‹ Nouveaux fragments philosophiquesChapitre 10 sur 50 · ZÉNON D’ÉLUE · texte numérisé non relu

ZÉNON D’ÉLUE

volontairement au pouvoir suprême. Mais les deux philosophes étaient animes en cela de sentiments bien différents. Heraclite quitta en même temps le pouvoir et la société des hommes pour se livrer tout entier à l'étude de la nature. Zénon , en se maintenant pur de toute ambition , conserva son activité politique. Il était même très-sensible à l'opinion , et Diogène nous en a conservé un motquijirouve qu’il y avait en lui un cœur d'homme et une honorable sympathie. Quelqu’un (i) lui demandant pourquoi il était si sensible au mal qu’on disait de lui : « Si le blùmedemes concitoyens, répondit- « il , ne me faisait pas de la peine , leur approbation f ne me ferait pas de plaisir. > Il aimait trop ses concitoyens pour n'avoir pas besoin d’en être aimé. Élée n'était , il est vrai, qu'une petite ville ; mais ses citoyens étaient honnêtes , et Zénon préféra constamment ce séjour modeste aux magnificences d’Athènes (a) , qu’il ne fit que visiter de temps en temps, et qui ne purent le séduire ni l’arrêter.

Ce fut dans un de ces rares (s) voyages qu’il accompagna Parménide , et que sc place l’épisode de sa vie qui fait le sujet du Parménide de Platon. Ce voyage eut l'important résultat de faire entrer la philosophie ëléatique dans le mouvement general de la philosophie grecque. Zénon enseigna la nouvelle philosophie à

(«) Diog., îx, 29.

(a) Diog., IX, 28, Ilrflw eùrtAfj jy&tijr* /tscUov r f,i ’A0>jvalun fieyaXuvxiai. Suidas, ’EUx.

(8) Diog., ibid., Oûx in ri iroAiàc itpbt aù toûj.

fri

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Périclès (i), et donna àPylhodore etàCallias (*) des leçons qu'ils lui payèrent cent mines; et, quoique la coutume de faire payer ses leçons lui ait été commune avec les sophistes , il n'y faut rien voir de contraire aux habitudes modestes de sa vie et à son désintéressement. Platon est le premier qui donna des leçons gratuites , d’abord parce qu'il répugnait à faire dégénérer renseignement de la sagesse en une sorte de profession mercantile; ensuite pour distinguer par là plus fortement renseignement de Socrate et le sien de celui des sophistes ; enfin par la raison qu'il était fort riche , et pouvait se passer de tout salaire. Faute de cette dernière raison , les philosophes platoniciens eussent été obligés d'abandonner tôt ou tard l'exemple de leur maître, si les Antonins n'eussent pas créé à Athènes des chaires publiques de platonisme avec un traitement donné par l’État ou avec des dotations affectées à la chaire qui permettaient aux professeurs (o! AidJbxoi) d’enseigner gratuitement ; et ces dotations subsistèrent jusqu'au décret célèbre de Justinien , sous le consulat de Décius , au vt e siècle (s). Oiympiodore , dans son Commentaire sur le premier Alcibiade, en commentant le passage sur les cent mines que Zénon lit payer pour ses leçons à Callias et à Pythodore, tout platonicien qu'il est , a le bon sens de ne point accuser Zénon , et même de le défendre, par celle raison très-simple

(t) Plutarq., Vil. Pericl. — (*) Plat., Alcib. Voyez ma traduction, t. v, p. 72.

( 3 ) Joannes Malela , IJisl., chron., it , p. 187, éd. Oxon.

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qu'on ne voit pas pourquoi il n'en serait pas de la philosophie comme de la médecine et des autres arts , et pourquoi le philosophe instruirait les hommes sans obtenir une récompense de scs soins (i). D'ailleurs la vie entière de Zéuon est là pour le détendre du reproche de cupidité. Un peut voir dans le Parménide l'ellet que produisirent à Athènes les étrangers d’Élée, cl la doctrine de l'unité absolue. On conçoit que les objections et les plaisanteries ne manquèrent pas de la part de l'empirisme ionien , la seule doctrine philosophique jusqu'alors connue cl accréditée à Athènes. Zénon, chargé par Parménide de soutenir la discussion au lieu de rester sur les hauteurs de l’idéalisme , descendit sur le terrain même de l’empirisme, et tournant contre ses adversaires leurs propres objections et leurs plaisanteries, les força de reconnaître qu’il n’est pas plus aisé d'expliquer tout par la pluralité seule que par la seule unité. Cette polémique d'un genre tout nouveau déconcerta entièrement les partisans de la philosophie ionienne , excita une vive curiosité et un haut intérêt pour les doctrines italiques; et ainsi lut déposé dans la capitale de la civilisation grecque , avec un élément nouveau et une nouvelle donnée philosophique , le germe fécond d’un développement supérieur. Zénon, avec sa dialectique subtile cl audacieuse, apparut aux Athéniens comme une sorte de Palamède en fait de discussion philosophique ( i ).

(t) Olymp., in Plat. Alcib., éd. Creuzer, p. 140 et 141.

(ï) Platon, Phed. (Voyez ma traduction, t. vi, p. 85.)

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De retour à Liée, et ici toute date précise nous abandonne, son pa'riotisme trouva l'occasion de se déployer sur un plus grand théâtre. Tous les historiens attestent qu'Élée étant tombée , il est impossible de savoir comment , sous le joug d’un tyran appelé Néarque, ou Dioinédon , ou Démylos, Zénon entreprit de la délivrer , qu’il succomba , cl périt dans un horrible supplice où il montra un caractère héroïque. Voilà le fond du récit des historiens ; mais les variantes sont innombrables. Le lait est trop intéressant en luimême et trop honorable à la philosophie éléalique , pour qu'il nous soit permis de ne |>as l'examiner en détail.

Cicéron («) le rapporte d’une manière très-générale.

et Diog., ix, 23, d’après Platon. C’est en effet Zénon que Platon désigne sous le nom de Palamède d'Ëlée. Hermias (éd. Ast., p. 184) et le Scoliaste l’entendent ainsi : ôrt Sk iravîTrJaTÔ/tuv ay kSoi r,v à àvijp, xai Lia iau^oy;s. Quintilien, Insl. Or. , ui, 1 , voit un rhéteur dans le Palamède de Platon, le rhéteur Alcidamas. 11 n’est pas besoin, avec Spalding, de rejeter la phrase de Quintilien comme l’addition d’un glossaleur; il suffit de l’expliquer par les habitudes d’esprit de Quintilien. Il est étrange que Tiedemann, Argum. in Plat., p. 378, rapporte cette expression à Parménide, fondant eetle conjecture sur une autre, véritablement au-dessous de la critique, savoir, que Pialou aura ainsi parlé d’après un livre controuvé de Parménide qu’il aura pris pour authentique. Mais lui-mème a plus lard abandonné cette opinion, et il est revenu à celle que nous avons adoptée. Geist der spéculai. Philos., 1. 1 , p.298. (i) Tusc., il. — De nat. deor., i.

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Plutarqoe le développe davantage (t) : « Zenon , l'ami « de Parménide, ayant conspiré contre Démylos , et « ayant échoué dans son projet , rendit témoignage « par ses actions de l'excellence de la doctrine de « son maître , et prouva qu'une àme forte ne craint « que ce qui est déshonnête , et que la douleur ne « fait peur qu'à des enfants et à des femmes, on à des i hommes qui ont un cœur de femme. En effet, il se

< coupa la langue avec des dents et la cracha à la f figure do tyran. > Il rapporte la même chose ailleurs (s) ; et dans les Contradiction s des stoïciens (s) , en faisant allusion au malheur de Zénon , il rappelle le nom du tyran Démylos. Le récit de Diogène est encore plu* détaillé que celui de Plutarque , et repose sur diverses autorités graves (*) : » Zénon ayant cn- « trepris de renverser le tyran Néarque , d'autres

* disent Diomédon , fut pris, comme le dit lléraclide « dans l'abrégé de Satyrus. Interrogé sur ses cnm- « plices , et sur les armes qu'il avait transportée* à

< Lipara , il nomma tous les partisans du tyran , afin

* de le priver de ses appuis. Ensuite , feignant d’avoir i quelque se cret à lui dire, il loi mordit l’oreille et i ne lâcha prise qu'après avoir été percé de traits , « suivant l'exemple d’Aristogiton le tyrannicide. Dé- « métrius, dans les Homonymes, dit qu'il lui mordit » le nez. Àntisthène , dans ses Successions de philo-

( 1 ) Conlr. Colot., éd. Reiske, t. x, p. 630.

(s) De Garrulilate , t. vm , p. 13. — (s) T. x, p. 343. — • (4) ix, 26-28.

ZÉNON d’ÉLÉF..

< sophes , Atafoxa!, raconte qu’après avoir dénoncé « les partisans du tyran , comme celui-ci lui deman- « dait s'il ne lui restait plus personne à dénoncer, il

< répondit: < Toi, fléau de ma patrie! » et que,

< s’adressant aux assistants : « J’admire , leur dit-il ,

< votre lâcheté, si, par crainte de ce que je souffre,

< vous consentez à être esclaves. Enfin il se coupa la

< langue avec les dents , et la cracha à la face du « tyran. Alors les citoyens se jetèrent sur le tyran et « le tuèrent. Voilà ce que disent à peu près la plupart « des auteurs ; Mais Hermippus prétend que Zénon « fut jeté dans un mortier et pilé. > Diodore de Sicile (t) dit positivement que le tyran dont il est ici question était un tyran d’Élée, ce que dit aussi Suidas (a), et ce qui va très-bien avec le récit de Diogène ; car , pour délivrer Élée qui est sur la côte , il était naturel de s’assurer de Lipara qui est presque en face , et d'où l'on peut rapidement débarquer à Élée. Il n'est donc pas du tout nécessaire de supposer avec quelques critiques , qu’il s’agit d’un tyran de Lipara que Zénon avait voulu attaquer ( 3 ) , encore moins, avec Valère Maxime , du tyran d’Agrigentc , Phalaris (i ) , et encore moins, avec Philostrate (5) , d’un tyran de Mysie. Il ne faut pas représenter Zénon comme un aventurier politique , mais comme un patriote dévoué. Diodore

(i ) Fragm., éd. Bip., t. îv, p. 63-64. — (s) ’Eiia. — ( 3 ) Vorstiu8, dans Bayle. — (*) m, 3. Voyez Bayle. — ( 3 ) Vit. Apollon., vu, 2, éd. Olear., p. 279. ’E XMtpa va

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