‹ Nouveaux lundisChapitre 12 sur 29 · DICTIONNAIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE · texte numérisé non relu

DICTIONNAIRE DE LA LANGUE FRANÇAISE

Le Dictiomiaire de M. Littré mériterait un examen à part et approfondi: il y aurait (et je le ferai peut-être quelque jour) à le comparer de près aux deux Dictionnaires de l'Académie française qu*à lui seul il unit et représente. Je dis les deux Dictionnaires; car l'Académie a le Dictionnaire de l'usage qui comprend les termes et acceptions légitimes qui ont cours et vogue depuis deux siècles et de nos jours; elle a, de plus, commencé un Dictionnaire tout historique, qui va rechercher les termes et mots de la langue aussi loin qu'il se peut dans le passé et en les suivant par une série d'exemples ininterrompus dans toute leur vie et leurs vicissitudes. La dernière édition du Dictionnaire de l'usage est de 1835, et il serait grand temps de le revoir et d'y retoucher; car, selon la remarque de M. Littré, le néologisme marche toujours; et il y a, tous les quarts de siècle ou les demi-siècles, de petits

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raccords à faire dans la langue comme dans toute institution mobile qui dépend de l'état de la société. 11 tombe chaque jour quelques feuilles des rameaux du tronc vénéiable, il en repousse d'autres; mais, quoi qu'en ait dit Horace, celles qui sont tombées une fois ne reverdissent plus. Quant au Dictionnaire historique de TAcadémie, il n'est encore connu du public que par un premier fascicule qui a été bien accueilli, mais qui n'a guère été pris qu'à titre de gage et d'arrhes. A la manière dont il est conçu et dont il s'exécute, il est sensible que l'agrément des exemples entraîne quelquefois le rédacteur à des promenades plus ou moins longues selon la nature des sujets : on est quelquefois, à la lettre, dans un parterre d'exemples, et les divisions, les bordures se multiplient, selon que la récolte de ces citations se trouve plus ou moins heureuse et abondante. On obéit au nombre des exemples plus que les exemples ne nous obéissent. M. Littré qui n'a pas devant lui, comme l'Académie, le temps et l'espace, — qui n'a pas l'éternité, — s'est formé un plan trèsexact, complexe, mais limité, où tout se presse et se condense, et où il ne se permet aucun écart, aucun excès de latitude. Il donne d'abord la prononciation, la spécification grammaticale du mot, puis ses sens actuels, appuyés et prouvés par des exemples d'auteurs classiques ou modernes, par des phrases courtes dont aucune ne fait double emploi. Ce n'est qu'après avoir épuisé ces sens et acceptions de l'usage présent qu'il passe à l'historique du mot depuis les onzième ou douzième siècles jusqu'au seizième , et là il procède

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également par une série d'exemples incontestables et triés, ne mettant que le nécessaire ; ce n*est pas lui qui ferait un pas de plus pour aller cueillir la fleurette. Il termine enfin par Vétymologie, partie dans laquelle il excelle, où il a sa méthode à lui, sa pierre de touche, et où il ne tâtonne pas comme on le faisait auparavant. 11 est, par ce dernier point, incomparablement supérieur à l'Académie, qui aura désormais à profiter de son travail, sinon de sa méthode. L'Académie, historiquement, a bien plus d'exemples; elle est en cela plus riche, et d'une richesse plus amusée : M. Littré l'emporte par la précision et le topique de ses choix. On sent qu'une seule et même main (comme pour le grand Dictionnaire de Johnson) a choisi les épis et noué le faisceau. Ce faisceau chez lui est un peu dense et [compacte à la vue, tandis qu'il paraît du lâché dans le Dictionnaire historique de l'Académie. 11 ne se peut de procédé plus dissemblable : concision d'une part, diffusion de l'autre. Qu'on lise, pour s'édifier, les deux Préfaces mises en tête des deux Dictionnaires! Dans 'une, celle de M. Littré, tout est réglé, prévu, pondéré il sentencieux; on marche de loi en loi, on est dans la )hilosophie historique du langage. Et quant à la forme î'est du granit et du ciment. Dans l'autre, — je ne )arle pas de l'ancienne Préface mise en tête du Dictionlaire de 1835 et due à la plume du secrétaire per- )étuel, préface élégante et frêle, — mais dans celle du )ictionnaire historique, qui date de cinq ans à peine, jue fait-on? On part d'Horace, le point de départ invaiable, l'alpha et l'oméga des gens de goût ; on com-

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mence et on finit par lui, et, dans rintervalle, on a fait une revue et une tournée instructive en compagnie d'un rédacteur spirituel et poli, s'exprinaant dans une prose facile, encore qu'un peu traînante : on n'est pas sorti d'un empirisme délicat. On ne croirait point vraiment qu'il s'agisse du même sujet et du même thème. C'est qu'en effet les choses et l'œuvre sont envisagées et conçues tout différemment. Oh ! si je ne me retenais, qu'il y aurait une jolie comparaison à faire de M. Patin, le rédacteur du Dictionnaire de l'Académie, et de M. Littré ; une opposition de leurs deux esprits,

• de leurs qualités et de leur trempe I Ne voyez-vous pas d'ici le parallèle et l'antitihèse? M. Patiiï, homme de goût, avec toutes les délicatesses, mais avec toutes les mollesses aussi et les faiblesses ou les négligences que ce mot comporte ou suppose; M. Littré, homme de science, de méthode, de comparaison, de raison, de vigueur, et même de rigueur; le premier. d'un tempérament doux, sensible, de bonne heure pétri de la

. pulpe et de la fine fleur de l'antiquité; le second nourri du pain des forts en tout genre, du suc généreux des doctrines , tout ressort et tout nerf. J'avais fait un beau rêve, moi et quelques amis. Au lieu d'opposer ^l'un à l'autre , au lieu d'instituer entre les auteurs ou les œuvres un parallèle et un contraste désormais inévitaT)le, et dont le public sera un juge peu indulgent, j'aurais voulu réunir et fondre, combiner les avantages sans les défauts. Les Dictionnaires étant réellement différents et le grand Dictionnaire historique de l'Ac^dén^e commençant à pe^ne,

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je m'étais dit, et plusieurs autres avec moi, que l'Âcadéinie et M. Littré pouvaient très-bien, et sans aucunement s'entraver, se rendre utiles et profltables Tua à l'autre. Ce qui domine en effet à l'Académie et qu'on appelle du nom flottant de goût, ce qui se prodm't parfois et jaillit à l'improviste dans des conversations d'un hasard et d'un laisser aller aimable, pouvait ne pas être inutile à l'esprit sévère, mais un peu absolu, de M. Littré. Et surtout l'esprit d'un nouveau confrère, rigoureux, exact, et plus savant (sans mentir), plus sûr de son fait en ces matières que nous ne le sommes généralement, eût pu nous être d'un usage et l'un recours journalier. Hélas I il était écrit que ce ne $erait là qu'un rêve, et que jamais aucun auteur, — 'entends un auteur sérieux, — de Dictionnaire ne fe- *ait partie de l'Académie française. Elle a autrefois îhassé Furetière pour avoir osé entreprendre une telle ivalité; elle n'a pas voulu du savant Ménage qui était également coupable du même délit. Elle vient de re- )ousser ]^. Littré. Cela fait dire aux malins du dehors ju'on n'est pas insensible, même en un lieu composé le si honnêtes gens, à une certaine jalousie de métier, 'aurais voulu, moi et quelques autres, conjurer ce nauvais bruit. Mais qu'y faire? la question d'athéisme îst venue là très à propos {Deus ex machina) pour tout léranger, pour mettre à la gêne — ou à l'aise — les :ousciences. Chut ! il n'y a rien de plus respectable que a conscience.

Vin.

VIE ET IIÉGIME. — JUGBMENTS ET TÉMOIGNAGES.

Le Dictionnaire de M. Liltré marche rapidement; les livraisons se succèdent : on peut dire dès aujourd'hui que le livre est fait; du moins la mise au net est faite jusqu'à la lettre P, et elle sera terminée pour le tout à la fin de 1865. Dans quatre ou cinq ans au plus, le public possédeca l'ouvrage tout entier. Avec un tel travailleur, on est sûr d'être plutôt en avance sur les promesses qu'en retard.

Un si vaste travail, qui n'en exclut pas d'autres encore, accessoires et à la traverse, ne se mène point, on peut le penser, sans une austérité de régime et une régularité invariable et comme monastique.

C'est de nuit que travaille habituellement M. Littré. Sa journée est occupée par les recherches, les devoirs académiques, les œuvres de charité médicale quand il est à la campagne. Vers six heures et demie du soir, après un frugal repas, il se met à l'ouvrage, et depuis plusieurs années, notamment depuis 1859, il ne s'est jamais couché avant trois heures du matin.

L'été il habite la campagne, Mesnil-le-Roi près Maisons-Laflitte ; il y occupe une petite maison des plus modestes, acquise de ses deniers. Ne dites point que c'est la maison d'Horace, mais tout simplement celle du savant le plus étranger aux besoins et le plus aisément content de peu. C'est là qu'il faut le voir pour

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apprécier en lui le médecin des pauvres; il est vraiment la providence des gens de campagne, le bienfaiteur du pays à la ronde. Comme il n'est pas docteur, dès qu'il se rencontre un cas grave, il ne décide rien sans appeler lin homme de l'art ayant diplôme. Sa modestie y trouve son compte, et, moyennant cette déférence, son humanité peut se donner pleine carrière.

Chaque année il s'accorde un mois, un seul mois de vacances, qu'il va passer avec sa famille au bord de la mer. Une personne de haut esprit et de grand cœur (1) qui a eu occasion de vivre près de lui dans une de ces courtes vacances d'été, m'écrit : « Ne négligez pas de dire combien il est bon, simple, charitable. L'an passé, je l'ai vu à Saint-Quay, en Bretagne, établi avec sa femme et sa fille chez des religieuses; soignant les pauvres en qualité de médecin et quêtant pour les plus en détresse : sa femme et sa fille, très-catholiques, allaient à la messe; lui, point; mais il charmait les sœurs et les laissait très-perplexes sur ce qu'il fallait penser de son âme. »

On voit à quel point M. Littré est médecin par la vocation, le dévouement, la science, et j'ajouterai, la méthode en tout : c'est un physiologiste et un organi% cien en toute étude; être médecin est son vrai caractère scientifique.

Le plus convaincu et le moins empressé des hommes* loin de prétendre imposet* soti opinion , il ne l'expose môme pas et n'en dit mot, à moins qu'on ne la lui

(I) La cohïtesse cl'AgoXilt»

demande ; mais alors rien au monde ne l'empêchera de vous la dire entière et sincère.

A Paris, il loge depuis des années rue de TOuest. 11 a mené tous ses grands travaux dans le plus humble et le plus étroit logis, ne s'isolant même pas de sa famille, attentif à suivre son idée et sa composition, tandis que la causerie du soir se fait à voix basse tout à côté. 11 prétend toutefois n'avoir pas le travail facile, et il ne se reconnaît un peu d'aptitude spéciale que pour les langues. Sa facilité, quoi qu'il en dise, est grande. Ses meilleurs morceaux sont ceux qu'il a écrits tout d'une teneur. On me raconte qu'entre les nombreux articles par lesquels il contribua au Dictionnaire de médecine en trente volumes, l'article Cœwr fut dicté par lui à un collaborateur en une seule séance de nuit. Il a de ces tours de force de travail.

L'avènement de la République surprit M. Littré en 1848, mais changea bien peu à sa vie. Ses collaborateurs du National prirent beaucoup alors pour eux et lui offrirent également sa part du pouvoir; il refusa tout, excepté d'être du Conseil municipal et de la Commission des récompenses nationales; fonctions gratuites. La rédaction du National étant très-absente et dispersée, il fit alors le journal presque seul, ou du moins il y fit le service plus exactement que jamais, comme un soldat fidèle au poste. Telle fut sa curée à lui.

11 a, par nature autant que par principes, le goût de tout refuser et de n'être rien. En 1840, M. Cousin, ministre de l'Ins^rucrion- publique, le fit presser par

M. Barthélémy Saint-Hilaire d'accepter une chaire d'Histoire de la médecine qu'il avait dessein de fonder en sa faveur à la Faculté même de médecine. M. Littré commença par donner le change et par mettre en avant M. Dezeimeris. Mais c'était lui qu'on voulait, et pas un autre. Il refusa.

Trop pressé, dans l'un de ces cas d'honorable sollicitation, par sa mère qu'on avait gagnée, il lui dit pour dernière raison : u Si mou père vivait, me conseillerait-il d'accepter? » — « Non. » — « Eh bien 1 la chose est jugée. »

Pressé encore, sous la République, d'accepter je ne sais quelle fonction , et comme, sur un premier refus, on lui recommandait d'y réfléchir : « Oui, j'y réfléchirai, dit- il, et assez longuement pour donner à la monarchie le temps de revenir. »

Si la République avait été possible en France; si, à la fin du dernier siècle surtout, l'ordre de choses de l'an 111 avait pu se consolider et subsister; si le Directoire n'avait pas été le Directoire, c'est-à-dire un régime de corruption, de réaction en tous sens et d'intrigue, c'eût été à la condition d'avoir et de former beaucoup de citoyens comme M. Littré et sur ce modèle : aucune ambition, aucune gloriole, aucun luxe, aucun besoin factice ou sensuel ; le brouet des Spartiates lui suflit.

Dans ce dix-neuvième siècle, qui sera réputé en grande partie le siècle du charlatanisme littéraire, humanitaire, éclectique, néocatholique et autre, et où c'est généralement à qui fera le plus valoir sa marchandise, ces sortes d'hommes originaux et singuliers V. 15

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sont une excepliou criante : ils sont tout le contraire du charlatan. Ils enterrent tant qu'ils peuvent leur mérite, et quand, à la un, par la force des choses, il sort de terre, ils n'y mettent aucune enseigne et jamais une lanterne, ni un bec de gaz à côté, ni le moindre transparent.

Il est si réellement et si sincèrement modeste, que je ne suis pas bien sûr, dans ce travail que j'ai entrepris sur lui et que j'aurais pu faire plus développé encore, de ne l'avoir pas plus effarouché que flatté, et de n'avoir pas même froissé en lui quelque fibre secrète en touchant à tant de choses intimes. Mais si quelqu'un ne dit pas le bien sur son compte, ce n'est certes pas lui qui le dira.

N'allez pas cependant le faire plus sauvage et plus rébarbatif qu'il ne Test, car il ne Test pas du tout. 11 a une nuance d'amabilité, et même de la gaieté à ses heures. Jeune, dans les réunions médicales, il était, me dit-on, un boute-en-train, et il chantait volontiers au dessert des couplets de sa composition. Une de ses chansons de 1828, dont l'écho m'arrive, débutait ainsi :

Hippocrate a dit qu'on s'enivre'

Pour le moins une fois par mois,

Et ses fils qui devraient le suivre

Ne boivent par an qu'une fois, etc.

Son visage creusé et sombre, son air noirâtre, qui, de profil, me rappelle parfois celui de Lamennais, n'est nullement désagréable quand il s'anime et qu'il y passe un rayon.

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J fercite des affections respectueuses, des amitiés enthousiastes et fidèles; il y a comme de la vénération mêlée dans les sentiments qu'il inspire. Ce que j'ai retu de témoignages en sa faveur depuis huit jours, de ta part de médecins distingués et d'hommes de science ^ue j'avais à peine l'honneur de connaître, me prouve combien ses confrères de l'Académie de médecine sont heureux et fiers de le posséder. D'autre part, un de ses amis tout littéraires, M. Géruzez, m'écrit ;

c Ouvrez à son intention votre Piine le Jeune, et voyez au livre I" la lettre à Catilius Severus; vous y trouverez le portrait de notre ami sous le nom de Titus Ariston. Tout y est... »

i'obéis au conseil, et je lis en effet, au sujet de cet ami de Pline, dont les mœurs égalaient le savoir, ce bel élo|^e dont je fais mon profit :

è Rien de plus respectable que lui, de plus pur et de plus saint, rien de plus docte, au point que les lettres ellesmêmes et toutes lés bonnes éludes me paraissent en danger av^la vie d'un seul homme [Âriston était alors malade)... Que de choses il sait I que d'exemples I quelle vaste portion d'Antiquité ! Il n'est pas un point que vous désiriez savoir, sur lequel il ne puisse vous renseigner. Pour moi, a coup sûr, toutes les fois que je suis en quête de quelque chose de difficile, je m'adresse à lui; il m'est un trésor... Avec cela, quelle frugalité dans le régime! quelle simplicité dans la mise! Je ne puis voir sa chambre à coucher et son lit même, sans me représenter comme une image de la pauvreté anti^ que. Et le tout est relevé d'une grandeur d'âme qui n'accorde rrin à rosientation^ mais qui rapporte tout à la conscience;

qui cherche la récompense du bien , non pas dans le bruil public, mais dans le sentiment du bien même... »

Bel éloge, en effet, qu'il faut lire surtout dans ce charmant latin de Pline, et qui s'applique si parfaitement à M. Littré, hormis en un point toutefois; car il ne souffrirait jamais qu'on pensât de lui et qu'on dît, même par manière de métaphore, qu'il porte tout entières avec lui les lettres et les sciences, et que leur sort dépend du sien : il croit fermement que tout marchera après lui de plus en plus et de mieux en mieux, et que le trésor s'accroîtra incessamment.

Il appartient enfm, pour le définir par un dernier mot, à cette élite, à cette école consciencieuse et méritante, toujours rare, mais insensiblement plus nombreuse, de naturalistes philosophes qui tendent à introduire et à faire prévaloir en tout les procédés et les résultats de la science, et qui, affranchis eux-mêmes, s'efforcent peu à peu, et plus peut-être qu'il n'est possible, d'affranchir l'humanité des illusions, des vagues disputes, des solutions vaines, des idoles et des puissances trompeuses.

Landî 13 juillet 1863.

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