‹ Nouveaux lundisChapitre 15 sur 29 · DON CARLOS KT PIIIMPPK IT · texte numérisé non relu

DON CARLOS KT PIIIMPPK IT

(rails qu'on cile de lui est que, lorsqu'on lui apporte des lièvres pris en chasse, ou d^utres animaux semblable?, son plaisir est de les voir rôtir vivants. On lui avait fait cadeau d'une tortue de grande espèce: un jour, cet animal le mordit à un doigt; aussitôt il lui arracha la tète avec !ps dcnis. II l'araît devoir être très-hardi et extrêmement porté pour les femmes. Quand il se trouve sans argent, il donne à l'insu de la princesse ses chaînes, ses médailles et. jusqu'à ses habillements. 11 aime à être vêtu avec pompe... Tout en lui dénote qu'il sera d'un orgueil sans é^al : car il ne pouvait soutTrir de rester longtemps en présence de son père ni de son aïeul, le bonnet à la main. Il est colère autant qu'un jeune homme peut l'être, et obstiné dans ses opinion*... Son précepteur s'attache uniquement à lui expliquer les Of/icea de Cicéron, aGn de morlérer l'impétuosité de son cnraclère ; mais don Carlos ne veut presque toujours parier que des choses de la guerre et lire que des ouvrages qui s'y rapportent. Si qudqu'un des sujets de son père va lui faire de ces protestations dont on usç ordinairement avec les princes, il les reçoit, et, le prenant à part, il Je force à jurer, en un livre, qu'il le suivra dans toutes les guerres où il ira; il le contraint ensuite à accepter à l'instant môme quelque présent. »

L'excellent précepteur, avec son De Ofliciis, fut de tout temps impuissant, on le conçoit, h modérer la fougue de ce jeune poulain vicieux de nature. Cet honnête homme eut la loyauté d'avertir le roi du peu do progrès que faisait son fils et du peu de fruit qu'il tirait des leçons les plus assidues : Philippe II, dans sa patience, ne désespérait pourtant pas er^core, et son alTeclion paternelle ne semble avoir reçu aucune atteinte de ces premières impi^essions défavorables.

Le livre de M. Gachard dépasse son cadre, et don Carlos y disparaît quelquefois dans la bordure. Il y a.

à cet endroit, des pages curieuses sur les menaces d'invasion du luthéranisme en Espagne et sur les auto-dafé qui les réprimèrent (mai 1559). Plus tard, il y aura des chapitres tout entiers consacrés à la révolte des Pays-Bas et aux causes qui amenèrent celte révolution : ce sont des chapitres d'histoire où Tauteur intervient à peine et où, parlant le moins possible en son nom, il ne vous fait marcher avec lui que sur des extraits enchâssés, tirés des documents originaux : méthode des plus solides et des plus sûres.

Philippe II se remarie à Elisabeth de France, sœur des Valois (janvier 1560). En arrivant à Tolède, la nouvelle reine fut reçue par don Carlos, et à la vue de ce jeune prince déjà malade.de la fièvre et tout exténué, cette jeune femme fut saisie d'un mouvement de compassion et de tendre pitié qui se peignit sur son visage et dans son regard : don Carlos le sentit, fut touché de son accueil, et « dès ce moment il conçut pour elle des sentiments de respect et de déférence qui ne se démentirent jamais depuis. » C'est à cette limite qu'il convient de s'arrêter, et rien de ce que les romanciers et poètes ont imaginé d'un sentiment mutuel entre la reine et son beau-fils n'a le moindre fondement ni même le moindre prétexte historique.

Philippe II, ayant besoin d'argent, avait décidé de Convoquer les cortès de Casiille, et en même temps il voulut que les représentants de la nation reconnussent pour son futur héritier le prince des Asturies, ce don Carlos déjà si compromis de santé morale et physique* La prestation solennelle du serment eut lieu le 22 fé-

Don gaklos et philippë ji. m

vrier 1560; le prince était dans sa quinzième année. Vêtu avec magnificence, monté sur un cheval blanc richement caparaçonné, sa mine chétive et blême contrastait singulièrement avec celle de son jeune oncle, don Juan d'Autriche, qui était à sa gauche dans le cortège, et qui montrait à la foule, dans toute sa fleur de bonne grâce et d*audace, le futur vainqueur de Lépante. Après la messe pontifîcalement célébrée, au moment du baisemain, on remarqua les moindres circonstances. Lorsque la princesse dona Juana se fut levée la première à Tap- > pel, qu'elle fut allée devant le cardinal de Burgos célébrant, et que, la main posée sur les Évangiles, elle eut juré fidélité et obéissance à son neveu, elle voulut, en revenant à sa place, baiser la main du prince : il refusa,* par respect, de la lui donner et Tembrassa. Don Juan vint ensuite et, le serment prêté, il fit une profonde révérence à don Carlos, lui baisant la main malgré sa résistance : c'est que don Carlos voyait surtout en lui un camarade et un ami. Cette façon d'agir annonçait un naturel aimant et reconnaissant. Mais, sur la fin de la cérémonie, le duc d'Albe, qui y avait présidé en qualité de grand maître de la maiscfli du roi, se présenta le dernier pour le serment^ et comme au retour il allait oublier de baiser la main du prince, don Carlos le lui rappela par un regard de mécontentement et de courroux. Le duc s'excusa, le prince l'embrassa; mais le mouvement avait été remarqué.

Cet héritier chargé en idée de tant de couronnes^ don Carlos se minait, consumé par une fièvre inter- . mittente. Il semblait parfois se rétablir. Un accident

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vint meltre tout à coup ses jours en péril. Étant à'Alcala, où on Tavait envoyé pour le bon air, il eut envie, quoique en général il fût assez peu porté pour les femmes, de rencontrer la fille du concierge qui était à son gré et qu'on voulait l'empêcher de voir. S'étant engagé dans un escalier obscur qui conduisait au jardin, lieu du rendez-vous, il fit une chute et se blessa grièvement à la tête (19 avril 1562). A la nouvelle du fâcheux accident, Philippe II fut plein d'inquiétude et manifesta le plus grand intérêt pour l'état de son fils. Il ordonna des prières publiques et des processions par* tout le royaume; il passa des heures en prière, et:voulut assister et présider aux consultations des médecins. Il se mit bientôt en route lui-même pour Alcala.» emmenant avec lui l'illustre anatomiste Vésale et un autre médecin de sa chambre. Aux tendres soins qu'il prodigua au malade pendant toute la crise, personne n'eût pu deviner la suite, et un témoin oculaire disait à l'ambassadeur de Florence quelques jours après, que « voir le prince dans son lit, la pâleur de la mort sur le visage, avait été certes un sujet de grande compassion, mais que voir le roi servir incessamment son fils, les yeux remplis de larmes, avait été un spectacle à faire pleurer les pierres, )i Chacun, au reste , rivalisa de soins et de zèle ; à cette époque, il est bien clair que ni son père ni personne dans l'État ne désespérait encore du moral dli jeune prince âgé de ^dix-sept ans, et ce fut, par toute l'Espagne, à qui ferait des vœux et des dévotions extraordinaires pour obtenir du Ciel sa guérison et son salut. Le traitement de Vésale paraît avoir

eu de bons effets : le toucher des reliques d'un reli- v gieux, Fray Diego, mort en état de sainteté il y avait quelqae cent ans, et dont on fit apporter processionnellement le corps dans la chambré du malade, fut réputé aussi une des causes du rétablissement. Don Carlos crut voir, de plus, ce religieux lui apparaître en songe et lui dire qu'il ne mourrait pas cette fois. A peine debout et convalescent, un de ses premiers soins fut de se peser, a afin d'accomplir le vœu qu'il avait fait, au'plus fort de sa maladie, d'ofTrir en cas de guérison quatre fois son poids en or et sept fois son poids en argent à plusieurs maisons religieuses. » La vue du prince qui leur était rendu fit éclater parmi les grands et parmi le peuple une allégresse universelle. Le genre humain s'est pris de tout temps, avec une facilité extrême, à ces espérances prématurées.

C'est bien peu après ce dernier et court moment d'illusion que la conduite de don Carlos vint derechef affliger son père, et lui mettre au cœur une de ces épines que les pères ambitieux ressentent peut-être encore .plus vivement que les autres. Les cortès d'Aragon, de Valence et de Catalogne, étant, après bien des retards, convoquées à Monzon, le roi avait dessein d'y faire reconnaître son fils pour héritier de la monarchie, de même qu'il l'avait déjà présenté pour tel aux cortès de Castille. Mais don Carlos, pour s'être livré aux excès

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et dérèglements qui lui étaient habituels, surtout dans le nianger, retomba malade et ne put se rendre à Monzon; les cortès ne voulurent pas reconnaître le prince par procuration ^Don Carlos étant retourné à Alcala, et se sentant miné de plus en plus par le mal, eut alors ridée de faire son testament (mai Î56i). Cet acte qu'on possède témoigne, de sa part, de sentiments honorables et meilleurs que ses actions : ce n'étaient pas les bons mouvements qui manquaient à ce malheureux prince, mais c'était la suite, la force de les régler, de tempérer ses impatiences et de réprimer ses penchants vicieux : il était en tout d'une organisation instable, défectueuse. Le char aux roues inégales était mal attelé et manquait de cocher.

Tous les jugements des ambassadeurs et résidents étrangers concourent et s'accordent à ce sujet. Le baron de Dietrichstein , ambassadeur impérial à Madrid, s'exprimait ainsi dans une dépêche écrite dès son arrivée (22 avril 1564), et avant d'avoir vu le jeune prince :

« Les informations que j'ai obtenues jusqu'à présent sur le prince d'fi^pagne sont peu satisfaisantes. A ce qu^on dit, il a le teint blanc et les traits réguliers, mais il est d'une pâleur excessive. Une de ses épaules est plus haute que Tautrô; il a la jambe droite plus courte que la gauche. II bégaye légèrement. En beaucoup de choses il montre un bon entendement; en d'autres, un enfant de sept ans ferait preuve d'autant de raison que lui. Il veut tout savoir et pose quantité de questions, mais sans jugement et in nullum finem, plutôt par habitude qu'autrement. Jusqu'ici on n'a pu remarquer 8'il a de nobles inclinations, ni voir à quoi il est px7rté, si ce n'est au plaisir de la table : car il mange tant et avec

DOa CARLOS ET PHILIPPE II. iUft

tant d'avidité que ce n'est pas à dire, et à peine il a fini qu'il est prêt à recommencer. Ces excès de table sont la cause de son étal maladif, et bien des personnes pensent qu'en continuant de la sorte il no pourra vivre longtemps. Il ne fait aucun exercice. Quand il s'est proposé quelque chose, il' le poursuit avec ardeur. Il ne connaît pas de frein à sa volonté : pourtant sa raison n'est pas assez développée pour lui faire discerne^ le bon du mauvais, le nuisible de l'avantageux, ce qui est convenable de ce qui peut ne pas l'ôlre. »

Et le 29 juin suivant, après Tavoir vu

« Le prince se porte maintenant assez bien. Le portrait que je puis faire de lui à Votre Majesté ne différera pat beaucoup de celui que j'ai fait précédemment. Il est assez bien de figure, et ses traits ne sont pas désagréables. Il a les cheveux bruns et lisse.<3, la tête médiocre, le front assez peu élevé, les yeux gris, les lèvres moyennes, le menton un peu long, la figure très-pâle. Rien en lui ne rappelle le sang des Habsbourg. Il n'est pas large des épaules, ni d'une taille élevée; l'une de ses épaules est un peu plus haute que l'autre. Sa poitrine rentre ; il a une petite bosse au doi«, à la hauteur de leslomac. Sa j.imbo gauche est beaucoup plus longue que la droite, et il se sert moins facilement de tout le côté droit que du côté gauche. Il a les cuisses assez fortes, mais mal proportionnées, et il est faible des jambes. Sa voix est fine et fluette; il éprouve do la gène quand il commence à parler, et les mot3 sortent difficilement de sa bouche; il prononce mal les r et les /; en somme toutefois, il sait dire ce qu^il veut, et parvient à se faire comprendre assez bien. »

Suivent quelques détails sur son moral, un peu mêlés, et où il entre du pour et du contre. Le physique revient à là fin et nécessairement puisqu'il peut être

♦Ji»*; \{)l \ KAIX Ll M)1S.

question, d'un moment à Taulre, de marier avec une archiduchesse ce riche héiitier de tant de royanmos. Est-il habile ou non au mariage? On se posait la question, et le prince avait pour lors dix-neuf ans. La conclusion prudente et toute politique du baron de Dietrîchstein était :

« Don Carlos est un prince infirme et faible; mais, en revanche, il est le fils d'un puissant monarque. »

Les envoyés vénitiens, ces grands diplomates qui se trouvent être aussi de grands peintres, écrivaient de leur côté à leur Signât, avec encnn» moins de façons et d'ambaqes :

« I 0 prince don Carlos est très-peti*t de taille. Sa figure est laide et désagréable. Il est de complexion mélancolique : c'est pourquoi il a, -pendant trois ans, presque sans interruption, souffert do la fièvre quarte, avec aliénation d'esprit parfois : accident d'autant plus notable chez lui, qu'il paraît en avoFr hérité de son grand-père et de sa bisaïeule (Jeanne la folle). Par suile d'une aussi longue maladie, mais plus encore d;î celle dont il a été atteint en dernier lieu, et dont, s «Ion l'opinion commune, il a été délivré miraculeusement, il est demeuré extrêmement faible et languissant, outre que, de sa nature, il n'a pas beaucoup do santé ni de vigueur... Lorsqu'il e-it passé de l'enfance à la puberlé, on ne l'a vu prendre plaisir ni à l'étude, ni aux armes, ni à l'équitalion, ni à d'aulres chosc^s vertueuses, honnèles et plaisantes, mais seulement à faira mil à autrui Ainsi,-quand des personnesqui lui [)araissent de peu de considération se prés.?ntent devant lui, il l(3ur fait donner lo fouet ou la bastonnade, et il n'y a pas longtemps qu'il voulait absolument que quelqu'un fût châtré. Il n'aime personne, qu'on sache; mais il y a beau-

conp de gens qu'il hait à mort. Il est enchanté de recevoir des présents et il les recherche, mais il n'en fait point aux autres. Dans tout il montre de la répugnance à être utile et une Irès-grande inclination à nuire. Il e?t ferme, obstiné même, dans ses opinions. Il parle avec difficulté et lenteur, et ses paroles manquent de suite. Eu égard à son âge de dixsept ans (i), il s'entend très-peu aux choses du monde, et quoique les Espagnols, qui ont coutume d'exagérer leurs faits el de s'émerveiller de tout, exaltent quelques questions qu'il adresse indistinctement à tous ceux qui l'approchent, dautres, avec plus de fondement peut-être, tirent de l'inopportunité de ces questions un argument peu favorable h «on intelligence. »

Voilà la triste vérité que notre bon compagnon et compatriote Brantôme vient confirmer et relever de sa manière gaillarde et piquante, ne fnt-ce que par ce seul petit trait :

<c Moi étant en Espagne, ilwefut fait un conte de lui, que so^jîordonnier lui ayant fait une paire de bottes très- mal faites, il les fit mettre en petites pièces et fricasser comme tripes de bœuf, et les lui fit manger toutes devant lui, en sa chambre, de cette façon. »

Quand un prince de dix-neuf ans en est là, il me semble qu'il est jugé à jamais et que son avenir est écrit plus clairement que dans les astres. Tel était, vu de près et selon des témoins venus d'Allemagne, d'Italie et de France, le héros de roman et de drame poétisé et platonisé à distance par Schiller, celui dont

(1) Lisez dix-huit ans; la dépêche est de 4563.

il a voulu faire, en plein xvi« siècle, le Cid et le Rodrigue des idées. libérales du xviii**.

Une seule bonne qualité surnageait au milieu de tant de travers et de vices, c'était son sentiment d'affectueuse déférence pour sa jeune belle-mère, la reine Elisabeth, dont la bonté compatissante -et gracieuse l'avait touché.

Jamais prince d'ailleurs ne ressembla moins à son père. M. Gachard, instituant le contraste et l'antithèse, trace, de Philippe II, à cette occasion, un portrait développé, que j'appellerai admirable dans son impartialité. Il y a là trente pages (p. 237-266) d'une texture exacte et parfaite. Ce portrait, qui se compose tout entier de mots et de traits originaux rapportés, me donne au plus haut degré le sentiment de la vérité et de l'équité historique, et ceux qui ont une fois goûté à ce genre sobre et sain sont guéris à jamais du clinquant, du flambant, du faux enthousiaste, du faux pittoresque, du faux lyrique. ^

Ce portrait, après tout, est celui d'un roi et d'un personnage politique qu'on peut haïr, mais qui se fait respecter et compter pour sa tenue, sa consistance et sa hauteur : ie caractère de don Carlos est celui d'un pauvre enfant, gourmand, brutal, extravagant, incapable de rien avec suite et capable de tout dans un accès de fureur. Une fois que la mésintelligence se fut mise entre le roi et lui, les choses allèrent vite. Philippe II, il faut le dire, s'il cessa bientôt d'être père dans sa manière de juger son fils, ne cessa pas un instant d'être roi. L'idée, en partie fausse, mais haute

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du moins et sévère, qu'il se faisait des droits et des devoirs de la royauté, ne l*abusa point en ceci : il se dit que ce serait. une calamité pour ses peuples et une honte pour lui comme pour sa race d'avoir un tel rejeton et successeur après soi sur le trône. 11 n'en admettait même pas la pensée. La reine Elisabeth accoucha vers ce temps et lui prouva qu'il y avait à espérer de ce côté une nouvelle tige féconde. Don Carlos ayant été choisi pour être parrain de ce premier enfant, une fille, il se trouvait tellement débile qu'il ne put tenir lui-même Tinfante sur les fonts et la rapporter de la chapelle du château dans la chambre de la reine : il fallut que don Juan lui rendit ce service. Don Carlos, selon l'énergique expression d'un ambassadeur, n'avait de force que dans les dents.

On ne manquait pas d'agiter pour ce triste héritier bien des projets de mariage; son alliance était recher^ chée et au concours. Le parti qui souriait le plus à don Carlos était l'archiduchesse Anne, sa cousine. Philippe II, serré de près et mis en demeure de se décider pour rendre réponse à son cousin d'Autriche, différait sans donner les vraies raisons.

Les troubles des Pays-Bas survinrent. Rien ne prouve que don Carlos ait été sérieusement en pourparler avec les ambassadeurs belges qui vinrent à Madrid pour traiter de ces affaires épineuses. N'y eut-il pas cependant quelques ouvertures dont Coligny fut informé et dont il parla vaguement à Catherine de Médicis? On ne peut rien conclure de ces demi-mots mystérieux, sinon que le père et le ôls étaient nul

ensemble. Don Carlos espérait que son père irait à Bruxelles, et il (comptait bien Ty accompagner. Lorsque ensuite on s'aperçut que ce projet de voyage royal n'était qu'une feinte, il s'en montra très-irrité et pensa à s'y rendre lui-même ;^c'était moins sans doute dans la vue de se lier avec un parti politique et avec des hérétiques que pour échapper au joug paternel trop pesant de près, et pour pouvoir se livrer avec plus de liberté à son agitation turbulente. Les incartades publiques de ce prince se multipliaient de jour en jour- Une des plus éclatantes fut son allocution aux cortès de Castille convoquées en décembre 1566. Les cortès, dès leurs premières conférences, avaient agité la question du gouvernement que le roi laisserait en Espagne, dans la supposition du voyage à Bruxelles, et la majorité avait été d'avis que si le monarque partait, l'héritier du trône au moins demeurât. Don Carlos, irrité de cette décision qui contrariait ses désirs, profita d'une absence de Philippe, alors en retraite à l'Escurial pour les fêtes de Noël ; il se fit ouvrir la salle du palais où les'cortès étaient réunies et lança, à la stupéfaction de tous, l'allocution suivante :

« Vous devez savoir que mon père a le dessein d'aller en Flandre et que j'entends de touie manière y aller avec lui. Aux dernières cortès, vous eûtes la témérité de supplier mon père qu'il me mariât avec la princesse ma tante. Je trouve fort singulier que vou> vous mêliez de mon mariage . qui ne vous regarde pas, et je ne sais pourquoi vous prétfjndez que mon père me marie plutôt avec Tune qu'avec l'autre. Je ne voudrais pas que la fantaisie vous vînt maintenant de commettre une nouvelle témérité, en suppliant mon

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^rede me laisser en Espagne. Je vous engage à ne pas faire îlte demande; car les députés qui la feraient pourraient me nir pour leur ennemi capital, et j'emploierais tous mes oyens à les détruire. »

Cela dit, il tourna le dos aux députés et sortit de la ille. C'était là de ses gentillesses.

D'ailleurs il battait ses gens, les gentilshommes léraes de sa maison ; sur la moindre contradiction, il Dntiait du poing à l'un, un soufflet à l'autre, menaçait 1 troisième du poignard. Un jour, passant dans la rue, 1 peu d'eau lui tomba surla tête de la fenêtre d'une aison : il commanda qu'on brûlât la maison et qu'on ît à mort tous les habitants. Il fallut que ceux qu'il rait envoyés à cet effet prétextassent qu'ils avaient ncontré le saint Viatique qu'on portait dans la maison 1 moment où ils se présentaient.

Dans ses fifreurs il' ne connaissait personne. Le duc Albe, nommé pour aller commander aux Pays-Bas, ne it se dispenser d'aller prendre congé du prince à ranjuez où il était alors. Mais, à sa vue, don Carlos itra dans une soudaine colère, lui fit une scène des lus violentes, et finit par tirer son poignard en criant: Vous n'irez pas en Flandre, ou je vous tue. » Il fallut mt l'effort du duc pour l'arrêter à deux reprises et lui Henir les mains, jusqu'à ce qu'on accourût au bruit.

Injures et sévices contre le premier venu, insultes et Igarades de nuit, prodigalités folles, emprunts par

force à des marchands et banquiers auxquels il ne rendait jamais, à côté de cela une superstition crasse, — je passe sur toutes ces folies et extravagances, parmi lesquelles la plus grotesque, assurément, fut la façon dont il crut devoir s'y prendre pour, réfuter les mauvais bruits qui couraient sur son inhabileté au mariage. Un tel prince, héritier reconnu du trône, était un scandale pour tous et un danger. Le projet de fuite clandestine qu'il machina dès qu'il vit le voyage de Bruxelles manqué, projet aussi imprudent que coupable, dont le roi fut informé dès Torigine et à tous les moments, combla la mesure : il n'était pas possible qu'on laissât l'héritier de la n^onarchie s'insurger au dehors contre son père et contre l'État. Remarquez qu'au moment même où il se préparait à s'enfuir, don Carlos, ce séditieux d'un nouveau genre, se rendit au monastère de Saint-Jérôme près Madrid (27 décembre 1567) pour s'y confesser, y communier le lendemain et gagner le jubilé que le pape avait accordé à toute la chrétienté pour ce jour-là, qui était celui des Saints-Innocents. Mais, en se confessant, il déclara qu'il portait une haine mortelle à quelqu'un. Le prêtre là-dessus lui refusant l'absolution et don Carlos l'exigeant, on convoqua incontinent des théologiens. L'un d'eux prit à part le pénitent opiniâtre, et, à force de questions, lui arracha l'aveu que cet ennemi mortel qu'il haïssait, c'était son père. On en informa aussitôt Philippe H. Le roi, qui était à l'Escurial, procéda, selon son habitude, en toute lenteur.

Vingt jours après .seulement (le samedi 17 jao-

vier 1568), il revint à Madrid et, après en avoir conféré avec ses conseillers intimes, sa résolution fut prise. Le dimanche soir, dans la nuit du 18 au 19 janvier, il se rendit avec quelques-uns de ses ministres et un petit nombre d'hommes de sa garde dans la chambre de don Carlos qu'on trouva endormi. Philippe II, pour cette expédition nocturne, portait le casque en tête, une armure sous sa robe et une épée sous le bras. D'ordinaire, le prince s'enfermait, et Ja porte ne s'ouvrait que moyennant une mécanique dont il disposait de son lit. On y avait pourvu, pour cette nuit, en enrayant le ressort. On se saisit de ses armes qu'il avait toujours à son chevet. S'éveillant en sursaut et voyant paraître le roi derrière ses ministres : « Qu'est ceci ? s'écria-t-il ; Votre Majesté veut-elle me tuer? » On le rassura, on chercha à le calmer. En même temps le roi faisait clouer les fenêtres de sa chambre, enlever toutes les armes et pièces de fer, y compris les chenets. On s'empara de la cassette où étaient les papiers. Le désespoir de don Carlos fut sans égal; il passait de la supplication à la fureur; il menaçait de se tuer, et tenta même de le faire en se jetant dans la flamme de 'la cheminée. Sa captivité commençait.

Philippe sentit qu'il devait sans retard, et pour en bien fixer le caractère, informer de cet événement les principales autorités de son royaume et les souverains ses alliés, à l'étranger ; des letties furent écrites en ce , sens pendant les jours suivants. Dans toutes ces lettres une pensée revient et se marque en termes exprès : c>st que ce n'est pas pour une offense ni pour une

faute particulière, ni dans un but de châtiment, de correction et d'amendement, que le prince est enfermé, et qu'il ne Test point, par conséquent, pour un temps limité : « Cette affaire a un autre principe et d'autres racines. » Ce principe, c'est la raison d'État qui frappe un héritier reconnu pour incapable, inepte et indigne, pour incurable, et qui l'interdit à jamais, si elle ne le retranche. En un mot, c'est le roi qui fait justice sur don Carlos, ce n'est pas le père. La lettre autographe du roi au pape, qu'on croyait perdue, qui faisait lacune dans les Archives du Vatican, dont la minute manque également dans les papiers de Simancas, mais dont M. Gachard a retrouvé la substance ou même la teneur dans une traduction latine, n'en dit pas davantage, et rien ne saurait faire soupçonner la sincérité de Philippe Il dans cette explication si constante et si uniforme de sa conduite.

La prison de don Carlos devait être à perpétuité. On le transféra de sa chambre dans une tour voisine, plus sûre. On lui retira les gentilshommes de ses amis, on licencia sa maison; on régla tout le détail et l'ordre de sa captivité. Il avait toujours l'idée de se tuer, ou de se laisser mourir; il essaya d'abord du jeûne et s'abstint d'aliments pendant cinquante heures (fin de février); mais il n'eut pas la force de persévérer. Un jour il avala un anneau avec diamant qu'il portait au doigt, mais sans en venir à ses fins. Aux approches de Pâques, il se tourna à des actes de religion, et y trouva de l'adoucissement. Cela dura peu; il revint à l'idée de se détruire, et n'ayant pu y parvenir par excès de

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jeune, il songea à le faire par excès de manger, ce qui était plus dans sa nature et dans ses goûts. Pâté de perdrix, croûte de pâté, mets épicés, glace et neige pour boisson, il en prit tant qu'il se tua. Il mourut, au commencement du septième mois de sa captivité, le 24 juillet, à une heure du matin, après avoir dicté, deux jours auparavant, un testament en bons termes, et faisant une lin très-chrétienne qui édifia ceux qui en furent témoins. 11 avait vingt-trois ans et seize jours. Son père fut jusqu'au bout inflexible, et refusa de le voir.

La vérité, pour qui sent et réfléchit, est que ce père dur et farouche, quoique ayant eu raison au fond dans le jugement définitif et péremptoire qu'il porta de son fils, est très-peu intéressant, et \e fils de son côté, on doit l'avouer, ne l'est pas davantage. Mais les peuples d'humeur mobile et d'impression superficielle se mirent aussitôt à regretter à l'excès un prince que chacun bafouait la veille, et dont l'existence, si elle s'était prolongée,eût pu être pour eux un malheur et un fléçiu; la pitié s'émut comme pour une victime; les poètes qui ne cherchent que des thèiî>es le chantèrent; on se plut à voir dans sa fin rapide un mystère de machiavélisme et de ténèbres. En un mot, on put apercevoir, à cette occasion, comme flottants dans l'air, les germes de ce qui serait devenu en d'autres temps une légende, mais qui ne purent éclore qu'imparfaitement à cause du climat un peu froid et rigoureux qu'impose le régime de l'histoire.

Et maintenant, poètes, romanciers, vous voilà i avertis; gardez -vous de Thisloire. Fussiez-vous ^' Schiller, fussiez-vous son égal, je tremble toujours quand je vous vois l'aborder. Ces personnages historiques célèbres et tout entiers en lumière que vous prétendez faire agir et parler à votre guise, ces Charles 4 Quint, ces Louis XIV, ces Richelieu en pied et debout, nous savons comment ils parlaient et surtout comment ils ne parlaient pas. Passe encore quand ce sont des femmes comme Marie Stuart que vous mettez en scène, il y a place jusqu'à un certain point au roman : mais les hommes d'État, mais les caractères connus, définis, ceux dont on a pu lire dans la matinée quelque parole ou acte mémorable, quelque dépêche mâle et simple, peut-on raisonnablement les entendre déclamer, rêver, rimer, métaphoriser, même en beaux vers, le soir? Évitons, dans l'art sérieux, de rendre trop sensible le divorce entre la poésie et la vérité; la première ne peut qu'y perdre et se décréditer à vue d'œil. 11 faut s'y résigner ; la légende, cette fleur primitive, est morte ou se meurt chaque jour dans ce vaste champ défriché de toutes parts. Shakspeare, dont le drame a parfois égalé ou ressuscité l'histoire, a paru à la limite des âges modernes et des âges nébuleux. Un nouveau Cid, de nos jours, est*impossible. De ce côté la poésie ellemême n'a plus que la vérité pour ressource. Dure condi-

n, — qui sait? heureuse après tout peut-être. Que si lis voulez des légendes, poètes, prenez-les ailleurs, à té de l'histoire. Laissez les Philippe lî et les don rlos, prenez des don Juan, — je veux dire ceux de la itaisie. Oh ! ici, créez, variez, vous êtes libres, vous îs maîtres. Sur ce nom demi-fabuleux, depuis Tirso Molina, Molière, Mozart, jusqu'à Byron, Mérimée et isset, chacun a joué à son tour et à sa guise ; chacun transformé le type à son image et l'a fait chaque fois iginal et nouveau. Que si les types connus et répétés us ennuient, rien n'est épuisé; l'imagination et observation sont deux sources; ayez vos types tout îufs, ayez-les à vous, et, par votre talent, faites-les issitôt vulgaires; opérez le miracle du poëte et ditesm: Vivez et marchez! Mais l'histoire, chaque fois ue vous voulez la toucher, consultez-la bien ; elle est ilouse; respectez-la : tôt ou tard, chez les modernes, lie se venge du poëte qui l'a méconnue et lui inflige e sanglants démentis.

Lundi 27 juillet 1863.

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