‹ Nouveaux lundisChapitre 14 sur 29 · PAR M. CHARLFS DE MOUY · texte numérisé non relu

PAR M. CHARLFS DE MOUY

ie ne sais pas, dans le moderne, de plus frappant désaccord entre la tradition ou, si Ton aime mieux, la légende littéraire et poétique et la vérité historique, de plus éclatant démenti donné par celle-ci à Tautre que •'histoire de don Carlos, fils de Philippe II. Je ne sais pas d'exemple plus propre à marquer la difficulté de condition qui est faite dorénavant aux poètes modernes, condition la plus opposée à celle des poètes de TAntiquité, lesquels , avant l'institution de la critique , avaient

(1) Deux vol. in-8*, Bruxelles, chez Devroy, rue de Louvain, 40.

(2) Un vol. in -18, Paris, Hhrairie de Didier, quai des Augustins^35.

i»2 NOUVEAUX LUNDIS.

pour eux et en faveur de leurs créations les bruits, les fables, les erreurs répandues dans Fair, pourvu qu'elles fussent touchantes et de nature à exciter l'intérêt. Aujourd'hui tout cela n'existe plus ou vient se briser contre les faits, les pièces authentiques, les papiers d'État qui sortent t^t ou tard de leur poussière. 11 n'y a plus guère moyen de mentir; il n'y a plus moyen surtout d'inventer en l'air et de rêver.

Don Carlos a été longtemps réputé sujet de roman et de tragédie. Saint-Réal a commencé et a écrit, dans ce genre spécieux de la nouvelle historique, un petit roman aussi faux dans son genre que les grands romans de Mlle de Scudéry, mais qui avait cela de plus insidieux d'être court, vraisemblable, insinuant, et de marcher d'un style sage et vif, qui n'eût pas craint la comparaison avec celui de M"« de La Fayette. La nouvelle de Saint-Réal ne se présentait qu'appuyée et comme escortée du témoignage des historiens espagnols ou français, dont les noms étaient même cités au bas des pages; elle était composée de manière à faire illusion. Schiller y fut pris. Chez Saint-Réal, l'amour de la reine Elisabeth pour'le jeune prince son beau-fils, et de celui-ci pour elle, faisait la donnée principale et charmait les cœurs tendres ; le marquis de Posa, cet ami généreux de don Carlos, n'était qu'indiqué. Schiller, en embrassant ce sujet avec ses idées absolues, son libéralisme exalté d'avant 93, son humanitarisme sans limite, féconda le tout et créa ce caractère idéal du marquis de Posa, qui parut bien dès lors à tout le monde d'un anachronisme trop manifeste pour un

DON CAHLOS KT PHIMPPK II. ^«3

homme du seizième siècle, mais qui fut accepté néanmoins à la faveur de sa fougue vertueuse et d'un souffle de grandeur. Ce contraste du roi le plus sombre et le plus despotique, maître de tant de royaumes, et du cœur républicain le plus brûlant, le plus épanoui, le plus vaste, battant pour toute Thumanité et enveloppant dans son amour le monde entier, avec toutes les races futures, visant à réaliser au plus tôt le bonheur de l'espèce ou par le fils, le royal héritier de tant de sceptres, ou directement par le père même dès qu*il se flatte d'avoir action et prise sur lui, ce contraste une fois admis amenait des scènes d*un grand effet et d'une beauté morale saisissante, toujours à la condition de se laisser enfermer dans le cercle magique du poëte. Mais, hélas I aujourd'hui ce cercle est rompu, et il n'y a plus de baguette d'enchanteur qui puisse le reformer. Nous avons besoin pour ne pas sourire de pitié à la vue de ces conceptions grandioses, envolées en fumée et pour janiais évanouies, de nous souvenir de cette parole même du marquis de Posa : « Dites-lui, quand il sera homme, de garder du respect pour les rêves de sa jeunesse. » C'étaient en effet de purs rêves, c'étaient des jeux d'enfant sublime que ces scènes de Schiller; ce sont des monstruosités de grandeur comme se les figure volontiers l'enfance dans ses contes d'ogres et de géants : et la première jeunesse, après l'enfance, est sujette à avoir aussi ses contes d'ogres et de géants au moral. Schiller fut long à s'en dégager, si tant est qu'il s'en dégagea jamais. Oh! que les personnages du théâtre grec sont différents! Comme ils exprimeiht do

moins, même dans les données mythologiques, des sentiments humains et naturels de tous les temps! comme ils ne sont pas nés dans les hauteurs métaphysiques de rame et descendus par degrés des nuages de la pensée! Et pourtant il est heureux pour Sophocle et Euripide, et pour Thonneur entier de leurs tragédies, que la légende ait régné dans Tantiquité sans partage, et nous ne pouvons savoir toute la gravité de réchec qu'auraient subi leurs héros si Ton avait retrouvé au temps d*Aristote la correspondance d'Oreste et si l'on avait publié les papiers de Simancas de la famille d'Agamemnon.

Aujourd'hui donc, c'en est fait de toute tragédie au sujet de don Carlos. Nous avons le dernier mot de la vraie chronique à son sujet. Nous le devons à M. Gachard, ce savant et modeste archiviste de Bruxelles, qui s'est borné longtemps à publier des pièces capitales, fondement de l'histoire, et qui n'a lui-même abordé qu'assez tard ces fonctions et ce ministère d'historien dont il est si digne. Un jeune écrivain finançais, de ceux qui s'occupent d'études sérieuses, M. de Mouy, venait de publier sur ce même épisode un volume très-conpciencieux, très-estimable, puisé en partie aux mêmes sources et arrivant à très-peu près aux mêmes résultats. M. de Mouy doit, ce me semble, bien moins se plaindre que se féliciter de voir l'ouvrage de M. 6achard paraître sitôt après le sien et le dépasser sur plus d'un point ; c'est moins pour lui une défaite qu'une confirmation, c'est moins un désagrément qu'un honneur, de se rencontrer ainsi avec un maître de la

DON CARLOS ET PHILIPPE IL ^tô

science et de le voir donner raison presque entièrement à ses recherches et à ses conclusions judicieuses. L'Académie française, qui vient de remarquer et de couronner l'ouvrage de M. de Mouy, lui dira bientôt d'une manière flatteuse, et par un organe éloquent, tous ses mérites (1). Nous nous attacherons ici au livre de M, Gachard comme à celui du meilleur guide, de rbistorien qui tient de longue main tous les ûls de cette histoire, et qui a su en faire le tissu le plus solide et le plus ferme.

Don Garlos, mort à vingt-trois ans, naquit le 8 juillet 1545, de Philippe, prince d'Espagne, alors âgé de dix-huit ans, et de la princesse dona Maria de Portugal ;

(1) Voici le passage du rapport de M. Viliemain, lu à la séance du 23 juiUet 1863 : u Une étude d*tiistoire bien faite et dictée par un • grand scrupule de vérité, une réhabilitation— partielle, il est vi-ai,— • de Philippe H, obtient la même distinction (il venait d'être question d*an livre sur Turgot). C'est Touvrage de M. Charles de Mouy, Don Carlos et Philippe If. A l'intérêt que le roman et le théâtre avaient Jeté sur l'infortuné don Carlos , à cet amour partagé qu aurait fait deux victimes, à cet enthousiasme de philosophie et de liberté dont le prince espagnol aurait été 4e complice et le martyr, est substitué, d'après des pièces authentiques, le récit d'une longue démence et d'une maladie terminée par la mort. Il n'y a plus rien des fictions de Saint-Réal, ni des rêves généreux et des crimes atroces mis en tragédie par Schiller et Alfleri. Mais il reste la justice de l'histoire sur le souverain qui rendit contre lui toute caloni- , nie vraisemblable, et mérita même les mensonges accusateurs qu'il encourut. Il reste le piathétiqne de la vérité, assez touchante par elle-même. >»

sa mère mourut quatre jours après l'avoir mis an monde. Sa naissance procura une immense joie à son • aïeul Chàrles-Quint, alors en Allemagne, joie sitôt attristée par la seconde nouvelle funèbre. Il paraît que dès le sein et en tétant, don Carlos marquages instincts étranges : « Non -seulement il mordait, dit-on, mais encore il mangeait le sein de sa nourrice; il en eut jusqu'à trois auxquelles il fit des morsures telles qu'elles faillirent en mourir. » 11 fut très-long avant de prononcer un mot, et Ton put craindre qu'il ne restât muet. Le premier mot qu'il prononça, âgé déjà de cinq ans, fut le mot non. Sur quoi Charles-Quint plaisanta, en disant que l'enfant avait bien raison de dire non à tout ce que dépensaient et prodiguaient son aïeul et son père. Tout en parlant, il bégayait, et on ne lui coupa le filet qu'à vingt et un ans. On lui donna une noble et affectionnée gouvernante ; il passa sa première enfance sous la surveillance de ses tantes, les princesses dona Maria et dona Juana. Lorsque cette dernière dut le quitter pour aller à Lisbonne épouser le prince de Portugal, don Carlos éprouva une vive douleur : « Que va devenir l'enfant, s'écriait-il avec sanglots et en s'attendrissant sur lui-même, seul ici, sans père ni mère, l'aïeul étant en Allemagne et mon père à Monzon ? » Ce n'était pas de sensibilité qu'était dépourvu don Carlos, mais il avait la sensibilité impétueuse et le plus souvent mal éclairée et mal réglée. A sept ans, on le mit * entre les mains des hommes, et on lui donna pour précepteur Honorato Juan, un personnage des plus estimés, très-instruit et bon, et qui s'attacha à son élève.

Les commencements de cette éducation ne furent pas mauvais, et Ton pouvait s*en promettre mieux que ce qui en sortit.

Cependant Charles-Quint abdique et vient terminer sa carrière de grandeur et de fatigue au monastère de Yuste. Don Carlos marqua une vive joie à l'arrivée de son aïeul et une extrême impatience de le voir; il voulait aller à sa rencontre. En général l'impatience fut un des caractères de cette nature impuissante et faible, incapable de se contenir et de se gouverner. Charles- Quint, en passant à Valladolid , y vit pour la première fois ce petit-fils qu'il ne connaissait pas encore et qui devenait l'héritier présomptif d'une moitié de son empire; don Carlos avait onze ans.

a On rapporte qu'un jour où il lui faisait le récit de ses eotreprises de guerre, il le trouva si attentif qu'il en éprouva un plaisir extrême; il s'émerveilla surtout lorsque, lui ayant dit la nécessité où l'électeur Maurice le mit de s'enfuir (à Inspruck), le jeune prince lui déclara qu'il était content de ce qu'il venait d'entendre, mais que, pour lui, il n'aurait jamais pris la fuite. L^empereur eut beau lui expliquer qu'il y avait été contraint par le manque d'argent, de capitaines et de soldats, ainsi que par l'indisposition de sa personne: il répondit toujours qu'il n'aurait jamais voulu fuir. L'empereur chercha à lui faire comprendre alors que, s'il y avait un pareil nombre de ses pages qui eussent cherché à s'emparer de lui, il lui aurait bien fallu prendre la fuite ! il répliqua tout en colère, au milieu des éclats d'admiration et de riro de l'empereur et des personnes qui étaient présentes, que ^lui jamais ne se serait enfui. )>

Je doute que ce trait d'obstination d'ua Charles W

Téméraire en herbe ait causé autant d'admiration à. l'empereur qu'on le dit. Don Carlos, en tout, voulait obstinément et aveuglément tout ce qu'il désirait. Charles-Quint avait apporté des Pays-Bas un poêle pour chauffer sa chambre : don Carlos le vit et le voulut. Son grand-père fut obligé de lui dire : « Tu l'auras quand je serai mort. » On rapporte cet autre mot trèsprobable du vieil empereur à la reine Éléonore : « Il me semble qu'il est très-turbulent; ses manières et son humeur ne me plaisent guère ; je ne sais ce qu'il pourra devenir un jour. » Son gouverneur, don Garcia de Tolède, dans une lettre à l'empereur où il rend compte du régime et de l'éducation du prince, le montre en bonne- santé à cet âge, « quoique n'ayant pas bonne couleur, » peu avancé dans ses études, s'y livrant de mauvaise grâce ainsi qu'aux exercices du corps qui forment le cavalier et le gentilhomme, ne faisant rien en aucun genre que par l'appât d'une récompense, et en tout « très-évaporé. » On insista beaucoup auprès de Charles-Quint, retiré à Yuste, pour qu'il y laissât venir quelque temps le jeune prince; on espérait que l'autorité de l'aïeul aurait quelque influence sur lui pour le réformer et l'exciter. Charles-Quint, lassé et près de sa fin, ferma l'oreille à ces sollicitations. Un ambassadeur vénitien, qui était à la source de tous les bruits dans les Pays-Bas et qui paraît bien informé, écrivait vers ce temps au Sénat de Venise :

ff Le prince don Carlos est âgé de douze ans. Il a la lête disproportionnée au reste du corps. Ses cheveux sont noirs. Faible de complexion, il annonce un caractère cruel. Un des

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