OBJECTIONS SUR LE SYSTÈME : «ÉPOJNSE
On me dira qu'il l'a trop organisée, que les choses, ne se sont point passées en fait avec une telle régularité ; que, par exemple, cette distinction de deux cas conservés dans la langue des douzième et treizièjne siècles n'était pas aussi universelle et aussi sensible qu*il le dit ; que c'était plutôt une intention et un soup* çon qu'une règle adoptée et régnante; que rattacher le progrès ou le déclin de cette langue intermédiaire du siècle de Philippe^Auguste et de saint Louis à l'obseF
M. LITTHK. ^iW
vance ou à l'oubli crun pareil détail, c'est mettre trop d'importance à une curiosité, etc., etc. J'abrège; mais on voit de quelle nature est cet ordre d'objections que je ne prétends pas dissimuler. En général , c'est ce qu'on peut opposer au procédé que suit en tout sujet l'esprit de M. Littré, agissant dans sa seconde forme. 11 a son explication de l'histoire, sa loi trouvée ; il applique ensuite sa formule à des cas particuliers : elle est, en toute rencontre, un peu rigide, cette formule, et arrange quelque peu les choses après coup. On ne voit pas assez ce qui fuit et ce qui s'échappe à travers les mailles du filet. Les choses purement littéraires, s'il les traite par ce procédé, peuvent quelquefois souffrir d'être prises et serrées comme dans un étau; j'aimerais mieux, par moments, un ignorant sagace ou un sceptique allant à l'aventure en chaque étude, s'y éveillant chaque jour d'une vue matinale, recommençant et rafraîchissant chaque fois son expérience, comme s'il n'avait pas de parti pris. A faire Técole buissonnière, on rapporte certainement plus de fleurs. Mais, cela dit, il ne reste pas moins incontestable qu'il faut tôt ou tard, dans ce vaste arriéré humain qui s'amoncelle, en venir à des lois, à des règlements du passé, à des conceptions sommaires, fussent-elles un peu artificielles, à des méthodes qui ressemblent à ces machines qui abrègent et résument un travail de plus en plus interminable et infini. Il suffit que ces méthodes se justifient dans leur ensemble. Or, il est très-vrai, comme le dit M. Littré, qu'il y a eu, dans cette transformation confuse de l'ancien latin et dans son passage aux idiomes
2i4 NOUVEAUX LUNDIS.
romans modernes, des traits singuliers de ressemblance jusque dans la diversité, de conformité jusque dans les différences :
Faciès non omnibus una,
Nec diversa tamen; qualem decet esse sororum,
11 est très-vrai que, dans cette dissolution de l'antique latinité et lors de la rénovation qui s'en est suivie, tout semble s'être passé, dans les contrées gauloise, espagnole, italienne, comme si l'immixtion germanique n'avait guère été qu'une perturbation accidentelle et superficielle. 11 est très-vrai, d'autre part, que le Moyen- Age tel que M. Littré le comprend, et quand même il inspirerait peu de goût, a été un rude et courageux effort; que le nœud qu'y a contracté l'esprit humain n'a pas été une nouure ni une servitude irrémédiable; sque « dans l'histoire déjà si longue et toujours enchaînée que l'on parcourt depuis la civilisation grecque jusqu'à la nôtre, à toutes les époques favorables ou iaclémentes (et celle du Moyen-Age a été assurément inclémente), la vertu qui tendait à réparer, à tirer de l'existence antérieure une existence plus développée, s'est exercée avec pleine vigueur ; » qu'en ce sens le Moyen-Age n'a été qu'un stage plus dur pour l'esprit humain; qu'au sortir de là et à l'époque du quinzième siècle et de la Renaissance, le monde est entré, par le fait même de la réaction et de la lutte, dans un cercle plus large et plus étendu que s'il avait continué moHe^ ment de vieillir sans complication et sans accident sous une suite pieuse d'éternels Antonins. Il y a une belle
M. LITTHK. 245
remarque d'Hippocrate dans son Traité îles Airs, des Eaux ei des Lieux : u Ce sont, dit-il, les changements du tout au tout qui, éveillant l'intelligence humaine, la tirent de Timmobilité. » Ces points principaux admis, et sauf les réserves déjà faites, on ne peut qu*admirer la nouveauté, la sagacité, la fermeté ingénieuse et fine que M. Littré apporte dans sa manière de traiter chaque question particulière.