‹ Nouveaux fragments philosophiquesChapitre 6 sur 50 · FONDATEUR DE L’ÉCOLE D’ÉLÉE · texte numérisé non relu

FONDATEUR DE L’ÉCOLE D’ÉLÉE

XÉNOPIIANE, fondateur de l’école d'Élée, naquit, de l’aveu de tous les auteurs («), à Colophon, colonie ionienne de l’Asie Mineure. Les uns le disent fils de Dexius (î) ou bexinus (s) , les autres d’Orlliomènc (*) ; celte dernière opinion a pour elle les meilleurs et les plus nombreux témoignages, et elle a généralement prévalu. Quant à la date précise de sa naissance, parmi bien des contradictions apparentes ou réelles, nous trouvons pourtant trois auteurs qui , malgré la différence d’écoles et d’époques, sont unanimes à cet égard. Sotion , au rapport de Diogène de Laêrte (») , fait Xénophane contemporain d’Anaximandre, ce qui placerait à peu près sa naissance vers la quarantième olympiade ; or, Sotion , qui vivait près de deux siècles avant

(i) Cicéron, De divinal., 1. Sextus, éd. Fabrlckis , ni, 30. vu, 14, 47. Diogène, îx, 18. Strab. , xiv, etc. — (s) Diog., ibid. — (3) Lucien, in Macrobiis. — (4) Apollodore, selon Diogène. Voyez aussi le faux Origène, Philosophumena, éd. Ch. Wolf, p. 94, Théodoret, Therap., Serm. tv, etc. — (s) Ibid.

XKNOPUV.Xt.

notre ère, qui avait voué toute sa vie à l’étude de l'histoire des premiers âges de la philosophie grecque , et qui était entouré , à Alexandrie , des plus riches documents historiques, est une autorité grave. A|m>Ilodore, qui était, comme Solion , très- versé dans l'histoire de la philosophie , et vivait comme lui à Alexandrie , un siècle plus tard , fait aussi naître Xénophane , selon Clément d’Alexandrie (i) , à la quarantième olympiade. Enfin, deux siècles avant notre ère, Sextus, qui s'est beaucoup occupé du fondateur de l’écoled’Élée et nous en a conservé de précieux fragments, met sans hésiter sa naissance à la même époque (s). Voilà donc trois auteurs digues de confiance , qui , s'accordant sur ce point, forment une autorité imposante. De plus, il ne faut pas oublier que Xénophane a vécu très-longtemps. Lucien le fait vivre quatre-vingt-onze ans (5), et encore est-ce trop peu ; car Diogène nous a conservé des vers dans lesquels Xénophane nous apprend lui-même quel était son âge au moment où il les composait ; et cet àgc est celui de quatre-vingt-douze ans (4). Et comme rien ne prouve que Xénophaue soit mort immédiatement après avoir fait ces vers , on peut trèsbien , avec Censorinus (5) , le faire vivre un siècle , un peu plus ou un peu moins. Or en partant de la date de la quarantième olympiade , avec Solion , Apollodore et Sextus , et en nous donnant un siècle entier

(t) Stromal, i. — (*) Sexl. t, 12. — (3) Ibid. — (4) Ibid. — (s) De die natali, xv. ,

XÉNOPII ANE.

d'après Xénophanc lui-même, nous avons .assez d’espace pour y placer tous les récits des auteurs et résoudre leur* contradictions apparentes. En effet , un homme né à la quarantième olympiade , et qui a vécu à peu près un siècle , a dû voir la soixante-cinquième olympiade. Par conséquent il a très-bien pu venir à la soixante et unième olympiade , comme l’attestent tous les auteurs , lui , Ionien d’origine , s’établir à Élée . dans une colonie phocéenne de la grande Grèce, colonie récemment fondée, dont les habitants échappés aux désastres de toutes les autres colonies de l'Asie Mineure , restés seuls libres , à force de courage et de dévouement , au milieu de la commune servitude , offraient un asile et une patrie à tous ceux de leurs compatriotes qui fuyaient le joug des Perses. Il a pu, à l'âge de quatre-vingt-douze ans , c’est-à-dire à la soixante-troisième olympiade , composer les vers rapportés par Diogène. Et quand ce même Diogène dit que Xénophane fleurit vers la soixantième olympiade , rien de plus facile à admettre , eu prenant la quarantième pour date de sa naissance ; car dans ce cas il aurait fleuri à l'âge de quatre-vingts ans , ce qui devait être en effet la plus belle époque de son talent et de sa gloire , à l’en croire lui-même. Apollodore , dans le passage cité par Clément , après avoir dit que Xénophane naquit vers la quarantième olympiade , ajoute qu’il prolongea sa vie jusqu’au temps de Darius et de Cyrus ; et le faux Origène dit à peu près la même chose. Rien encore de plus facile à concevoir ; car Cyrus était

XÉXOPHA.NE. il

dans toute sa puissance vers la cinquante-huitième olympiade ; et Darius étant monté sur le trône à la (in de la soixante-quatrième , Xenophane a pu voir les commencements de son règne. D’ailleurs le faux Origène ne fait mention que de Cyrus. Cependant on fait dire à Eusèbe que Xénophane est né dans la cinquantesixième olympiade ; et sur cette base on élève un long échafaudage chronologique que nous renverserons d’un seul mot : Eusèbe n'a pas dit que Xénophane naquit , mais qu'il fleurit à la cinquante-sixième olympiade , clarus habetur, ce qui est tout différent , et si différent que l'autorité d’Eusèbe est alors pour nous , et détruit 1 l'opinion même que jusqu'ici elle paraissait appuyer.

On cite encore des vers de Xénophane , rapportés par Athénée , où il parle de l'invasion des Perses ; et de ces vers on tire la nécessité de le faire aller jusqu'à la bataille de Marathon et même au delà , c'est-à-dire jusqu'à la soixante et quinzième olympiade. Mais nous contestons le sens que l’on veut donner aux vers de Xénophane. Selon nous , ces vers ne font pas allusion à l'invasion du continent de la Grèce , mais bien à celle des côtes de l’Asie Mineure , qui eut tant d'influence sur la destinée de sa première et de sa seconde patrie et sur l'histoire entière de sa vie :

Voici cc qu’il tant dire auprès du feu pendant l'Iiiver, Couché mollement et bien repu.

Buvant du vin délicieux, et mangeant des poids chiches : Qui e»-lu? d'où es-tu ? quel Iqe as-tu, mon cher?

Quel ige avais-tu quand le Méde arriva ?

I 8 XÉNOPHASE.

Tels sont le» ver» de Xénophane que nous a conservé* Athcnée (i). On y reconnaît un Ionien de cœur et d'habitude, qui, s'adressant à un habitant de la nouvelle colonie, relève le charme de la sécurité présente du souvenir de l'infortune passée , et , tranquille à Élée , s’entretient des désastres de Phocée avec un homme qui a grand i depuis ces malheurs , et dont il mesure l’âge actuel sur celui qu'il pouvait avoir quand le Mèdc arriva. Quelle pouvait être l’invasion du Mède qui importât si fort à un homme d'Élée, sinon celle qui le regardait , c’est-à-dire l'expédition contre les colonies grecques de l’Asie Mineure, et particulièrement contre Phocée , la mère patrie d’Élée ? Hérodote (2) , qui raconte cette expédition , la défense désespérée des Phocéens, leur fuite nocturne, leurs aventures en Corse et en Sardaigne , et leur défaite par les Carthaginois, qui les força de se jeter sur les côtes de l’Italie et d’y fixer leurs pénates, Hérodote nous apprend qu’Harpagus , général de Cyrus et chef de l’expédition, quoiqu’il commandât les Perses, était Mède de nation. H n'est donc pas impossible que l'expression : le Mède arriva, désigne tout simplement cet Harpagus, auteur des maux de Phocée et d'Élée. Mais il est plus probable que c’est une expression générale qui désigne les Perses eux-mêmes , que l’on appelait alors Mèdes, témoin l'expression de guerre médiqttc et les expres-

(i) Liv. u. fcd. Seliweighaiiser, T. 1, p. 209.

(a) Liv. 11 .

le

XÉNOPHANk.

iu

sions latines dérivées de celle-là (i). Or , nous convenons Lien que les Grecs du continent devaient appeler invasion médique celle qui fut suivie de la bataille de Marathon et de Salamine; mais ce n'est point ici un Grec du continent qui parle à un Grec du continent : c’est un Grec de l’Asie Mineure qui parle à des Grecs de l’Asie Mineure , pour lesquels le Perse ou le Mède ne peut être que celui qui les attaqua et leur enleva leur patrie , événement terrible et mémorable , par lequel il était naturel que les hommes échappés à ce grand désastre , une fois tranquilles à Élée , comptassent les années de leurs enfants. Les vers de Xenophane, faits à Élée et adressés à un Éléate , ne peuvent donc désigner que l'invasion des Perses dans l'Asie Mineure, et nullement la guerre médique proprement dite , celle qu'appellent ainsi les historiens et les poètes du continent. Celte interprétation , qui nous semble incontestable, résout les difficultés que l'on pourrait tirer contre nous des vers de Xénophane cités par Athénée; et par là tombe le seul argument plausible sur lequel repose , avec la fausse autorité d’Eusèbe , tout l'édifice chronologique de Casauhon (a) , de Bayle (s) , de Dodwel (*) , de Feuerlin (s) , de Brücker (s) et de Harles (i).

(i) Hora t . — N eu sinasMedos equilareiriuUos. Carm . , etc. — (a) Sur Athén. n. — (3) Diclionn., art. Xénoph. — (*) De veleribm Grœcor. et Romanor. cycl . , disserl. ni. — (s) Dissert, hislor. philosophica de Xenoph., Alulorf, 1729. — (6) Iiist. cril. phil.,X. 1, p. H 43. — (i) Biblioth. grœc., 1. 1 , p. 6! 4.

90 XÉNOPHANE

Nous avons vu que les témoignages en apparence les plus opposés , bien examinés, se concilient et concourent au même résultat. Ce résultat , si bien appuyé, ne peut plus être* ébranlé par la seule autorité de Tintée, qui, selon Clément (1), fait naître Xénophane au temps de Hiéron , tyran de Sicile , et du poète Epicbarme. Nous ne dissimulerons pas qu’il y a dans les Apophthegmes (4) de Plutarque une anecdote qui ■ se rapporte à l’opinion de Timée. Xénophane , selon Plutarque, s’étant plaint à Hiéron de ne pouvoir nourrir deux serviteurs , celui-ci lui répondit : t Homère, que tu déchires , en nourrit , après sa mort , plus de dix mille. » Nous trouvons aussi dans la Métaphysique d’Aristote (s) un passage duquel il résulterait qu’Épicharme avait dit de Xénophane : « Il a l’air d’avoir raison, mais il a tort. » D’abord il ne suit nullement de ce passage d’Aristote qu’Épicharme ail connu Xénophane , mais seulement qu’Épicharme a vécu dans un temps où la gloire de Xénophane remplissait encore assez la Grèce pour qu’Épicharme mit de l’intérêt à lui lancer quelques traits satiriques. Pour l’opinion de Timée, elle est si étrange qu’elle se détruit elle-même. En effet, Hiéron et Épichanne sont à peu près de la soixante et quinzième olympiade. Ajoutez un siècle pour la durée de la vie de Xénophane, et vous le faites aller jusqu'à Périclès et Socrate , ce qui n’a pas besoin

(«) Stromal. 1 . — ( 9 ) Ed. Reiske, t. vi, p. 609. — (s) Ed. Brandis, p. 79.

XÉNOPHASE.

SI

d’être réfuté. Aussi nul critique n’a-t-il adopté l’opinion de Tiiuée , mais elle a eu du moins cette autorité, de faire méconnaître celle que nous avons exposée , et qui a pour elle l’occord et t'unanimité de tous les autres témoignages ; en sorte que, comme terme moyen, la plupart des critiques ont pris la fausse date d'Eusèbe. Meiuerset Fülieborn n’abordent pas même la difficulté. Tiedemann s'attache à la date certaine de la fondation de l’école d’Élée, qui n’a pu être antérieure à celle de cette ville , c'est-à-dire à la soixante et unième olympiade. Tennemann, et d'après lui, Emesti et Adelung se contentent de le faire naître à peu près au temps de Pythagore, ce qui ne décide rien. Carus et Éberhard placent sa naissance à la cinquante - sixième olympiade. Ast et Rixner la mettent 600 ans avant Jésus-Christ, c’est-à-dire à la quarante-cinquième olympiade; mais on ne voit pas du tout pourquoi ils choisissent cette date arbitaire , et ils n’appuient leur opinion d’aucune preuve. Nous regrettons que M. Brandis , qui a donné sur l’école d’Élée l’ouvrage le plus étendu et le mieux fait que nous connaissions (i). exclusivement occupé des doctrines de cette école, en ait totalement négligé l’histoire extérieure à laquelle se rapportent les questions de chronologie. Et cependant les questions de chronologie , en apparence indifférentes, tiennent intimement à l'histoire approfondie des écoles , puisque bien résolues elles mettent

(i) Commentalionum Elealicarum pars prima, 1813.

24 XENOPHANE.

en évidence leurs relations , les emprunts qu'elles ont pu se l'aire réciproquement , et leurs liens historiques qui supposent d’autres liens.

La date de la naissance de Xénophane ainsi fixée , on s’oriente assez bien dans le reste de son histoire et de sa vie. Né à Colophon , à la quarantième olympiade (617 ans avant notre ère), tous les auteurs attestent qu'il quitta sa patrie , mais on ne sait trop à quelle époque, ni s'il la quitta volontairement ou malgré lui. 11 n’est pas impossible que Xénophane, comme Pvthagore , ait fui lui-méme le spectacle de la servitude et de la corruption de son pays. Cependant , il est plus probable qu'il fut exilé, l'expression de Diogène (i) , répétée |>ar tous les auteurs, supposant une perte que l'on n'a pas laite volontairement , et qui nous est imposée par le sort. Le même Diogène nous apprend qu’après avoir quitté sa patrie , Xénophane vécut en Sicile , à Zancle et à Calane. Plus tard , et déjà vieux, il vint s'établir dans la colonie nouvelle d’Élée , sur les côtes de l’Italie , et l’établissement de cette colonie ayanleu lieu dans l'olympiade soixante et une(o56avant J. C. ), Xénophane, d’après notre calcul, ne devait pas avoir moins de quatre-vingts ans , lorsqu’il se fixa à Élée. 11 eut des enfants qui moururent avant lui. Démélrius de Phalère , dans son traité de la vieillesse, et le stoïcien Panætius , dans son traite de la tran-

(t) Commcntalionum Elealicarum pars prima, 1813.

’Ext rtswv T>is ttar pivOi.

XÉNOPIUNE. 35

quillilé, racontent tous deux, au rapport de Diogène, qu'il ensevelit ses fils de ses propres mains comme le firent Anaxagore et les pythagoriciens Parmenisco* et Orestadès , selon Phavorinus dans le premier livre de ses Commentaires (i). Brücker voit dans ce l'ait une preuve de la pauvreté de Xenophane ; mais Casauhon remarque fort Lien que c’est seulement une preuve de force morale, une pratique pythagoricienne, et que c’est pour cela que , d’après Philoslrale , Apollonius de Tyane, le second Pythagore , ensevelit lui-même son père. L’anecdote racontée par Plutarque , réduite à sa juste valeur , prouve d'ailleurs assez bien quelle était la pauvreté de Xenophane. Il parait qu’il vivait du métier de rapsode, comme Homère et Hésiode; c’est ainsi du moins que nous entendons la phrase incertaine de Diogène (s). Il est même probable qu’en

(i) Diog., ibid.

( 3 ) ’E^oa^wtfitTàJauTo&.Feuerlin entend qu’il avait compose tant de vers, qu’il en avait fait des cenlons. Rossi (Comment. Laert. Romæ, 1788) ne voit dans palu o«ï» qu’une composition en vers. Fülleliorn entend, comme nous, que Xenophane récitait ses vers, et il en conclut qu’il ne les écrivit pas, soupçon qui s’accorde très-bien avec le titre de premier écrivain philosophique que l’antiquité a donné à Anaxagore. Diog., u, 5, 8. Clém. Alex., Stromal, i. — D'ailleurs, si Xenophane allait récitant ses vers comme Homère, il ne les chantait pas; car Athénée (Llv. xii, éd. Schw., t. v, p. 595) nous apprend que Xenophane, comme Théognis, Solon, Phocylide et Periander, se contentait d’exprimer ses idées dans le langage du

XENOPHANE.

sa qualité de rapsode il alla réciter ses vers dans les cours de la Sicile ; car, outre l’anecdote de Plutarque qui le met en rapport avec Hiéron , Diogène nous a conservé un mot de Xénophane qui atteste une certaine expérience des grands et des princes : « Il faut oc pas approcher des tyrans , ou le faire avec une extrême douceur. > Enfin , Timon , qui n’était pas facile en ce genre, loue sa bonne foi et son indépendance, et l’absout entièrement (1) du reproche d'entêtement dogmatique qu'il fait à tous les philosophes.

On a souvent agité la question de savoir si Xénophane avait eu des maîtres , et quels avaient été ces maîtres. Selon Diogène, il n'en eut aucun; selon • d'autres , il prit des leçons de Bolon ('Athénien ; et même quelques auteurs pensent qu'il étudia sous Archelaüs. Lucien appuie cette dernière opinion. L'Athénien Boton est parfaitement inconnu. Pour Àrchélaüs , il s'agit de savoir si l'on adopte sur la date de la naissance de Xénophane l'opinion de Timée ou celle de Solion , d’Apollodore et de Sextus. Dans l'opinion de Timée, Xénophane aurait très-bien pu entendre Archelaüs , un des maîtres de Socrate , car il aurait été le contemporain de ce dernier. Mais, dans notre calcul, la chose est absolument impossible.

temps, c’est-à-dire en vers, mais sans y joindre aucun accompagnement musical ; c’est ce caractère de sévérité qui sépare la poésie philosophique de la poésie ordinaire. — (i) Diog. et Sexl., ibid.

XtSÜPHANE.

Diogène déclare qu'il s’écarta de Tbalès el de Pytkagore, et qu’il critiqua sévèrement Épiménidc. 11 connaissait donc leurs systèmes s’il les rejeta. Il est en effet presque impossible qu’un homme né six. cent dix-sept ans avant Jésus-Christ , et qui vécut un siècle entier sur les côtes de l'Asie Mineure , en Sicile et dans la grande Grèce , n’ait pas connu les philosophes dont la gloire remplissait el cette époque et ces contrées. La phrase célèbre de Platon qui semble faire remonter l'école éléatique plus haut encore que Xenophane , a fort embarrassé Heindorf, qui sur la foi de cette phrase cherche un philosophe éléatique antérieur à Xénoplume, et ne le trouve point. M. Brandis soupçonne que Platon a voulu dire seulement que , même avant Xénophane , le système de l’unité absolue avait dû se présenter à quelques esprits , ce qui est trèsvraisemblable , puisque l’idée de l’unité absolue est inhérente à l'esprit humain lui-même. Mais il nous semble qu’il n'est ici question ni d’un philosophe éléatique , ni de l'esprit humain et de penseurs inconnus, mais de l’école pythagoricienne qui renfermait le germe de l’école d’Élée (t), et qui peut en être considérée comme la mère. Toutefois nous ne trouvons dans l’antiquité aucun passage où il soit fait mention des rapports directs de Xénophane avec l’institut pythagorique dont parlent plusieurs modernes , si ce n'est

(t) Plat. Sophist. Ed. Heindorf, p. 367. Tè Ü nap' fipTv ’EXiarixov iOvoi àitô Sivofivouf xt ral fri npivOiv zpÇzftivov..,

peut-être celui que nous avons déjà cité , où Diogène dit qu'il enterra ses enlants de ses propres mains. Mais si c'était là une coutume pythagoricienne, elle était aussi pratiquée comme un exercice moral par des philosophes d'une école différente , et Diogène au même endroit raconte b même chose d'Anaxagore. Si donc avec son caractère indépendant et sa vie errante , Xénophanc n’eut pas de maîtres, à proprement parler, il s'instruisit librement à la grande école de son siècle. Il s'inspira de toutes les doctrines contemporaines, mais il ne s'asservit à aucune, et fonda lui-même un système qui suppose l'existence et la connaissance préalable de deux autres. En effet, nous verrons plus tard que le système de Xénophanc tient du pythagorisme , et qu'il résume en même temps toute la philosophie ionienne antérieure et contemporaine , et représente merveilleusement la destinée de cet homme de Colophon, qui, après avoir passé la plus grande partie de sa vie dans l’Ionie , vint achever sa carrière en Italie, et joindre à l'empirisme et aux habitudes de son premier pays quelque chose de l'esprit idéaliste de sa patrie adoptive. Quand on voit ainsi le rapport de la doctrine d'un philosophe avec les circonstances fondamentales de sa vie , on n'est plus tenté de mépriser la biographie : il vaut mieux la féconder et l'agrandir en la mettant au service de l'histoire. Dates , lieux , événements, tout contient des idées pour qui sait les reconnaître, quelles que soient leurs formes; rien n’est indifférent , car rien n’est arbitraire ; tout est à

XÉNOPIUNE.

XÉKOIMIANK.

sa place , tout se rapporte au rôle assigné à chaque philosophe et à chaque système.

Après avoir recherché et épuisé, autant que nous l'avons pu , les documents épars dans l'antiquité sur la vie de Xenophane , nous allons rassembler ici tout ce qu'il est possible de retrouver encore de ses dillèrents ouvrages, avant d'arriver à celui qui contenait son système et qui a rendu son nom célèbre.

Diogène dans son introduction (i) nous apprend que Xenophane avait composé beaucoup d'ouvrages; mais quels étaient ces ouvrages, c'est ce qu'il n'est pas toujours facile de déterminer avec précision.

L'antiquité presque entière attribue des sillcs à Xénophane. Strabon (a) et Eustathc (s) le déclarent positivement. Apulée ( d'après la correction de Casaubon ) le fait auteur de satires qui ne peuvent être que les silles , dont parle la tradition. Le scoiiaste d'Aristophane cite même un vers de ces silles (*). A ce compte , Xénophane serait le premier sillographe et • l'inventeur de ce genre de poésie. Mais une critique sévère lui a enlevé cet honneur. D’abord on voit par un passage de Proclus dans son commentaire sur les Œuvres elles Jours ( s) qu’il n’avait jamais vu lui-même les silles de Xénophane. Ensuite Diogène n’en dit pas un mot ; car dans la phrase tant controversée : yéypxfe Jè xal èv i rfcnv, xxi étejttxt xxl ix/u. *xt« HaiiJoo ksü 'Opajpeu , il est impossible de voir des silles sous le

(t) 16. — (*) Liv. xiv. — (5) Iliad. , n. — (*) Equil . . v. 406. — (s) Ed. Gaisford, p. 165, sur le vers 284.

XENOPHANE.

mot idf t&vi ; en effet ixft&u^ ne peut jamais signifier une satire en vers hexamètres. Or tous les siiles que nous connaissons sont écrits en ce mètre. On peut d'autant moins admettre celte hypothèse qu’éx/ct&y,- , à côté de è\ejelx<; et èv tireaiv , désigne évidemment des ïambes opposés à des pentamètres et à des hexamètres. Un passage de Sextus et un autre de Diogène ont donné à Stanley la clef de cette difficulté. Diogène (i) et Sextus (*) disent tous deux que Timon, le célèbre* sillographe , dans un ouvrage divisé en trois livres ; où il faisait la satire des philosophes de son temps et des temps antérieurs , avait présenté le second et le troisième livre de ses siiles sous la forme d'un dialogue entre Xénophane et lui. 11 interrogeait Xénophane qui lui répondait. On conçoit quels siiles âcres et mordants Timon avait dû mettre dans la bouche de Xénophane. 11 n'est donc pas impossible que plus tard ces vers, détachés du corps de l’ouvrage , aient été mis sur le compte du personnage qui les débitait, ce qui aura trompé Strabon , Euslalhe , Apulée et le sco- Iiaste d’ Aristophane. Telle est l'hypothèse de Stanley, d'abord combattue et ensuite adoptée par Fabricius et généralement admise.

11 semble bien résulter de la phrase de Diogène que nous avons citée , que Xénophane écrivit des Ïambes contre Homère et Hésiode. Cette phrase a tourmenté tous les critiques. Vossius et Ménage , sur Diogène ,

(t) Diog., ix, 3. — (*) Sext., Pyrrh., t, 33, p. 38.

XÉNOPUANK.

veulent que Xenophane ait attaqué Homère et 11csiode en hexamètre*, en pentamètres et en ïambe», ce qui semble un peu fort; Kühnius, qu'il ail écrit «les hexamètres, des pentamètres et des ïambes, et qu'il ait écrit aussi contre Homère et Hésiode : interprétation qui contient à la fois une séparation et une addition arbitraire. Feuerlin et Rossi soupçonnent que la mention des ïambes est une interpolation de quelque copiste, et comme Diogène , dans le même chapitre, parle d'un Xénophane de I.esbos , écrivain d’ïambcs , ils supposent qu’un copiste aura mis sur le compte de l’un ce qui se rapportait seulement à l’autre. Xénophane serait alors tout aussi innocent des ïambes contre Homère et Hésiode que des silles. En effet, il est à remarquer que non-seulement il ne reste aucun ïambe de Xénophane , mais qu’il n’en est pas question une seule fois dans toute l'antiquité, et que pas un des nombreux commentateurs d’Homère et d’Hésiode n’en dit un mot. Cependant la phrase de Diogène subsiste , il est vrai , visiblement corrompue ; mais faute de documents il parait impossible de la rétablir, et toute tentative à cet égard serait arbitraire et superflue. Qu’il nous suflise donc de constater que Diogène attribue à Xénophane des ïambes contre Hésiode et Homère dont nul autre auteur ne parle , et dont il ne reste aucune trace. Toutefois il faut ajouter que Timon, au rapport de Diogcnc (i) et de Sextus (*) , représente Xénophane

(«) ix, 5. — (*) Pyrrh., i, 33, p. 58

so xénopbane.

comme un adversaire d’Homère ; et il ne faut pas oublier l’anecdote de Plutarque qui semble prouver que Xenophane faisait presque métier de décrier Homère. Convenons que, pour s’étre fait une pareille réputation , pour que Timon l’ait choisi comme l’interprète de ses satires contre les philosophes et les poètes , pour que l’antiquité se soit tellement prêtée à cette fiction qu’elle ait fini par en être dupe , pour expliquer enfin l’anecdote de Plutarque , l'épithète de Timon et la phrase de Diogène , on est forcé d’admettre que d’une manière ou d’une autre Xénophanc avait plus ou moins mérité le rôle vrai ou faux qu’on lui imposait. Nous souhaiterions pouvoir tout expliquer par la chaleur avec laquelle , dans son grand ouvrage sur la Nature, dont il sera question tout à l'heure, en sa qualité de philosophe et de physicien , il attaqua Hésiode et Homère, et leur fit une guerre un peu trop vive, qui , mal comprise, lui aura donné l’apparence d'un ennemi d’Homère et d’Hésiode, lorsque peut-être il n’était que l’ennemi de l’emploi qu’ils avaient fait de leur génie pour répandre et accréditer les fables du polythéisme.

Athénée (l) cite deux passages d’un ouvrage, rb auyysvDcov , de la parenté, qu’il rapporte à un auteur nommé Zénophane, et il n’y a aucune raison pour changer ce nom en celui de Xénophane. De même ailleurs (î) il cite encore un passage d’un Zénophane ,

(i) Liv. x. Ed. Schw. , t. iv, p. 51. — ( 2 ) Liv. xm. Ed, Schw., t. v, p. 83.

le

XÉNOPHANE

et il faut aussi conserver ce nom , ou , s'il fallait le changer, ce serait pour celui de Xénophon, le sujet de ce passage étant postérieur à Xenophane , et se rapportant au second Cyrus.

Diogène (i) veut qu'il ait écrit près de deux mille vers sur la fondation de Colophon et la colonisation dËlée.

Athénée cite quelques vers d’un ouvrage de Xénophane , intitulé Parodies, èv xapuJcüt (s). Ménage lit xapuJtMi; et entend les silles ; en effet ces vers sont des hexamètres et par là se prêtent à la supposition de Ménage. Mais ils n'ont rien de satirique ; et si ces • parodies faisaient partie des silles , comme les silles ont été ôtés à Xénophane, il faudrait aussi lui ôter ce fragment et l'attribuer à Timon, d'autant plus que Diogène, en parlant des silles de Timon, les appelle des espèces de parodies (s). Mais ce n’est là qu’une suite d'hypothèses, et il est plus sage de convenir que, ces questions étant encore fort mal éclaircies , il faut s’en tenir provisoirement à ce que dit Athénée et accepter les vers qu’il nous a conservés comme un morceau d’un ouvrage particulier de Xénophane (s).

(i) ix, 3. — (s) Ed. Schw., t. i, p. 209.

(s) UivTKÇ i otàopcl xai aiXïxhtt toù; oo-//iacTtxoû$ naptfiltzt

tïitt. Diog., ix, ut.

(3) Il n’y a pas de raison pour changer napuiai en n*puSlat\ tous les manuscrits ont et nupuoi)

était exactement la même chose que ce qu’on a appelé plus tard napùtâix, un chant en réponse à un autre, et par conséquent une sorte d’imitation satirique.

XÉNOPHANE

Ce sont les ver» célèbres où l’on a vu jusqu'ici une allusion directe à Marathon ou à Salamine, et que nous avons cités plus haut :

Voici cc qu'il Tant dire auprès du feu, etc.

Dans la chronique d’Eusèbe , Xenophane le physicien est donné comme un auteur tragique, scriplor tragœdiarum. Ménage propose de lire elegiarwn. En effet, Diogène, dans la phrase plusieurs fois citée, parle d’élégies de Xénophane ; eu différents endroits, il en rapporte des fragments , et Athénée nous en a con- • servé un assez grand nombre. Par exemple, les quatre vers où Xénophane nous apprend qu’ilya déjà soixante* sept ans qu’il est célèbre, et que sa célébrité a commencé à vingt-cinq ans, sont tirés d’une élégie de Xénophane, d’après Diogène.

Voilà déjà soixante-sept ans

Que la Grèce applaudit à mes travaux,

El j'avais alors vin[jl-cinq ans,

Si toutefois il m'appartient de parler ainsi.

Voici d’autres pentamètres que Diogène (i) attribue aussi à Xénophane :

On dit qu'en passant près d'un chien que l'on battait ,

Pytliajfure en eut pitié et dit à l'homme :

Arrête , ne le bats pas , car c'est l'àme d'un ami ;

‘ Je l'ai reconnue à scs cris.

Diogène rapporte ces quatre vers à une pièce qu’il (i) vin, 36.

XÉ.NOI’IIANE.

SA

appelle une élégie, et dont il nous a conservé le commencement :

Maintenant j’entrerai dans un autre discours; je montrerai lerliemin.

Suidas , au mot Xi-'nophane , cite ces quatre vers d’après Diogène , dont il reproduit la phrase et l’expression. On les trouve aussi sans nom d'auteur dans l’ Anthologie , précédés de ces deux autres :

Ptlhagore, lorsqu’il eut trouvé la célèbre figure, .

Fit un brillant sacrifice de lxrufs.

Ces deux vers sont-ils de Xénophane? Diogène (i) et Athénée (2) les citent détachés des quatre premiers. Plutarque (s) les attribue à Apollodorc. Tous ont bien l'air d'être de la même tuaiu , cl peut-être les uns et les autres sont-ils d'une époque postérieure à celle de Xénophane.

Les fragments élégiaques que nous a conservés Athénée sont d'un tout autre caractère, et paraissent, ainsi que le premier morceau cité par Diogène où Xénophane parle de son âge et de sa gloire, parfaitement authentiques. Leur naïveté, le mélange de rudesse antique et de grâce naissante, le goût du plaisir avec celui de la liberté, le mépris des cxerèices du corps, la critique des fictions mythologiques et l’éloge ingénu de soi-même, y révèlent le caractère de Xéno-

( 1 ) vm, H. — (»)x, 13. Ed. Sclm., iv, [». 50-31.

( 3 ) Dans le traité : Qu’on ne peut vivre heureux selon Êpicure. Ed. Reiske, x, p. 501.

XENOPHANE.

pbane et celui de l’iooie avec de légères teintes pythagoriciennes. Nous donnerons ici tous ces fragments peu connus , qu'il faut mettre parmi les monuments les plus anciens de la poésie philosophique chez les Grecs.

Tu avais (1) envoyé une cuisse de chevreau, et tu as reçu la cuisse grasse D’un boeuf bien nourri, présent que n’aurait pas dédaigné celui Dont la gloire parcourra toute la Grèce et ne s’éteindra pas,

Tant qu'il y aura des chants parmi 1 les Grecs.

Les critiques supposent qu'il s'agit ici d'Ulysse et du pied de bœuf qui lui fut jeté par mépris (s). Dans ce cas cet éloge d’Homère ne s’accorde point avec l'inimitié que l’on prête à Xénophanc contre ce poète, et fortifie l'opinion que ce n’est pas le poète dans Ho- • mère que Xénophane attaqua , mais le propagateur des superstitions mythologiques.

Voici maintenant la description d'un banquet (s) :

La salle est préparée, les convives ont lavé leurs mains :

On a apporté les verres : on esclave arrange des couronnes sûr les tâtes. Et présente dans une fiole une liqueur odorante.

An milieu est la coupe remplie de joie.

Il y a aussi d'autre vin qui promet de ne jamais finir;

Il est encore dans les cruches et exhale le parfum de la fleur. Autour de nous le thym répand une chaste odeur :

U y a de l'eau fraîche , douce et pure.

Des pains exquis, et la table respectable Chargée de fromage et de miel onctueux;

An milieu un autel couvert de fleurs :

( 1 ) Athén., t. ni, p. 3G9, éd. Scbw.

(a) Odysx., xx, 296.

(3) Athén., t. iv, p. 199.

XÉSOPllANF..

SX

Lf chant et la joie rempliaaent la maiaon.

Avant tout, il faut que dea hommes sages célèbrent Dien Par de bonnes paroles et de saints discours.

Lui faisant des libations et lui demaudaut la force De faire ce qui est juste, car c'est toujours le plus sûr.

Et il n'y a pas de mal à boire, pourvu qu’on puisse revenir A la maison sans un serviteur , & moins qu'on ne soit vieux.

H faut louer celui qui après avoir bu tient d’utiles propos Selon sa mémoire, et celui qui discourt de la vertu.

Qui lie raconte pas les combats des Titans ni des Géants,

Ni des Centaures, fictions des temps passés,

Bagatelles aimables sans aucune utilité.

Mais il faut tonjours avoir la pensée des Dieax.

Il est probable que les deux vers suivants (i) appartiennent à la meme élégie que les précédents :

N’allez pas dans une coupe mêler au hasard le vin et l’eau.

Versez d'abord de l'eau et par-dessus du vin pur.

Athénée (s) dit qu’Euripide dans le premier Anlolycus, avait imité ce morceau des élégies de Xénophane contre les athlètes :

Qu’un athlète soit vainqueur i la course i pied.

Ou au pcntalhlc, là. où est le temple de Jupiter,

Auprès de la fontaine de Pise (3), i Olympie, soit i la lutte.

Ou au douloureux pugilat,

On au combat terrible qu'on appelle le pancratitm ;

Qu’il se soit distingué aux yeux de ses concitoyens.

Qu'il ait obtenu au spectacle une place d’honneur.

Qu’il soit nourri aux frais de l'État^

Ou qu'il en ait reçu un présent précieux,

(!) T. III, p. 213.

(i) T. iv, p. 12, 13 et 14.

(s) Étienne de Byzance : Pise, ville et fontaine àï Olympie.

XÉNOPHANE

Eût-il obtenu tout cria à la course des choraux,

Il ne peut entrer en comparaison avec moi, car au-dessus de U force Des hommes ou des chevaux est noire sagesse.

Mais on en juge très-légèrement ; il n’est pas juste De préférer la force à la sagesse utile.

Car (I), parce qu'un homme excelle au pugilat,

Ou au pentalhle, ou à la lutte.

On même à la course à pied, ce qui est le comble de l'honneur Pour ceux qui veulent se distinguer dans les combats du corps, I/Etat n'en aura pas de meilleures lois,

Et c'est un petit sujet de joie pour une ville

Qu'au de scs citoyens ail été vainqueur sur les bords de Pisc,

Car cela ne remplit pas ses greniers.

Xénophane , selon Athénée (s) , soutient encore beaucoup d’autres choses à l’honneur de sa propre sagesse, et attaque l'art des athlètes, comme inutile et de nul prix.

Athénée raconte (s) sur la foi de Philarque que les Colophoniens , qui d’abord avaient été si sévères dans leurs mœurs, après qu’ils eurent été en relation avec les Lydiens, se corrompirent; et il cite ces vers de Xénophane :

Avant appris «les Lydien# de funestes voluptés.

Pendant qn'ils étaient sous leur domination odieuse.

Ils allaient sur la place publique avec des manteaux teints de pourpre. Se promenant par milliers, tiers de leurs cheveux arrangés avec art. Et tout parfumes d'odeurs recherchées (4).

(i) Peut-èlre ce morceau n’est-il pas la suite du précédent, Schw.,Animadv.,l.\, p.307. — (ï) t. iv, p. 1:2, 13, 1 A. (3) T. iv, p. 454.

(«) Et il ne faut pas croire que ce soit lit le langage chagrin d’un philosophe exilé. Alhénée rapporte un passage

XENOPHANE.

Mais ce n’est là que la partie littéraire pour ainsi dire des ouvrages de Xenophane : celui qui contenait son système philosophique, et qui a immortalisé son nom , était un poème intitulé : De la Nature. On reconnaît ici celle première époque de la philosophie grecque , où la pensée , trop faible pour se prendre elle-même pour objet de ses recherches , absorbée dans la contemplation du monde extérieur , essayait de sc rendre compte de ce grand phénomène, à l'existence duquel la sienne propre paraissait attachée. C'était là tellement la matière nécessaire du travail philosophique de cette époque, que , dans les ouvrages qu'il produisait, l'identité du sujet amenait celle du litre. La plupart sont intitulés : De la Nature , comme celui de Xénophane. Et même, comme avant Xenophane nous ne rencontrons aucun ouvrage qui porte ce titre devenu depuis si commun , nous sommes tentés de regarder Xénophane comme le premier qui ait mis dans le monde et dans la circulation des idées, toutefois sans l'écrire, une composition régulière sur ce sujet et sous ce titre. Cette composition non écrite , condamnée à exister un moment dans la mémoire et à périr, a péri en effet , sauf un petit nombre de fragments arrachés à l incer-

de Théopompe dans le quinzième livre de son histoire où cet historien traite les Colophoniens à peu près comme Xenophane, et explique par ces habitudes de mollesse leur asservissement, leurs dissensions et la ruine de leur pays. Selon Athénée, Diogène de Rahylone raconte la même chose dans le premier livre des Lois.

COUSIN. — NOOV. VRAG». 4

wr.

58 XENOPHANE.

litude et à la fragilité de la tradition , très-postérieurement il e6t vrai , mais sans qu'on ait aucune raison de révoquer en doute leur authenticité. En même temps les auteurs attribuent à Xenophane , sans citer ses propres paroles , des opinions qui se rapportent fort bien à ces fragments , de sorte que sur le même point l’autorité des fragments appuie celle des témoignages, lesquels de leur côté ajoutent à celle des fragments. Quelquefois aussi les fragments tombent sur des points où manquaient les témoignages ; quelquefois ce sont les témoignages qui suppléent à l'absence de tout monument. Ainsi la critique, tout en regrettant de ne pas avoir plus de matériaux , peut cependant en recueillir un assez grand nombre , pour rétablir, sans le secours d'aucune hypothèse , et reconstruire à peu près l’ensemble du système de Xenophane. C’est ce que nous allons essayer de faire avec le soin et l’étendue que réclament l'importance de ce système , l'influence qu’il a exercée sur l’école d’Élée et par l'école d’Élée sur la philosophie grecque tout entière , et la haute admiration ou les attaques violentes dont il a été l’objet à toutes les grandes époques de l'histoire de la philosophie.

L’existence du poème De la Nature est parfaitement attestée. Slobée(i)et Pollux (i) le citent expressément. Il était en vers hexamètres- En effet, d’un côté Diogène

(i) Eclog. phytic., éd. Heeren, p. 294. — (s) Liv. vi, ch. 9, sect. 46. < Il est question du cerisier dans l'ouvrage de Xénophane sur la Nature. >

XÉNOPIIANE.

dit que Xénophane écrivit en vers hexamètres ; de l'autre , Hermippus nous apprend , dans Diogène (i) , qu'Empédocle , le rival de Xenophane , imita sa composition en vers hexamètres («). Or quelle composition pouvait imiter Empédocle , sinon une composition philosophique? De plus, il n'est fait mention d'aucune autre composition philosophique de Xenophane que le poème sur la Nature; et tous les fragments philosophiques qui nous ont été conservés de Xenophane sont en hexamètres. Il est donc naturel de les rapporter au poème De la Nature , et d’après leur mètre et aussi d’après leur caractère. Car Stobée ( 5 ) donne positivement comme faisant partie de l’ouvrage De la Nature un fragment en vers hexamètres qui présente absolument le même caractère que tous les autres fragments en pareille mesure. Ainsi nous croyons pouvoir partir légitimement de ce point que tous les fragments en vers hexamètres qui restent de Xenophane appartenaient au poème De la Nature , et que les opinions qu'ils expriment sont les membres épars du système de Xénophane. Maintenant quelles étaient les divisions de ce poème, ses proportions et son plan général ? C'est ce dont ne parle aucun auteur. Encore pourrait-on se livrer à quelque conjecture à cet égard , si on connaissait l'ordre suivi par ses devanciers. Mais Xenophane n'ayant imité personne , et nul poème philosophique

(t) Eclog. physic., liv. vin, ch. 2. — (s) T>i» inonotixv — ( 5 ) Ibid.

XENOPHANE.

antérieur au sien ne nous ayant été conservé , s’il en a même existé, nous ne pouvons soupçonner quelle fut sa manière de composer d'après celle qui régnait avant lui et de son temps ; et nous sommes réduits à la rechercher dans celle de son disciple Pannénidc et de son imitateur Empédocle. Mais Parménide est un élève qui modifia considérablement le système de son maître ; et il peut très-bien avoir eu pour d’autres vues et pour un autre principe une exposition différente. Empédocle, qui ne s'écarta pas seulement de Xénophanc mais le combattit, ne dut imiter du poème de Xenophane que le mètre. D’ailleurs est -on bien sûr d’avoir le plan de l’ouvrage d’Empédocle et de celui de Parménide? Nous trouvons donc plus sage de ne hasarder aucune hypothèse sur le plan et les divisions du poème De la Nature. Forcés de renoncer à retrouver et à reproduire l’ordre de l'ouvrage original , condamnés à une exposition arbitraire , nous choisirons celle qui a du moins l'avantage de mettre le mieux en lumière le vrai caractère du système de Xénophane. Or, selon nous, ce système est loin d'avoir l'unité qu’on lui prête généralemeut. Nous avons vu que Xénophane est un Ionien , qui , après avoir passé la plus grande partie de sa vie dans l'Ionie ou tout près de l'Ionie , est allé vers l'Age de quatre-vingts ans s'établir dans un pays habité en grande partie par les Doriens et soumis à leur influence. De même la philosophie de Xénophanc a en quelque sorte deux parties, l'une ionienne, l'autre dorienne et pythagoricienne. Xénophane, Ionien de sang et d'habitude.

XÉNOPHANE

Al

arrivé très-tard et tout formé à Élée , et y vivant avec des Ioniens ( mais avec les plus énergiques des Ioniens), n'avait pu s'identifier entièrement avec l'esprit nouveau qu’il rencontra sur les côtes de l’Italie ; et d’ailleurs cetesprit, qui cinquante ansplus tard devait s'étendre et acquérir une si grande influence, était encore à son berceau et retenu dans un cercle assez borné par le mystère presque sacerdotal dont Pythagore avait entouré sa doctrine et son école. Aussi le pythagorisme ne fait pas à lui seul tout le système de Xénophane; mais il y est déjà; et sa force secrète , l'air qui l'entoure , les mains tout italiennes qui vont le recevoir, lui assurent un développement rapide et indépendant qui sera l’école d’Élée; mais ce n'est alors qu'un élément isolé ajouté à un élément étranger dans un système indécis. Tels sont en général tous les systèmes à leur naissance. Le passé met dans leur berceau des éléments condamnés à mourir , et qui pourtant y tiennent une place considérable à côté de germes obscurs encore, mais féconds et gros d'avenir. Le système réel de Xénophane est un mélange où les deux grandes philosophies contemporaines coexistent sans être fondues véritablement ; aussi malgré leur accord momentané, il est évident que l’avenir doit les séparer et faire prévaloir l’une ou l'autre. Or, à Élée dans la grande Grèce , au milieu des établissements de Pythagore , ce qui devait prévaloir était le point de vue pythagoricien. De là Parménide, Mélisse et Zenon. Mais il faut bien se garder d’attribuer à Xénophane la simplicité et l'unité de ses successeurs ; il faut

XÉNOPHAXF..

lui laisser le caractère mixte et complexe qui constitue

son originalité. Nous exposerons donc successivement les deux parties qu'une analyse sévère peut discerner dans l'apparente unité du système de Xenophane, pour en donner une idée exacte et complète , et pour le faire apprécier à sa juste valeur. On peut compter que les renseignements et les documents de tout genre que nous ont laissés sur ce système les dilTérents auteurs de l'antiquité , ont été recueillis par nous avec une impartialité scrupuleuse , et nous reproduirons ici tous ces documents , afin que le lecteur puisse juger par lui-mème de la vérité ou de la fausseté de nos conclusions , lorsqu'il aura sous les yeux toutes les pièces qui leur servent de base. Si notre point de vue est juste, toutes les citations des auteurs doivent s'y adapter sans en excepter une , car une seule de moins est une objection grave contre la légitimité de la théorie qui ne peut l’admettre. En général, les contradictions des auteurs sont plus apparentes que réelles , et c’est la vertu de toute vue complète d'un sujet de les expliquer et de les résoudre.

La partie du système de Xénophane qui porte l’empreinte de l’esprit ionien est et devait être sa partie co8mologiquc et physique. Mais qu’est-ce que l’esprit ionien ? Le sensualisme en toutes choses ; l'amour du plaisir dans la vie ; en politique , des goûts démocratiques et des mœurs serviles ; dans l’art, la prédominance de la grâce; dans la religion, l'anthropomorphisme ; et dans la philosophie, qui est l’expression la

XÉNOPIIANl.

plus générale de l’esprit d’un peuple , un empirisme plus ou moins ingénieux , une curiosité assez hardie , mais toujours dans le cercle et sous la direction de la sensibilité. Et, qu’enseigne la sensibilité? (le «pii parait , non ce qui est. Que peuvent donc enseigner les sens sur l’ordre du monde ? Le système des apparences. Or l’apparence pour l’homme est «pie lui-même et avec lui cette terre qu'il habite, est le centre de toutes choses. Selon l’apparence encore, la terre, étant solide et immobile , doit être infinie dans sa partie inférieure. Au contraire , le soleil , la lune et tous les astres se meuvent , et tournent autour de la terre , non pas au-dessous de sa base, qui semble infinie, mais autour de son sommet et de sa surface , de manière que le ciel entier n’est qu’un appendice de la terre. Voilà ce que disent les sens et l’apparence; c’est là le fond de la cosmologie ionienne et de celle de Xenophane.

Il est si vrai que Xenophane fait mouvoir le soleil et tous les astres , que même selon lui , tous les astres ne sont que des nuages enflammés «lans un mouvement perpétuel. Selon lui , c’est la condensation des nuages qui donne aux astres l’apparence de la consistance; c'est le plus ou moins d'inflammation des nuages qui fait le plus ou moins de lumière des astres , et détermine leur lever et leur coucher ; les éclipses ne sont que des extinctions momentanées de nuages. Les auteurs ou nous puisons ces résultats sont, il est vrai, très-postérieurs; mais leur unanimité leur donne une autorité irrésistible. Ce sont

XÉKOl’HAXE.

Plutarque (i), Galien (2), Stobée (5) et Achille» Tatiu 8 (t). Non» nous contenterons de rapporter le passade de ce dernier : Xenophane dit que les astres sont composes de nuages enflammés; qu'ils s'éteignent et se rallument comme des charbons; que lorsqu'ils s’allument, nous nous figurons qu’ils se lèvent , et qu'ils se couchent lorsqu’ils s’éteignent Enfin Stobée (5), en parlant des comètes , dit que Xénophane regarde tout cela comme des assemblages et des mouvements de images enflammés. Nous croyons que par là Stobée fait plutôt allusion à l'opinion connue de Xénophane sur les astres , qu'il ne signale son opinion sur les comètes en particulier. Du moins nous ne retrouvons ailleurs aucune trace d’une opinion quelconque de Xénophane sur les comètes.

Qu’il ait regardé le soleil comme un composé de nuages condensés; c’est ce qu’attestent Plutarque , Galien, Stobée, Eusèbe, Origèneet Midi. Glycas( 6 ). Peut-être même est-il possible d’ajouter à ces autorités l’autorité tout autrement grave.de Théophraste ( 7 ).

(t) Plac.phil., u, 13. — (a) xiu. — ( 3 ) Stob. , Ecl. Phys., 1 , 23, éd. Ileeren, p. 512. — ( 4 ) Ach. Tat. , in Arat. , xi , p. 57. — ( 3 ) Ecl., 1 , 29, p. 380. — (6) Plut., Plac. phil., 11 , 20; Gai., xiv; Stob., Ecl. , 1 , 26 p. 522; Eusèb. , Preep. evang. , xv, 30; Orig. , p. 97; Glyc., Annal., 20. — (7) Voyez Stob., ibid., et l’interprétation de Brandis, p. 30. Après cela, que peut signifier la phrase de Diogène, qui a Pair de faire composer à Xénophane les nuages d'émanations du soleil? wviVraadac

Tht ày’iôiieu irptâos...

XENOPIIANt. 45

Les mêmes Mieh. Glycas , Stubée , Galien et Plutarque (1) rapportent que Xenophane regardait aussi la lune comme un nuage enflammé. Or si la lune est un nuage enflammé , il suit qu'elle brille d'un éclat qui lui est propre , et que par conséquent elle n’emprunte pas sa lumière au soleil. Xénophane s'écartait en cela du système déjà bien plus profond de Thaïes, pour suivre celui d'un autre Ionien, Ànaximandre, et de Berose (s) , système en harmonie avec son opinion sur la nature de la substance de la lune et des astres , plus conforme à l'apparence immédiate.

Les astres réduits à des nuages , reste à savoir d'où viennent les nuages qui forment les astres. Plutarque (3), Galien, (*), Eusèbe (s) et Stobée (s), attribuent à Xénophane l'opinion que les feux dont se composent les astres viennent d'exhalaisons humides, c'est-à-dire , des exhalaisons qui s'échappent de la terre et de l’eau. Voilà donc, en dernière analyse, le ciel entier établi , non plus seulement comme un appendice , mais comme une émanation de la terre, laquelle est à la fois le centre et le principe de l’univers.

Tels sont les traits généraux de la cosmologie de Xénophane. Elle renferme aussi des détails que nous ne devons point passer sous silence. Ainsi il pensait que le soleil se meut et s'avance dans l'infinité de l’air, et que s'il parait avoir un mouvement circulaire , c’est

(t) Glyc.,/émal,20; Stob., Fcl., 1 , 2a, p. 530; Gai., xv ; Plut. , ibid. n , 25. — (*) Stob. , Ecl. i , 27 , p. 556. — (3) Ibid. — ( 4 ) Ibid. — (s) Ibid. — (s) Ibid.

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