Martin (du Nord), qui se croise les bras et nous laisse agir. Nous nous croiserons aussi les bras et le laisserons venir. Quand on veut assassiner quelqu'un, il faut qu'on ait le courage d'immoler la victime; la prier de s immoler elle-même pour s'en épargner la peine, c'est pousserla prétention trop loin ».
Mais le cabinet ne voulait pas user de violence. M. Guizot le déclarait solennellement le 16 juillet à la Chambre
ET Lh m%%\m nossi a rome en ISiS.
des pairs, en réponse à une question du marquis et, s'il manireslail quelques exigences, s'il dema exemple, que foules les maisons fussent vidées lioQ de trois gardiens et que tous les noviciats, sai les missions, fussent dissous, ce langage n'ava but que de lui faire gagner la fin de la session | taire. 11 s'en rendait d'ailleurs aisément com œuvre avait une lacune. Le Souverain Pontife engagé ai verbalement ni par écrit; il n'avait rie au Gouvernement, rien exigé des Jésuites, et si 1 avait reçu le conseil de carg;uer un instant les v fuir ta tempête, aucun document officiel n'attestai suggestion officieuse fût sortie do Vaticanf*). Dai miers jours de septembre, M. Rossi reçut du bou Capucines une dépêche louangeuse qui le félicit; ces de sa négociation. Elle le chargeait en mènrii remercier, ae nom du cabinet des Tuileries, le S et son secrétaire d'État du service signalé qu'ilt de lui rendre. Selon tes usages diplomatiques, c
(l'i l>ès lp |ii'HHiinr jniii', les Jcisuilps iml afliniié que leur g lias fi-iir di! lui-mêiiiB. .Sur ce point, les ttnniigiiugcis aliuiideii MuiiK-' écL'ivail de Rrime l<> 26 juin b M. Fui^ricl : « J'ui élr ui
Gesi'i J'ai raui« un quart d'heurf avrc \e jî^ui^i-al, le P. ]
Il parait que In Pajie >'cst dpclar^ ïnriinipélent qiianl au\ demi riTiiPiiiciil français. Mai», par Toie d'iuflupiirn. il aurait di'ridi il.nmer l'ordi-c aux Ji-suitea de Fi-ourn dp se Icuir pour uu Ici lin hattrc v.n retraite au moins imur un lciu|)fi m. l.a Galette iiu|>i-imait, huiik la iiii-mc date, une corresponds iirp dans laqut ■ l.e» JÀsuite» ont dit k M. Marey : e Le Pape s'est abstenu i
luuii ulllcieu^ieaieiil il U décidé nuire ^réuéi'al etc. d. Lu '*o
i-eceTalt j)eu à pirs une lettre datée de LiTounie, !•' juillet, el den terme» (tresque analu)|;iics. Le S juillet, M. de Montalei " C'enl le |;t>uAral des JAsuiles qui, seul et de son aulorilé pi'in riird avec le Saiiit-Pi'i'e. a pris pi-OTisoii-emenl et \ar |ii'udeni:< iiidiquAes. Vous seiilei tnute la dilTêreiire k. Le ?1 du même l le ■ l'ail incontestulilc de rinlerreiitJon du cardinal Lambrus iiilciiuédiaire entre le •lénéral et Rossi. Kniiii, ce qui tranch< on lit dans une Inttre adressée le 1 septenibi-e pur le P. Roolb RaTJ^naii : " Le Sei|jiieur ne i)ennp|liii pus qu'un parti ron-tri par le Sourerain Ponlil'e inluitu paois et adoiilé jmr imiis pour lif, mais princijialeineiil à cause de iioIredcïunejin'Ntau SainlimiU-e nifus >. (P. de Pi.iillcïuv, op. cit., l. I, p. 332).
414 Ji'AFFAIRË DES JÉSUITES EN FRANCE
cléments exprimés par écrit demandaient un accusé de réception dans la même forme. Si ingénieux que fût l'artifice, la cour romaine ne s'y laissa pas surprendre. Le cardinal Lambruschini déclina poliment, mais neliement, ces actions de grâce dont il parut fort étonné. 11 les renvoya au général de l'ordre qui les méritait seul, dit-il, puisque, lié. par les canons ecclésiastiquesi le Saint-Siège ne pouvait et ne voulait rien accorder. Bon gré, mal gré, M. Guizot dut se contenter de la réponse, dont il espérait se couvrir devant la Chambre. 11 se consola par la pensée que la chancellerie pontificale n'avait pas publiquement protesté contre la note du Moniteur, Mais n'en avait-il pas déjà donné lui-même une interprétation qui pouvait Fen dispenser(^)? « Nous ne nous étions pas servi de nos armes temporelles, disait-il le 16 juillet à la Chambre des pairs; la cour de Rome ne s'est pas servie de ses armes officielles et légales. Elle a fait connaître à la Société de Jésus la vé> rite des choses, des faits^ des lois, l'état des esprits eo France, lui donnant ainsi à juger elle-même de ce qu'elle avait à faire, de la conduite qu'elle avait à tenir dans l'intérêt de la paix publique de l'Église, de la religion. J'ai une vraie satisfaction à dire que dans cette affaire la conduite de tout le monde a été sensée, honorable, conforme au devoir de chacun. La Société de Jésus a pensé qu'il était de son devoir de faire cesser l'état de choses dont
la France se plaignait De toutes parts il y a eu acte de
libre intelligence et de bons procédés ».
Certes, malgré ses réticences, malgré son accent vainqueur, ce langage ne manquait ni de sincérité ni même de modestie. 11 confessait implicitement que le chef de l'Église n'avait pu blâmer la lutte soutenue en France pour la liberté religieuse, qu'il n'avait rien reproché aux Jésuites et que leur général s'était borné à prévenir les coups dont ils étaient menacés. Rien n'était fini pourtant,
(1) Avant même le discours du 16 juillel, le Journal des Débats afail laissé pressentir que les notes officieuses du Af^jwo'^er et du Moniteur éiaienl exagérées.
ET L\ MISSION nOSSl A ROME EN 1845. 415
elf pour être moins équivoque, la situation n*en était guère plus nette, car il était à craindre que les demi-concessions^ obtenues ne parussent insuffisantes, que le nec plus ultra du P. Roothaan ne fût en fait dépassé. Les catholiques étaient déçus, mortifiés; mais, la première émotion passée, leurs chefs ne se sentaient ni battus ni abattus ; à rapproche des mesures annoncées, ils jetaient seulement un œil inquiet sur les dispositions ultérieures du ministère et l'accueil qui leur serait fait de l'autre côté des Alpes (U. De part et d'autre ne se trouverait-on pas entraîné plus loin? Était-on d'ailleurs suffisamment renseigné à Rome? Il importait de s'en assurer.
Toujours vigoureux, toujours en haleine, Mgr Parisis, qui n'avait jamais perdu l'occasion de plaider Va cause de la Compagnie, rentra le premier en campagne. U lança une brochure intitulée : Du silence et de la publicité dans les affaires actuelles de l'Église, et dans laquelle il établissait que nulle puissance au monde, même celle du Père commun des fidèles, ne peut empêcher un évoque de parler quand il croit l'Église en péril. Le Pape peut le condamner ensuite, mais non lui refuser la parole.. Peu après^ dans une lettre du 1" novembre, destinée à être répandue, il exprimait à un prélat romain le regret que l'épiscopal n'ait pas été consulté sur une question qui l'intéressait à un si haut degré. Deux mois auparavant, Tarchevéque de Reims, Mgr Gousset, était allé porter les mêmes plaintes respectueuses aux pieds de la chaire de saint Pierre. De son côté, le 14 septembre, avec son impétuosité habituelle, M. de Montalemberl adressait au P. Rosaven, qui l'avait tenu, comme on sait, au courant de la mission Rossi, une lettre enflammée dont le mystère ne fut pas longtemps gardé à Rome. Prenant à corps le négociateur français et le rédacteur anonyme de la noie du Messager, i\ n^avait pas de peine à montrer qu'ils avaient engagé l'hon- . neur du Saint-Siège dans le but unique de dégager la pâli) Lettre du P. RubiUon, provincial de Paris, du 10 septembre 1845.
416 l\fFAIR£ des jésuites en FRANCK
rôle de M. Martin (du Nord), que tout le monde avait deviné de quelle direction sinon de quelle ofiain venait le coup qui avait un instant désarçonné les plus vai11ant> champions de TËglise. On se résigne facilement, disait-ii. à être frappé par ses ennemis, mais être frappé au nom de son père, voilà ce qui trouble les consciences les plus pore^ et démonte les plus fiers courages. Puis il examinait Feffel produit hors de France. En Suisse, les radicaux proclament dans la diète qu*il faut suivre Texemple de M. Rossi pour confondre la catholique Lucerne. Le pieux et jusqu'alors indomptable Leu a été dompté par le désespoir ; il n'a pu survivre à l'expulsion des Jésuites. En Angleterre, le biJI Watson, qui tendait à Tabolition des pénalités édictées contre les ordres religieux, est rejeté le 9 juillet par la Chambre des communes. On y déclare que la Grande-Bretagne protestante ne peut reconnaître les Jésuites quand ils sont dispersés dans une nation catholique. En Belgique, le parti libéral demande leur licenciement par voie diplomatique. Est-ce que partout le mot d'ordre de nos adversaires n'est pas : Chasse aux Jésuites, jusqu'à ce qu'on le remplace par celui-ci : Chasse aux Frères'! Comprend-on que le roi Louis-Philippe ait pu dire : « J*avais une grosst; épine au pied, le Pape me Ta ôtée? » Non, non, en ce temps de publicité il n'y a de fort, et par conséquent d'habile, que ce qui est net; qu'on ne s'y trompe pas, la lutte est un devoir et, dans les circonstances actuelles, le concours des laïques n'est pas inutile à l'Église. C'est dans leurs rangs qu'elle trouve ses plus solides défenseurs, O'Connell en Irlande, Gœrres en Bavière, Mérode, Gerlache, Deschamps chez les Belges, Siegwart-Muller et Leu en Suisse, le baron de Uornsteindt et le comte de Waldbourg dans le Wurtemberg, en France Vatimesnil, Lenormant, Champagny, Barthélémy, Cormenin.
Est-ce cette lettre, alorsjugée « terrassante, admirable •» par plusieurs (*), bien qu'à distance sa vivacité étonne, est-
(1) Knlr'autres, par Mgr Parisis.
ïT LA. MisaioN rOSsi a home ES 1843. 4
en iioe aulre adressée un peu après au nonce Forna qui fit dire de M. de Montalembcrt à Grégoire XVI Grande oratore, buona penna, mollo ftioco, parla bene, r davrebbe parlar mena <*)? Ce[te fougue, celle ardeur jamt lassée, si rare en Italie, ne laissait pas que de troubler I échos pacifiques du Vatican (^l. Au surplus, les craint du vaillaat comte n'étaient pas fondées P). Quand sa lett parvint à Rome, le P. Hoothaan venait de rédiger un m moire eo forme de supplique qui fut remis au Saint-Pèr Après y avoir rappelé les concessions faites, il ajoutait qu'il avait déjà écrit au P. de Ravignan le 7 septembre " Je ne pourrais aller au delà sans un ordre formel de I Sainteté », — " Basta, basta, s'écria le pape en le lisar rien de plus, c'est bien assez comme cela » W. C'était pr cisément au lendemain du jour où te secrétaire d'État r fusait la ratification écrite qu'attendait M. Rossi : « No n'avons rien à approuver, puisque nous n'avons rien c donné ».
11 y en avait assez comme cela, en effet, et M. Guiz se le tint pour dit. Il ne revint pas à la charge. De tout les mesures bruyamment annoncées par le Monileu aucune ne s'exécuta en dehors des bornes fixées par général. A Paris, les Jésuites ne laissèrent que les P Marlin et Cahier dans la maison de la rue des Postes. L autres furent répartis en six résidences différentes, do trois dans la ville même, rue du Roule et de Sèvres. Lyi fut à peu près évacué. Les quatre noviciats de Saiol-Achei; de Laval, de Toulouse, d'Avignon, furent divisés et tran portés ailleurs. Vingt missionnaires partirent pour I
(l)Montalenibfirt à FoLsset, IT avril 18iG.
(21 PeuMlre est-ce pour ce motif que le P. Roolhaan adressa ses remen meots, non à M. de MonUlembert. mais au marquis de Barthélémy, » mo compromis ou ntoina compromet tant » (Foisîel à Monlalembert, 5 scptem 1845),
(3) Il le reconnut lul-oicme plus lard, en (365, danv sa notice sur M . B gnot : " L'cvénement prouva que nos alarmes étaient uiagénies n.
I*' Elirait d'une lettre écrite le K ocinbre à M. de Montalembert, alors i Boche-en-Epenil, et dont l'auteur tenait le propos du P. de Ravignan.
418 L AFFAIRE DES JÉSUITES EN FBAIfCE
pays étrangers. Mais ce fut tout. On ne toucha pas ào resie des établissements français. Commencés en août, les changements de résidence étaient achevés le 1*'' novembre. L* Parlement était alors en vacances. Le ministère profîtadesa liberté pour fermer les yeux. Distraite par d'autres soucis, Topposition elle-même se tut à la rentrée des chambres. Deai années plus tard seulement, le 10 février 4847, sept moi^ après Favènement de Pie IX, M. Dupin s'avisa de faire demander par un de ses collègues où en étaient les négociations entamées à Rome. Elle se poursuivent, répoodit !e président du conseil, mais avec une certaine lenteur qu'explique un nouveau pontificat. Ce simple mot suffit, parailil, puisque le questionneur n'insista pas.
On ne pouvait plus naïvement le reconnaître : l'agitation antijésuitique avait été une pure manœuvre parlementaire; le mouvement ne sortait pas des entrailles de la nation. Quoiqu'ils ne fussent pas d'accord sur la conduite tenue pendant la campagne et sur ses conséquences pour rÉglise, Lacordaire et Montalembert n'avaient donc pas tort en pensant, le premier que la Compagnie n'était pas sérieusement atteiote, et le second que la résistance extrême aurait eu plus de grandeur et de fierté, qu'on avait manqué de nerf dans le combat. Ce reproche était-il toutefois entièrement fondé? La France a un défaut qui tient peut-être à la vivacité plus qu'à la mobilité traditionnelle de sa race; elle s'estime à la fois trop et trop peu, elle n'a de mesure ni dans ses admirations ni dans ses sévérités et, quand elle s'engoue d'autrui, elle est trop prompte à faire bon marché d'elle-même. La comparaison la rendrait parfois plus juste. Peu de mois après les événements que je viens de décrire, à l'heure où l'Italie, réveillée par les accents généreux et paternels de Pie IX, s'attendait à revoir dans son indépendance renaissante une fois de. plus les merveilles de Dieu, mirabilia Dei, le P. de Ravignan, appelé par son général, entrait dans la ville éternelleVù Taccueillaient des vociférations forcenées, Vive Oioberti! « La haine contre nous (les Jésuites), écrit-il, est à l'ordre
ET lA UlSSlON ROSSI A ROUE EN ISiS*-
du jour. Pas ud mot de qui que ce soit pour m fease.... C'est un eatraîDemeut aveugle. Certes, qi précie bien ici nos admirables amis et défenseurs de I Personne qui ose maintenant à Rome se dire et t ami de la Compagnie.... ». Et un peu plus tard : « I enTie à Rome nos écrivains, dos orateurs, nos dé! dévoués à l'Église.... Nos évèques, notre clergé, or raui catholiques, notre jeunesse religieuse, tout admiré et tout cela manque à l'Italie. Vous vous | cependant, et non sans motif, de l'apathie d'un nombre autour de vous.... Oue diriez-vous donc mets de côté notre pauvre Compagnie.... pou traquée, buée plus qu'elle ne l'a jamais été en f j'envisage la grande question de l'Eglise personnifi son souverain et admirable PonliTe, et alliée si nol par lui avec les institutions et les réformes sincÈ
libérales. Qui comprend cette situation qui la
la soutient et la développe comme vous, comme not talembert que Dieu couronne? Qui? Personne. Il quoi mourir de douleur » (').
Le contraste était saisissant en effet. 11 le fi davantage en 1848, lorsque la révolution, frappant suites entre les bras de Pie IX, expulsa de Rome c tigables auiiliaires de la papauté dans la vigne < gaeur (^). Proscrit d'Italie, repoussé par plus d'i catholique, leur général ne trouva d'abord un lib que dans la France républicaine. La première é l'exilé fut Paris, où trois années auparavant, on ir son Institut de dissolution. En 1845, comme ei comme en 1844, loin de briser le navire, la tempête fait qu'aguerrir l'équipage. Les Jésuites avaient pli □on rompu ; les laïques qui avaient pris leur défense restés debout, plus énergiques, plus résolus que Très décidés à ne point séparer leur conduite de i
tl) Lettre à M. Ch. de Bianccy (P. d« PonUevoy, op. cit., I. I, (!) Adresse de Monlalembcrt à S. S. Pie IX, avrU 1848.
420 l'affaire des jésuites en France
Home, ils étaient prêts à affronter de nouveaux périls pour garder intacte la tunique sans couture, pour repousser, au dedans et au dehors, les ennemis de TÉglise, qui est comme le corps terrestre de Jésus. Le plus clair résultat des incidents dont le récit précède tut la reprise de la campagne pour la liberté de renseignement, reprise conseillée dès le mois de juillet par MM. Beugnotet Foissetl*), et publiquement annoncée, le 16, par le comte de Montalembert àla tribune du Luxembourg. Un mémoire inédit, rédigé sous son inspiration sinon sous sa dictée, le 12 septembre 1846, pour être communiqué à la cour pontificale afin de prévenir un retour offensif de M. Rossi resté ambassadeur de France à Rome, décrit très nettement la situation du Gouvernement français vis-à-vis du Saint-Siège à celte date. Il semble qu'on ne puisse mieux: clore ces pages qu'en en résumant les traits principaux.
Le gouvernement représentatif, disait ce mémoire à codsuller, est un gouvernement d'opinion : TÉglise ne peut en conséquence compter sur rien dans le pays où il est établi, si elle n'a Tappui, sinon de la majorité, du moins d'une minorité puissante, active, capable de tempérer et de contenir. Les peuples modernes étant maîtres de leurs destinées politiques, l'Eglise doit toujours agir sur leur esprit et sur leur cœur. De là la nécessité absolue d'une certaine publicité. L'instabilité ministérielle rend fatalement précaire toute entente avec les cabinets seuls.
Le Gouvernement français actuel a la prétention de représenter Tancienne royauté, celle du roi très chrétien, du fils aîné de l'Église. Mais cette prétention est inadmissible, puisque, par le jeu des institutions parlementaires, le pouvoir passe ou peut passer entre les mains d'hommes qui n'ont du catholique que le nom. Bien qu'ils ne veulent pas persécuter TEglise, ils ignorent ses droits et ses obligations. Aussi empiètent-ils sans cesse, même à leur insu,
(1) L'étiré de Foisset à Montalembert du 8 juillet et du comte Beugnotau môme, du 29 du même mois. Ce dernier hésitait pourtant à faire la déclaration publique du 16 juillet (Foisset à Montalembert, 24 JuiUet 1845i.
KT LA MISSION ROSSI A ROM?: EN l8iS.
siir son domaine. Ce bodI les appels comme d'à suppressions ou suspensions des traitements ecclési opérées par )e ministre des cuites, au mépris du dat el quoique la dotation du clergé doive être i dnote du Gouvernement, qui en est seulement le re
Toute concession faite par l'Eglise au Gouvernei inutile, si elle ne s'appuie sur le vœu bien précis i fesle de la nation. Or, il est certain que depuis 183 produit au sein de celle-ci un mouvement favc l'Église, mouvement qui s'est fait en dehors de l'act veroemenlale. Les élections d'août 1846 en sont une Nulle part, dans aucun collège électoral, l'opinion échauffée en faveur de l'Université et contre les . Presque partout les candidats du Gouvernement ceux de l'opposition ont invoqué le concours des é catholiques en promellant de voter la liberté d'ei ment. Ces élections ont donc plus fortilié qu'affail ment catholique. On induirait la cour romaine ds reur si on préleudait que l'opinion est cxcitét l'Église et qu'il y a lieu, par prudence, pour le Saii de céder sur la question des Jésuites.
tin effet, depuis l'année 1843, époque à laquelle pour la liberté d'enseignement s'est ouverte, la re constamment progressé en France. L'autorité m sociale des évéques a grandi. Bien que les député liques soient en minorité à la Chambre, leur infl décuplé. Le gallicanisme est presque morl. II a d' perdu presque toute sa force depuis qu'il n'est plu sente que par des hommes dont le christianisme i sincère que celui de Bossu et et de Fleury. Mais c mes mêmes sont peu nombreux; ils diminuent jour el sont remplacés par des ultramontains.
Une condescendance trop grande du Saiat-Siè la politique ministérielle aurait un autre danger. I gagerait le Gouvernement qui ajusqu'ùce jour fait chois pour l'épiscopat et n'a pu trouver un seu s'associant publiquement aux attaques dirigées c£
iS2 L AFFAIRE DES JÉSUITES EN FRANCE.
Jésuites, à désigner pour les fooctions épiscopales des ecclésiastiques disposés à marcher sous un drapeau diffèrent de celui de NN. SS. de Lyon, Toulouse, Paris, Reims, Langres, Chartres, Digne, Perpignao, Marseille. Rennes, Rodez, etc. Une scission déplorable en serait la conséquence et elle aboutirait à former au sein du pays ud parti visiblement hostile à la liberté de TÉglise. Mgr Doaey, évêque de Montauban, disait le 18 juillet 1816 à M. de Montalembert : « Je crains toujours les mauTaises nominations épiscopales ». Mgr Sibour, évèque de Digne, dans ses Institutions diocésaines, p. 339, formule la Téritable loi des relations de TÉglise et de TÉtat dans la France actuelle : «c L'État, dit-il, ne peut plus être aujourd'hui que le protecteur de la liberté de TÉglise; voilà la seule protection que nous demandions pour elle, la seule que rÈtat puisse constitutionnellement et raisonnablement lui accorder ».
C!omment ces réflexions furent-elles accueillies à Rome par le grand pontife qui venait de succéder à Grégoire XVI? Les avait-il sous les yeux ou dans la mémoire, iorsquVn octobre 1846, il dit à Tabbé Dupanloup, en parlant de M. de Montalembert : E un vero campione! En tout cas, la Providence ne tarda point à les rendre sans objet. Seiie mois après, la monarchie de Juillet disparaissait sans que là question des Jésuites ait été de nouveau soulevée, et à Theure où jamais, depuis dix-huit ans, les catholiques ne s'étaient peut-être sentis plus rapprochés de la liberté religieuse.
MONTALEMBER^
« Point d'apologie, point de panégyrique; i simpJe et exact; la vérité, rien que la vérité. » Aii meoceat les Moines dOccident. Cette recommandai prenant la plume, leur historien croyait recueillii bouche, M. le vicomte de Meaux en a fait à bon devise de la courte biographie que lui a inspirée filiale. S'il est un livre sincère et véndique, i dont l'auteur s'efface derrière son modèle et corn 90D émotion par son indépendance, c'est celui-ci est pas non plus, ce semble, dont l'exaclilude pui tendre à pins d'autorité : attaché dès la jeunesse Montalembert avant d'entrer dans son alliance, téi sidu et familier de sa laborieuse retraite, confidei travaux et de ses pensées intimes, gardien de ses ms et des notes journalières où il déposait jusqu'à ses sions les plus fugitives, héritier enfin de sa foi e inébranlable dévouement à la cause immortelle servie, M. de Meaux avait pourpeindre l'homme, 1' l'écrivain, le chrétien, des titres et des qualités qu< se permettrait de lui disputer. Bien qu'il l'ait | raccourci, je veux dire en un petit volume, l'imagi tracée est trop fidèle pour ne pas être définitive : 01 la développer et l'étendre, revenir sur la couleur, des détails; OQ ne saurait en contester la ressembl en altérer les lignes principales. Arrêtons-nous * instant à la suite d'un guide aussi sûr qui a jal route, et essayons de donner, d'après lui. une idi
grand lutteur qui, sans avoir « jamais exercé le pouvoir »• sans avoir « jamais manié d'autres armes que la parole ou la plume, a, sur un point capital, changé la loi de son pays »; de cet « ami passionné de toutes les libertés, qui a voulu les employer toutes et ne plus employer qu'elles à la défense de la religion », de ce vaillant qui, soldat ou capitaine, en vingt années de vie publique livra plus de vingt batailles, sans perdre courage, de ce glorieux vaincu qui, de défaites en défaites, est devenu, on le reconnaît aujourd'hui, le vainqueur de la postérité.
. 11 a pourtant, de son vivant, remporté une victoire parlementaire décisive, qu'il suffit de rappeler d'un mot, parce qu'elle est bien connue, et il Ta remportée à Theure même où, sous le coup de la tempête de février 1848, qui l'avait précipité de son fauteuil de pair, il se considérait comme fini, rejeté dans la foule, sinon disparu. Cette mémorable victoire se nomme la loi de 1850 sur la liberté de l'enseignement.
Par un de ces hasards étranges, qui sont fréquents dans la vie et qu'un œil superficiel prendrait pour une injustice, si un regard plus attentif n'en démêlait les causes^ la loi de 1850 ne porte pas même son nom, mais celui du ministre qui la présenta et la fit à la fois triompher de l'opposition des deux gauches et de celle de la droite extrême, j'ai désigné M. de Falloux. Œuvre de transaction et d'accommodement, que le P. Lacordaire appelait plus tard « l'édit de Nantes du xix* siècle », ce concordat appartient bien à l'habile négociateur qui scella Taccord des partis, en plaçant la main de M. Thiers dans celle de l'abbé Dupanloup. Mais qui, depuis le procès de l'école libre, conduisait les catholiques à la bataille, qui avait formé celte armée laïque accourue à la recousse de l'Église, qui avait soulevé celte génération de jeunes hommes, égar* lement inconnus « aux émeutes et aux antichambres », mais élevés au sein de la liberté et combattant fièrement pour elle?
Qui, si ce n'est le jeune pair du Gouvernement de juillet
MONTALElilBERT. 425
« toujours écouté el toujours contredit, arrachant quelquefois des applaudissements et jamais un vote à la majorité de ses collègues », qui avait, durant quinze ans, soutenu la lutte la plus brillante, quoique en apparence la plus ingrate, en faveur de renseignement libre?
N'est-ce pas sur ses lèvres qu'apparut pour la première fois devant la société étonnée cette double formule à la démonstration de laquelle il dépensa ses jours : la liberté a besoin de la religion et la religion a besoin de la liberté? N'est-ce paslui qui, seul entre tous, força ses contemporains, convaincus ou dissidents, à en tenir compte? Et en ce qui concerne spécialement l'instruction des catholiques appelés à vivre dans le monde, quelle voix, avant la sienne, en avait aussi courageusement dénoncé l'indigence?
Qu'on veuille bien se souvenir de ce qu'elle était il y a soixante ans. Au lendemain de la Révolution, le travail scientifique de l'Église s'était singulièrement ralenti, déprimé. Bien qu'il fut un devoir pour les pasteurs et les fidèles, nul ne le pouvait accomplir. Le clergé se recrutait avec peine, il était pur, mais faible el pauvre; il suffisait malaisément aux besoins journaliers du culte. Les anciennes universités étaient détruites et leurs traditions interrompues sinon éloufifées; la main de l'Etat s'appesantissait lourdement sur la nouvelle; si Ton retranche les facultés de théologie officielles ouvertes à une très petite élite, la science sacrée ne se communiquait plus que dans les séminaires, etcomment? En même temps, l'Allemagne refaisait la philosophie et renouvelait la critique négative. Nos maîtres ignoraient l'une et ne pouvaient réfuter l'autre. L'apologétique était à la fois vieillie et insuffisante. L'érudition historique n'avait, sauf de rares exceptions, ni méthode ni partisans. Elle ne soupçonnait pas même qu'elle put se rajeunir. Il n'y avait plus de place pour la religion chrétienne dans la pensée française. Toutcequiétaitcroyant était réputé ennemi; on lit dans un carnet de M. de Montalembert, sous la date du 26 décembre 1837, jour d'une audience accordée par le roi, que Louis-Philippe, qui était
426 montàlembert.
fort loin d*êlre un sot et de partager les préjugés populaires, croyait Lacordaire carliste! On était arrivé à établir entre le génie nouveau et la vieille foi delà Dation une barrière jugée io franchissable par les moins suspects d'indifférence religieuse. Il semblait que la société moderne voulût vivre en dehors même des sources de la vie. Je le demande encore : qui, sans se retourner vers le passé, a protesté contre ce divorce au nom de la liberté et réveillé non seulement l'esprit public, mais les consciences, qui sinon Montaleml>ert?
Sa seconde victoire neut ni Téclat, ni la consécrmtiofl législative, ni surtout la durée de la première à laqaeUe pourtant elle se lie étroitement, et c'est peut-être, entr*autrès motifs, ce qui explique pourquoi on ne l'enregistre point parmi ses plus glorieux faits d'armes. A mon sens toutefois, elle suffirait, à elle seule, à justifier la renommée et à honorer la mémoire d'un homme, elle inérilerait sinon davantage du moins autant la reconnaissance des catholiques français, nos contemporains, si, par une fatale faiblesse de la race, ils n'étaient trop prompts à o«blier le passé et à ne tenir compte que des efforts accomplis sous leurs yeux. Cette victoire difficile, malheureusement restée éphémère pour des causes inutiles à rappeler, fut remportée non au Parlement, mais — prodige plus admirable encore — sur Topinion ou plutôt malgré elle. Ce fut l'organisation de ce que Ton a improprement nommé le parti catholique.
A première vue, on pourrait la confondre avec la co«quéte de la liberté de renseignement secondaire. Ce futen effet pour obtenir celle-ci que le comte de Montalembert conçut le dessein de rapprocher, de réunir, de stimuler l'action des amis dispersés qui partageaient ses croyances. Pour avoir une idée de la hardiesse de l'entreprise, il faut se souvenir de Tisolement, du dédain, de l'ostracisme public, du silence auxquels étaient voués les catholiques dans les premières années qui suivirent 1830. Je ne reviendrai pas sur ce triste tableau. Qu'il suffise de rappeler que lors-
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qu'il fonda, sous la devise : Dieu et notre droite le n comité électoral pour la défense de la liberté religieuse ;>, M. de MoDtalembert — il Tavoue dans sa correspondance — ne reçut à la prenrrière heure que sept adhésions de la province. C'était à peu près le chiffre de ses partisans au sein des deux chambres en 1844 U).
Est-ce à dire que le pays avait cessé d'être chrétien? Non, sans doute : il comptait d'excellents et nombreux éléments, même dans les classes moyennes, même dans la jeunesse qu'atteignait, à la grande surprise des sceptiques, un certain réveil religieux. Ému de ce renouveau, Sainte-Beuve écrivait en 1843 : «Sepourrait-ilque la France fût catholique par impuissance d'être autre chose? » Devinant, pressentant d'iine intuition admirable le désir croissant de lumière et de bien-être qui remue si profondément aujourd'hui les masses prolétaires, d'infatigables chercheurs comme Ozanam et le vicomte de Melun, comme A. Cochin plus tard, allaient dans le peuple, selon l'expression de Tolstoï, avec l'espoir de détruire les préventions qui Téloignaient de Dieu et de le ramener au temple de son enfance. Les œuvres charitables se multipliaient et, sans empiéter sur le sacerdoce, l'apostolat laïque tentait de transformer de modestes étudiants en tuteurs des pauvres.
Mais ces efforts individuels, ces humbles dévouements, cette foi cachée se tenaient à l'ombre, et n'exerçaient aucune influence sur la vie publique. Si des cœurs lassés de la stérilité du doute commençaient à se tourner timidement vers l'idéal chrétien, rien n'accusait leur conversion au dehors, rien surtout ne semblait les autoriser à réagir sur leurs concitoyens. Déshabitués des luttes du forum, les catholiques flottaient comme des épaves entre deux
(1) Ses premiers auxiliaires furent^ on Ta tu plus haut, MM. de Bai^élemy et Beugnot. Il ét^it du reste en pleine communion d'idées avec Mgr Affre, archevêque de Paris. Chose curieuse, il fut secrètement soutenu dans sa campagne pour la liberté d'enseignement à la Chambre des pairs par le chancelier Pasquier, qui le morigénait en public, mais ne le décourageait pas en secret, moins peut-être par entière conviction que par une paternelle affection pour le jeune défenseur de TÉglise.
eaux sous l'indifférence officielle : leur faisceau délié n'offrait ni prise ni résistance.
A Tétonnement de tous, étonnement mêlé de crainte chez la plupart, même chez les mieux qualifiés, Montalembert entreprit de les grouper et de les rendre à la vie aclive, à la vie sociale. Croyants, ils avaient des convictions à défendre; citoyens, électeurs, ils avaient des droits à faire respecter. La Charte de 1830 avait promis des réfornit^: elle avait pris de solennels engagements qui n'étaient pas réalisés. La partie révolutionnaire de la législation était mauvaise ; une autre contenait des lacunes : il fallait changer Tune, combler les autres. On a appelé cela une ligue, une croisade : non. C'était purement et simplement une lutte pacifique, une revendication légale. Quelle différence, quoiqu'il les ait lui-même proposées pour exemples, avec rirlande cl la Belgique!
Sa « véhémence réglée » — le mot est de M. Emile ON livier — sut former dans ce but une armée, mais une armée qui n'entendait agir que par la parole et la plume. Elle prit pour drapeau u n des articles de la nouvelle Charte. Etait-ce implicitement adhérer à tous les autres? Au vrai, ce n'était ni les accepter ni les rejeter. Bien que personnellement favorable à la royauté de juillet (M, mais instruit par une récente expérience des dangers de Talliance du trône et de l'autel, le jeune général avait une conceptiou et un but plus élevés. Il voulait purement la liberté de l'Eglise. Rallier sans distinction autour de l'Eglise et de la liberté tous ceux qui avaient comme lui foi en l'une, confiance en Tautre, légitimistes, orléanistes, libéraux (qui se retrouvèrent plus tard la main dans la main pour voter la
(1) V. un article de Montalembert, destiné à la France contemporain': et non inséré, dans lequel, en mars 1838, il expose les motifs de sa préf''rence pour la. monarchie de 183Q, tout en faisant des réserves sur son origine et sa défiance du pouvoir spiriluel. V. également dans le même sens on*^ lettre à l'abbé Tron, vicaire de Pontoise, et une autre du 22 novembre 1S>3 adressée à M. Foisset. Il refusa pourtant la croix de la Légion d'honneur q^: lui était offerte parle roi Ix>uis-Philippe (Lettres au maréchal Gérard et au chancelier Pasquier, de 1840 et 1847).
foi de 1850), les mener à la bataille sans souci de leur origine, de leurs opinions, de leurs visibles préférences, en leur demandant simplement leur acte de baptême et la volonté de conquérir en plein jour le droit d'être partout et toujours catholiques, ce plan estimé téméraire, il Texécuta. Homme de plein jour! que ce nom lui va bien et comme il a raison de l'appliquer à ses troupes, de se l'appliquer rétrospectivement à lui-même dans une lettre de 1868! « Je suis pour l'instruction publique en matière criminelle, à plus forte raison en matière politique et en matière religieuse. Je déleste... les antichambres de valets où l'on dit tout bas pis que pendre des maîtres devant lesquels on n'ose pas souffler mot. » Et, si Ton y songe bien, qu'avail-il, qu'avons-nous encore maintenant à cacher? Sous une autre forme, VUnivers de 1846 exprimait presque la même pensée : « La vérité a des droits, elle veut en jouir et elle se sent si forte avec des droits qu'elle en fait part, sans répugnance et sans crainte, à ses plus ardents ennemis ».
Organiser et discipliner l'élite des chrétiens, dans une nation divisée par la Révolution, la réveiller de sa torpeur et de son trop long sommeil, détruire le respect humain chez les uns, l'indolence et la passivité chez les autres; révéler à tous dans l'union le secret de leur force, leur apprendre à ne pas s'effrayer de leur petit nombre et à ne chercher qu'en eux-mêmes un sauveur; à un sentiment religieux vague et tiède substituer un catholicisme ferme et militant, former par l'éducation libre des générations aguerries qui puissent virilement sou tenir les combats futurs et sur les remparts sans cesse battus en brèche de la forteresse spirituelle appuyer ses naturels défenseurs, introduire dans le langage de la tribune et delà presse, au nom des exclus ou des disgraciés de la veille, des hardiesses envers le présent demeurées inconnues jusqu'à lui; tenter de réconcilier son siècle avec le passé et cependant intrépidement le contredire dès qu'il romperait avec le respect dû à de vieilles croyances, l'appeler alors aux repentirs histo-
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riques, aux réparations publiques, le faire lire à litre ouvert dans le douIoureux^ mystère du mal moral, de rin> justice passagèrement triomphante, en attendant les retours yengeurs, inévitables de la justice éternelle, affirmer Fioviolabilité sacrée du domaine de la conscience, sans répudier les légitimes aspirations des peuples modernes, proposer ainsi la liberté pour sauvegarde à la foi et celle-ci pour garantie à la liberté, prouver par son propre exemple qu'elles ne sont pas mortes et qu'il dépend uniquement de nous de les faire rejaillir victorieuses dn sein d*une société malade, mais non épuisée, telle fut, entre toutes, l'œuvre maîtresse de Montalembert, celle qui immortalisera le plus sûrement sa mémoire parmi nous. Vrai champion du Saint-Siège, dit un jour de lui Pie IX. Vrai champion de Tavenir, peut-on ajouter sans imprudence, car il semble avoir eu à travers le temps la claire vision des besoins comme des périls de Tbeure actuelle, et si la petite, mais généreuse phalange qui se pressait à ses côtés fut trop vite décimée, si, rejeté lui-même loin de l'arèoe qu il avait choisie, il a eu Tamère tristesse de lui survivre, ses leçons du moins n'ont pas été perdues : malgré la mauvaise fortune, malgré les mécomptes, les désastres même, ses disciples n'ont pas cédé un pouce du terrain qu'il avait conquis à l'Église et c'est encore de ses anciens compagnons d'armes qu'est venue l'initiative de la loi de 1875 sur la liberté de l'enseignement supérieur.
Montalembert ne fut pas seulement, comme le dit M. de Falloux dans ses Mémoires, un grand semeur d'idées; il fut peut-être encore plus un grand semeur d'hommes. C'est qu'en efTet les premières engendrent parfois les seconds. Il aimait la jeunesse, il Taltirait à lui, il la recherchait, non comme d'autres pour recevoir son encens, mais pour l'enflammer de son ardeur et la porter aux grandes choses. Il l'aima jusqu'à son dernier soupir, autant que la liberté, autant que son pays. L'un de ses plus vifs chagrins, aux poignantes heures de la retraite et de la souffrance, c'est que les jeunes ne fussent pas autour de lui plus
MOHThLKMBEKT.
nombreux. Ils ne le fuyaient pas, mais la tribune li qaail pour les retenir sous la puissance charmeres; parole. Cloué sur son lit, accablé par la maladie, cœur toujours haut, c'est encore à eux que s'adre tendresse défaillanle. « Même quand ils ne me den rien, écriYait-it en décembre 1669 à des étudiants je me sens toujours porlé à crier aux jeunes f^ens p^e etcooSance! Travaillez énergiquement pour 1: cause, pour la Térîté, pour la justice et la liberté < sûrs que vous ne vous en repentirez jamais... Il faut et persévérer. Mais, quand même on serait sans il faudrait encore lutter sans peur, ne fût-ce qi revendiquer une place parmi les cœurs généreux, les Âmes vraiment libérales, parmi les solides chrél notre siècle ».
C'est qu'en dépit des déceptions, des défaites trahisons plus dures encore, il était de ceux qui ne donnent jamais. « Je ne me découragerai pas, éci au lendemain d'uoeviolen te (empêle, j'espérerai tou Et en 1854 : « Songez h la hauteur dont je suis to l'indigne abandon dont j'ai été victime. Il y a là c( quoi décourager et désespérer. Mais je me rappel) phrase : ne se laisser abattre ni aigrir. La foi a des imprévus, des restaurations miraculeuses. Le catholi traversé de plus rudes épreuves que les nôtres ». l'Irlande, ajoutait-il. Après 1693, l'Angleterre a e 50 ans à décalholiciser la verte Rrin. Les papistes expulsés du Parlement irlandais. On les dépouilla è de suffrage, on lus chassa des corporations munit des fonctions publiques, du jury, de l'armée, de la i On leur refusa jusqu'au droit de porter une arm leucdéfense. Ils ne pouvaient ni acheter une terrt hérUer, ni la recevoir en don. Ils ne pouvaient I pour plus de trente et un ans, ni en tirer un h excédant le tiers du loyer. Ëvéques, moines étaiec crits. Le simple prêtre était soumis comme le récid la surveillance de la police, sans parler d'un sermen
le contraindre à le prêter, on proposa en cas de refus de le marquer d'un fer rouge. Eh bien! moins de quatrevingts ans après, de 800.000 les catholiques irlandais passèrent à trois millions.
En Suède, où la victoire de Luther avait été complèle, il aurait pu, s'il avait vécu davantage, constater semblable prodige, même résurrection. En 1830 on n'y complaît plus que trois cents catholiques, ayant pour pontife, au témoignage de Montalembcrt, un vieillard étranger, solitaire, pour temple une salle humide dans un fauboun: reculé de Stockolm. Tous artisans ou pêcheurs, Dieu s'était caché parmi eux, comme autrefois daos le sein des Galiléens sur les bords de la Mer Morte. Et maintenant ces proscrits, ces exilés sur la terre natale sont devenir légion. Sans bruit, sans tumulte, mais non sans efforts, ils ont conquis la liberté de conscience avec la loi de 1873 et le petit troupeau méprisé célèbre en paix les saints mystères sous l'œil devenu débonnaire du législateur.
C'est par de tels exemples qu'il agissait sur les jeunes esprits, qu'il y allumait la flamme ou qu'il les relevait. Mais la pâte ne lève plus, dit-on. Si, elle se lève quand on sait y mettre comme lui le levain de l'enthousiasme, du désintéressement, de l'oubli de soi, quand on combat comme lui l'égoïsme politique et l'égoïsme privé, quand on prêche le devoir social de la charité, non de Tassistanie officielle et obligatoire, mais de la charité libre, familière, évangélique, quand uneconviction ardente comme lasiennr s'adresse h, la générosité naturelle de l'homme, même de Thomme à demi gâté par l'excès d'opulence ou de privations. Quoique sa vie dévorée par la tribune et la presse avant 1852 ne pût suffire à toutes les œuvres, en infatigable capitaine qu'il était, il parcourait sans relâche les rangs de la jeunesse, toujours en quête de nouveaux auxiliaires pour elles, et chaque jour il y soulevait de nouveaux dévouements.
Patricien de race et de goût peut-être plus encore, quoiqu'au-dessus de toute morgue et de toute vanité, il
semble n'avoir eu qu'un penchant médiocre vers la démocratie, dont on s'est plu parfois, en ne le regardant qu'à travers les colonnes du journal ÏAventry à le représenter *^
comme un dévoué partisan, sinon comme un précurseur. Si Ton en juge par les discours de 1848 à 1852, jamais les passions qu'elle déchaîne, les excès qu'elle provoque n'ont rencontré un adversaibe plus énergique ni plus résolu. L'opinion conservatrice qui comptait alors sur sa vaillance ne fut pas déçue. Il n'y eut pas de plus beau lutteur. 11 continua en France l'héroïque combat qu'il avait commencé en Suisse. Je ne sais si je me trompe, mais l'ennemi juré du despotisme, quel qu'il fût, ne pouvait au fond s'éprendre de la forme "gouvernementale qui se prêle le mieux à la tyrannie, surtout chez un peuple matérialiste. <( Je ne me déclarerai pas son adversaire, écrivait-il à Lacordaire le 29 septembre 1839, mais je lui dirai ses vérités toutes les fois que je le pourrai. Je ne crois pas plus à l'infaillibilité des peuples qu'à celle des rois et je ne serai jamais le courtisan des uns ni des autres ».
Le chrétien n'y inclinait guère davantage, carie Christianisme qui n'exclut et ne réprouve aucun régime honnête, n'est point par préférence la démocratie, comme on le prétend moins pour servir l'un que pour flatter l'autre. Sans lui être hostile, il en est le correctif, il a seul la vertu de la rendre juste et durable. Aussi, tout en s'y résignant comme à une chose inévitable, M. de Montalembert la voulait religieuse. « Je regarde devant moi, disait-il, et je ne vois partout que la démocratie. Je vois ce déluge monter toujours, tout atteindre et tout recouvrir. Je m'en effrayerais volontiers comme homme ; je ne m'en effraye pas comme chrétien, car en même temps que le ^
déluge, je vois l'arche ». Il la voulait religieuse, parce que la religion est la science des faibles, c'est-à-dire de ceux qui, malgré les développements de l'instruction populaire, n'en peuvent recevoir une autre. Or les faibles ne passeront pas, ils sont les assises de l'humanité. Croire afin de comprendre : la parole de saint Anselme est vraie de tous,
ignorants et savants, grands et petits, faibles et forts. Ces! cette conviction qui explique son langage au congrès de Matines en 1863, langage applaudi par les uns, critiqué avec amertume par les autres, et qu'il dut justiGer par un commentaire. Il se résume à peu près en ceci. Pour exercer une action féconde et salutaire sur la société moderne, il faut en accepter les conditions vitales et TÉglise a plus à gagner qu'à perdre à la liberté : qu'elle la revendique donc non comme un privilège, mais au nom du droit commun. Réduit à ces simples termes et toute autre formule mise à part, le conseil n'a plus rien qui étonne : nous avons bien appris depuis trente-cinq ans. Mais si des catholiques hésitaient encore à invoquer la liberté pour défendre et enseigner leur foi, il me semble voir Montalembert se dresser hors de la tombe pour leur jeter une objurgation suprême et leur crier de nouveau : couragel Les croisés s'élançant à la conquête du saint Sépulcre se sont, eux aussi, arrêtés sur les rives de la mer qui leur apparaissait moins un chemin qu'un obstacle. Eux aussi nr se sont pas embarqués sans terreur avec leurs pesants destriers sur ce grand lac de la Méditerranée qui réfléchit les clartés du ciel, mais qu'écumaient les barbaresques. Et pourtant au delà du port était Jérusalem!
Tout semble avoir été dit sur Mootalembert orateur. Ce ne sont d'ailleurs ni ses disciples, ni ses alliés qu*il faut interroger à cet égard, maïs ses adversaires, ceux-là même qui l'attaquaient avec le plus de virulence ou de perfidie. Sous leurs sarcasmes ou leurs injures on lit clairement la crainte, on devine également ladmiration qu'il inspirait. Un lettré comme lui, mais l'homme du monde avec lequel il avait le moins d'affinité morale, Sainte-Beuve a un jour, il est vrai en 1849, rendu justice à « son beau talent, à sa fermeté, à sa souplesse et à sa vigueur, à son art de présenter la pensée sous des aspects toujours larges et nets..., à l'éclat et à la magnificence de son langage..., à son aisance et à sa faculté ironique, poliment hautaine ». Le critique avisé des Causeries di4 lundi n'a pourtant rendu
MOSTALKMBEBT.
qu'en partie la doininalioa souveraine et les eiTets de sa parole. Il n'en a qu'à demi saisi les et l'hal)tlelé. Ce paladin toujours armé, louji: monter n cheval et à rompre des lances, ce pu leur, chevaleresque jusiju'à l'imprudence, disa fidenl M. Foisset, qui le comparait au cotirsi< lerram tingida fodit, était au fond plus maître qui que ce fût à la trihune. S'il tenait de la na être aussi de la violente école de Lamennais, n avoir brisé avec elle, une inextinguible ardeur, une forte et opiniâtre élude, il savait mieux qu la contenir jusqu'au moment propice, arrête d'à lui livrer libre carrière. Le prétendu tribun ne la passion, l'éloquence, la poésie même qu'à C'était un classique. On s'en aperçoit aisément ture de son style.
11 ne procède point par petites phrases sacca que les aiment les foules, mais par longs mor tous les membres sont liés entre eux et qui d'u continue vont jusqu'au coup final. Il calcule, prolon<re \es crescendo eA atteint naturellement à du rythme. Il est latin par ce côté, involontaire grande éloquence romaine qui s'est transmise à âges chez nous jusqu'au xvii° siècle.
Sous cette solide charpente jaillissent soudai lui-même des phrases, des mots que tout hnmr eatendre sans tressaillir et dont le souffle impétu les essaims d'àiftes vers leur destination étei ligures que le ciseau d'un sculpteur pourrait tail marbre, de hardies alliances d'expressions qui la période et la gravent dans la mémoire. Il em fois sans effort l'ensemble et les détails; il voi par masses dans le monde moderne, comme les de l'ancienne loi lisaient dans le cœur des tribi Et de fait, à son insu, il prophétisa au moins dt première dans son discours sur le Sunderbund. duquel M. Gnizot dit de lui : « Ce jeune homm
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nir dfî la France » ; la seconde» en février ^852, dans son discours de réceplion à l'Académie française, qui fut un yrai triomphe, car il eut plus d'auditeurs que celui de Royer-Collard, le plus grand exemple de succès oratoire qu'ait pu jusqu'alors citer Tlnstilut. Ce discours écrit avant le 2 décembre, et « qui devait être, dit-il, un acte d'opposition au gouvernement parlementaire, est devenu sans que j'y aie changé un seul mot, un acte d'opposition au gouvernement dictatorial ». Jamais prédictions n'avaient été plus exactes et ne s'étaient réalisées avec une rapidité plus foudroyante.
Qu'on lui reproche après cela de « ne pas savoir louvoyer, de n'être ni prudent, ni modéré, ni conciliant quand il le fallait », le reproche tombe de lui-même et il a beau jeu, dans sa correspondance intime, de le repousser. Qu'on lui écrive, comme un ami, presque un mentor : « Vous avez besoin du succès; il vous faut non la victoire, mais l'approbation, j'ai presque dit le battement des mains ». Il est en droit de répondre : « Oui, vraiment, j'aime la gloire et ne m'en défends pas, et, à défaut de gloire, j'aime les éloges publics, malgré tout ce qu'ils ont d'éphémère et d'insuffisant. Oui, je ressens et j'avoue le laudumque immensa cupido dont parle Virgile. Mais c'est à condition de rester toujours, comme dit ce même Virgile, servaniissimus asqui, Savez-vouscequi constitue le mérite et l'honneur de ma vie, puisqu'il faut que je me serve de ces mots louangeurs pour me défendre contre un ami tel que vous? Ce sera d'avoir toujours, entendez-le bien, toi/jours sacrifié le besoin et l'amour de la popularité et du succès à la voix de la conscience et du devoir ». Tous les orateurs, peuventils, au même degré, se rendre ce témoignage?
Oserai-je avouer ([ue ses écrits de longue haleine — je ne parle pas des articles ou brochures de circonstance qui prennent souvent à son insu le ton et l'allure oratoires — me paraissent légèrement inférieurs à quelques-uns de ses discours? Une opinion aussi incongrue a besoin de se placer sous l'autorité de M. de Montalembert lui-même. 11 écri-
vait en 1862 à Tun de ses amis : « Oui, j'aime la mêlée, le combat, le métier des armes et pourquoi donc ne les aimerais-je pas? Le combat, n'est-ce pas la vie? El ne vaut-il pas mille fois mieux faire de l'histoire que de récrire? Je le déclare donc sans détour : je ne suis historien qu'à mon corps défendant ». L'homme ne fait, dit-on, jamais mieux que ce qu'il aime et il préfère presque invariablement ce à quoi il réussit.
Est-ce à dire que ses livres n'aient eu ni la puissance ni Téclat de sa parole, et qu'en se figeant sur le papier sa pensée ait perdu de son autorité sur les intelligences? Peutêtre, dans la douleur et les regrets de la retraite, ce doute a-t-il hanté son esprit, tant il se sentait né pour les agitations parlementaires, mais on se tromperait beaucoup si sur ce point on le prenait rigoureusement au mot. Dès ses premiers pas dans la vie, un excellent juge. M"' Swetchine, la fine et bienveillante conseillère de sa jeunesse, en est témoin : « avec Tâme la plus haute, la plus honnête, un cristal qui était presque un diamant, il était troublé, mécontent de lui-même », et il s'estimait au-dessous de sa tâche, il redoutait, plus encore qu'il ne s'en parait, les jugements de ses contemporains. Ce batailleur indomptable que l'on a cru rebelle à tout avis de prudence consultait sans cesse : il avait ses modérateurs, ses correcteurs attitrés; comme Mgr Dupanloop, qui en fut un sur le tard, il leur soumettait jusqu'aux plus fugitives de ses pages.
L'œuvre qui commença sa renommée littéraire, Y Histoire de sainte Elisabeth de Hongrie, sortit pourtant seule et de plein jet de son âme attristée par le naufrage de V Avenir. Écrit avec simplicité, dans une langue émue et colorée, mais toujours nette qui rendait exactement la foi naïve et tendre du xm" siècle, ce livre fut une révélation. Il renouvelait la science historique, il réformait l'hagiographie. Il ouvrait sur le moyen âge des perspectives jusqu'alors inconnues qui se sont assurément élargies depuis, mais que le romantisme tapageur, ignorant ou dédaigneux des véritables sources, n'eût jamais soupçonnées. La meilleure
preuve de son immense succès^ ce sont les nombreuses imi> talions qui le suivirent. Les études esthétiques qui raccompagnèrent ou lui succédèrent firent dans Tart et rarchéologie une révolution presque semblable.
Les intérêls catholiques au xix* siècle^ sorte de testament politique de leur auteur, eurent un moindre retentissement qu'explique leur date, 4852. « La France, dit M. dcMeaux, cherchait le repos sous un maître », et « le vieux soldat du catholicisme et de la liberté... protestait contre le sacrifice de la liberté à la force, sous prétexte de la religion ». Peu de tableaux égalent néanmoins en vigueur celui de la renaissance chrétienne à la veille de la chute des institutions représentatives.
El Les Moines d" Occident? Mi\ je sais qu'il fut un jour de mode, dans un certain monde, de ne leur accorder qu'une attention distraite, de juger l'œuvre à la fois trop courte parce qu'elle est inachevée, et trop longue parce que « toujours la pénitence, la retraite, la lutte du bien contre le mal, de l'esprit contre la matière, toujours des fondations, des donations, des vocations », — c'est M. de Montalembert qui parle — la rendent monotone. Je n'ignore pas qu'elle fut un instant suspecte à quelques membres du clergé lui-même, témoin ce supérieur du petit séminaire qui demandait à l'évèque d'Orléans s'il pouvait en conscience la recommander, attendu qu'elle laisse entrevoir que les saints avaient aussi leurs défauts. Mais ce temps est loin, les lecteurs sont revenus aux Idoines chaque jour de plus en plus nombreux et Téquité aveceux. Sans doute, la mort a glacé la main de l'historien avant qu'elle pût signer la dernière page; peut-être Tédifice monastique eût paru plus majestueux encore dans son unité sculpturale, si au centre se fût dressée la statue de saint Bernard, du <c dernier Père de l'Eglise », du cénobite bourguignon qui, de son humble cellule, gouvernait les princes et jusqu'au Pontife romain. Les cloîtres et les académies ont depuis longtemps ratifié les suffrages unanimes du public. En érudition et en patience, les bénédictins ont rencontré
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leur émule; en souffle soutenu et en magique éloquence Je grand orateur ne le cède qu'à lui-même.
Jeunes gens, s'il en est qu'atteignent ces lignes, vous, les tîls de la génération qui combattit avec Montalembert, vous en qui le moderne scepticisme n'a tué ni la foi, ni Tespoir et dont aux heures d'allanguissement et d'anémie morale la vieillesse aime à se rapprocher pour retrouver un peu de la chaleur et de la sève des anciens jours, vous dont les yeux se lèvent encore vers les grandes âmes, ouvrières du royaume de Dieu, qui ont donné à notre siècle le spectacle de ce que Thumanilé a de plus noble et de plus pur, voyez ce qu'a pu faire ce vaincu et prenez cpurage. Les découragés sont la stérilité et la mort; vous, vous êtes la fécondité et la vie.