DU VRAI COMMENCEMENT
mais il est certain qu’en général, dans cette première * époque du monde , il faut moins chercher des systèmes que des religions, des écoles que des sacerdoces. L’intelligence à son aurore a déjà tout entrevu , mais à travers un nuage ; et , trop faible encore pour se soutenir contre ccs intuitions puissantes , elle s'y abandonne et s’y confond , sans oser ni sans pouvoir les soumettre à l'examen et à un jugement jméthodique. L'humanité joue alors, en quelque sorte, le moindre rôle dans ses propres conceptions. Gigantesques et démesurées dans leurs objets, elles accablent l'Ame humaine, au lieu de l’élever et de l'affranchir. Ce grand univers , et le Dieu qui y est partout , laissent encore trop peu de place dans l’esprit de l'homme à l'homme lui-même. La pensée a déjà une portée immense , mais peu de libi rlé ; et c'est précisément la liberté qui constitue la philosophie. Aussi , jetez un coup d'œil sur les monuments qui subsistent de ccs vieux âges , vous n’y découvrez jamais le mouvement original d'une pensée particulière, mais l’empreinte d’une idée sans nom et presque sans date, si mystérieuse dans son origine, si imposante dans ses formes et dans tout son aspect, que même à la distance de tant de siècles la pensée individuelle ose à peine aujourd'hui s'y appliquer avec
de Colebrooke sur la Philosophie des Indous, dans les Transactions de la société asiatique de Londres (1824- 1827), et les extraits exacts et étendus que M. Abel Kémusat en a insérés dans le Journal des Savants (décembre 1825, avril 1826, mars et juillet 1828;.
DE L'iUSTOIRE DE LA PHILOSOPHIE.
les procédés modernes, l'examiner et l'analyser comme le résultat d'une pensée semblable à elle. Le philosophe se sent en présence d'un monde qui n’est pas le sien, et qu'il ne peut comprendre que précisément à condition de déposer toutes ses habitudes, et de ressaisir, dans le silence de la réflexion , ce sei» de l'inspiration qui seul peut nous révéler le secret de la haute antiquité et des inspirations primitives. L'Orient, avec ses religions, son symbolisme universel et ses formidables sacerdoces , appartient au mythologue plus qu'au philosophe. Le philosophe fera donc bien de peu s’arrêter à l’Orient , et de se transporter d’abord en Grèce. En effet c'est surtout avec la Grèce que commence pour l'humanité le sentiment et l’exercice de l'activité volontaire et libre, cette énergie individuelle qui ose regarder en face les dogmes régnants, cette réflexion solitaire qui fait abstraction de toutes choses, hormis d’elle-même, et se prend elle-même pour son point de départ et sa règle unique, c’est-à-dirq la philosophie. C’est la Grèce qui a donné la philosophie au genre humain : c’est donc en Grèce que commence l'histoire de la philosophie proprement dite, et c’est là qu'il faut d'abord la chercher; c’est là qu’elle a son enfance , ses tâtonnements et ses progrès. Tout ce qui précède lui est étranger.
XÉNOPHANE