DE R. VON IHERING
La science allemande est la première du monde, chacun sait cela. Du moins elle Taffirme elle-même avec une telle confiance et une candeur si juvénile que nous sommes tout prêts à la croire sur parole, dès que nous n'avons pas d'ailleurs un intérêt sérieux ou des raisons dix fois péremptoires pour en douter. Aussi nulle difficulté ne Tétonne, aucun sujet ne la rebute. Dans sa soif de découvrir et surtout de régenter — l'allemand est né pédagogue — elle gravit sans hésiter les cimes les plus ardues; les obstacles stimulent son ardeur; qu'aurait-elle à craindre? Elle est sûre de vaincre, et plus la lutte sera rude, plus nombreux, plus fidèles seront ses disciples.
Qu'on veuille bien m'entendre. Au fond ce langage n'a rien d'irrespectueux ni d'ironique. H est grand, il est beau de faire progresser la science, de reculer chaque jour ses frontières, de consacrer ses forces à éclairer ce qui est obscur, à rétablir la vérité sur les ruines de l'erreur, de le tenter du moins, et, pour atteindre ce noble but, de sortir franchement, s'il est nécessaire, des sentiers battus. Dans le tournoi des esprits qui volent à la conquête de la nou-
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velle loison d'or, l'Allemagne moderne a «ne belle place ; il serait à la fois puéril el injuste de la lui contester. Nous lui coQcédcrioQS même volontiers un des prix qu'elle s'arroge, si elle daignait tenir un peu plus de compte de ses rivales, si elle n'affectait de les passer sous un silence méprisant, si elle ne taisait jusqu'aux larges emprunts qu'elle leur fait, en un mot si pour elle tout ce qui n'arbore point ses couleurs ou porte une autre marque de Fabrique n'était réputé inexistant. L'accusation n'est pas téméraire ni le reproche immérité : qu'on ouvre au hasard, sur le premier thème venu, un livre publié depuis vingt-cinq ans de l'autre côté du Rhin. Au-dessous de l'éloge obligé de la vaillance, de la civilisation et de la science tudesque, on ne rencontrera dans une riche bibliographie que des noms teutons; l'hypothèse la plus hasardée, fraîchemeat éclose dans la cervelle d'un privat-docenl d'Iéna, le plus mince opuscule laborieusement compilé au sortir de l'université berlinoise y sont proposés comme des chefs-d'œuvre h l'admiration de l'étranger auquel il semble interdit de les discuter; il n'est pas jusqu'à l'Europe elle-même qui ne doive s'effacerou s'absorber dans la patrie de Bismarck, témoin l'espression indo-germanigues couramment substituée à celle d'indo-européens dans la langue scientifique allemande pour désigner les premiers envahisseurs de noire continent.
Quoiqu'il ait eu le vif désir de l'éviter, le célèbre el savant jurisconsulte auquel nous devons l'^s/irif </« droit romain a-t-il pourtant toujours échappé à la manie de ses compatriotes et son œuvre posthume, malheureusement demeurée inachevée, ne garde-t-elle pas, elle aussi, quelques traces de la contagion? A deux ou trois exceptions près, tous les auteurs qui y sont cites sont allemands, bien que l'Angleterre, la France, les pays Scandinaves, l'Italie aient pu lui fournir un contingent d'autorités fort respectable; quant au\ rares étrangers qui ont trouvé grâce à ses yeus, leur opinion n'est guère mentionnée que pour encourir une courte réfutation. Renan
d'après une oeuvre posthume. 3
seul a les honneurs inusités d'une discussion en règle qui remplit seize pages. Mais le plus solide de son érudition ne lui vient-il pas de nos voisins et n'est-il point, par ce côté du moins, un peu allemand lui-même? Dans sa préface explicative, le gendre et pieux éditeur d'ihering, M. Victor Ehrenberg ne fait également allusion qu'aux « résultats acquis de la science allemande », et s'il se défend d'accepter sans réserve toutes les conclusions de celui « qui fut pour lui un second père », c'est uniquement parce qu'il les estime « en contradiction avec ces résultats ». N'insistons pas d'ailleurs sur ce grief de pure forme, j'allais dire de convenance, qui est assurément très secondaire, et qui n'infirmerait en rien, s'il était unique, la réputation du professeur de Goettingen. Interrogeons de préférence son œuvre, si incomplète qu'elle soit, étudions le fond de sa théorie, telle qu'il la concevait au moment où la mort est survenue et a brisé sa plume vigoureuse entre ses doigts septuagénaires. Peut-être y surprendrons-nous avec les preuves non équivoques du remarquable talent de l'écrivain, Tun de ces procédés de composition familiers aux Allemands et qui leur sont dans tous les cas très chers, ihering le nommait très sincèrement, je crois, la méthode réaliste : on verra si à ce réalisme ne se mêlerait point par hasard une forte dose d'imagination qui pourrait expliquer dès lors les fréquentes évolutions de la science germanique, et si le rêve ne jouerait pas encore un rôle — modeste il est vrai — dans la vie du peuple qui se dit, non sans raison d'ailleurs, le plus pratique de l'univers.
Trois races se partagent notre globe : la race blanche, la race noire et la race jaune. La première, la seule dont nous ayons à nous occuper ici, est généralement divisée en trois familles, celles de Sem, de Cham et de Japhet. On donne particulièrement le nom d'Aryas ou Aryens aux premiers descendants de cette dernière. Leur berceau aurait été, dit-on, au centre de l'Asie, dans l'antique Bactriane où les anciens signalent l'existence d'un peuple nommé par eux les Arii. D'autres les placent en Aile-
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raagne, en Russie, même en Sibérie. En 1833, Schrader a énuméré ces diverses opinions qui ont été discutées depuis et vivement contestées. Ihering se rallie à la première. Il fait mieux que de l'adopter sur la foi de son compatriote, il prétend la justifier par trois raisons nouvelles.
L'Aryen primitif portait un tablier de cuir. Qui nous apprend ce détail? C'est Gaïus dans le passage des Institutes, 111, 192, 193, où il décrit la perquisition domiciliaire pratiquée chez les Romains pour retrouver un objet volé. Pourquoi ce tablier de cuir [licium]^ qui s'est transformé chez les Grecs et les Germains du Nord en une chemise de crin? Aucune explication, dit Ihering, ne serait plausible, si ce n'était un vestige conservé par la tradition du costume habituel de TAryas, vestige qui atteste Torigine des Indo-Européens : nos premiers ancêtres vivaient sous une latitude très chaude qui les dispensait de tout autre vêtement.
Le climat de leur patrie nous est en outre révélé par l'époque de leurs migrations qui commençaient le l*"" mars, ainsi qu'on le verra plus loin. S'ils eussent habité une zone froide ou même tempérée, ils n'auraient pu camper en plein air avec leurs femmes et leurs enfants, surtout, ajouterons-nous, avec leur simple ^tablier de cuir, pendant un mois qui connaît souvent la neige dans presque toutes les régions, sauf dans les pays chauds.
Enfin ils faisaient halte juste au 1" juin, comme l'établit un ancien usage conservé par le calendrier romain sous cette date, la fête de Cama, la déesse qui présidait aux gonds des portes. Que signifie en effet cette solennité traditionnelle? C'est qu'à ce moment les ancêtres des Romains commençaient à bâtir des huttes et que chaque famille de la horde voyageuse s'isolait dans un espace clos. Du reste, le souvenir de cet arrêt dans la marche s'est perpétué jusque dans les temps historiques. Quand les Helvétiens émigrèrent dans les Gaules, au témoignage de César, ils reçurent Tordre de se munir de trois mois de vivres. Or, du 1" mars au l""* juin, il y a précisément un