ZÉNON
UV.LKE.
appelle le tyran d’hlée Néarque, ainsi que Philosfrate ; Clément d'Alexandrie l'appelle Néarqueou Démylos ( i ) ; Suidas (a), qui a copié Diogène , Néarque ou Diomédon. Diodore , dans son récit, ajoute quelques particularités qu’il est impossible de passer sous silence. Néarque demandant a Zenon quels étaient ses complices : « Pl$l à Dieu, répondit Zénon , que j’eusse le corps c aussi libre que la langue ! » Diogène dit que Zénon ne lâcha l’oreille du tyran qu'à force de coups; Diodore va jusqu’à prétendre qu’on fut obligé de l'en prier. Mais ce qu’il y a de plus remarquable dans le récit de Diodore , c’est que les dernières ligne* semblent faire entendre que Zénon fut délivré et qu’il se lira d'affaire, ce que les dernières lignes du récit de Diogène admettraient aussi , sans toutefois l’indiquer. Ménage , sur Diogène , et Bayle ont relevé et expliqué les erreurs des écrivains inférieurs qui , en racontant cette histoire , en ont confondu les héros , le temps et la scène. Par exemple, Terlullien, dans V Apologétique , fait demander par Denys à Zénon d’Élée ce qu’enseigne la philosophie. Celui-ci lui répond : < Le mépris de la « mort, i Sur quoi il est livré à d’affreux supplices et scelle sa pensée de son sang. C’est un pur roman , et Dionytio est là évidemment pour Demylo ou Nearcho. Ammien Marcellin (3) prête cette aventure à Zénon le stoïcien , et fait du tyran d’Élée un roi de Cypre , évidemment encore d’après une mauvaise interprétation
(0 Slrom., iv. — (î) Ibid. — ( 3 ) xiv, 9.
COUSIN. — ROOT. riUGM.
ZÉNON d’ÉLÉE.
de la phrase deCicéron, qui, à cété de la monde Zenon d’Élée, cite celle d’Anaxarque, qui eut lieu par l’ordre d’un roi de Cypre. En général d’histoire d'Anaxarque et celle de Zénonont été confondues, et , pour achever la confusion , Sénèque (i) attribue à un des conspirateurs athéniens contre Hippias, probablement Aristogiton , une partie des choses que l'on a coutume d’attribuer à Zénon d’Élée.
De l’ensemble de ces faits réduits par la critique et appréciés à leur juste valeur , mais rapprochés et combinés dans cequ’ilsontde certain, ressort le caractère que nous avons signalé dans Zénon comme homme et comme citoyen , et que nous allons retrouver et suivre dans le philosophe. En effet, quel est le trait le plus frappant et le plus original de Zénon comme philosophe? Quel est le titre incontesté auquel est attaché son nom ? C’est évidemment l'invention de la dialectique. Et je ne parle pas ici de la dialectique qu'on trouvait déjà dans les essais de Xénophane , et qui n’a pas manqué non plus à Parménide ; je veux parler de la dialectique considérée comme un système et comme un art , avec ses règles et ses formes , avec l’appareil et l'autorité d'une méthode positive. C’est un point sur lequel tous les auteurs sont d'accord. Diogène rapporte (t) , sur b foi d’Aristote , que Zénon est l’inventeur de la dialectique, comme Empédocle de la rhétorique. Sexlus (s)
(f ) De Ird, il, 23. — (s) Diog., ix, 23.
(s) Sextus , vu, 7.
XÉSOS d’élée.
répète la même chose sur l'autorité du même Aristote , et il parait que c'était là un fait constant dans l'antiquité, puisque Diogène, dans son introduction (i), en traitant des trois grandes parties de la philosophie , la physique, la morale et la dialectique, attribue l'invention de celle dernière à Zénon. Maintenant quelle était la dialectique de Zénon? La réfutation de l’erreur comme moyen indirect de ramener à la vérité. Or la vérité pour Zénon c’était le système éléatique. Ce système une fois découvert par Xénophane , développé et achevé par Parménide, il ne s'agissait plus que de le défendre contre les attaques de ses adversaires. De là le rôle polémique de Zénon , et l’invention nécessaire de la dialectique. De là encore l'emploi nécessaire de la prose ; car si l'intuition spontanée de la vérité , l'inspiration , et toute conviction primitive ont la poésie pour langue naturelle , la prose est l’instrument de la réflexion et de la dialectique. Aussi Zénon est-il le premier philosophe éléatique qui ait écrit en prose. L'antiquité atteste qu'il écrivit, non des poèmes , comme Xénophane et Parménide , mais des traités , et des traités d’un caractère éminemment prosaïque , c’est-à-dire , des réfutations. Il écrivit de bonne heure (s), et il écrivit beaucoup (s). Diogène
(i) Diog. Introd., 18. Philostr. , Vit. Apoll., vu, 3. Suidas, z^vuv. Apulée, Apol.
(») Plat., Parmen., vnà *iov Îvtoj 6 typifri...
(s) Diog., Introd., 16.
1 11 ZtfNOV U'ÉLÉE.
qui loue ses écrits (5) ne les nomme pas. Mais Suidas , à l’article Zenon, assure qu’il écrivit 1 ° E /»<fcev, des Débats, c’est-à-dire quelque ouvrage de pure controverse; . 2 " tcü E/uireJbx\t'oui , un examen
d Empédocle , de ses opinions ou de ses ouvrages (*) ; 5 ° riasi rsù,' tfiteaiipsvi xepl yjaeu ; , sur la nature contre les philosophes {3). D'ailleurs Suidas ne dit rien sur la forme de ces différents ouvrages. 11 serait assez naturel que l'inventeur de la dialectique eût inventé ou du moins employé la forme du dialogue , qui est la forme même de la réfutation. Et , en effet , si l’on en croilDiogène (v), Zenon passait pour le premier qui eût écrit des dialogues, et l'on pourrait induire aussi qu'il a employé cette forme de composition , d'une phrase d'Aristote , où il est question de Zéuon comme interrogeant et comme répondant (5).
(i) Diog., ix, 26, BifiAfac tz swlnw; y i/iovra...
(S) T où Ktister, tüv Ménage sur Diogène.
(3) Ou bien encore, selon l’interprétalion de Tennemann , deux ouvrages différents, l’un contre les philosophes, l’autre sur la nature. Suidas ne trahit d’aucune manière les sources auxquelles il a puisé ces renseignements; les autres parties de l’article fort court qu’il a consacré à Zéuon sont un extrait de Diogène.
(*) Diog., Pial., m, 47 et 48.
( 5 ) Arguments sophistiques, 1 , 0. Staudlin ( Geschichte und Geist der Sceplicismus , t. 1 , p. 211 ), a entendu ce passage comme s’il s’agissait de dialogues où Zénon eût joué le même rôle que Socrate dans ceux de Platon; mais Tennemann ( Geschichte der Philosophie , t, 1 , p. 193)
ZÉNON d’ÉLÉE. 11S
Quoi qu’il en soit, si nous ne connaissons pas certainement la forme de ses écrits , nous pouvons nous faire une idée très-claire de leur but et de leur caractère général, d'après l'introduction du Parmënide , où Platon nous donne un exposé substantiel , mais précis , d’un livre de Zénon, destiné à défendre la philosophie de son maître. Ce livre était une composition en prose ( i) , divisée en plusieurschapitres , subdivisés eux-mêmes en plusieurs points; car Socrate prie Zénonde relire le premier point, la première hypothèse du premier chapitre, rijv rpÛTifv ùrôOsaiv rs2 rp^rc-j Xôycj. Le mot vrSÔeaii; révèle la nature de la composition, et Proclus, dans la Théologie de Platon, et surtout dans le Commentaire sur le Parmcn'xdc (î), ne laisse aucun doute à cet égard. C’était une revue critique d’un certain nombre d’hypothèses qui toutes étaient successivement poussées à
conclut seulement de la phrase d’Aristote que Zénon présentait sa pensée sous la forme de demandes et de réponses. Quant à l’invention du dialogue, Aristote, dans le Hv. l” r de son ouvrage perdu sur les portes, l’attribuait î» Alexaniène de Téos, et Phavorinus était de la même opinion, au rapport de Diogène, ni, M et 48. Athénée, qui cite la phrase même d’Aristote, ajoute (xi, ta), à celte autorité celle de Nicias de Nieée et de Sotion (le texte ordinaire donnait Soterion; Scbweiehxuscr a corrigé : Sotion).
(i) Platon, Parmenid. , av/ypipfiart opposé à reï{ Ttooi/iaotv. Simplic. , in Phys. Arist. , p. 30. ’Ev /jIj tü auy/cà/t/jaTi aùrov.
(s) Vojez le 1" livre de ce commentaire, loin, iv de ma collection des ouvrages inédits de Proclus. Paris. 1821.
ZÉSOM D ÉLÉE.
l’absurde. Peut-être même était-ce l’ouvrage intitulé '£/»ctf S 'dont parle Suidas. Pour en bien saisir l’esprit, il faut se rappeler l'état de la querelle dans laquelle intervenait Zénon. Parménide , continuant et développant Xénophane, avait dit que tout est un, et que l’unité seule existe. Un cri s’étaitélevé contre une pareille proposition. Si tout est un , disaient les Ioniens , il n’y a plus de différence : le semblable est le dissemblable, et le dissemblable est le semblable ; le grand est le petit , le petit est le grand ; le mouvement est le repos et le repos le mouvement , etc. 11 n’était pas très-facile de répondre à cette objection. Que fit Zénon ? Au lieu de défendre son maître, il attaqua ses adversaires, leur renvoya leurs propres arguments et le ridicule de leurs conséquences. Il s'appliqua à démontrer que toutes les difficultés que les partisans de la pluralité élevaient contre l'unité retombaient sur eux-mêmes, et que dans leur hypothèse aussi le dissemblable est le semblable, etc. Écoutons Platon : < Les écrits de
< Zénon , dit-il , étaient une défense de la doctrine « de Parménide contre ceux oui l’attaquaient par le « ridicule des conséquences , comme , par exemple , « que si tout est un , il en résulte une foule d’ab-
< surdités et de contradictions. L'écrit de Zénon
< répondait aux partisans de la pluralité , leur faisait « précisément les mêmes objections et en plus grand « nombre encore , de manière à montrer que l'hvpo- • thèse de la pluralité prêle encore plus au ridicule
< que celle de l'unité , si quelqu'un l'examine comme
IÉKO.V d'élée.
us
« il faut... Ainsi le mattre dans ses poèmes établissait « l'unité , et le disciple , dans ses traités en prose , « s’efforçait de prouver que la pluralité n’existe « pas (i). > Simplicius lui attribue précisément le même point de vue. < Zénon démontre successivement que si la pluralité existe , elle est à la fois grande et petite... iinie et infinie... étant etn'élanl pas (*)... » Ces passages contiennent tout le secret de la dialectique de Zénon ; ils font voir que Zénon s'était placé tout exprès dans l'hypothèse de la pluralité pour la mieux combattre , en la poussant à ses conséquences nécessaires. Faute de bien comprendre le but qu'il se proposait et la situation où il s'était mis, on lui a prêté une foule d'opinions ridicules qui , loin de lui appartenir , sont des conséquences qu’il lire de la doctrine de la pluralité pour la convaincre de contradiction et d'absurdité. On a attribué ù Zénon précisément les extravagances qu'il imputait à ses adversaires et sous lesquelles il les accablait. On s’est imaginé , par exemple , que Zénon soutenait pour son propre compte que le semblable et ledissemblablesonl la même chose, que le mouvement est la même chose que le repos, etc. , tandis qu'il soutenait que ces conséquences dérivent rigoureusement de la doctrine de la pluralité, et que par là même eelte doetrine est inadmissible. Vous prétendez, disait-il aux empiristes ioniens, qu'il n’existe que ce que les sens vous attestent; qu'ainsi la pluralité
(i) Platon, Parmenid., Bekk., p. 7. — (a) Ibid.
UC ZÊNOX I)V.LÉE.
seule existe ; et vous triomphez dans l'énumération des différences que vous opposez à la doctrine de l'unité absolue , vous triomphez surtout du mouvement universel que vous opposez à l'immobilité absolue , qui résulte de l'unité absolue de Parménidc. Eh bien ! je vous prends par vos propres arguments , et je vous démontre que si tout diffère , par cela même tout se ressemble , que si tout se meut , tout est en repos ; qu’ainsi votre système même vous pousse à des conséquences opposées à votre propre système. L’empirisme est donc condamné à la contradiction , et à une contradiction perpétuelle. Cette contradiction est votre monde , le monde de la pluralité et de l’apparence que les sens vous attestent, et que l'opinion vulgaire admet. Il ne faut croire qu'à la raison , non aux sens et à l’opinion. Or la raison condamne la pluralité à l'extravagance; donc la pluralité n’existe pas. N’objectez pas que dans le système de l'unité absolue, le dissemblable aussi devient le semblable, le mouvement le repos, etc. ; car notre système ne tombe pas sous de pareilles objections , puisque ces objections ne viennent que de votre hypothèse de la différence , du mouvement, de la pluralité et du inonde visible , et que cette hypothèse a été convaincue d’absurdité et de contradiction. Les objections que vous élevez contre notre théorie, du sein d’une théorie détruite , ne portent donc pas. La raison n’admet d’autre autorité que la sienne , et la raison n'existe pour elle-même , ne s’exerce et ne se développe, ne comprend et ne conçoit que sous la coudi-
ZltXOM d’éli'e. III
tion de l’unité ; rien de ce que conçoit la raison n’est dépourvu d'unité. La raison n’a en dernière analyse que l’unité pour forme et pour objet ; l'unité est la région , le monde de la raison , le seul monde que des penseurs et des philosophes puissent admettre. Donc , la doctrine de l'unité absolue de I’arinénide est la seule vraie philosophie. > C’est du haut de ce point de vue qu’il faut envisager et apprécier la dialectique de Zénon , son prétendu scepticisme , son prétendu nihilisme , et en particulier sa polémique contre le mouvement qui a été si peu comprise. Considérée ainsi, cette polémiqué prend un caractère simple et grand qui a échappé à tous les critiques.
Otez l’unité, ne la supposez jamais, rien n'est uni.
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rien ne peutl’élre, tout est isolé et nécessairement isolé dans le temps comme dans l'espace ; le temps et l’espace se réduisent à des points et à des moments qui tendent eux -mêmes à se diviser et à se subdiviser sans cesse. La seule loi qui subsiste est celle de la divisibilité à l'infini , qui détruit tout continu et par conséquent tout mouvement. C’est dans ce sens qu’il faut entendre les arguments avec lesquels Zénon établissait l’impossibilité du mouvement. Jusqu'ici on les a fort bien exposés et développés en eux-mêmes; on n’a oublié que le cadre qui les met dans leur vrai point de vue, savoir, l'hypothèse exclusive de la pluralité, c’est-à-dire la négation absolue de l’unité , laquelle emporte la divisibilité à l'infini , laquelle emporte la destruction de tout continu.
118 ZÉNON d’ÉLÉE.
Voici ces arguments tels qu’Aristote nous les a conservés dans sa Physique, liv. vt , ch. 9.
1 er Argument. — « Le mouvement est impossible, car ce qui est en mouvement doit traverser le milieu, avant d'arriver au but (ce qui est impossible , là où il n'y a plus de continu , et où chaque point se divise et se subdivise à l'infini (i). >
(i) Nous avons cité textuellement Aristote avec les seules additions nécessaires pour le faire comprendre, mais il ne sera pas inutile de donner ici le développement de Bayle: c S'il y avait du mouvement, il faudrait que le mobile pùt passer d’un lieu à un autre ; car tout mouvement renferme deux extrémités, terminum à quo, lerminum atlquem , le lieu d’où l’on part et le lieu où l’on arrive. Or ces deux extrémités sont séparées par des espaces qui contiennent une infinité de parties, vu que la matière est divisible à l’infini; il est donc impossible que le mobile parvienne d’une extrémité à l’autre. Le milieu est composé d'une infinité de parties qu’il faut parcourir successivement les unes après les autres, sans que jamais vous puissiez toucher celle de devant, en même temps que vous touchez celle qui est en deçà, de sorte que, pour parcourir un pied de matière, je veux dire pour arriver du commencement du premier pouce à la Un du douzième pouce, il faudrait un temps infini, car les espaces qu’il faut parcourir successivement entre ces deux termes , étant infinis en nombre, il est clair qu’on ne peut les parcourir que dans une infinité de moments... La réponse d’Aristote est pitoyable ; il dit qu’un pied de matière, n’étant infini qu’en puissance , peut fort bien être parcouru dans un temps fini... C’est se moquer du monde que de se servir de cette doctrine, car si la matière est divisible à l’infini, elle contient actuellement un nombre infini de parties ; ce n’est
ZÉNON d’ÉLÉE. Il 'J
II e Argument. — « Le mouvement n'existe pas ; car ce qui court le plus vile ne peut jamais atteindre ce qui va le plus lentement. En effet, il faudrait que celui qui poursuit fût arrivé déjà au point d’où l’autre part (ce qui est impossible avec la divisibilité à l'infini qui, subdivisant infiniment l’espace , met toujours un infiniment petit quelconque entre les deux coureurs (i). » III e Argument. — < Le mouvement est identique au non-mouvement. En effet , tout mouvement a lieu dans un espace qui lui est égal , c’est-à-dire où il a lieu au moment où il a lieu ; donc (comme on est toujours là où l’on estjla flèche est toujours en repos quand elle est en mouvement (car elle n’est jamais où elle n’est point (*). »
donc point un infini en puissance; c’est un infini qui existe réellement, actuellement... i
(0 C’est l’argument célèbre, appelé l’Achille. Diogène, (ix, 29) dit que Zénon en est l'inventeur, mais il convient que Phavorinus l’attribue à Parménide et à beaucoup d’autres. Dayle : « Supposons une tortue à vingt pas en avant d’Achille; limitons la vitesse de la tortue et celle de ce héros à la proportion d’un à vingt. Pendant qu’Acbille fera vingt pas, la tortue en fera un ; elle sera donc encore plus avancée que lui. Pendant qu’il fera le vingt et unième pas, elle gagnera la vingtième partie du vingt-deuxième; et pendant qu’il gagnera celle vingtième partie, elle parcourra la vingtième partie de la partie vingt et unième, et ainsi de suite. Aristote nous renvoie à ce qu’il a répondu à la précédente objection ; nous pouvons le renvoyer à notre réplique. •
(*) Bayle : < Si une flèche qui tend vecs un certain lieu
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tio Z ['.NON d’ÉLÉE.
IV” Argument. — « Le mouvement conduit à l’absurdité. Supposez deux corps (i) égaux entre eux , mus dans un espace donné et dans une direction opposée et avec la môme vitesse ; supposez que l’un parte de Fesse mouvait, elle serait tout ensemble en repos et en mouvement. Or cela est contradictoire, donc elle ne se meut pas. La conséquence de la majeure se prouve de cette façon. I.a flèche à chaque moment est dans un espace qui lui est égal ; elle y est en repos, car on n’est point dans un espace d’où l’on sort; il n’y a donc point de moment où elle se meuve; et si elle se mouvait dans quelques moments, elle serait tout ensemble en repos et en mouvement. »
(t) Bayle : « Ayez une table de quatre aunes, prenez deux corps qui aient aussi quatre aunes, l’un de bois, l’autre de pierre; que la table soit immobile, et qu’elle soutienne la pièce de bois, selon la longueur de deux aunes à l’occident; que le morceau de pierre soit à l’orient, et qu’il ne fasse que toucher le bord de la table. Qu’il se meuve sur cette table vers l’occident, et qu’en demi-heure il fasse deux aunes , il deviendra contigu au morceau de bois. Supposons qu’ils ne se rencontrent que par leurs hords, et de telle sorte que le mouvement de l’un vers l’occident n’empêche point l’autre de se mouvoir vers l’orient; qu’au moment de leur contiguïté, le morceau de bois commence à tendre vers l’orient, pendant que l’autre continue à tendre vers l’occident; qu’ils se meuvent d’égale vitesse; dans demi-heure, le morceau de pierre achèvera de parcourir toute la table; il aura donc parcouru un espace de quatre amies dans une heure, savoir toute la superficie de la table. Or le morceau de bois dans demi-heure a fait un semblable espace de quatre aunes puisqu’il a touché toute l’étendue du morceau de pierre par les bords; il est donc vrai que deux mobiles
ZKNON d’ÉLÉE.
ttl
trémité de l’espace donné , l’autre du milieu ( comme l’un n’aura parcouru que la moitié de l'espace donné , quand l’autre l'aura entièrement parcouru , le même espace sera parcouru par deux corps égaux et d’égale vitesse dans un temps inégal), il en résulte qu’une moitié de temps parait égale au double. >
Aristote et Siinplicius, dans son Commentaire, attribuent positivement ces arguments à Zenon , et les donnent sous le nomd 'ixoplxi, doutes, arguments négatifs de Zénon contre le mouvement , soit , comme le dit Simplicius, que tous les arguments de Zénon contre le mouvement se réduisissent réellement à quatre , soit qu'il y en eilt davantage , mais quatre surtout plus décisifs que les autres. Mais ces arguments n’étaient pas les seuls dont se servissent les adversaires du mouvement. Aristote au même endroit en cite plusieurs autres , par exemple , celui-ci : Tout mouvement est
d’égale vitesse font le même espace, l’un dans demi-heure, l’autre dans une heure, donc une heure et une demi-heure font des temps égaux, ce qui est contradictoire. Aristote dit que c’est un sophisme, puisque l’un de ces mobiles est considéré par rapport à un espace qui est en repos, savoir la tahlc, et que l’autre est considéré par rapport à un espace qui se meut, savoir le morceau de pierre. J’avoue qu’il a raison d’observer cette différence , mais il n’ôte pas la difficulté; car il reste toujours à expliquer une chose qui parait incompréhensible, c’est qu’en même temps un morceau de bois parcoure quatre aunes par son côté méridional, et qu’il n’en parcoure que deux par sa surface inférieure... »
lit
EÉNON n'ÉLÉE.
changement ; or, changer c’est n’être ni ce qu’on était, ni ce qu’on sera ; on n’est plus où l’on était ; autrement , il n’y aurait pas eu de mouvement ; on n’est pas où l’on tend, car il n’y aurait pas besoin de mouvement. Le changement et le mouvement ne peuvent donc avoir lieu ni dans ce qu'on était ni dans ce qu’on sera , ni dans l'un ni dans l'autre, mais dans ce qui n’est ni l’un ni l’autre , c’est-à-dire dans rien , ce qui est impossible ; par conséquent le changement et le mouvement sont impossibles. Un argument curieux est aussi celui par lequel on essayait de démontrer que le mouvement circulaire et sphérique et le mouvement sur soi-méme impliquent à la fois le mouvement et le repos. A qui appartenaient ces derniers arguments? Aristote , et après lui Simplicius , les rapportent en général aux sophistes On n’a aucune raison de les attribuer à Zénon ; ils appartiennent très-probablement à l’éristique mégarienne encore si peu connue , et qui a fini par représenter et continuer seule en Grèce la dialectique de l’école d’Élée. 11 faut bien se garder de les confondre avec les quatre arguments que nous avons exposés , et qui sont les seuls que la critique soit fondée à attribuer à Zénon. Bayle triomphe de ces quatre arguments , et les maintient absolument ; tandis que , pris absolument , ils ne renfermeraient que des subtilités vaines ; le quatrième même a bien l'air de n’étre , dans toute hypothèse, qu'un pur sophisme, et Eudème, au rapport de Simplicius , l'avait déjà bien séparé des trois autres. Parmi ceux-ci le troisième revient au pre-
ZENON d'élée. us
niier, comme l'a remarqué Aristote , ce qui réduit les quatre arguments à deux , le premier et le second , lesquels sont bous relativement, relativement à 1 hypothèse exclusive de la pluralité, contre laquelle ils étaient faits. Pour les reprendre en sous-œuvre, il n’est pas besoin d’être sceptique ; au contraire , on peut les employer à réfuter le scepticisme , qui résulte nécessairement de l'cnipirisinc, et à démontrer que la pluralité toute seule est incapable d'expliquer les choses , de rendre compte de la continuité de l’espace et du temps, et de la possibilité du mouvement. C'est, dit-on, en entendant répéter ces arguments de Zénon , que Diogène le Cynique , pour toute réponse , se leva et marcha. Mais Zénon aurait très bien pu répondre à Diogène : Soit : car vous n’avez pas de système , et vous ne niez pas l'unité. Mais quand on est assez sceptique pour nier l'unité , c’est-à-dire , la condition absolue de tout continu , de l'espace et du temps , avouez que c’est une faiblesse ridicule que de n’aller pas jusqu'au bout de son opinion , et de croire , contre tout bon sens, au mouvement sans continu , sans temps et sans espace et dans la dissolution de toutes choses à l'infini. Nous ne connaissons qu’un seul moyen de répondre à Zénon, c’est de rétablir la continuité du temps et de l’espace dans l'unité , et d'admettre , pour la formation du monde , l'intervention de l’unité aussi bien que celle de la pluralité. Mais l’habile éléalique , aussitôt que pour échapper à scs arguments on aurait admis l’unité, parlant de là , n’eût pas lardé à rétablir
xénon d'éu’e.
le dogme fondamental de son maître, savoir, que l'unité est indivisible , par conséquent qu’elle exclut la pluralité , et par conséquent encore le mouvement. En effet, le mouvement péril à la fois dans l’une et l'autre hypothèse d'une pluralité sans unité , ou d'une unité sans pluralité. La pluralité toute seule , sévèrement interrogée , ne donne que la divisibilité à l'infini , sans aucune collection , sans aucune totalité possible ; car toute collection , toute totalité renferme de l'uuilé ; il en est de même de la plus simple succession ; toute succession est plus ou moins un ensemble , une totalité, c’est-à-dire tient à l'unité. Par conséquent, dans l'hypothèse de la pluralité, ni continu, ni contigu , pas de temps , pas d'espace , nulle succession , nulle totalité , nulle coexistence , nul rapport de points ou de moments. Chaque point devient un infini de points qui se dissolvent et qui se dissolvent infiniment , chaque moment un infini de moments qui se divisent et se subdivisent à l’infini; de là le vide absolu, et dans ce vide absolu , l'absolue dissolution de tout élément composant , si petit fût-il , soit de temps , soit d'espace ; par conséquent pas de mesure possible du temps là où il n'y a plus de temps, et aucun passage d'un lieu à l'autre là où il n'y a plus d'espace ; par conséquent pas de mouvement. D'un autre côté , supposons que l'unité ne sorte pas d'elle-méme , et qu'elle demeure indivisible , vous rétablissez la possibilité du temps et de l'espace, et par conséquent du mouvement; la possibilité , dis-je , mais non pas la réalité ; vous
ZÉNO?» d'ÉLÉE.
rétablissez l’espace et le temps absolu sans temps et sans espace relatif et visible : par conséquent sans mesure, sans mouvement. Le temps et l’espace (in polentid,non in aclu) restent alors dans l'éternité et l’immensité, dans une éternité sans succession, dans une immensité sans forme, dans une existence absolue , vide de toute existence positive , dans une immobilité complète. Voilà où conduit l’idée exclusive de l’unité , ou l'idée exclusive de la pluralité. Il faut les unir, et fondre ensemble la pluralité et l'unité pour obtenir la réalité ; ri ev ica) xcXXd.
Aristote, Phys., iv, 3, nous a aussi conservé une objection de Zénon contre l’espace , qui montre parfaitement l'esprit général de sa dialectique , laquelle consistait à pousser ses adversaires dans l'ablmc de la » divisibilité à l'infini , et dans une multiplicité qui se détruirait elle-même par le défaut de toute unité. Il disait : < L'espace est le lieu des corps , mais dans quel espace est l'espace lui-même ? » Dans un autre espace ; et celui-ci dans un autre encore, et toujours ainsi jusqu'à l'infini , sans qu'on puisse s'arrêter logiquement, à moins qu’on ne veuille sortir de la pluralité pour admettre l'unité, c'est-à-dire ici l'unité absolue de l’espace. Dans ce sens, l'argument de Zénon nous parait excellent, et loin d’aller contre l’espace en soi, il tend à l'établir en établissant sa condition , savoir, l'unité.
On cite, d’après Aristote, une phrase entière de Zénon, qui semble lui faire nier précisément ce qu'il
ZÉNON It’ÉLÉE.
avait pris tant de peine à établir et même à établir exclusivement, c’est-à-dire l'imité. Mais il faut entendre bien autrement cette phrase importante. Encore une fois, avec la seule catégorie de la pluralité, on ne peut obtenir que des quantités indéfinies, sans addition possible , sans totalité ; car la totalité , qu’il faut encore bien distinguer del'unilé en elle-même, est l'application de l'unité à des quantités qu’elle assemble et réunit en un tout quelconque. Supposez l’esprit humain vide de toute idée d'unité T et, ce qui est la même chose conçue extérieurement , supposez la nature dépourvue de toute force assimilatrice, attractive et composante, il n’y a de possible ni une seule proposition , ni une seule chose déterminée et finie. Voilà l’existence telle qu’elle résulte rigoureusement du système qui exclut toute idée d’unité. Zénon démontre aisément qu’une pareille existence , râ ov, n’ayant rien de fixe et d’absolu, ressemble à une non-existence , ri juif h , puisque par la divisibilité à l'infini, son attribut essentiel , elle y tend sans cesse. La vertu de l’unité est de ne point tomber dans une pareille existence. l)e là la proposition célèbre : < Si l'unité est indivisible, elle n’est pas, > c’est-à-dire, elle n’est pas dans le sens empirique du mot. En effet, être , pour l’empirisme, les sens et le vulgaire, « c’est être une quantité, qui, ajoutée ou i retranchée, augmente ou diminue ce de quoi on la i retranche ou ce à quoi on l’ajoute, c’est-à-dire une « quantité matérielle ; c’est là l’existence réelle. La « monade ou l'unité , ne remplissant pas celle condi-
ZÉNON d’ÉLÉE. 117
« tion, n’est pas (i). * Tel est le sens véritable de la phrase de Zenon conservée par Aristote, phrase si souvent citée et si peu comprise. Il est évident qu'une fois l'existence réduite à l'existence matérielle et empirique des Ioniens , dont l'attribut fondamental est la divisibilité à l'infini , c'est-à-dire la tendance au néant, l'unité , dont l'attribut fondamental est l'indivisibilité, ne peut exister de celte manière, afin d'exister de la vraie existence , de cette existence qui ne tend pas au néant, mais repose immobile , sans commencement comme sans fin, àfféwtpnv nxi ütfisv. La proposition de Zénon contre la réalité empirique et matérielle de l'unité ne tient donc pas à un système de nihilisme, comme on l'a tant répété , mais tout au contraire au réalisme transcendeutal de l'idéalisme dorien. Rien n’est moins nihiliste que l'école d’Éléa , car elle tend à l'existence absolue; mais à scs yeux l’existence absolue exclut toute existence relative ; de là l'existence relative et phénoménale assimilée à la non-existence , ticv/xî) ôv ; ou bien , l'existence phénoménale est-elle prise pour type de l'existence , voilà l'unité indivisible , laquelle n’existe que de l'existence absolue, assimilée à la nonexistence , tô èv iJiaiperiv ftij cv.
Ce que nous avons dit du nihilisme de Zénon , il faut le dire de sou prétendu scepticisme et de l'habileté qu'on lui attribue à soutenir le pour et le contre. Sans doute il soutenait le pour et le contre ; mais dans quelle
(i) Aristote, Milaph., il, édit. Brandis, p. 50 et 57.
ZK.NO.N ft’ÉLÉE.
sphère? Dans celle de scs adversaires, dans celle de l’empirisme. Or l’empirisme ou la négation de toute réalité transcendcnlale , et par conséquent de l’unité absolue qui ne se trouve pas dans la scène visible de ce monde , l’empirisme ne peut admettre , au lieu de l'unité , qu’une simple totalité , et encore par inconséquence ; car l’idée de la totalité tient à celle de l'unité ; et à la rigueur l’empirisme ne peut admettre que la pluralité sans totalité, c’est-à-dire la pluralité non ramenée à l’unité la pluralité en soi , avec la divisibilité à l’infini pour caractère unique ; l’empirisme implique donc la destruction de tout autre rapport que celui de la diflérence. Et ce n’est pas là seulement une conséquence forcée de l’empirisme ionien ; c’en était une conséquence avouée et consentie : c’était le système même d'Heraclite. En effet de même que l’unité indivisible de l’école éléatique est le dernier et nécessaire résultat de l’idéalisme dorien et pythagoricien, de même la différence, l’opposition absolue J’lIéraclite(6V«yr/éT^,) est le dernier terme de l’empirisme ionien. Voilà les deux grands systèmes exclusifs de la philosophie dans leur idéal le plus rigoureux : il appartenait au génie grec de les produire presque à son berceau. Heraclite et Parménide les représentent dans toute leur grandeur et dans toute leur misère. Admirables l’un contre l'autre , ils se détruisent d’eux-mêmes ; et Zenon raisonnait à merveille lorsque , pour attaquer le système de la pluralité , il se plaçait dans le cœur même de ce système, dans le système d'Héraciilc. Là , en effet,
ZÉN0.1 l)’tLÉE.
lis
par une manœuvre liahile , il lui était aisé de tourner ce système contre lui-même, et de démontrer (ju'une absolue différence est une absolue ressemblance , et que l'absolue opposition est l'absolue contusion. Si tout est essentiellement différent , tout a quelque chose d'essentiellement commun , savoir , d'être différent ; l'identité est donc encore sous cette apparente discordance ; l'opposition est à la surface sur la scène de ce monde , et l'identité est au Coud dans le principe invisible des choses. Zénon ramenait ainsi l'opposition à l'identité, et détruisait de fond en comble le système d’iléraelile , en le forçant de rentrer dans celui de Parménide, du haut duquel ensuite il foudroyait de nouveau celui d'Héraclite, prouvant de reste que l'unité, si elle est rigoureusement acceptée, ne conduit qu'à elle-même , ne sort pas d'elle-même , et exclut toute pluralité , toute différence , c'est-à-dire tout phénomène et tout empirisme. Le scepticisme n’était donc pas dans la pensée de Zénon ; au contraire, il y avait un dogmatisme excessif; mais le chemin de ce dogmatisme était un scepticisme apparent, unedialeclique qui a l'air de se jouer de toute vérité en soutenant alternativement le pour et le contre. Car il fallait bien que Zénon admit un moment , avec Heraclite , que tout se meut et que tout diffère , pour soutenir ensuite que si tout est mû , tout est repos, que si tout diffère, tout se ressemble , et que si tout est pluralité, par cela même tout est unité. Contre Heraclite, contre tout système exclusif qui sc réfute par ses consé-
ISO
SÉNO* d'ÉLÉE.
quenccs , ce genre d'arguments était excellent ; c’était là le vrai terrain où il fallait se mettre , et Zénon s’y est mis. Il était en effet curieux de faire voir que cet empirisme , si fier de son bon sens apparent et du sentiment de la réalité vis-à-vis l’idéalisme pythagoricien , n'était lui-même qu’une confusion déplorable qui dans le détail renfermait les conséquences les plus contradictoires et les plus ridicules. Cette confusion, ces contradictions, ces extravagances, ce oui et non perpétuel, ce scepticisme universel était la conséquence nécessaire de l'empirisme dont Zénon voulait l’accabler , pour ramener à l’unité absolue dans laquelle il n'y a plus de contradiction, à undogmatisine ferme etsolide ; et, chose admirable, on lui a prêté précisément le scepticisme, la confusion et les folies qu’il imputait à ses adversaires !
Reste à examiner un point très-obscur que personne n’a remarqué ni éclairci, et qui mérite bien de l’être. Cet adversaire du mouvement, du temps, de l’espace, de l'existence visible et sensible est tout à coup transformé par Diogène en un physicien et un naturaliste. Après avoir rappelé les arguments de Zénon contre le mouvement, et en général tout un ordre d'opinions qui détruit l’existence du monde , Diogène , avec le plus grand calme , passe à l'exposition du système physique de Zénon. 11 nous apprend (<) que Zénon c admettait « plusieurs mondes, mais avec la réserve qu'il n'y a point « de vide , que tout est composé de froid et de chaud, (*)
(*) Diog., ix, 30.
ZÉSOX d ’ èlée .
IM
« de sec et d'humide , confondus entre eux , que « l'homme vient de la terre, que l’âme (\p-JX. î ; il s’agit « ici du principe vital et non de l'âme des modernes ) « est un mélange des éléments précédents dans une < telle harmonie qu'aucun d'eux ne prédomine, i On se demande ce que ceci veut dire , et quel est le mot de cette non «elle énigme. Le voici , selon nous. Nous avons fait voir ailleurs que la réputation de sceptique qu’on avait faite mal à propos à Xénophane, vient très-probablement de ce qu’on aura pris pour sa philosophie tout entière un des côtés de cette philosophie, et de ce qu’en effet Xénophane si dogmatique en métaphysique , dans la région de l'entendement, était sceptique en mythologie et dans la sphère de l’opinion. Parménide ajouta à la fois au dogmatisme et au scepticisme deson maître, et les augmenta en raison directe l’un de l’autre. Son poème sur la Nature avait , dit-on, deux parties , la première toute métaphysique et idéaliste , où il n’admettait d’autre monde que celui de la raison , savoir , l’unité et scs attributs essentiels , la seconde où il traitait du monde du vulgaire , de l’opinion et des sens, ri JtÇxaré-j, où même il empruntait le langage de la mythologie de son temps. C'était dans cette seconde partie que se trouvaient vraisemblablement, avec les fables mythologiques, acceptées comme des fables et des illusions de l'imagination , les débris de la physique ionienne de Xénophane, conservés, mais relégués parmi les fables et les préjugés, dans le domaine de la simple opinion. Parménide ne consen-
XÉNOS 1>’ÉU?.E.
tait à traiter du inonde que dans la seconde partie de son ouvrage , comme d’une simple opinion et d’un phénomène sans réalité ; mais enfin il en traitait, et il rendait compte, à sa manière, des apparences sensibles. C’est sans doute par une pareille condescendance que Zénon s’occupait aussi de physique. C’est ainsi du moins que nous interprétons le passage de Diogène sur la physique de Zénon. Mais ce hors-d’œuvre de physique, qui dans Xénophane attestait l’influence des opinions ioniennes et de l’esprit de sa première patrie , retranché par Parménide de la vraie philosophie et rejeté parmi les préjugés populaires, occupe à peine uneplace dans Zénon ; et nul autre auteur n’en dit un mol après Diogène , excepté Hésychius qui le copie.
Ce n’est pas là que l'histoire doit chercher et apercevoir Zénon d’Élée : il est tout entier comme philosophe dans la polémique qu'il a instituée contre la pluralité et l’empirisme. Il n’y a même que cela qui repose sur des preuves bien certaines. Zénon , dans sa carrière philosophique , est, comme dans sa vie, YivifP rpaxTiKs; de l’école d’Élée. Là il se mêle aux événements politiques de son temps , entreprend la défense des lois de sa patrie , et succombe dans celte entreprise ; ici il descend des hauteurs de l'unité absolue dans les contradictions de la pluralité, du relatif et du phénomène, et épuise dans cette lutte toutes les forces de son génie. Ce génie est purement dialectique : c’est là qu’est l'originalité du rôle de Zénon et son caractère historique : c’est par là qu’il a
ZÉNOfi O’ÉLÉE. 135
sa place dans l'école d'Élée , dans la philosophie grecque et dans l'histoire de l’esprit humain. Faible encore et indécis dans Xénophane, l'idéalisme éléalique s'affermit , acquiert de l'unité cl de la rigueur entre les mains de Parménide, qui l’expose et le développe systématiquement, tandis que dans Xénophanc, comme l'a très-bien remarqué. Aristote, c'est muins un système qu’un pressentiment fécond et une intuition sublime. L'unité de Xénophane renfermait encore , jusqu'à un certain point , dans une harmonie incertaine, l'unité et la pluralité, l'esprit et la nature. Dieu et le monde, le théisme et le panthéisme, quelque chose de l'esprit dorien et quelque chose de l'esprit de l'Ionie. Mais Parménide est exclusivement dorien, théiste, idéaliste, unitaire. Tout dualisme a disparu dans l’abimc de l’unité absolue. L'unité absolue a perdu tout rapport avec autre chose qu’elleméme; car en tant qu'unité absolue, elle exclut tout ce qui n'est pas elle : par conséquent même en elle , elle exclut toute différence , toute distinction , par conséquent encore tout rapport d'elle-même à ellemême , identité et indivisibilité sans puissance différentielle , unité sans nombre , éternité sans temps , immensité sans forme , intelligence sans pensée , pure essence sans qualité et sans contenu. C'était là la perfection systématique de l’école d’Élée ; car c’était (à sa dernière conséquence ; en effet il n’y a rien par delà l'Être en soi , et la borne infranchissable de toute abstraction est atteinte. Mais l'entier développe-
iS«
ZÉNO!» d’éLÉE.
ment d’un système exclusif, en trahissant son vice fondamental, entraîne sa ruine. Parvenu au sommet, et pour ainsi dire sur le trône de l’abstraction , sans autres sujets que des ombres , ou plutôt sans ombres mêmes, car l’indivisible unité ne doit pas même projeter une ombre, l’idéalisme éléalique trouvait sa perte inévitable dans sa rigueur systématique. Les conséquences accusaient trop et renversaient irrésistiblement leur principe. Mais en même temps il était réservé à l’école d’Éléc d’accabler, en tombant , l’empirisme ionien ; et sans pouvoir sauver le système de Parménide, la mission de Zénon était de détruire celui d'IIéraclite. En effet, si l’unité de Parménide est une unité impuissante , et pour parler le langage de la science moderne, une substance sans cause, c’est-àdire une substance vaine , puisqu’elle est dépourvue de l’attribut essentiel qui constitue la substance , de même la pluralité d’Héraclile, son mouvement universel et la différence absolue n’est pas autre chose que la cause séparée de la substance, l'attribut sans sujet , la force sans base , la manifestation sans principe qu’elle manifeste , et l’apparence sans rien à faire paraître. Or, la cause sans substance , comme la substance sans cause, le mouvement sans un moteur immobile, comme un centre immobile sans force motrice, l’identité absolue sans différence, comme la différence sans identité, l’unité sans pluralité, comme la pluralité sans unité , l'absolu sans relatif et sans contingent , comme le relatif et le contingent sans
ZENON DÉLÉE.
quelque chose d’absolu , c’étaient là deux erreurs contradictoires , deux systèmes exclusifs qui devaient , en se rencontrant sur le théâtre de l’histoire , se briser l’un contre l’autre, et se détruire l'un par l'autre. Mais non ; rien ne se détruit , rien ne périt ; tout se modifie et se transforme dans l'histoire comme dans la nature. En effet , que suit-il de la polémique de l’empirisme ionien et de l’idéalisme éléalique ? 11 ne suit point que l’unité et la différence soient des chimères; mais tout au contraire que la différence et l'unité sont toutes deux réelles, et si réelles, qu’elles sont inséparables, que l’unité est nécessaire à la différence, et la différence à l'unité, et par conséquent qu'après s’être combattus, pour 3'éprouver, les deux systèmes opposés n’ont qu’à retrancher les erreurs, c’est-à-dire les côtés exclusifs par lesquels ils s'enlre-choquaient ; pour se réconcilier et s'unir, comme les deux parties d’un même tout , les deux éléments intégrants de la pensée et des choses , distincts sans s’exclure , intimement liés sans se confondre. Tel devait être le résultat de la lutte de l’empirisme ionien et de l'idéalisme éléatique. Ce résultat était dans la destinée de la philosophie grecque ; mais il ne parut qu'en son temps. L’effet immédiat et apparent fut la double ruine du système d’Héraclile et du système de Parménide , l’un par l’autre. Zenon, avec sa dialectique, opéra cette lutte mémorable et s’y épuisa ; encore une fois , c’était là sa destinée dans la philosophie comme dans la vie.
Nous avons essayé d’envisager et de présenter sous
138 ZÉNOIt d’ÉLÉE.
son véritable jour la dialectique de Zénon ; mais si elle a été peu comprise généralement, il ne faut peut-être pas s’en beaucoup étonner. 11 est naturel qu'un homme qui voile son but et ce qu’il y a de positif et de grand dans ses desseins pour n’en laisser paraître que le côté négatif , qui a l’air d’accepter les opinions de ses adversaires alin de les mieux réfuter par les conséquences auxquelles il les pousse, en supposant , ce qui est inévitable , qu’il soit lui-même descendu à quelques subtilités; il est, dis-je, trèsnaturel qu’un tel homme ait été mal compris , et qu’il ail passé auprès du grand nombre pour un simple disputeur qui soutient tour à tour le pour et le contre. C’était là en effet la réputation que lui avait faite Timon le Sillographe , qui pourtant rend justice à sa loyauté ( 1 ). lsocrate (s), Plutarque (3), Sénèque (*) ,
(i) 'JifitfOTipo m /\é>B<rovSi p-i'/x aQlvOi oùx àTràfrjiav Ziivwvoj,
irivrwv Inù-fimopoi Plutarq., Vit. Pericl.
(S) EîlCOm. Jlelen-, 2. Z»îvuva rèv raurà (jyvarà xal itàit» àSinara ituptii ptvov ànofalvuv,
(3) Plutarq., Vil. Pericl., lïeyx?ix-fi» riva xai £<' «vav-
TioXeyiaç ct{ àjropt'av xaraxAetousav tftv. Dans un écrit
perdu dont Eusèbe nous a conservé des extraits ( Prœpar . Evangel., 1 , 8), Plutarque dit de Zénon : H n’a rien établi sur ce poinl (l’origine du monde), mais il a fait une foule d’objections. En effet, Parménide, et même avant Parménide, Xenophane, ayant établi la vérité, savoir, que l’être véritable , l’unité n’a pas de naissance et de commencement, il ne restait plus à Zénon qu’à attaquer l’hypothèse de la naissance des choses et du monde.
( 4 ) Epist. , 88. Zeno Eleates omnia negotia de negotio
Diqitizeé by G01
IÉN0.1 D’Ét.ÉE.
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le représentent comme un sophiste, dont l’unique but est de trouver des objections contre toute doctrine sans en établir aucune , ne faisant pas réflexion que si Zénon n'établit aucune doctrine, c’est qu’il n’en avait pas besoin , celle de Parménide son maître , étant là , et qu'ainsi tout son effort devait être de réfuter les adversaires de Parménide , et de les pousser à la contradiction et à l’absurde. On comprend fort bien ces malentendus de la part de simples amateurs de philosophie, mais il est plus remarquable que Platon lui-même ait paru s’y tromper dans le Phèdre, où il a l’air de confondre Zénon avec les autres sophistes (i). Mais contre Platon , nous avons Platon lui-même , et au jeune ami de Socrate , qui n'était pas encore sorti de sa ville natale , et ne connaissait la doctrine éléatique et la dialectique de Zénon que par ouï-dire , d'après l'impression qu'elle avait faite à Athènes, et à travers les préjuges du bon sens socratique, nous pouvons opposer le philosophe mûri par l’àge, l'étude et les voyages, qui dans un ouvrage spécial, dont le but avoué est l’examen de la philosophie éléatique , et dont les personnages sont précisément Parménide et Zénon, nous montre le disciple imbu de la même doctrine que le maître , partageant le même dogmatisme , et le dogmatisme le plus absolu qui fût jamais , avec cette seule différence que l’un , déjà affaibli par
dejiciens, ait nihil esse. Si Parnienidi credo, nihil est prxter ununi ; si Zenoni, ne unum quidam.
(t) Totu. vi de ma traduction, p. 85.
ZÉN0N d'ÉLÉB.
le» années , *e contente d’exposer sa doctrine, et que l’autre , jeune encore , plein de force et d’audace , attaque ceux qui attaquent Parménide , et les combat avec leurs propres armes, le ridicule et l'absurdité des conséquences. Rien de plus clair et de plus positif que cette déclaration de Platon , dans l’introduction du Parménide ; et toutes les autorités doivent fléchir devant celle-là. Sans doute on peut supposer avec Simplicius, sur la Physique d'Aristote, et avec Tennemann , que dans le cours de la discussion , Platon, voulant faire connaître l’école éléatique tout entière , et épuiser la question de l’unité et de la pluralité , a rassemblé et concentré dans Parménide et dans Zenon tous les autres personnages de l’école d’Ëlée, et prêté à ces deux philosophes beaucoup d’arguments qui appartenaient réellement à plusieurs autres. Cette supposition est plus que vraisemblable : mais il n’en faut pas conclure le moins du monde que dans l’avantscène, et lorsqu’il s’agit seulement de décrire et de faire connaître les différents personnages de son drame, Platon se soit amusé à leur attribuer, sans aucune nécessité , des caractères et des desseins imaginaires , à établir entre le maître et le disciple une identité de doctrine qui n’eût pas existé, et une différence de méthode qui n’eût pas existé davantage , à feindre , par exemple , que Zénon avait embrassé de bonne heure un rôle qui n’eût pas été le sien , quand tout le monde à Athènes , et surtout à Mégare , eût pu se moquer de Platon. 11 est absurde de supposer
ZÉNOS d'ÉLÉF. 130
qu’il eût prêté à Zénon tel ouvrage entrepris dans tel but, écrit avec telle méthode, divisé de telle manière, contenant telle polémique, réfutant telles hypothèses , si rien de tout cela n’eiU été vrai , et n'eût été généralement connu et admis. Ce témoignage de Platon, si clair, si précis, si étendu, dans un de ses meilleurs et de ses plus authentiques ouvrages, nous paraîtrait décisif, lût-il seul. L)e plus, Proclus, dans sou Commentaire sur le Parmcnide, emploie tout le premier livre à développer l'introduction du dialogue de Platon ; et partout il confirme ce qu’avait avancé Platon. On ne saurait trop se pénétrer du poids que doivent avoir, contre des assertions courtes et obscures , de longs morceaux , comme l'introduction entière du Parmcnide , et le premier livre du commentaire de Proclus , où rien n’est laisse à une interprétation arbitraire , et où tout est présenté avec une étendue , une clarté et une abondance de détails et de renseignements qui ne laissent rien à désirer ni à contester. C’est sur cette base que nous nous sommes appuyé avec confiance; c’est avec cette autorité que nous avons éprouvé toutes les autres. A la lumière que Platon nous offre , on se reconnaît et on s’oriente dans les détours de lecole d’Élée ; on aperçoit la place de Zénon dans cette école , scs rapports avec ses devanciers, et en même temps la différence qui l’en sépare et lui donne un caractère propre et original ; on conçoit sa mission ; et sa dialectique cesse alors d’être une logomachie inintelligible. Or, il nous parait que
uu
ZÉXON D’ÉLÉE.
c’est une méthode fort commode , mais très-peu critique et philosophique , au lieu d'approfondir une doctrine jusqu'à ce qu’on la comprenne et qu’on y trouve un sens , de se tirer d'affaire et de trancher toute dilhculté en y supposant une extravagance qui nous absout de n’y rien comprendre et nous dispense de l'étudier. 11 ne faut pas être si prompt à trouver des extravagances. L'histoire en général, et en particulier l'histoire de la philosophie , a son pian , ses lois , et une marche régulière ; les grands systèmes que produit l’esprit humain ont un sens raisonnable qu'il faut pénétrer : un homme ne devient pas célèbre parmi sessemblables par de pures folies , et le dernier et illustre représentant de la grande école d’Élée mérite bien de n'être pas tout d'abord traité d'absurde sans examen.
En somme, notre manière de concevoir Zénon , sa vie et ses ouvrages , repose sur l'introduction du Parménide de Platon , commentée et confirmée par Proclus. Nous regardons les différents arguments contre le mouvement, qu’Aristote nous a conservés et qu'il attribue à Zénon , comme une partie des détails cachés sous les généralités indiquées dans l'introduction du Parménide. Quand d’un côté Platon déclare que Zénon , dans un de ses ouvrages, examinait successivement diverses hypothèses empruntées à l'empirisme et au système de la pluralité, et dont il tirait des conséquences à la fois rigoureuses et en contradiction avec les hypothèses données ; quand lui et son commentateur Proclus , sans énumérer ces hypothèses , expri-
ZI- NON dY.LÉE.
ment nettement les résultats de rargumentation dont elles étaient le sujet , savoir, que sans unité la pluralité est inadmissible , que la pluralité liien examinée renferme l’unité, la différence la ressemblance, le mouvement le repos , et que le mouvement sans unité est impossible ; et quand d'un autre côté nous trouvons dans Aristote l'énumération précise de divers arguments contre le mouvement et contre l'espace; quand enfin, en mettant ces détails dans le cadre général que Platon nous fournil , on leur donne un sens raisonnable et un but intelligible, et que par là on explique toutes choses, n’est-on pas fondé à admettre une supposition si naturelle et si plausible, à considérer les arguments que nous a conservés Aristote comme quelques-uns de ceux que devaient renfermer les hypothèses indiquées par l’Iaton , à les y rapporter comme les détails aux généralités, et à interpréter les détails dont le caractère est obscur et douteux par le caractère non équivoque et non contesté des généralités? Il est vrai qu'Aristote , dans les endroits où il cite les quatre arguments contre le mouvement , ne les ramène pas au point de vue sous lequel Platon nous présente la polémique de Zénon dans le Parmcnide ; mais d’abord il ne dit pas non plus que Zenon prit ces arguments d’une manière absolue ; ensuite, comme plus tard ces arguments furent employés absolument par les sophistes, et qu'Aristote considérait plutôt l'abus qu'on en avait fait que le sens qu'ils pouvaient avoir dans l'esprit de leur inventeur, il n'est pas étonnant qu'il les
ZÉPION d’élée.
ait pris lui-même absolument , et qu’il ait cherché à y répondre aussi d'une manière absolue. Enfin , nous avouerons que les réponses d’Aristote , commentées et développées par Simplicius, nous paraissent, ainsi qu’elles ont déjà paru à Bayle, assez peu satisfaisantes. Aristote accuse Zenon de mal raisonner, et lui-même ne raisonne guère mieux et n’est pas exempt de paralogisme; car scs réponses impliquent toujours l’idée de l’unilé, quand l'argumentation de Zénon repose sur l’hypothèse exclusive de la pluralité. Au reste nous convenons qu’en effet Aristote n’est pas favorable au point de vue que nous avons adopté , mais nous avons pour nous l’autorité de Platon , que nous devions préférer ; car la critique peut-elle hésiter entre quelques lignes jetées sans développement et en passant , de sorte que ce qui appartient précisément à Zénon n'est pas très-facile à reconnaître » et un long passage d’un ouvrage composé ex professo, non pas seulement sur les matières traitées par Zénon , mais sur l’école à laquelle il appartient, sur son maître et sur lui-même, sur ses opinions et sa méthode? La question critique est de savoir si on donnera à quelques lignes d’Aristote une certaine interprétation , ou si l’on rejettera absolument l’autorité du Parménide de Platon.
Les deux autres passages de Zénon , contre l'espace et l’existence empirique de l'unité , se trouvent dans Aristote, Physique, iv , 3, et dans la Métaphysique , n , éd. Brandis, p. 56 , 57. 11 est fait aussi allusion à la prétention de Zénon , que le mouvement est
DigiJizecLby^Goq^l
ZENON Il'ÉLÉE.
impossible, dans les Premières Analytiques, édit. Sylb., loiue i, p. 18-4; dans les Topiques, èà. Sylb., lomei, p. 4H et 457. Le livre des Lignes insécables, éd. Sylb. , tome vi, contient plusieurs phrases d'Aristote, plus ou moins défigurées par George Pachymère , niais où l’on reconnaît pourtant, à travers les réfutations d’Aristote et les raisonnements tronqués de Zénon, le but que celui-ci avait toujours devant les yeux , savoir, de ramener à un principe indivisible , en montrant toutes les extravagances de la divisibilité à l'infini. Tous les passages du traité de G. Pachymère qui se rapportent à Zénon regardent quelqu'un des quatre arguments contre le mouvement.
Peut-être scmblera-t-il étrange que nous n’ayons fait aucun usage du livre d’Aristote sur Xenophane , Zénon el Gorgias , livre sur lequel nous nous sommes souvent appuyé ailleurs pour établir plusieurs opinions de Xénopbane. Notre réponse est que la partie de ce petit traité qui concerne Xénophane , quoique visiblement corrompue et d'une interprétation trèsdifficile sur plusieurs points , est cependant intelligible en général, tandis que la partie qui regarde Zénon est dans un état tel que nous avouons franchement que tous nos efforts pour l'entendre n'ont abouti qu'à une interprétation incertaine et arbitraire , sur laquelle nous n'osons asseoir aucun résultat critique et vraiment historique. Il n’est pas même encore universellement reconnu qu’il s’agisse dans celte partie de Zénon et non de Mélisse. Nous avons donc négligé cet écrit,
ZENON d'ÉLÉE.
dont la meilleure édition est celle de Fülleborn (t), Commenlalio quâ liber de Xcnoph. , Zen. cl Gorg. passim illustralur , Halle, 1789. Voyez aussi Spalding, Commentarius in primampartem libelli de Xen ., Zen. et Gorg. , Berlin , 1 793.
Outre l’autorité de Platon et de Proclus d'un côté , d’Aristote et de Simplicius de l’autre, il n’y a plu* guère dans l’antiquité d’autre témoignage sur Zénon d’Élée que l’article de Diogène de Laërte, ix , 25-50, qui a passé dans les extraits des écrivains postérieurs. Parmi les modernes , il faut consulter, mais avec précaution, l'excellent article de Bayle, qui, selon sa coutume , se complaît à faire de Zénon un sceptique. 11 est curieux de lire Brucker sur toute l’école d’Élée, et en particulier sur Zénon , pour se faire une idée de la mauvaise humeur de ce bon et savant homme contre une doctrine qui surpasse son intelligence, et qui lui parait avoir quelque rapport avec le panthéisme. Aux yeux de Brucker, Zenon est un sceptique et un sophiste. Kant est le premier, je crois , qui , dans la
(i) Cependant on en peut employer quelques lignes qui dans le texte même sont rapportées à Zénon ; par exemple, celles-ci qui éclaircissent le passage de la Métaphysique où Zénon pousse tout principe empirique à la divisibilité indéOnie, pour ramener, par les extravagances que la divisibilité engendre, ù l’indivisibilité du principe tranacendental : Quelle que soit celle existence visible, eau ou terre, il faut quelle ail plusieurs parties, comme le prétend Zénon. Il y est fait aussi allusion à l’opinion de Zénon sur l’espace.
ZÉNON ü’ÉLÉE.
Critique de la raison pure, ait soupçonné que les contradictions auxquelles Zenon réduit tour à tonr tous les phénomènes, ne sont pas aussi sophistiques qu'on l’a prétendu , et que Zénnn peut-être n’a pas voulu nier absolument les deux termes de la contradiction , mais seulement prouver par là que l'un et l'autre , admettant une contradiction raisonnable , ne peuvent avoir une vérité absolue. Cette remarque appartenait de droit à l'auteur des Antinomies de la raison , à celui qui a montré le premier les contradictions de propositions réputées également raisonnables, et qui par là, sans les détruire, a réduit leur valeur, et les a reléguées dans une sphère inférieure d’évidence. Depuis , Tiedemann (Gcisl der spéculative Philosophie , tom. t , pages 285-300) et Tennemann ( Geschichle der Philosophie, tom. i, pag. 191-206), sans avoir reconnu le véritable point de vue sous lequel il faut considérer la dialectique de Zénon , ne l'ont pas du moins traitée comme une pure logomachie. Quant aux détails , il est impossible de mieux exposer que ces deux savants critiques les arguments de Zénon contre le mouvement et l’espace, d’après Aristote et Simplicius. Slaüdlin ( Geschichle und Geisl des Sceplicismus , tome t , pag. 200-210, Leipzig, 1804) a le bon sens de défendre Zénon contre l'accusation qui lui est généralement faite de n'avoir été qu’un sophiste. Il refuse de mettre parmi les Gorgias , les Protagoras , les llippias cl les Prodicus , l'homme austère qui préféra l’obscurité d’une petite ville vertueuse aux magnificences COlîSIS — HOUT. FRAG*. 13
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d’Athènes, et la mort à la servitude : Staüdlin ferait volontiers pour Zenon une classe, particulière de sophistes. Il va môme jusqu'à convenir qu’on n’a pas de raison solide pour le considérer comme un sceptique.
On peut encore consulter sur Zénon les ouvrages suivants : Buhle , Commenlalio de ortu et progressa pantheismi indè à Xenophane Colophonio , primo ejus auctorc, usquè ad Spinosam Comment, societ. scient. Goetling. ,x ; — Car. II. Erdm. Lohse , Disserlalio de argumentis , quibus Zeno Eleates nullum esse motum démonstratif , et de unicâ horum refutandorum ratione, prœside Iloffbaucr, Halle, 1794, in-8 ; — Tiedemann : Utrùm scepticus fueril an dogmalicus Zeno Eleates? Nov. Bibl. phil. et ait. I , fasc. 2.
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