HISTORIEN DE L’ÉCOLE D'ALEXANDRIE
Hadrianug Junius Hornanus est le premier <]iii ait entrepris, sur un manuscrit tiré de la bibliothèque du cardinal Farnèse, de publier les Vies des philosophes d'Eunapc, avec une traduction latine, et quelques notes, à Anvers, chez IMantin , 1308. Cette édition est remplie de fautes, tant dans la version que dans le texte. Junius ne parait pas se les être dissimulées (i) ; mais, pour les corriger, il reconnaissait qu'il avait besoin de nouveaux manuscrits. Jérôme Commcliu trouva ce secours indispensable dans deux manuscrits de la bibliothèque palatine d’Heidelberg, à l’aide desquels il remplit plusieurs lacunes laissées dans le texte, et introduisit de meilleures leçons , sans toucher cependant à la traduction de Junius ; et dans le même volume, à la suite de la Vie des philosophes d'Eunapc, il donna un fragment de son Histoire politique, sur le
(i) Voyez sa préface.
Ecnapii Sabdiani i nias Sophistarum el fragmenta historiarum recensuit nolisque illustrant J. F. Boissonnade; aceedit annolatio Dan. Wtttenbachii. Amstelodami , 1822 , 2 vol. 01-8*». .
de donner une édition vraiment critique du seul historien que nous ait laissé l’antiquité sur une des époques les plus intéressantes et les plus obscures de l’histoire de la philosophie. On voit, par une lettre d'IIolstcnius à Lambccius (i), que Lamhccius avait eu ce projet. Gudius , dans une lettre à Ménage , l’entretient des travaux considérables qu’il avait entrepris dans ce but. Fabricius avait voulu aussi , à ce qu'il parait, ajouter ce service à tous ceux que lui devait déjà la philosophie ancienne. Après lui , les nombreux matériaux qu’il avait rassemblés, passèrent à Carpzow , qui , succédant aux desseius et aux travaux de Fabricius, publia à Leipzig, en 1718, un spécimen de l’édition qu’il préparait. Wagner, l’éditeur des lettres d’Alciphron, avait aussi pensé à Eunapc. Enfin Wyttcnbach , après avoir jugé Eunape si sévèrement dans sa lettre critique à [tuhnkcn, se réconcilia si bien, à une lecture plus approfondie , avec cet historien de la philosophie d’Alexandrie , qu’il en entreprit une édi-
(O Voyez les pages 5U0 et 382 de l’édition de M. Boissonnade.
EUNAPK. IB5
lion. Il était réservé à un Français d'accomplir la pensée de tant de savants hommes.
Personne, en effet, n’était mieux préparé à donner une édition critique d'Eunape, que M. Boissounade, qui a déjà si bien mérité de la philosophie néo-platonicienne en publiant une nouvelle édilion de la Vie de Proclus par Marinus, cl le commentaire inédit de Proclus sur le Cralyle. El comme si ses propres ressources ne lui suilisaient point, sa modestie lui a fait un devoir de se procurer tous les matériaux amassés par ses devanciers. Le spécimen de Carpzow le mettait en possession des notes de Fabricius, et par l'intermédiaire de Schœfer, Erl'urt, entre les mains duquel étaient tombés les travaux inédits de Wagner , les a obligeamment communiqués à M. Boissounade, avec des notes de Bcinesius. Pour la vie de Lihanius, il a eu les notes inédites de Valois ; et deux exemplaires d'Eunape qui avaient appartenu à Walckeuaer, lui ont fourni quelques corrections heureuses déposées sur les marges par Walckenaer , ou par lui recueillies sur l'exemplaire de Vossius conservé à la bibliothèque de Lcjde ; sans compter les conjectures de l’illustre évêque d’Avranchc8, Huet, que contient un des exemplaires de la bibliothèque de Paris , et d'autres secours qu'il serait trop long d’énumérer, et qui tous disparaissent devant la vaste collection de remarques de toute espèce, dont VVj tlcnbach a enrichi l'ouvrage de notre savant compatriote : de sorte que les deux volumes dont se compose celte édilion d'Eunape , pré-
l«fi ELNAPE.
sentent les travaux des maîtres de différents pays et de différents siècles, habilement employés par un des maîtres du siècle présent.
Mais les meilleures ressources que M. Boissonnade ait eues pour son édition, ce sont particulièrement des manuscrits qui avaient manqué à ses devanciers. Nous ne parlerons point des variantes du manuscrit de Florence , prises par Jacob Gronovius , et déposées par celui-ci sur un exemplaire de l’édition de Commelin , tombé daus la possession de Wytleubach et communiqué par sa veuve à M. Boissonnade ; ces variantes précieuses étaient connues de Wyttenbach. M. Boissonnade a eu à sa disposition les richesses de quatre bibliothèques qui n’avaient pas encore payé à Eunape leur contingent d’utiles variantes. Le Vatican lui a fourni le manuscrit n° 140, excellent partout où il est lisible , et dont M. Hase a fait une description intéressante dans son catalogue malheureusement encore inédit des manuscrits du Vatican que la conquête de l’Italie avait amenés à la bibliothèque de Paris. Celle-ci n’avait qu’un manuscrit du xvi e siècle , plein de lacunes , et coté dans le catalogue n° 1405. Le savant cl obligeant Morclli a pris la peine de collationner pour M. Boissonnade un manuscrit de Venise, du xv 0 siècle. Enfin la quatrième bibliothèque que M. Boissonnade a mise à contribution est celle de Naples , qui , à elle seule , lui a fourni trois manuscrits cotés n°9, n u 188 et n° 01, dans le catalogue d'Harlès. Le manuscrit n° 188 présente ce litre re-
KUNAPE. 107
marquable : E ùvxirio-j iirtx xxl <ft ’kx B iSXiuv. B/s< ç/Asaiyuv xx i asytatûv.
Comnielin avait tiré du manuscrit d’Anvers un fragment de rili8loirc politique d’Eunape *ur les légations;
• M. Boisson nade le reproduit avec d*heureusc8 amélio-
rations, et avec tous les fragments d’Eunape , qu’il a pu recueillir dans Suidas et les anciens auteurs : on a donc ici tout ce qui nous reste d'Eunape, si toutefois un hagard heureux ou des recherches habilement dirigées ne conduisent pas un jour à la découverte de la totalité de sou Histoire politique , qui , embrassant le règne entier de Constantin , serait pour nous si intéressante, avec quelque passion que l’auteur païen l’eût écrite , ou même précisément à cause de celte passion , qui nous montrerait peut-être sous des faces nouvelles les événements que nous connaissons , et fournirait des données précieuses à l'impartialité moderne. Incontestablement I Histoire politique d'Eunape existait du temps de Muret, qui , au rapport de Patin, que cite M. Boissonnade, l'avait vue dans la bibliothèque du Vatican , et l'ayant demandée au cardinal Sirlel pour la faire copier , eu eut cette réponse : que le pape l'avait défendu , et que c’était un livre impio e seelerato. Scholt , savant homme , mais jésuite (homo quidem doclus sedjesuita) (i), dit dans ses notes sur Photius que la chronique d'Eunape a péri par un effet de la divine Providence. Leunclavc l'écrivait aussi à
(i) Boissonn., prœfat., p. 17.
F.UNAPE.
Henri Esticnne. M. Boissonnade engage à ne pas les croire légèrement : il invite le successeur de Morclli à de nouvelles recherches ; il exhorte le savant Avellini , auquel il doit la collation des manuscrits de Naples , à fouiller soigneusement les trésors peu connus de la bibliothèque de cette ville. Nous laisserons parler M. Boissonade : Nam ex litulo regii codicis Neapolitani nescio quid faustœ preesagilionis menti est injecta (lisez injeclum). Perreptet per regiam hibliolhecam , pervestigel sedulô grœcos rodices, quos A ugtisliniensibus ad Carbonariam {ne illaudato delerreatur islo cognomine) bonus olim cardinales Seripandus morirns h gavit.IJolsleniumquidem Peirescio scribere (t) memini hune lhesaurum monachos , draconum instar , occupare ; sed nunc pulo mansuetiores esse facto s ; et dracones idgenus , quibusjam nec ungues sunt nec dentés , Avcllinium à thesauro ipsis inutili non arcebunt (î). M. Boissonnade remarque encore que, du temps de Gerlach , c’est-à-dire, en 1 57 0 ( epist . Gerlachii ad Cntsium, Turcograph. p. 499), il existait à Constantinople beaucoup de manuscrits grecs , parmi lesquels se trouvaient Laonicus Chalcondglcs , Michael Glycas , Agathias , Eunapius. 11 est probable qu’il est ici question d'Eunape comme historien ; et peut-être trouverait-on encore à Constantinople , au lieu du fragment connu d’Eunape , sa chronique tout entière. Ex dis-
(i) Epist. Hofstcn., p. t'»2, cd. Paris.
(*) lioissonn., prœf., p. 18.
putatis igitur palet , conclut M. Boissonnade , nomluin omnem recupnandi operis ulilissimi spem dtcollavisse, alque in bibliolhecis Italiœ ac Gracia quœrendum à literalis hoininibus esse, qui illas regiones incolunt tel incisant.
Quoi qu'il en soit de ces espérances (t) , nous avons du moins le fragment qui subsiste de l'Histoire politique 1 d’Eunape purgé de toutes les fautes qu’y avait laissées
Oommelin ; surtout nousavons les Viesdes philosophes dans l’état où la critique pouvait les désirer et peut longtemps les laisser. Le texte est irrévocablement constitué : des notes abondantes éclaircissent tous les passages obscurs et ne laissent plus guère de dillicullés véritables. Il eût été par conséquent superflu de faire une nouvelle traduction d'un texte une fois établi et éclairci , et reproduire la version défectueuse de Juuius eût été un contre-sens dans une édition critique. Eunapc parait donc ici tout seul et sans le cortège d'une traduction latine , inutile pour les savants, qui doivent toujours recourir au texte, et encore plus inutile pour les gens du monde qui ne liraient pas plus une traduction latine qu'un texte grec. L’édition nouvelle est divisée en deux volumes, dont l'un appartient à RL Boissonnade , et l'autre à Wyllenbach. Le travail du premier embrasse la totalité de l’ouvrage d'Eunape:
(i) Depuis que ceci est écrit, M. Mai a trouvé dans la bibliothèque du Vatican, sinon toute l’Histoire politique d’Eunape, au moins un fragment nouveau de cette histoire. Script, vet. non. collcct. T. n, p. “211, Romas, 1827.
200 ECSAPE.
celui il u second s'arrête à Proérésius : c’est là que , le 25 février 1819, une maladie d'yeux toujours croissante a forcé Wyttenbach d'interrompre sesveilles. Le concours du savant français et du savant hollandais est une bonne fortune pour Eunape ; car peut-être ni l’un ni l’autre , séparés , ne l’eussent entouré d'autant de lumières. Si Wyttenbach était plus versé dans l'histoire de la philosophie que M. Boissonnade , nous ne croyons pas céder à un mouvement de patriotisme et d’amitié, en réclamant pour celui-ci la supériorité de l’exactitude philologique. Wyttenbach répand avec profusion les trésors d’une érudition variée et facile sur tous les points historiques touchés par Eunape , s es corrections verbales , toujours ingénieuses , sont souvent fondées ; mais souvent aussi elles sont (i) ha-
(I) Nous nous contenterons de citer les premières notes qui se trouvent au commencemenldu savant commentaire. Voici la première phrase d’Eunape, d’après Comraelin : Esvopcàv o ftXôtefOf à Vf) p pôvoi s J âirâvruv y lioco’yuv s'y Xtiyoïi Te xai ïf/oii ytXoaovlav xaafvfiax;' ri fiiv iv Xày ou, ta tc tj xai év ypift.ij.aai , xai r,ô«xij y àptT/jv ypitpsC ri Si iv Tzpx^sal Tt r,y a ptazoç' àXXx xai lyiwx x7pxTr\yoiti roi; ima$ tiy paaiv 4 yoitv fiiyai ’AXéfav Spot oùx cfcv iyivexo fiiy aç si fti) Ssv ofûv xai toc itipepya fr,al Stïv tüv oTrovoaiwv àvSpùv àvxypiftiv. Cette phrase est, il est vrai, un peu embarrassée ; mais c’est leearactère du style d’Eunape, comme l’a déjà observé Photius ( Pholii Bibl., cod. 77); et en mettant un point en haut après ci/tqScvsfûv, elle ne présente aucune difficulté, et nous ne nous donnerons pas même la peine de l’expliquer. Mais comme sa construction n’a pas la symétrie moderne qu’aucune phrase grecque ne peut avoir, Wylten-
n;vm
gardées et dépassent les limites d’une saine critique : c’est alors que la sagesse du savant français intervient heureusement , et empêche le lecteur de se laisser entraîner aux conjectures hardies de l'illustre profes-
bach en conclut que les copistes ont changé des mots, en ont oublié d’autres , et que tout ce passage est entièrement corrompu : Librarii, dit il (l. Il, p. 7), tnulandis omitlenilisquc perperam ver bis forum per sc juin impedilum insuper [œdarunl. Selon lui, Eunape a dû écrire ainsi :
Sevflfâv ô <ft Aôsoyoj, àtvbp pôvo; e'f àccivz m» fùotifat » iv Aôyotj xe xai ipr/oti ftXoaofixv xoapr,axt , ri piv i( Xàyeuf iié9r,r.s «uy ypippzai x«i zf, cctpl r,0ixï,v ùptzi,v ypxfrj, zx ai iv tc pi(ntv «Ùt9j t’ r,v ipia roj, à/ist xai iyivva orjsaTîjyoùj toî; ùnoStiypaziv' ô yoîiv /dyx; 'AXéÇavipo; six a» v/i-izo pl/Xi, et jitij rraa’ Ixtivou ïpaOs ztiv llipsüv r.ctzaypovtïv. ’AAii /aiv EsvoycDv xai tX itipipyx yrçsc atïv tüv oirouoatuï àvipOv
kw/piftn. Ce n’est pas là publier un auteur, c’est le refaire, ou plutôt c’est le traduire; car nous convenons que la phrase de Wyltenbach est une assez bonne phrase du xviir siècle. M. Boissonnade ne restaure point ainsi les monuments de l’antiquité. Entraîné un instant par l’autorité de Wyltenbach , sa prudence ordinaire le fait bientôt revenir sur ses pas, et, au lieu du complément arbitraire que Wyttenbach ajoute après «i pi Sivoydi», il se contente (t. I, p. iH) de mettre une parenthèse depuis z'x piv iv Xiyots jusqu’à si pii Ssvofùv inclusivement; et, dans toute cette parenthèse , le seul changement qu’il se permette est celui de xai tOixiv en rr,» AQi/iev ; et même, selon nous, cette louable circonspection eût pu être poussée plus loin encore. Kai iOcxiv , qui est dans toutes les éditions et dans tous les manuscrits, peut très -bien rester à la rigueur; et , quant à la parenthèse , c’est encore un moyen de clarté un peu matériel et un peu moderne, qu’il ne faut pas