SCÈNES ET PROVERBES. — SCÈNES ET COMÉDIES HISTOIRE DE SIBYLLE, ETC
(SUITK KT FIN.)
Avant de discuter Sibylle, je rendrai pourtant pleine justice à DcUila. De toutes les compositions de Fauteur, c'est celle qui, sans sortir des visées qui lui sont chères, échappe le plus à la critique que peut mériter le genre. Le succès , au théâtre, a justifié celui que cette pièce ou cette suite de scènes si dramatiques avait obtenu à la lecture. Le sujet, c'est^ le sujet éternel de la force domptée par la faiblesse, du lion amoureux, d'Hercule aux pieds d'Omphale, de Sami^n énervé par Dalila : d'où le titre même. Mais la force qui sera vaincue n'est ici que la force toute morale du talent. Un jeune et
brillant génie , une âme d'artiste , un second Mozart, a été découvert dans les campagnes de Dalmatie par un dilettante effréné, le chevalier Carnioli : celui-ci l'enlève, le fait élever, le couve, le patronne et, avant de le lancer, le promet d'avancjB à tous d'un air de mystère ; il en est fier et glorieux comme de son œuvre et de sa conquête. Mais le jour même où l'on va représenter à Naples, sur le théâtre de San-Carlo , le premier opéra de ce Roswein, un chef-d'œuvre, le chevalier s'aperçoit que le pauvre enfant est amoureux , — mais amoureux comme un enfant qu'il est, d'une belle, blonde et douce créature, la fille de maître Sertorius, le violoncelliste et le professeur de contre-point, et qu'il veut tout bonnement l'épouser. Ce libertin de chevalier qui est de l'avis de certain docteur (Alibert), « qu'un homme marié est un homme englouti, » et qui pense apparemment comme Courbet « qu'en art tout mari est réactionnaire, )) le chevalier fait tout au monde pour sauver le cher innocent de ce pas dangereux du mariage, de ce marais dormant où sa nef va s'embourber et s'envaser à sa première sortie. Pour cela, il s'adresse à tous les saints du Paradis ou mieux à tous les démons de l'En* fer. La signora Leonora, ni plus ni nloins qu'une princesse, une ancienne maîtresse à lui et qui assiste à cette première représentation du chef-d'œuvre nliisicdl, est le démon qu'il évoque et qu'il â l'art d'opposer sdtidaineiilent au triomphe du pur et vertueux amour. Leonora, belle, éblouissante, avide de sensations, ardente dans, ses fantaisies, froide de cœur, n'a pas de peine à enlever le jeune et fragile artiste : ce n'est rien de lui avoir
jeté son bouquet sur la scène, et son mouchoir par mégarde avec le bouquet, comme dans un vrai délire d'enthousiasme; il faut voir comme ensuite, dans la visite qu'il lui fait, elle le pique au jeu, lui bat froid, le mortifie, lui tient la dragée haute, le tourne et le retourne à plaisir, comme elle fait tout, en un mot, pour le chauffer, Tenflammer; elle lui met au cœur un de ces amours furieux, dévorants, à la Musset, qui vous tuent sur place, ou qui vous laissent, pour le restant de vos jours, n*en valant guère mieux. La proie est délicate et lui plaît : « On n'a pas tous les jours un poète à se mettre sous la dent. » Garnioli, qui d'abord est aux anges du succès de sa manœuvre , s'aperçoit trop tard qu'il a trop bien réussi; et quand, au retour d'un voyage, il veut ensuite détacher, arracher la victime du lien funeste où elle est enlacée, il ne la retire qu*en lambeaux. La lutte des deux amours, de Tamour-fléau et du pur et placide amour domestique , est très - bien touchée, indiquée, sans déclamation ^ Marthe, la pauvre jeune fille sacrifiée, cette Mignon du Nord exilée soUS le ciel de Naples ^ et regrettant sa chère Allemagne où elle veut qu'on la ramène, ne fût-ce que dans le cercueili a de la tendresse et du charme sans fadeur. Leonora est bien la superbe et la passionnée, qui va à son but, épuise sdn caprice, suce l'orange, jette l'écorce, brise et quitte à son gré i le fin et délicat auteur a trouvé , pour nous la rendre , des accents plus francs que de coutume, des tris énergiques et dont on dirait, s'ils étaient aussi bien de Musset, qu'ils sentent la morsure et la vengeance. Mais c'est surtout dans le
personnage plein de verve du chevalier Carnioli que M. 0. Feuillet s*est surpassé ; il s'est vraiment piqfté • d'honneur dans la peinture de ce personnage hostile, de cet avocat du diable, de cet adversaire à mort de toutes \es propres théories : on peut dire que,. par la bouche de Carnioli , il semble s'être insurgé contre luimême. Il est de ces heures-là où, si Ton est sincère, on se dit à soi-même et avec une sorte de rage tout le contraire de ce qu'on aime, de ce qu'on fait et de ce qu'on est. On se donne des soufflets sur les deux joues. Cet acte d'audace et de révolte lui a réussi. Ajoutez que la pièce est dans la vraie mesure de l'art; la moralité y est plutôt conclue qu'affichée ; elle reste à tirer, l'auteur ne l'impose pae ; et si l'on veut à toute force conjecturer que le jeune artiste au cœur trop faible, s'il avait ébarté différemment, aurait trouvé un autre genre d'écueil dans le bonheur somnolent du mariage, comme il a trouvé sa perte sur la mer orageuse de la passion, il n'y a pas de raison absolue qui s'y oppose : vous êtes libre d'y rêver tout à votre aise. Cet hommage rendu à Dalila, rien ne nous sépare plus de Sibylle; car le Jeune Homme pauvre (qui aurait dû s'intituler plutôt le Gentilhomme pauvre), si nous nous y arrêtions, appellerait plus d'une critique du genre de celles qui nous restent à faire , et Sibylle est certainement cousine de la petite Marguerite. Le drame L^.,^^ d'ailleurs du Jeune Homme pauvre, tout en poussant à Nk vogue du livre, a un peu nui en même temps à l'estim^ qu'on en faisait; il a mis en relief les défauts de l'œuvKe et a éteint quelques-uns des agréments. INo-
tons pourtant ce fait considérable et singulier : le Roman d'un Jeune Homme pauvre est peut-être le plus grand succès de vente de ce temps-ci ; à l'heure qu'il est, il s'en est vendu tout près de 40,000 exemplaires, et comme on le dit couramment en termes de librairie, « c*est le meilleur roman à 3 fr. » Nous* reviendrons, après Sibylle , sur ce fait de la grande publicité et de l'immense faveur dont jouissent les œuvres de M. 0. Feuillet.
Je me garderai bien, pour commencer, de donner ni ïûême d'avoir par-devers moi une théorie du roman. Le grand avantage du roman est précisément d'avoir échappé jusqu'ici à toute théorie, à toute règle. Dans l'Antiquité, il était trop petit et en herbe quand Aristote parut, et Quintilien ne le vit jamais, s'il le vit, que du haut de sa grandeur. Apulée, j'imagine, était médiocrement estimé des classiques du temps. Grâce à cette liberté d'allure qu'il a eue à toutes les époques, et qu'on lui a concédée en tant que genre sans conséquence, le roman a prospéré, fleuri, fructifié, et il s'est vu capable, presque dès sa naissance, de prendre toutes les formes, — sentimentale, pastorale, poétique, chevaleresque, historique, ironique, satirique, allégorique, descriptive, morale , passionnée. La forme philosophique et raisonneuse est aussi l'une des siennes, et je ne saurais la. proscrire. La Nouvelle Héloïse et Delphine sont des branches légitimes du roman. Un peu de prêcheri
n'y messied pas, c'est accordé : il ne s'agit que d'y observer le goût, la vraisemblance, la raison, d'y entretenir l'intérêt, de n'y pas introduire l'ennui. En un mot, j'admets tous les genres en fait de roman, et je ne m'inquiète que de la manière dont ils sont traités.
Sibylle n'est pas seulement l'héroïne du roman qui porte son nom ; le livre tout entier, d'un bout à l'autre, prétend n'être que son histoire, sa vie, sa biographie. C'est une étude également répartie sur chaque âge, enfance, adolescence, jeunesse, plutôt que la peinture d'une situation particulière et d'une crise passionnée. On nous dit tout d'elle, on nous raconte tout. J'aime assez cette manière; mai^ elle demande bien de la suite, de la consistance, une exacte vérité dans le détail ; car Un lecteur à qui l'on prétend tout dire et ne rien dérober est exigeant.
Dès l*enfance, elle s'annonce comme un prodige: encQre dans les langes, et comme on avait placé son berceau, un soir d'été, près d'une fenêtre ouverte, elle pleure et crie jusqu'à avoir des convulsions : c'est qu'elle voyait une étoile au ciel et qu'elle la voulait. Il fallut fermer la fenêtre et donner le change à son caprice. Un peii plus tard, quand elle sait parler, elle entre eii colère contre Sa gouvernante qui ^ au bord d'un étang i prétend l'empêcher de monter sur un cygne î car Sibylle voulait âbsolunient chevaucher l'uil des cygnes qui voguaient sur la pièce d'eau, et faire ainsi le tour de l'étaiig. Nouvelle lutte , nouvel assaut de volonté ou de caprice. Il est certes des natui*es liier- Veilleusériient douées eil naissant, des êtres ( surtout
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femmes) revêtus de dons singuliers, d'aspirations pures, tendres, poétiques, idéales, et qui semblent vouloir glisser, s'élever au-dessus de la terre : ici, chez Sibylle, cette faculté éthérée, cette tendance au sublime est jointes à une fermeté de volonté qui devient le trait caractéristique et qui, dans plus d'un cas, ira jusqu'à, la dureté. Elle est encore plus impérieuse et opiniâtre que tendre.
Elle exerce, au reste, un prestige sur tout ce qui l'entoure. Le pauvre fou Jacques Féray, objet de sa pitié, subit son ascendant, se voue à elle et devient son serf et sa chose.
Rien pour elle ne se passe comme pour un autre enfant. Il semblerait qu'il n'y eût rien de plus simple pour un être aussi merveilleusement doué que d'apprendre à lire ; nous l'avons tous appris à moins de frais : point. Elle reste dans l'ignorance obstinée des lettres jusqu'à ce qu'un jour, ayant vu des signes gravés sur la tombe de ses père et mère, et ayant voulu savoir le sens de ces épitaphes sans pouvoir obtenir de réponse satisfaisante, elle se met à profiter incontinent des leçons du curé, qui, dès ce moment, ne reconnaît plus son élève. Sibylle n'apprend à lire que parce qu'elle veut comprendre les inscriptions funéraires qui lui tiennent au cteur. Là encore, jusque dans sa conquête de Va, b, c, il y a miracle ou merveille.
Déjà, je dois le dire, cela commence à impatienter; l'amour-propre du lecteur est humilié vraiment de cette dépense de petits miracles inutiles autour de cet enfant prodige, et, parmi les lectrices, bien plus indulgentes^
il n'y aura que celles qui croiront ressembler à Sibylle et qui s'adoreront un peu en elle, qui Taimeront.
Orpheline de naissance, Sibylle est élevée à la campagne auprès de ses grands-parents paternels, le marquis et la marquise .de Férias ; ses grands-parents maternels, plus mondains et très-frivoles, habitent Paris 'et ne la réclameront que plus tard. Tout ce qui entoure Sibylle dans son premier cadre est disposé , concerté à dessein pour la faire valoir. Le curé du lieu est simple et des plus ordinaires. La gouvernante est une Irlandaise fort instruite, qui joue de la harpe au clair de la lune, mais protestante, disgracieuse de toute sa per- ' sonne, et fort laide. Des voisins, les Beaumesnil, sont des jaloux odieusement médisants , presque des caricatures, et une petite amie, Clotilde Desrozais, nièce des Beaumesnil, s'annonce comme en tout l'opposé et le repoussoir de Sibylle ; car celle-ci est blonde, aux cheveux d'or, aux yeux bleus d'azur, au profil séraphique, tandis que Clotilde, plus forte, et grande dès l'âge de douze ans, a un œil superbe, a à demi clos et voilé dans l'habitude, mais dévorant dès qu'il s'ouvi'e; » avec cela, « de lourdes nattes d'un noir bleuâtre, » et, sur des dents d'ivoire, des lèvres pourprées dont la cerise ne demande qu'à être cueillie. Ce sont les deux beautés en contraste, en attendant qu'elles soient en guerre : la beauté idéale, spirituelle, psychique, et la beauté réelle, terrestre, un peu matérielle. 11 est évident dès l'abord que Clotilde ne paraît que pour être sacrifiée. Elle débute par un trait odieux, en se jouant du pauvre fou Féray, grotesquement affublé par elle,
et en le mettant aux prises avec son chien Max qui manque de le dévorer. Je ne crois pas que, parce qu'une jeune fille est brune et a des yeux déjà chargés de quelques vagues désirs, il en résulte qu'elle doive être ainsi méchante et cruelle. Le parti pris se fait tfop \oir.
Réservez, puisque vous le voulez absolument, la charité pour Sibylle, mais accordez à l'autre du moins d'être bonne enfant, laissez-lui l'humanité.
Sibylle, qui a en elle de la fée, aime fort à courir seule les bois : la rencontre qu'elle y fait d'un jeune peintre qui a nom Raoul et qu'elle surprend à dessiner un de ses sites favoris, la Roche-Fée, est un des événements de son enfance. Sibylle avait pour lors sept ou huit ans, et le jeune homme paraissait en avoir vingt. Ils ont échangé à peine quelques mots et ne se revoient plus. Le nom, l'image de Raoul , lui restent cependant gravés au cœur : sa destinée plus tard en dépendra. Le roman frise parfois le poëme; si nous avions affaire à un vrai poëme , et que tout cela fût en beaux vers , en belle musique, nous n'aurions trop rien à dire : on est moins sévère pour le sens, quand on peut se rattraper à chaque instant sur l'exécution.
Je ne m'attache qu'à^ quelques traits principaux. Sibylle, je l'admets, est une imagination poétique, un génie naturel comme il s'en rencontre, hardi, élevé, plein d'essor : quand le curé veut lui apprendre son catéchisme, elle raisonne, elle veut savoir le pourquoi des choses; elle force le bonhomme à se remettre à ses au teurset à étudier. Elle a d'elle-mêmo l'idée de dresser, a
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un endroit du parc d'où Ton voit l'Océan, une espèce d'autel ; ou, du moins, une table de pierre celtique au pied d'un chêne lui en tient lieu. Là elle vient solitairement s'agenouiller, faire fumer l'encens, et adorer le dieu de l'infini , celui du Ciel et de l'Océan. Ellç recommence en quelque sorte la religion de Noé, d'Abraham et des patriarches , ou encore celle du Vicaire savoyard. Ce culte idéal et simple ne la dispose cependant pas à sa première communion, qu'elle déclare nettement, un matin, vouloir remettre et ajourner. Toute l'argumentation du curé y échoue ; il y a perdu son latin. Mais voilà qu'un jour de tempête où il y a naufrage sur la côte, le brave curé risque sa vie pour aller sauver des malheureux en perdition. A son retour. Sibylle se déclare vaincue ; elle avait compris que le vrai Dieu et la vraie foi pouvaient seuls inspirer ces grands et sublimes dévouements. Elle reprendra donc ses leçons de catéchiéme et se préparera à sa première communion.
Le curé lui-même, à partir de ce jour, est comme transfiguré : ses leçons ont acquis un accent de précision et d'autorité qu'elles n'avaient pas. La science lui est venue, par grâce infuse, avec la vertu.
Miss O'Neil, la gouvernante , est touchée elle-même en l'écoutant : elle rend les armes et veut abjurer. Elle fera sa première communion en même temps que Sibylle; la cérémonie est fixée au l^"^ mai :
« Le printemps était, cette année-là, tiède et doux. Pendant la nuit qui précéda ce jour, un rossignol, qui chantait habi-; tuellement dans les bois de Férias, s'exalta fort et redoubla de trilles merveilleux; il essayait de lutter avec des sons de
harpe extrêmement mélodieux qui s'envolaient par une fenêtre en tr' ouverte du château. »
Ne dirait-on pas d'une légende de saint François d'Assise? les oiseaux eux-mêmes sont de la fête; le rossignol fait sa partie dans le miracle.
Depuis ce jour, Sibylle, ramenée au giron de TÉglise, sera non-seulement la plus fidèle, mais la plus stricte et la plus exacte des orthodoxes.
J'en sais déjà assez, et quand je me demande ce qu'a voulu l'auteur, je trouve bien de l'indécision dans son idée. Serait-ce un poëme qu'il a voulu faire, une œuvre d'imagination , de mélodie, de description, de peinture harmonieuse, de féerie à demi chrétienne, un chant imité de Spencer bu de Tennyson? Mais la forme manque, le rhythme fait défaut, l'effusion est absente; et en effet il a annoncé son livre non comme une légende, mais comme une histoire.
Si c'est une histoire, et comme elle prétend évidemment enseigner quelque chose, quel est cet enseignement qu'en veut tirer l'auteur ? Je n'en vois qu'un, jusqu'ici, qui soit motivé et justifié, et qui ferait rentrer l'œuvre dans la classe des romans d'éducation de miss Edgeworth. Cette moralité, on la trouverait dans la réflexion très-sensée qu'adresse M. de Férias à sa petitefille en voyant les mobiles extraordinaires auxquels elle obéit dans toute sa conduite : « Ma chérie, vous voulez
toujours monter sur le cygne; vous voulez l'impossil '
a UE ce sera, je le crains, l'écueil de votre vie. » Le ''
mot du livre serait alors un conseil d'ins*^
« Mesdemoiselles , plaignez Sibylle et ne Fimitez pas : avec toutes ses belles qualités, une seule, poussée^trop loin, a failli la perdre. » Mais ce n'est pas là ce qu'a fait l'auteur, et, dans la suite de l'histoire, il paraît bien, au contraire, vouloir nous présenter Sibylle comme une sorte de type de perfection , un modèle ; et c'est bien ainsi que l'ont prise cette quantité d'admiratrices qui se sont écriées en la voyant : « Voilà comme nous sommes, voilà comme nous voudrions être, et comme nous serions à coup sûr si c'était à recommencer I »
D'autres romanciers ( et nous ne les en louoiis pas ) n'ont cessé, dans leurs livres, de chatouiller les vices de leur temps : M. 0. Feuillet, dans5%//e, semble avoir vodlii en caresser les faibles ambilieux ei. If^s ^ i - I en lions superfines. C'est une flatterie plus duliciiri?, main une flatterie t^alemenu En a-Ml en c^i 011 sa voile n'a-l-elle fait qu'obéir à Vtm du h .; pnuïdre le vent sans manœuvre aucune? Nom [ cherioiis pour cette dernière «^uppogiiioa^ bien parpnrp sait un peu contrafa*.
Sibylle veuuc h Paris, cU^*t ^f^i^ ternels» y voit le monde, soupçoii tourbjllan de la capitale? ol
|à-(lea<iUR flr- l'on jùï'WH
tuiu* pufswaaet^ de pourrjuni Itii fairn
Vnriçrx". IVfni
pan
elle une sorte de régénération, une transfiguration, de vrais miracles? Et ici je désire être bien compris : j'admets tout à fait qu'une jeune femme, une jeune fille merveilleusement douée , esprit supérieur et gracieux , âme pure, apporte avec elle une joie légère, un charme qui opère insensiblement ; mais il ne faut pas forcer ce charme et lui demander plus qu'il ne peut. II y a une scène fort belle où Sibylle ne me paraît pas excéder la mesure du possible : c'est lorsque la duchesse Blanche, son amie , mariée par raison à un homme estimable, » retrouve après des années celui que toute jeune elle préférait et de qui elle aurait aimé à faire choix, et lorsqu'entraînée sur une pente rapide elle se sent bien près de manquer à ses devoirs : dans son trouble,
L'ancien Raoul , le mystérieux personnage d'il y a dix ans, le dessinateur de la Roche-Fée, que Sibylle n'avait jamais oublié, qu'elle retrouve après des vt)yages, noble , riche , maître de sa fortune , et qu'elle se met sérieusement à aimer, est fort lié avec un savant, Gandrax, au nom revêche, et dont M. 0. Feuillet fait un athée; Raoul partage, à quelque degré, les principes de cet ami. Un jour, dans une conversation à un dîner chez une noble dame, tante de Raoul, la discussion s'engage sur la religion, sur la croyance, et Raoul, pressé, questionné, mis en demeure de s'expliquer, et uniquement pour ne point faire l'hypocrite, se croit obligé de dire quHl ne croit pas. Sibylle , qui était du dîner, s'évanouit au même instant, quitte Paris le lendemain et renonce à tout projet de mariage avec le bel incrédule. C'est insensé : car d'abord Raoul n'a point là-dessus de parti pris absolu et irrévocable; car, de plus, Sibylle , qui exerce un grand ascendant sur lui, doit espérer. Dieu aidant, de modifier son opinion et de l'amener à la sienne; car, même chrétiennement parlant, il n'y a pas lieu, en pareil cas, de jeter le manche après la cognée, puisque saint Paul a écrit que « )a femme fidèle justifierait le mari Jnfidèle. n Aussi, à partir de ce moment, tout intérêt, selon moi, cesse raisonnablement de s'attacher à Sibylle, qui se conduit en personne peu éclairée, en fille volontaire et opiniâtre, en fanatique fidèle à la lettre plus qu'à l'esprit, et, pour trancher le mot, comme une petite sotte. Elle fait gratuitement du mal à elle et à un autre. Sa brusque et sèche intolérance m'en a rappelé d'au-
très du même genre, dont j*ai été quelquefois témoin en effet dans le monde de ce temps-ci, dans le même monde que voyait Sibylle; mais les femmes qui s'y abandonnent ne brillent, en général, ni par la supériorité de rintelligence , ni par les lumières : ce sont pour l'ordinaire de petits génies qui s'imaginent se grandir en se raidissant.
L'auteur a beau s'ingénier, vers la fin , pour faire racheter à Sibylle cette faute de tendresse , cette raideur d'esprit ; elle ne s'en relève que bien imparfaitement et par une sorte d'inconséquence (1).
Et puis tout à côté, dans ce rôle de Clotilde, la beauté matérielle qu'on rabaisse et qu'on sacrifie, pourquoi ne pas rester fidèle du moins à la donnée première ? Vous faites de Clotilde , par opposition à votre héroïne, une femme de passion, dirigée par ses instincts positifs, par son tempérament et par ses sens, et aussi par le sens commun \iulgaire. Je pars de là avec vous. Pourvue d'un triste mari, et n'ayant pu enlever Raoul à Sibylle, elle a pris pour amant Gandrax* le savant» l'homme de mérite^ athée, il est vrai ( à pro^ pos, je ne croyais pas que ce personnage d'athée propre^
(1) Tdtit à la fin, et lorsqii'eUe est revenue à l'amour de Raoul ^ tobyile se livre à une grande excentricité d'amour-propre et d'orgueil déguisé en esprit de sacrifice, lorsqu'elle dit : « Il me semble t|uelquefois que, si je mourais, il croirait! » Elle s'offre presque en victime pour le racheter et lui obtenir son salut. Mais, auc ^eux du chrétien sévère, c'est là une énormité. Est-ce donc qu'il n'y a pas une autre Victime humaine et divine qui suffit pour ious? Sibylle ne serait pas fâchée d'ôtre un supplément ; elle n'a pas été à bonne école pour le vrai christianisme.
ment dit existât encore sous cette forme, à la Wolmar), — mais, à part cela, le caractère le plus droit, le plus probe, une personnalité marquante et originale, tout à fait distinguée. Alors, que signifle ce mépris subit que Clotilde fait de lui à certain jour, comme s'il était indigne d'elle, comme si, « avec toute sa science, il n'avait ni cœur, ni âme, ni esprit..., rien de ce qui peut relever à ses yeux une femme qui tombe , lui voiler sa faute, lui ennoblir sa faiblesse, etc., etc.? » On n'a jamais vu de femme , dans le cas de Clotilde, adresser de telles paroles à un homme distingué et de cet ordre, à quelque illustre membre de l'Acadéniie des sciences à qui elle aurait tant fait que de se donner. C'est là un revirement soudain et une tergiversation de sentiments qui n'est nullement motivée. Quoi I cette belle et florissante personne, si faite pour les jouissances de la vie, si amie du positif et des réalités, qui servait à Sibylle de repoussoir, Ja voilà qui se trouve, elle aussi, atteinte et infectée du même vice que Sibylle, de vouloir à toute force quelque chose de transcendant et de surnaturel ! Mais c'est de la maladie, de la contagion.
Ma conclusion, c'est que les caractères, dans cette Histoire de Sibylle, ne sont pas vrais, consistants, humainement possibles ; ils n'ont pas été assez étudiés d'après nature et sur le vif. C'est un livre trop fait de tête et d'après quelque inspiration demi-poétique et rêvée,
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demi-actuelle et entrevue , pas assez fondue ni assez mûrie.
Eri présence de cette forme d'art ingénieuse, délicate, mais ici outrée visiblement et plus que jamais infidèle à l'entière vérité, je dirai encore à l'auteur :
«N'étalez point les laideurs, les plaies, je le veux bien; ne nous montrez point, comme d'autres, la pointe du scalpel , encore toute souillée de sang et de sanie : à la bonne heure, et je vous en rends grâces. Mais aussi que l'anatomie profonde , la physiologie humaine, ne soient point méconnues et absentes sous vos plis et vos draperies; qu'on sente la vraie chair et le vrai sang jusque sous la soie et les dentelles ! »
Sibylle qui veut monter sur son cygne est précisément le contraire de Léda. Ne refaites pas de ces Lédas lascives et aux yeux mourants, je vous en loue; mais, par une mythologie inverse, ne faites pas tout le contraire.
Qu'avez-vous prétendu au juste *dai\s ce portrait de pure et angéliqiie enfant auquel vous vous êtes visible-, ment affectionné? J'hésite encore à me faire la réponse. Quelqu'un de bienr informé, ce semble, et d'initié à ces mystères me dit par avance : « Je vous livre Raoul, Gandrax , Clotilde , et tout ce vigoureux feuillage dans lequel il encadre une pervenche , dont la destinée est de refléter le ciel un jour et de se fondre aussitôt en rosée. » Va pour la pervenche ! Mais c'est donc alors un poëme que vous vouliez faire? 11 fallait alors le dire, et surtout l'exécuter.
Sibylle n'est qu'une ébauche, une esquisse trop in-
décise. Si vous n'avez voulu nous montrer qu'une jeune fille fantasque, extraordinaire et pure, à la poursuite de beaux fantômes, vouée à l'extase, et amante de la virgmité jusqu'à en mourir, vous y avez mis trop de catéchisme, trop de dogme. Que si vous avez voulu, au contraire, faire de Sibylle ( comme son nom l'indiquerait ) une sorte de demi-prophétesse et de révélatrice à sa manière, une fée ou une sainte déclassée et transposée dans le monde, vous n'en avez pas dit assez; vous n'êtes pas entré assez avant dans votre sujet, vous n'avez pas attaqué hardiment et de front tout le problème.
Les difficultés de l'art s'accroissent sans doute en même temps que le talent se développe. 11 est juste que M. 0. Feuillet s'en aperçoive. Tant que l'auteur des Scènes et Proverbes s'est joué dans ses premiers cadres, il y était soutenu et appuyé de toutes parts ; il n'avait qu'à faire avec esprit le contraire de ses devai^ciers et à prendre le contre-pied en toute habileté ; c'était au mieux : il avait sous les yeux, à tout moment, ses points de repère. Mais maintenant qu'il n'est plus en vue de la côte, qu'il est en pleine eau , il n'y a plus, pour s'en tirer, que la connaissance de ce vaste océan qu'on appelle la nature humaine. Qu'il ose y plonger. Hors de là, point de salut !
11 n'est pas donné à tous d'aller au fond de cet océan et d'en sonder toutes les profondeurs; mais il n'est permis à personne de ne pas tenir compte des grands courants.
La fertilité, l'ingéniosité des moyens ne suffisent pas.
Qui en eut plus que Scribe? Il y faut joindre Tobservation directe et vraie, prise à sa source et renouvelée sans cesse (1). / .
M. 0. Feuillet en est arrivé à Tlieure critique et décisive. Il est aujourd'hui à la tête d'un nombreux public choisi ; il dispose d'une faveur immense : c'est (lire qu'il a aussi une grande responsabilité. Dès qu'un de ses romans paraît chez son éditeur, il faut voir, nous (lit-on, comme son public, à lui, se dessine; d'élé-
(1) Je sais quMl y a en tout ceci bien du jeu, que Tart est une cliose fort différente de la nature, que ce qui s^appelle roman en particulier est fait pour plaire et amuser à tout prix , et le plus souvent moyennant illusion : je ne voudrais pourtant pas qu'on y mentît par trop, qu'on y donnât des idées par trop fausses et chimériques, et j'ai présent à l'esprit en ce moment la boutade d'un moraliste un peu misanthrope, qui écrivait pour lui seul après la lecture de quelqu'un de ces romans à la Sibylle ou à la Scudéry ; H Quand je me reporte en idée aux débuts de l'espèce humaine «( sur cette terre , à cette longue vie sauvage dans les forêts, à ces « siècles de misère et de dureté de l'âge de pierre qui précéda « l'âge de bronze et l'âge même de fer ; quand je vois, avant l'ar- « rivée même des Celtes, les habitants des Gaules, nos ancêtres « les plus anciens, rabougris, aflTamés et anthropophages à leurs « jours de fêtes le long des fleuves, dans le creux des rochers ou « dans les rares clairières; — puis quand je me transporte à (( l'autre extrémité de la civilisation raffinée, dans le salon de (^ l'hôtel de Rambouillet ou des précieuses spiritualistes de nos M jours, chez M'"* de Longueville ou chez M™'' de...., où l'on parle u comme si l'on était descendu de la race des Anges, je me dis : • « L'humanité n'est qu'une parvenue qui rougit de ses origines et « qui les renie. Je voudrais que, tout en conservant sa dignité '< acquise , elle se souvînt tout bas quelquefois du point d'où elle « est partie. Ne renions pas nos parents pauvres. — N'étalons pas '< nos origines, soit; recouvrons*!es même,' à condition de ne les « oublier jamais. »
gantes lectrices viennent en foule et elles viennent en personne ; les équipages se succèdent : en général, on ne demande pas un, mais plusieurs exemplaires du roman nouveau. Il y a propagande. Il semble qu'on le distribue comme on ferait du contre-poison, ou du moins que Ton dise à tous ses amis et connaissances : « Prenez de ma main , voilà un de ces romans qu*on peut lire. » Honorable distinction, mais qui impose de certains devoirs, dont le premier est de ne pas trop flatter les faibles de ces délicieuses lectrices! N'y a-t-il donc pas moyen pour un auteur aimé de garder tout son public, dt de continuer de le charmer, sans paraître lui donner des gages comme à un parti ? Le moment des avances est dès longtemps passé. ; vous êtes maître désormais. Soyez tout Tartiste distingué et sincère que vous pouvez être.
L'auteur de Sibylle semble être sorti un peu de son rôle et avoir forcé, cette fois, la mesure. Il a remué dans ce roman de grosses questions, plus grosses peutêtre qu'il n'avait d'abord pensé : questions théologiques, sociales, questions de présent et d^avenir. George Sand, on le sait, s'en est émue; l'aigle puissante s'est irritée comme au jour du premier essor : elle a fondu sur la blanche colombe. Ta enlevée jusqu'au plus haut des airs, par-dessus les monts et les torrents de Savoie, et, à l'heure qu'il est, elle lient sa proie comme suspendue dans sa serre (1).
(1) Revue des Deux Mondes des l**" et 15 mars et du i*^ avril. — Le roman de Mademoiselle La Quintinie était en cours de publication.
Thèse contre thèse, théologie contre théologie, et tout cela en roman ; c'est un peu rude. La région du moins où le débat s'agite s'est singulièrement agrandie et élargie ; on y respire. Le dernier mot de Ténigme, la solution, est encore, comme dit le poëte, dans les genoux de Jupiter. Nous attendons impatiemment la conclusion de Mademoiselle La Quintinie ; nous verrons bien.
Lundi 18 mai 1863.
La France a perdu, le 17 janvier 1863, un de ses grands peintres, un de ses talents supérieurs et populaires comme elle les a aimés de tout temps, comme ' elle les préfère toujours, un grand talent naturel et facile. Horace Vernet, adopté dès ses débuts par le sentiment national, Ta retrouvé fidèle à sa dernière heure. Sa longue carrière qui, comme celle des plus glorieux artistes, a eu ses heures inégales et quelques jours nébuleux, a été, somme toute, admirablement remplie et comblée. Il n'a cessé de développer et de varier en mille applications le don qu'il avait reçu de la nature. .11 avait conscience et il se rendait parfaitement compte de cette unité si nécessaire de direction et d'çmploi. Les distractions et digressions qu'il s'était souvent accordées en dehors de sa route principale n'étaient, à ses propres yeux, que des digressions, et il ne rentrait ensuite qu'avec plus de bonheur et de certitude dans la voie qui l'avait conduit à la grande re- .
nommée. Peintre de Tarmée française, peintre d'histoire d'une grande époque, et de tous les généreux souvenirs qui s'y rattachaient, comme de tous les brillants faits d'armes qui en continuaient la tradition, il était de plus un homme d'esprit, un caractère aimable, une nature droite, honnête, loyale, vive et sensée. C'est plaisir de s'approcher de lui : il inspire l'amitié en même temps qu'il justifie sa gloire.
Il était, on le sait, un talent de race : de quelque côté qu'on remonte dans ses origines, on ne voit que peintres et dessinateurs. Joseph Vernet, l'illustre peintre de marines, était son grand-père : son père Carie, gai, léger, un peu frivole, mais spirituel et pétillant de calembours, était l'homme des chasses, des cavalcades, un charmant peintre d'élégances, et il avait merveilleusement saisi la verve et le brio du Directoire, comme Horace saisira plus tard l'esprit de 1812 et de 1814. Là femme de Carie, la mère d'Horace, était fille de Moreau, le dessinateur habile, fécond, universel, Villustrateur littéraire de toute son époque : pendant près de cinquante ans, l'annonce d'un livre avec figures de Moreau était la meilleure recommandation en librairie et un gage de succès. Ainsi, du côté paternel et maternel, tout avait contribué à faire d'Horace l'homme du crayon, un peintre involontaire, irrésistible : sa main fine, mince, longue, élégante, naissait avec toutes les aptitudes, toute formée et dressée pour peindre, comme le pied du cheval arabe pour courir.
Né à Paris aux galeries du Louvre, où logeait son
44 ISOUVEAUX LUNDIS.
père, le 30 juin 1789, dans une bien chaude année, il fut élevé un peu au hasard et ne reçut pas, littérairement du moins, d'instruction première. Je ne vois pas qu'il y ait eu grand mal à cela : son naturel, ce qui ser^ chez lui le trait dominant, ne fut altéré en rien. Son père lui donna les premières leçons de dessin; plus tard il travailla quelque temps dans Tatelier de M. Vincent; mais, de fait, il n'eut d'autre maître que lui-même; et lorsqu'il fut décidément émancipé, lanct en pleine pratique, il n'alla pas non plus chercher danî ' le passé aucun grand modèle pour se mettre à genou: devant lui. Les uns, on le sait, parmi les moderne: novateurs ou restaurateurs de l'art, avaient pour Diei Raphaël, les autres Rubens ou les Vénitiens : lui, il n( chercha rien de tel ; il eut le droit de se vanter, comm< il faisait, de n'avoir mis son nez sur la piste de per sonne, et il se tira d'affaire pour son compte en pré sence des objets mêmes qu'il avait à rendre. Les chose prises sur le vrai, dans le vif, voilà son champ et so horizon ; l'art au premier degré et de premier jet, c fut le sien. Je ne parle que du principal de son œuvi et du genre où il a surtout excellé, non de quelque imitations ou réminiscences qui purent s'introduire d droite ou de gauche dans quelques-uns de ses tableau accessoires.
Il échoua dans le concours pour le grand prix ( Rome; son père, ancien lauréat, avait voulu qu'il coi courût; mais ce fils et petit- fils d'académiciens n'avs Tien d'académique : il devait se frayer à ses risques périls sa propre voie. Tout d'abord ouvrier du crayo
il faisait des vignettes, des dessins, tout ce qui était du métier. A Tâge de onze ans, il avait fait pour M™« de Périgord une tulipe à Taquarelle qui lui fut payée vingt-quatre sous. Dès Tâge de treize ans, il se suffisait à lui-même par son travail, et il avait ses commandes, sa clientèle; il faisait des dessins à 6 francs et des tableaux à 20. La vignette qui figurait en tête des lettres d'invitation aux chasses impériales était de lui. 11 travaillait surtout pour le Journal des Modes dont il devint le dessinateur en titre. En un mot, il faisait de tout et il s'instruisait en faisant. Il était de ceux qui, dans Tart, s'enrôlent simples soldats, sans avoir passé par aucune école militaire :
Rose et Fabert ont ainsi commencé.
Mais il gagna vite ses grades. Bon sang ne peut mentir. Son nom aussi le servait et le désignait à l'attention.
Horace avait des dispositions autres encore que pour la peinture : il aimait d'un amour presque égal le métier de soldat. Son père, qui s'en méfiait, prit de bonne heure ses précautions et coupa court à ses velléités guerrières en le mariant dès l'âge de vingt ans : c'est Vers ce même temps (1809) qu'Horace commença à exposer (1). Le voilà, croirait-on, occupé sans partage. Mais, assistant à des spectacles militaires avec des goûts si prononcés, il s'imbut de l'esprit de ces dernières années de l'Empire; quand les revers survinrent
(1) M. Paul Maiitz, qui a raconté et contrôlé en critique, ces débuts d'Horace Vernet, ne le fait exposer, du moins d'une manière notable, qu'à partir de 18t2.
J'ai voulu parcourir au Cabioet des Estampes l^ volume qui renferme les témoignages, un peu rassemblés pêle-mêle, de ses premiers essais et de ses débuts : patriotisme, sentiment, sentimentalité, gaieté ♦ esprit, tout s'y heurte et s'y succède. Parcourons rapi — dément la gamme. A défaut d'un catalogue exact e*^ complet, donnons-nous l'impression de ces études diverses, de ce portefeuille renversé :
— Le général Maurice Gérard à Kowno (1813) ; deu?c: généraux faisant le coup de fusil dans la neige, derrière une palissade. L'un charge, tandis que l'autre tire. Ot^ ne nomme que Gérard, mais on connaît l'autre : c'es^ le maréchal Ney. — La Sœur de charilé; un soldat blessé est reconnu par une sœur de charité jeune; un^ plus vieille est au seuil de la maison et regarde. — L^ Soldat laboureur. — Un soldat assis, pleurant et cachant sa face devant une mappemonde, où il vient de?
à la seconde jeunesse, cette première crise de réflexion et d'expé— rience ; Horace qui faisait un premier voyage en Italie écrit à uim de ses oncles, frère de Carie, et à qui il portait beaucoup d'affection : u (Rome, 3 n)ai'si820). J*espère tirer un grand fruit de mon voyage , non-seulement sous le rapport de Tart , mais aussi pour I» connaissance que j'ai acquise de moi-môme. C'est dans le choc des passions qu'on définit celles qui doivent vous mener à bien , on celles qui doivent vous maintenir dans une fausse route. Je fais là- dessus mes observations, et je compte en tirer un bon parti. D'ailleurs il est temps de penser sérieusement,. car l'âge arrive sans qu'on sV,n doute, et lorsqu'on veut faire un effort pour devenir meilleur, les forces vous manquent et l'âme ne peut pas plus se redresser que les reins. Tu vas me dire : Voilà de belles paroles. J'espère ne pas m'en tenir là; d'ailleurs quand l'idée vous en vient naturellement, il y a déjà la moitié du chemin de fait. » Horace était alors dans sa trente et unième année.
porain du Casimir Delavigne des Messèniennes , du Béranger des premières chaosons ; le coniemporain de Thîers écrivant sous un souffle heureux les premiers volumes de Y Histoire de la Révolution. S'il n'avait été que cela, que le peintre de ce moment de 1815-1824, il mériterait encore un bien honorable souvenir. Je ne comprends pas ces générations qui se prévalent de quelque indifférence acquise pour faire les supérieures ^t se donner de grands airs superbes à Tégard de leurs aînées et devancières, pour les traiter du haut de leur grandeur et comme des enfants qui faisaient assez bien pour leur âge : générations hautaines et gourmées, je ne sais comment on vous traitera vous-mêmes un jour, mais vous êtes bien peu agréables en attendant, et bien peu équitables aussi. Horace Vernet est de force, au reste, à supporter vos dédains ou vos encouragements protecteurs; il a eu, en effet, cette vive et brillante saison de jeunesse, cette fleur première trop tôt passée et dont rien ne vaut le charme ; mais il ne s'y est pas tenu : il est allé travaillant, étudiant d'après nature, voyant, regardant sur place, se développant et se fortifiant sans cesse dans sa voie principale jusqu'à ce qu'il soit devenu vers 18/iO le plus grand peintre, non plus d'épisodes et d'anecdotes, mais le plus grand peintre d'histoire militaire que nous ayons eu. La salle de Constantine à VersaiHes témoigne de ce plus haut degré de son talent (1).
(1) Je lis dans une de ses lettres, qui m'est communiquée par M. Chambry, amateur d'autographes, un passage intéressant, en ce qu'il marque bien le moment de transition en lui de la première
songer à ce qu'était alors l'art lithographique et à l'inexpérience de reproduction dont le talent avait à triompher.
k Par des illustrations d'un tout autre genre, destinées à des ouvrages littéraires, Horace Vernet reprend la trace de son grand-père Moreau, et il fait concurrence e: à Achille Devéria : ainsi, illustrations de la Henriade, e^ dans le goût du temps; illustrations de Mathildc et ieî Malek-Ad^, genre troubadour ; une Mort de Tancrède ; illustrations des poëmes de Byron, Manfred et le Chasseur, la Fiancée d*Abydos, le Naufrage de don Juan... C'est du métier, passons. — Quelques illustrations des ï Fables de Là Fontaine, pourtant, ont bien de l'esprit : > ^Uomriie entre deux âges et ses deux MaUresses ressemble lî déjà à du Gavarni. Horace Vernet devra surtout à ce travail d'avoir désormais La Fontaine dans ses auteurs, et parmi les deux ou trois livres qu'il relira toujours. Je continue de tourner les feuillets, j'achève mon volume d'estampes : des chevaux de poste anglais, des chevaux de ferme français; des scènes de chasse, la plupart bourgeoises ; puis les portraits de nos célébrités <îu temps, le général Foy, Chauvelin, Talma (rôle de ^lla dans le songe), Perlet (rôle de Rigaudin de la Maison en Loterie); Mohamet-Ali, vice-roi d'Egypte, qui commençait à être populaire en France; le général Quiroga; — un très^beau desstn de Louvel, l'assassin du duc de Berry.
Je sors de ce volume avec l'idée très-rafraîchie et Ws-présente de tout ce qui occupait en ces moments l'attention du public et de ce qui hantait l'imagination '
d'Horace Vernet. Je n'ai pas eu besoin d'y trouver, pour m'en souvenir, le Chien du régiment, le Cheval du trompette, ce qui était à toutes les vitres et ce qu'on sait par cœur. Pourquoi la France entière sut-elle par cœur du premier jour l'élégie de Millevoye, le Jeune Malade? pourquoi sut-elle aussi vite et se mit-elle à chérir l'élégie guerrière d'Horace Vernet? 11 y* a de ces sympathies d'homme à nation, de nation à homme.
Ses premières expositions de Salon l' avaient déjà désigné à la faveur; mais ce fut bien autre chose dès qu'un peu de persécution s'en mêla, et quand, la réaction friomphant, il se vit presque en entier exclu du Salon de 1822 en raison du choix patriotique de quelques sqjets et de la cocarde tricolore qui y figurait : il était difficile, en effet, de mettre la cocarde blanche aux soldats de Jemmapes et même à ceux de la barrière de Clichy. Quand il n'avait qu'un personnage danî son tableau, Horace s'arrangeait encore pour le tournei de manière que la cocarde ne fût pas en vue; il n'; avait pas moyen pour toute une scène et un combat C'est alors qu'il fit dans son atelier, rue de la Tour-des Dames, une exposition particulière de 45 tableaux ^ qu'il devint l'un des héros de la popularité.
Tous ceux qui furent un jour populaires à ce degr< on tient à le leur faire payer plus tard par un reloiJ excessif; on l'a essayé pour Béranger; on y a réusî pour Casimir Delavïgne, doué d'un talent naturel moin ferme et moins vif : on aurait bien voulu le tente aussi contre Horace Vernet, mais son talent de bonn trempe a résisté, et il a eu un trop beau lendemain
luite trop éclatante de renouvellements, pour ne iduire l'envie à grincer des dents tout bas et à se r elle-même. Je voudrais, en la dégageant de vaine fumée et de toute exaltation passagère, établir la question d'art telle qu'elle se posait en nées heureuses..
juestion, n'en déplaise aux Delécluze de tous les , se présentait alors de la manière la plus simple )Ius pratique. Fallait-il continuer le genre acaue, ce qu'on entendait sous ce nom ? Fallait-il e à perpétuité des Ajax, des Léonidas ou des , des Ulysse, des fleuves Scamandre, comme le nt encore les peintres chers aux anciennes écoles s de l'ennuyeux; ou bien abdl-der hardiment et que coûte des sujets nouveaux, vivants, — s ou dans l'imagination moderne ou dans la , — comme le fit toute cette vaillante élite, les oix, les Schnetz, les Scheffer, et Horace Vernet? larquez que, dans cette conquête de la vérité, 1 procédait à sa manière et s'y prenait selon ses S; les uns par le sentiment, les autres par la ;e du mouvement et la copie naïve, les autres udace des tons, l'ardeur et la couleur;* on montait aut et on entrait dans la place comme on pou- 'essentiel était d'y entrer et de s'y loger sur un
a souvent comparé Horace Vernet à M. Thiers ; ^ois pas qu'il y ait grande comparaison à établir îux, sinon en ce qu'ils ont tous deux traité des j époques avec uùe âme et une intelligence bien
54 NOUVEA X LUNDIS.
françaises, un cœur national, et aussi avec clarté et netteté. Mais certes il n'est pas indifférent d'avoir le sentiment vrai de l'un sur l'autre, et je ne crois pouvoir mieux faire, puisqu'il s'agit de saisir en courant la première manière d'Horace, que de donner le premier et instinctif jugement de M. Thiers sur lui. A prompt gibier prompt chasseur. Il en est de ces premiers jets de la critique comme de ceux de l'art; on fera plus fort peut-être ensuite et plus marqué, on ne fera ni plus léger, ni mieux touché, ni plus agréable.
« M. Horace Vernet, disait donc M. Thiers à propos du Salon de 1 8âl4 , ne pouvait choisir une meilleure direction que celle qu'il a prise, pour le développement du talent particulier qu'il a reçu de la nature. Sans se contraindre à aucun style , à aucun genre , à aucune espèce de sujets , il s'est mis à reproduire tous les objets qui frappent journellement son imagination si mobile et si heureuse; aussi est-il éminemment le peintre de la France et du xix* siècle, par la manière dont il représente tiotre nature et notre époque; aussi a-t-il un degré de vérité, de grâce, de génie, que le talent ne doit jamais qu'à la présence immédiate des objets qu'il veut peindre. M. Horace est-il à la chasse, monte-t-il achevai, se trouve-t-il dans son atelier avec des amis aussi gais et aussi vifs que lui, voit-il une revue, s'échauffe-t-il au récit de nos derniers exploits de Montmirail, va-t-il voyager sur le* bords de la mer, entend-il répéter les charmantes plaisanteries de nos vieux soldats, assiste-t-il à quelque scène populaire, M. Horace trouve partout des sujets pour ses pinceaux, et il peint tour à tour une chasse, des chevaux, des batailles, des marines, des caricatures pleines d'esprit, d'effet et de vérité. Se livrant avec une imagination vive et sensible à impression des objets, il en prend tour à tour le caractère:
l change alternativement de style, de couleur, de moyens, el le se ressemble qu'en une seule chose, la grâce et le naturel. Vvec cette heureuse liberté qu'il se donne, aucun sujet ne lui ïst interdit, aucune manière de le traiter ne lui est imposée. 1 n'a pas contracté l'obligation ou de déployer des nus , ou l'imaginer certaines formes de draperies, ou d'observer ceraines règles de genre : il prend les 'Choses telles qu'il les 7oit, il leur laisse leur réalité; et il en résulte que, sans avoir )rétendu faire ni de l'histoire ni du genre, il a fait de l'un ou le l'autre; il a été touchant, noble, terrible, ou bien spiri- ;uel, comique et original. II est tout cela à la fois, parce que out cela se trouve dans la nature; il est universel, parce |u'elle l'est aussi , parce qu'elle contient tout, et si son exécution, toujours facile et heureuse comme son imagination, •épondait par la simplicité et le naturel à la vérité de ses conceptions, il ne laisserait rien à désirer. »
M. Thiers, à cette époque de sa vie (et je ne sais s'il 1 persévéré dans cette théorie qui me paraît bien près i'étre la vraie), pensait qu'on raisonne beaucoup trop >ur ridéal et qu'on se creuse terriblement la tête pour m demander l'expression -aux œuvres des anciens uaîtres. Les anciennes écoles, selon lui, ont très-peu cherché cet idéal qu'on adore et qu'on exalte après ;oup en elles; le plus souvent, elles n'ont fait que reproduire exactement la nature qu'elles avaient sous es yeux : il suffisait, pour nous donner l'impression îlevée qui en sort, que cette nature fût généralement 3elle, et que les organisations d'élite qui s'y applijuaient sussent y choisir leurs sujets. Les Grecs tant .rantés n'étaient qu'une belle race qui offrait à ses artistes en tout genre de plus heureux modèles. De nême dans la Rome des xv^ et xvi« siècles, qu'était-ce
que Raphaël? une organisation souverainement fine et harmonieuse en présence d'une belle réalité qu'il savait mettre dans son plus beau jour. L'idéal ainsi compris cesse d'être une abstraction et un tourment. On n'est pas condamné, en le cherchant, à s'arracher les cheveux et à se ronger les ongles au vif, à être continuellement tendu comme vers une idée d'au delà. La fécondité s'ensuit avec une certaine joie, compagne de la production. On me dira que M. Thiers prêchait pour son saint en plaidant la cause des génies faciles. Quoi qu'il en soit, c'est ainsi qu'il expliquait et louait le talent d*Horace Vernet :
« Si copier simplement et promptement la nature, disait-il encore, est la véritable condition du génie; si c'est bien la condition qu'ont remplie les anciens maîtres et qui les distingue de tous les autres, M. Horace est, à notre époque, l'un des talents qui leur ressemblent le plus. Peu importe la différence des temps, des mœurs et des sujets qu'il reproduit: siin procédé d'imitation est le même, et il a le même caractère de naturel et de vérité, et, comme eiïx encore, il se distingue par une fécondité extraordinaire.
« Les batailles, qui sont les tableaux où il a déployé le plus d'élévation de talent, prouvent surtout que, sans viser à r idéal, en se tenant à la simple réalité, on peut être noble et vrai tout à la fois. Ces grenadiers marchant au pas de charge dans la bataille de Montmirail, et s'avançant d'un pas si ferme et si assuré vers le danger, ont, sans aucune altération de traits ni de costume, une élévation et un naturel surprenant. La réalité a aussi sa noblesse, et il faut savoir la saisir. Dans une scène populaire, dans une simple caricature, M. Horace conserve encore cette singulière élégance, ce goût exquis dont chacune de ses compositions est remplie. »
Les critiques qui suivaient ces éloges, et qui portent sur la couleur, se feraient aujourd'hui avec beaucoup. plus de justesse et de précision. Quoique sa couleur ne soit (tant s'en fauti) ni désagréable, ni fausse, Horace Vernet n'est pas coloriste, et il laisse à dire par cet endroit.
Horace Vernet. à cette date, était en pleine jouissance et possession de sa première manière, si bien réalisée en toute mesure dans ses tableaux de Jemmapes, de Montmirail, de la Barrière de Clichy, et qui se diversifiait à l'infini dans cent autres tableaux de genre. En dehors de l'originalité qui lui était propre et de la vérité moderne où il était maître, son pinceau rencontrait partout, et jusque dans les sujets où il était dépaysé, de ces bonheurs d'expression et de facilité qu'il portait avec lui. Ainsi, jusque dans cette Bataille de Bouvines qui lui était commandée et qui rentrait dans le solennel ennuyeux (1824), je remarque un joli incident, le page qui tient des chiens en laisse, un souvenir des Noces de Cana. Ainsi, dans la Bataille de Fontencyy, bien meilleure (1828), d'un ton vif, d'un tour si français et qui se rapproche de nous, l'œil est agréablement atjtiré sur un anachronisme spirituel, le groupe du fils embrassant son père et tenant à la main la croix de Saint-Louis qu'il vient d'obtenir. Un bon îuide, M. Eudore Soulié, me fait remarquer que la 'roix de Saint-Louis ne se donnait pas ainsi sur le Aamp de bataille, comme la croix d'honneur. N'im- We! Horace Vernet, en se trompant de gaieté de cœur H en confondant les deux France , a fait son groupe
d'autant plus intéressant et bien pittoresque. Dans les choses mêmes qu'il n'avait pas vues et qui sortaient de son horizon habituel, il portait encore cette facilité et •cette grâce qui plaît. Mais nous nous réservons de l'admirer là où il est dans l'entière vérité.
Parmi ses tableaux non populaires de ce temps-là, les connaisseurs m'ont paru mettre au premier rang un portrait équestre du duc d'Angoulême (182/i), où le cheval est d'une vie et d'une nuance de robe admirable ; l'Anglais Lawrence arrivait vers ce moment à Paris, et son succès piquait d'honneur Horace : il fut coloriste ce jour-là. Ce portrait qu'il revit à Versailles à une dernière visite, un peu avant sa mort, lui procura une vraie satisfaction d'artiste. Il faut mettre à côté un portrait, également équestre, de Charles X, qui est presque aussi beau. On remarquera cependant qu'Horace ne peignit aucun épisode de la campagne d'Espagne, toute royaliste. Il ne reconnaissait pas là sa cocarde de guerre. Son pinceau restait fidèle à sai rclijîion.
Le tableau qu'il exposa en 1822 et qui représente Y Intérieur de son atelier donnerait, je crois, une idée un peu fausse si on le prenait au pied de la lettre et si on ne voyait Horace Vernet que dans cette heure de spirituelle ivresse, dans cette débauche de gaieté pei'pétuelle. Un feuilletoniste du temps (Jay ou Jouy) se représente comme ayant une lettre d'Introduction pour le peintre en renom. 11 se persuadait, disait-il, que la solitude, la tranquillité, le mystère même, étaient nécessaires aux méditations du talent. 11 se figurait donc le
peintre comme devant être absorbé dans l'étude de son art, et il se dirigeait d'un pas respectueux vers Ta-
telier :
« Cependant, à mesure que j'avançais , raconte-t-il, j'entendais un bruit confus; il augmentait à chaque pas; et en approchant du sanctuaire, c'était un tapage plus bizarre et plus incohérent que le célèbre concert de Jean-Jacqufes. J'enir'ouvre la porte... Quel spectacle!... Je reste immobile d'étonnement.
« Une foule de jeunes gens occupaient dans les altitudes tes plus diverses tous les coins de la salle et paraissaient, comme dans les classes où les écoliers sont mis en retenue, ivres k tout le désordre des amusements les plus bizarres.
« Deux des assistants faisaient des armes, l'un la pipe à la twuche, l'autre vêtu d'un grand sarrau de toile bleue. Celui- :i donnait du cor, et ses joues, énormément gonîées, m'eussent averti de la quantité d'air qui s'en échappait, si mes )reilles, déchirées par d'effroyables sons, n'avaient rendu out autre avertissement inutile; celui-là soupirait une oraance, cet autre battait la générale; il y en avait d'assis, le levés, d'accroupis, dans toutes les situations et dans toutes es poses.
« Un jeune homme lisait à haute voix un journal au milieu le ce chaos; un autre peignait; un autre dessinait. Parmi les icteursde cette scène tumultueuse, se trouvaient des miliairesde tout grade, des artistes, des virtuoses, une chèvre, >n chien, un chat, un singe et un superbe cheval...
« L'un des combattants posa son fleuret, secoua sa pipe et avança vers moi, c'était M. Horace Vernet. » /
Mais est-il vrai d'ajouter, comme il put s'en vanter eut-être en riant, que c'est ainsi que se passaient ans son atelier « les heures de sa vie les plus laboîeuses? »
Si on prenait son dire au pied- de la lettre, on ser^ tenté de moins l'estimer. Nous avons ici à faire s nous-mêmes un léger effort. Par suite de je ne sais qt préjugé scolastique, nous sommes toujours tentés faire plus de cas d'un peintre qui, pour peindre, s*e ferme, regarde moins la nature, étudie les vieil) toiles et peut-être même les livres, que d'un peint vif, avisé, extérieur, tourné à l'action, avide de mou^ ment, doué de toutes les adresses corporelles, excelle tireur, excellent lutteur, parfait cavalier, habile à to les exercices qui eussent honoré un Grec du temps Xénophon. '
Nous avons gardé du moine et du clerc, du lettré < Moyen-Age ou de la Renaissance, dans notre manit de juger et de classer les hommes, même ceux qui sont pas de purs esprits, et qui, par vocation, c le plus affaire aux éléments du dehors. Mais tr£ quillisons-nous ; je crois ici que tout peut se concilia Sans doute tous les artistes n'ont pas les mêmes ha tudes ni les mêmes exigences de travail et de prodi tion; l'atelier d'un Poussin, d'un de ces peintres mé tatifs « qui ne sauraient peindre en sifflant, » s( d'un tout autre aspect que celui d'un artiste gai, rï bile, alerte, s'inspirant et profitant de tout ce qu'il v et de ce qu'il provoque autour de lui : et cepend^ l'étude, aussi, a des lois invariables, et, si prodigieux que soient la mémoire, la facilité, la dextérité, la ver rien ne saurait suppléer à l'observation et à un prem: recueillement, si court qu'on le suppose. Aussi Hora Vernet n'y échappait pas. Il avait de grand matin,
avant l'invasion des visites, des heures à lui, de travail, de secret, des heures non banales et, à leur manière, sacrées ; et ce n'est qu'ensuite qu'arrivaient les amis, les camarades, les brillants colonels ; il continuait avec sa merveilleuse facilité de main à exécuter ce qu'il avait posé auparavant. Le tour de force était bien assez extraordinaire comme cela ; mais il n'était pas et ne pouvait pas être perpétuel.
En un mot, son improvisation, comme toutes les belles et bonnes improvisations, était très-méditée. Il était le premier, en d'autres moments, à en convenir : « On me loue de ma facilité, disait-il, mais on ne sait pas que j'ai été douze et quinze nuits sans dormir et en ne pensant à autre chose qu'à ce que je vais faire; quand je me mets en face de ma toile blanche, mon tableau est achevé ; je le vois. » Et Charlet disait également d'Horace, avec ce tour narquois qui était le sien : « On se figure qu'il est toujours à faire de l'escrime d'une main, de la peinture de l'autre; on donne du cor par ici, on joue de la savate par là. Bast ! il sait très-bien s'enfermer pour écrire ses lettres, et c'est quand il y a du monde qu'il met ses enveloppes. » Voilà le vrai, et qui a aussi son piquant.
La Correspondance, dont nous devons communication à la confiance de sa famille, va nous montrer Horace Vernet le plus consciencieux des artistes, étudiant sans cesse et voulant voir de près tout ce qu'il avait à rendre, ne s' épargnant pour cela aucun voyage, aucune fetigue; esclave de son art; sachant supporter, après ie tunvilte de la vogue et les' caresses de la popularité,
les injures de la critique et, ce qui est plus difficile, les premiers signes de la froideur publique et de Tisolement; donnant aux siens, plus jeunes que lui, des conseils d'un bon sens droit et mâle. EnOn, Taimable et brillant Horace saura suffire à tous les âges de la vie comme à toutes les phases de son talent, et fournir jusqu'au terme, sans broncher, toutes les étapes d'une noble carrière. Comme toutes les organisations complètes, il eut successivement les fruits de chaque saison ; le moment de son plus grand mérite se rapporte à l'heure de sa maturité, et sa vieillesse ne fit point défaut aux pensées sérieuses.
Et cependant, s'il y ressongeait quelquefois, retrouva-t-il jamais, même dans les triomphes que* lui ménageait l'avenir, même dans les années de son ambassade académique à Rome, même dans ses vaillantes campagnes à l'armée d'Afrique, même dans sa haute faveur à la Cour de Russie, retrouva-t-il jamais ce premier entrain, cette fraîcheur et cet enchantement des dix premières années de sa carrière, lorsqu'il semblait que l'âme de la jeune armée expirante en ISlftet 1815 eût passé en lui et sur ses toiles, lorsque tout était jeune autour de lui, que ces brillants officiers des derniers jours de notre gloire n'étaient pas^encore devenus de vieux beaux ou des invalides plus ou moins illustres, lorsque l'Art lui-même s'avançait personnifié dans un jeune groupe à physionomies distinctes, mais avec tout l'incertain et l'indéfini des destinées s Delacroix, Delaroche, Schnetz, Léopold Robert, Sigalon, Scheffer, tous figurant au Salon de 1824, et Horace J/ernet
comnie un frère d'armes au milieu d'eux ! On pouvait se dire en les nommant, en les confondant un peu et les enveloppant d'un même regard : Où chacun n'atteindra-t-il pas? On était loin de prévoir alors ique Sigalon mourrait après une belle œuvre, mais sans avoir récidivé autrement que comme un copiste consciencieux et fidèle ; que Léopold Robert ne pourrait survivre à ses deux ou trois chefs-d'œuvre, et qu'il périrait comme écrasé sous leur poids, dans son désespoir de se sentir impuissant à les renouveler. Schnetz, du moins, sans jamais s'élever plus haut ni chercher à se surpasser, est resté égal ou semblable à lui-même. Delaroche, si ingénieux, si fin, toujours inquiet du mieux, a beaucoup tenté, beaucoup embrassé, et s^est, en partie, consumé à la peine. Debout, les derniers, sont restés Scheffer, Horace Vernet, Delacroix, celui-ci ie seul demeurant aujourd'hui ; eux, privilégiés en cela et favorisés du sort, ils ont poussé à bout leur vocation, ils ont rempli toute leur destinée de peintres; ils ont fait rendre à leur palette tout ce qu'elle recelait, l'un de poésie, l'autre de vérité, l'autre de flamme; ils n'ont certes rien à regretter. Mais que ce premier groupe confus, où se dessinaient tant de promesses, et s'avançant sous une inspiration commune, sous un même souffle, avant les divisions et les rivalités introduites bientôt par la critique, avait pourtant un charme, une nouveauté, un air d'union et de force, quelque chose dont l'impression ne s'est plus retrouvée depuis à ce degré, même quand chacun s'est ensuite développé dans sa voie I Horace Vernet, qui garda plus
a NOUVEAUX LUNDIS.
longtemps qu'aucun le sentiment vif et actif de la jeunesse, put n'avoir pas de ces regrets qui supposent uc peu de rêverie; mais comment, nous qui faisions er 1822 le pèlerinage à son atelier de la rue de la Tourdes-Dames, comment, nous dont la vie, en présence de ces batailles de l'Art, s'est passée à regarder, ; espérer, à faire des vœux ou à regretter, comment dl dirions-nous pas pour lui et presque en son nom ce qi*. ce retour sur le passé nous inspire?
Lundi 25 mai 1863.
(suite.)
Célèbre et populaire à trente-deux ans , membre de l'Institut à trente-sept et siégeant à côté de son père, nommé deux ans après (1828) directeur de l'Académie française à Rome, Horace Vernet n'était pas au bout de soa bonheur, et il devait courir bien des années encore avant de l'épuiser. Ce qui est à remarquer, c'est qu'aucun succès ne l'endormit et qu'il resta en tout et partout travailleur et producteur aussi actif, aussi infatigable que le premier jour, possédé de l'amour et, comme il disait, de la rage de peindre.
Ses années de direction à Rome (1828-1835) forment une époque unique dans sa vie : une fille belle et adorée qui était sa gloire, et dont il a consacré l'image en maint endroit, faisait avec sa mère les honneurs de la Villa Médicis ; devenue M°® Paul Delaroche et morte à la fleur de l'âge, elle devait lui apprendre ce que c'est que la première grande douleur.
6G NOUTEAUX LUNDIS.
Tant que les hommes de talent vivent , on est singulièrement injuste envers eux , ou plutôt on est ce qu'on doit être; chacun en parle à sa guise; on les agite, on les exalte, on les déprécie; on les retourne en cent façons ; on leur signifie et on leur assigne des vocations restreintes ; on les diminue s'ils s'y enferment , on les rabat et on les ral>roue"dès qu'ils essayent de s'étendre et d'en sortir. Tout ce conflit de propos et de jugements est nécessajire, inévitable, utile quelquefois peut-être à quelques-uns pour les tenir en éveil, le plus souvent inutile et irritant. Était-il possible, je le demande, qu'^Horaee Vernet vivant à Rome au sein d'une splendide nature, d'une belle race, de toutes les merveilles de l'art classique, en face des magnificences de Saint-Pierre et des pompes du Vatican, n'en fût pas touché, excité à se mesurer à sa manière avec ses nouveaux modèles, à s'exercer dans un genre plus noble et à y transporter ses qualités si françaises? il se devait à lui-même de l'essayer, et il l'essaya ; ce n'est pas à nous qu'il appartient de dire quels mérites encore de vérité et de ressemblance conservent et continuent d'offrir ces tableaux composés en Italie , même quand il n'y aurait pas atteint tout le caractère qu'on y cherche.
On aurait pu prévoir les objections que souleva cette application nouvelle de son talent : elles étaient, pour ainsi dire, tout indiquées d'avance. Je me suis fait une obligation de relire quelques-uns des jugements de la critique française contemporaine à ce sujet, notamment ce qu'en a dit, dans ses Salons de 1831 et de
1833, un écrivain fort surfait et à qui sa morgue a tenu lieu quelque temps d'autorité. C'était un singulier juge et arbitre du grand et du bel art que Gustave Planche, et il mérite bien* puisqu'il a été si souverainement injuste et partial à l'égard d'Horace Vernet, d'obtenir un coin dans le portrait de celui dont il aurait voulu faire sa victime. On est, en effet, tenté en le lisant de s'écrier plus d'une fois: Ah! le bourreau! ^
J'ai fort connu Gustave Planche (iès la jeunesse et même dès l'adolescence. Il faisait ses études au collège Bourbon où je le devançais d'un an ou deux. 11 était assez mauvais écolier, avec beaucoup de facilité, grand liseur; mais, s'il lisait tout, il méprisait tout. Il savait trèshpeu l'antiquité et était faible sur les langues et les littératures anciennes; il ne s'y est jamais remis depuis. Ce qu'il a le mieux su, c'est l'anglais qu'il ôvait appris de bonne heure et qu'il lisait couramment. A cet âge de première jeunesse, c'était un grand jeune 'iomme long et même assez fluet, le front assez beau ®t spécieux, la nuque très-mince; toujours les mains ^^ns ses poches ; vous accostant dès qu'il vous rencon- ^^^it et ne vous lâchant plus, fussiez-vous allé par un ^^Hflps de pluie d'un bout de Paris à l'autre. Familier ^Vec les inconnus dès le premier mot, babillant de ^out et s'en moquant, il n'avait pas une étincelle d'enthousiasme ni de passion. C'était une calamité de le ï'encontrer le matin ; il soufflait froid sur vous pour
toute une journée. Il n'admirait point alors Shak peare, — pas plus Shakspeare que Paul de Kock, vous jure, — et il se souciait très-peu de Phidias, i n'est que plus tard, quand il s'est agi d'écraser h vivants, qu'il s'est avisé de se prendre d'un culte pi tonique pour deux ou trois grands morts. Les deux c trois plâtres antiqiaes qu'on voyait dans sa chambi quand on y allait, il ne songea à les y placer que d puis qu'il en eut besoin pour les jeter à la tête des gen Sa jeunesse fut, de toutes celles que j'ai connues, plus irrévérente et la plus dénuée de la faculté du re pect.
Ce futur régent du goût dans les arts était cen avoir étudié la médecine et, par conséquent, l'anat mie ; mais il était trop paresseux et inappliqué pour réussir. S'il fréquenta quelque temps les ampt théâtres, il ne priîjamaîs en main un scalpel : ce q ne l'empêchait pas de trancher à la rencontre sur structure du corps humain , sur les formes et les di positions précises des organes, comme il tranchait S' ' tout; il y commettait parfois de singulières méprises (1 Ses premières années d'émancipation se passèrent vaguer dans les ateliers des artistes et à baguenaud à tort et à travers : il voyait aussi quelques-uns d poètes dits du Cénacle, et il en tirait la plupart de s jugements littéraires futurs. Son affectation alors étai dans la conversation courante, de nommer tout ha
(1) Il avait eu pour précepteur particulier le docteur Requin q est mort professeur à*rÉcole de Médecine. M. Requin ne pensî pas de son élève autrement que nous.
familièrement et avec un parfait sans-gêne les jeunes illustres; s'il pouvait, dans un Cours public, pendant la demi-heure d'attente, citer tout haut, et en parlant d'un banc à l'autre, Alphonse, Victor, Alfred, Prosper et Eugène, il était content : cela voulait dire dans sa bouche, Lamartine, Hugo, de Vigny, Mérimée et Dela^ croix. 11 n'avait encore rien écrit. Un jour, après juillet 1830, comme il en était venu à un degré de gêne extrême ou plutôt de détresse qui sautait aux yeux, et qui s'accusait même d'une façon cynique, un de ses amis lui dit : a Que n'écris-tu ce que tu dis tout le long du jour? tu gagneras ta vie. » Il suivit le conseil et l'appliqua immédiatement en jugeant l'Exposition de peinture et de sculpture, comme il fit bientôt pour les œuvres littéraires elles-mêmes. Je suis loin de prétendre qu'il n'y eut point quelques qualités d'esprit inêlées à toutes les licences d'amour-propre qu'il s'accorda. En littérature où je m'entends un peu mieux, je dirai peut-être un jour ce que j'en pense. Il ne fit jamais si bien qu'à ses commencements, et le premier feu jeté, il se figea vite. Il faisait payer quelques parties saines, solides et de bonne dialectique, en se^ répétot à satiété : ce qu'il avait dit une fois, il se faisait gloire de le redire éternellement et dans les mêmes termes. Arrêté dans ses locutions, dogmatique, sans grâce, sans un rayon, sans rien de ce qui caresse l'esprit, il jetait de la poudre aux yeux par ses défauts mêmes. « Plaiiche Va dit, » c'était, autre part encore que dans les cafés, un mot courant, une manière d'oracle. Un écrivain illustre, M"« Sand, a été un mo-
ment en veine de croire en lui, et elle l'a loué dans*: Mémoires. On est femme après tout , et elle s'était p suadé d'après son ton que c'étaitjun grand savant qu'il lui dévoilerait les mystères de la langue : il lu corrigé ses épreuves assez exactement, non pas sî lui retrancher quelques grâces. Mais je laisse p( cette fois la littérature : en art, quel ton hautain c le sien! dans l'appréciation de ces œuvres spécia où le procédé est toute une science, où Texécut tient une si grande place, -et qu'un littérateur, c'( à-dire un homme qui n'a jamais touché le pina ni le ciseau, ne doit, ce semble, aborder qu'avec \ circonspection extrême, quelle outrecuidance! « C n'existe pas, » c'était une de ses formules favorii Son inspiration principale, son mobile, à lui, é l'orgueil. 11 savait à quels artistes il fallait s'adresi quels il fallait célébrer à Texclnsion de tous les auti quels il convenait de répudier et de réduire à néa pour être le plus éloigné des opinions du vuigai pour produire le plus d'étonnement et d'effet sui galerie , pour faire croire -à plus de profondeur ( rière ses paroles. Il avait peur avant tout de para penser comme le peuple et d'être pris pour un sin passant. Or, pour cela, quoi de mieux, en prése d'un tableau vivant,, intéressant, animé, où 1 parle, se comprend, où la foule s'arrête, et qui signé d'un nom célèbre,, que de hocher la tête, pousser un profond soupir ou de hausser les épai de pitié ? Cela vous signale, et les trois q^uarts badauds sont tentés de dire : « Voilà un homme
s'y entend. » C'était la souveraine jouissance de Gustave Planche, et il se la procurait à tout prix. D'autres sont heureux et flattés des affections ou dès sympathies qu'ils inspirent : lui , il tirait gloire des répulsions mêmes et des aversions qu'il^ provoquait. Jamais écrivain n'a plus vérifié par son exemple ce mot de Montesquieu, que « la critique peut être considérée comme me ostentation de sa su'pcrioritè sur les autres, » Cette ostentation respire et s'étale dans tout ce qu'il a écrit; on a devant soi un homme qui pérore et qui se rengorge. Il faut voir comme il jette Milton, Klopstock, Kaphaël, Michel-Ange, tous ces grands noms, à la tête d'Horace Vernet, si celui-ci a essayé un Léon XU ou une Judith; comme il le renvoie à son Pont d' Aréole et à son Cheval du Trompette ! Il lui défend d'aborder les salles du Conseil d'État; il lui interdit d'agrandir ses toiles. S'il prétend l'enfermer dans son passé, ce n*est pas qu'il lui laisse, là du moins, la place qui lui <3st due : bien au contraire, il l'y rapetisse à plaisir. Il se sert des noms de Gros , de Géricault et même de Charlet, pour en accabler le brillant et valeureux talent dont l'originalité, précisément, est de ne pas Jeur ressembler. Et quant à Charlet, si spirituel, mais ^u'on grandit à plaisir, une remarque est à faire, qui <^ouche à cette clé du jugement de certains critiques. Manche, en louant Horace Vernet, eût adhéré à la foule, ce qu'il évitait le plus soigneusement ; en louant Charlet au delà de la mesure ordinaire, il commandait à la foule, il se mettait au-dessus d'elle; et c'est ce qui ^^i plaisait avant tout. Je saisis à tout instant cette
ficelle de son amour-propre dans ses jugemen Tout' peut se dire; toutes les opinions sincères i le droit de sortir et de s'exprimer ; il y a, certes, 1: pour des critiques doctes et fins de disserter longi ment et de faire mainte distinction à propos d'Horî Vernet ; mais le ton de Gustave Planche parlant d' homme de ce talent et de cette renommée , d' homme de ce passé et de cet avenir, qui était à veille de se développer de plus en plus, et qui al! nous traduire aux yeux notre guerre d'Afrique, ne montrer notre jeune armée en action, à l'œuvre, de sa physionomie toute moderne et expressive, ce ton d'une insolence et d'une fatuité vraiment ineffable « A ne peser que les cendres de sa gloire, s'écrie-tnous les trouvons légères, et nous les jetons au vent! Reconnaissons-le de bonne foi, ajoutait-il d'un air renoncement vraiment comique et avec plus de pesc leur encore que de malice, reconnaissons-le sans hoi et sans confusion, sa peinture n'est que médiocre ne possède guère que des qualités négatives. » Pu évoquant, selon son habitude, les plus grandes œuvi de la peinture, les toiles les plus diverses consacre par l'admiration, l'oracle tout bouffi déclarait ne trc ver que là sa haute satisfaction et sa joie. Fi de ce qui ne cherchent dans la peinture que leur plaisir ! sont des sensuels qui ne l'ont jamais aimée. Gusta Planche (et il s'en vante) était d'un autre ordre. Ce qui ont vu et connu le personnage savent s'il est hl vrai qu'il fût amant de l'idéal à ce point, et si c'étî on effet à l'étude austère et à la sobre contemplati(
des chefs-d'œuvre qu'il employait ses heures solitaires I Je ne hais rien tant que ceux qui font semblant de savoir ce qu'ils ne savent pas, de sentir ce qu'ils sentent peu, et qui en imposent.
Combien j'aime, au contraire, ces esprits aimables et sensés, qui, ayant pratiqué un art par eux-mêmes et en sachant les difficultés et tous les périls, sont modestes et mesurés quand ils entreprennent de juger, dans un art voisin et différent, leurs confrères, leurs supérieurs ou leurs semblables ! Alfred de Musset, par exemple, un des talents aussi que cet intègre Gustave Planche n'a jaYnais pu se décider à louer et à reconnaître, Alfred de Musset a écrit, sur le Salon de 1836, des pages très-fines et bonnes encore à relire ; il y rend aux toiles d'Horace une justice gracieuse qui est une revanche des insultes de tout à l'heure. Alfred de Musset part de ce principe qu'une œuvre d'art doit autant que possible réunir deux conditions : plaire à la foule et satisfaire les connaisseurs. Une des conditions sans l'autre laisse quelque chose à désirer. Appliquant son examen à quatre batailles exposées par Horace Vernet à ce Salon, léna, Friedland, Wagram et ^ontenoy, il concluait en ces termes :
« Certes, il n*y a pas là la conscience d'un Holbein, la couleur d'un Titien, la grâce d'un Vinci ; ce n'est ni flamand, ni Ualien, ni espagnol; mais, à coup sûr, c'est français. Ce n'est pas de la poésie, si vous voulez; mais c'est delà prose facile, Rapide, presque de l'action, comme dit M. Michelet. En vérité, quand on y pense, la critique est bien difficile : chercher partout ce qui n'y est pas, au lieu de voir ce qui doit y être ! Quanta moi, je critiquerai M. Vernet lorsque je ne trouverai V. 5
plus dans ses œuvres les qualités qui le distinguent, ei je ne comprends pas qu'on puisse lui disputer; mais tani je verrai cette verve, cette adresse et cette vigueur, chercherai pas les ombres de ces précieux rayons de lumiè
Touches heureuses de critique, qui sentent le p qui consolent et qui vengent du pédant! (1)
(1) Rien ne venge «lieui^ du pédant que Tartiste, le vér artiste. En voici un encore, l'aimable Félix Mendelssohn, « le sant et doux maître du piano » (comme l'appelait Goethe) voyageant en Italie, et rencontrant à Rome Horace Vernet < teur à la ViUa Médicis, va nous donner l'impression la plus et la mieux sentie de cette nature heureuse et de cette mou existence : « (Rome, 17 janvier 1831.) Il faut, chère mère, c te raconte une grande , très-grande joie que j'ai eue dcrnièrei car tu la partageras. Avant-hier j'allai pour la première foi petit comité, chez Horace Vernet, et il fallut m'y faire entenc m'avait dit d*ayance que Don Juan était sa seule .musique, sa musique de prédilection , notamment l'air du dtiel , et ceh commandeur, à la fin. Cette confidence m'avait plu bëaucou] elle m'avait donné la mesure de son ùme. Or, il arriva qu*eD lant préluder au concerto de Weber, je me laissai entraîner, m'en apercevoir, à la fantaisie; tout à coup je songeai que je plaisir à Vernet en prenant ces deux thèmes, et je me mis travailler pendant un moment avec fougue, n en fut ravi co j'ai rarement vu quelqu'un l'être de ma musique, et notre con sance se trouva aussitôt plus intime. Quelques instants apré s'approcha tout à coup de moi , et me dit à l'oreille : u II faut « nous fassions un échange, moi aussi je sais improviser, m Co j'étais naturellement très-curieux de savoir ce qu'il entendai là , il me répondit : « C'est mon secret. » Mais c'est un véri enfant, et il ne sut pas garder son secret un quart d'heure. 11 r donc à moi , me fit passer dans une pièce voisine , et me dem si j'avais du temps à perdre. <( J'ai là, ajouta-t-il, une toile « tendue et toute prête à servir; j'y veux peindre votre portrai « vous conserverez on souvenir de cette journée. Vous la rou K et l'enverrez à vos parents, ou bien vous l'emporterez avec i
Horace Vernet ne souffrait pas de ces injustices autant qu'on pouvait le croire ; Delaroche, si indignement traité par le même Àristarque, saignait et s'en
« comme tous voudrez. H faut, à la vérité, que je me recueille avant « mon improvisation, mais je la ferai. » Je consentis de très-grand cœur, et je ne puis vous dire combien je fus heureux en voyant que mon jeu lui avait fait réellement tant de plaisir. Cette soirée & été d'ailleurs délicieuse de tout point, v — Et dans une autre lettre du 31 mars 1831 : a Tu veux que je te donne des nouvelles d'Horace Vernet; c'est assurément là un thème- plus gai que Miçkiewicz. Je crois pouvoir dire de Vernet que j'ai appris quelque chose de lui, et que tout le monde peut-être a quelque chose à en Apprendre. II produit avec une facilité et une aisance inouïes. Dès qu'il voit un sujet qui lui dit quelque chose, il s'en empare, eX nous sommes encore à examiner si ce qu'il traite est réellement beau, digne d'éloge ou de bl&mc, qu'il a déjà fini et est depuis longtemps occupé à quelque œuvre nouvelle ; c'est un homme qui vous déroute complètement dans toutes vos règles de jugement esthétique. Lors même que l'on sent que cette fécondité n'est pas chose ?ui s'apprenne, le principe n'en est pas moins admirable, et rien ne peut remplacer la gaieté , l'éternelle ardeur au travail, qui en résultent. Dans des allées d'arbres toujours verts qui, en ce temps <ie floraison, répandent des parfums par trop doux, en plein fourré du jardin de la Villa Médicis, se trouve une petite maison qui se "Révèle toujours de loin par un bruit quelconque : on y crie, on s'j^ chamaille, on y sonne de la trompette, ou bien les chiens y aboient. C'est l'atelier. 11 y règne le plus beau désordre : on y voit pêlen^^le des fusils, un cor de chasse, un singe , des palettes, deux ou trois lièvres tués à la chasse et quelques lapins morts; partout sont accrochés aux murs des tableaux achevés ou à moitié faits. Vlnauffwrae/o» de la cocarde nationale (tableau bizarre qui ne me plaît P^ du tout; , les portraits commencés de Thorwaldsen, Eynard , Latour^Maubourg , quelques chevaux , l'esquisse de la Judith avec ^^es («tudes qui s'y rapportent, le portrait du Saint-Père, quelques
irritait : Horace était un meilleur soldat au feu, et il allait son train toujours. 11 lisait peu et il peignait sa«s relâche. On peut croire toutefois que ces excès de la critique, à partir d'un certain moment, contribuèrent peut-être à le tenir plus en *garde et en méfiance qu'il ne l'aurait été sans cela contre les tentatives coloristes
tôt«s de nègres, des Pifferari, des soldats du pape, votre très-hai»ble serviteur, Caïn et Abel, enfin V Atelier lui-même, sont suspoi»dus dans TateUer. Dernièrement, Vernet avait à faire une masse ^^ portraits de commande , et par conséquent tout son temps étai<^ pris; mais, en passant ëans la vUle, il aperçoit un de ces paysstïï* de la Campdgna, qui, armés par le gouvernement, font depuisqnelques jours des patrouilles à cheval dans les rues de Rome. Son costume bizarre lui plaît, et, dès le lendemain, il commence un table»^ représentant un de ces soldats improvisés, arrêté par le mauv^-"* temps dans la campagne , et saisissant' son fusil pour le décharg^ï" sur quelqu'un; on aperçoit dans le lointain un petit corps detro^' pes et la plaine déserte. Les petits détails des armes, dans lesqii<3ls on sent encore le paysan, le mauvais cheval avec son harnachem^ "^^ mal tenu, et le flegme italien de ce drôle barbu, en font un ch^»'^' mant petit tableau. Lorsqu'on voit d'ailleurs avec quel entrain i 1 Y travaille, comme il se promène sur la toile, ajoutant tantôt un p^* *'^ ruisseau, tantôt deux ou trois soldats, ici un pommeau à la sel ^^•> là une doublure verte k la capote du paysan-soldat, on est vraim^ *^^ tenté de lui porter envie. Aussi tout le monde vient-il le voir i9^^' vailler; à ma première séance, il vint au moins vingt persour:^ *s l'une après l'autre. La comtesse E... lui avait demandé de pouv^^i^' assister à l'ébauche de son portrait ; lorsqu'elle le wt tomber sur* ^^ besogne comme un affamé sur du pain , elle resta toute stupéfai **• Les autres membres de la famille, comme je vous l'ai déjà dit, ^^^ sont pas mal non plus; en entendant le vieux Carie parler de &on père Joseph, on éprouve du respect pour ces gcns-là, etjeprétencJs, moi, qu'ils sont nobles. » — Et c'est ainsi qu'une vive natLir<' d'artiste sympathise avec ses semblables, les reconnaît à travers Tes diversités de genre et de langue, les salue, les aime , les fait revivre... et l'on est à cent lieues du cuistre, de l'être immonde, arrogant et dur.
modernes. Il mit une sorte d'amour-propre à ne rien céder. Sa couleurnStait vraie, et telle qu'elle se voyait naturellement aux objets représentés ; il savait ce qu'il feîsait, il faisait ce qu'il avait sous les yeux : que lui demandait-on de plus? Fin et malin, il y mettait une • sorte d'ironie à l'égard des rivaux. « Moi, quç voulezvouî,? Je ne sais faire que ça I Je ne sais pas inventer, je vois. »
Je n'éluderai pas la question d'art qui se pose, et je la soumettrai du moins dans ses vrais termes à ceux qui voudront l'examiner. Je sais qu'elle a déjà ^t^ traitée, et par des plumes exercées et compétentes ; J^ n'aurais, si je voulais, qu'à rechercher et à rappeler Ce qu'ont écrit, ici ou là, les Théophile Gautier, les ï^aûl Mantz, les Saint-Victor. Mais qu'ils me permettent de recommencer comme si de rien n'était, en ignorant qui veut s'instruire, et de faire mon apprentissage ^près eux.
L'art est une convention, l'art de la peinture particulièrement. Horace Vernet aimait que ce fût une con-' Vention le moins possible, que le convenu ne s'y aperçût qu'au moindre degré. 11 puisait son principe en lui, dans son organisation même. Doué de sens exquis, d'une mémoire visuelle merveilleuse , d'organes et d'instruments d'imitation fins, rapides et sûrs, plus prompt à faire qu'à dire, il eut de l'art toute la pre- * mière vue qu'on peut désirer; mais s'il y a dans l'art autre chose que l'immédiat, s'il y a une seconde vue plus idéale, celle-là il ne l'eut point. Analysez ses tableaux! c'est prosaïque, dites-vous.
Ou*entendez-vous par là ? J'examine : tout est lié, motivé, sensé, possible, intelligible; toiît ressemble à ce qu'on a vu ou à ce qu'on pe.ut se figurer, et les peintres sincères vous diront tout ce qu'il y a , sous cette -ressemblance vive , de hardiesses de première venue, de difficultés abordées de front, enlevées à la pointe du pinceau et tournées en effets heureux et en triomphes.
'^ Cependant il ne cherche son effet ni dans la ligne proprement dite, ni dans la couleur. Ici, je force cens qui s'y entendent à s'expliquer, et ils me disent :
« Non, il ne cherche son effet, ni dans le dessin, ni dans la couleur : en tout il est immédiat, il est fid^ et vrai, et il s'en contente. A-t-il à faire, par exemple, un pantalon rouge? 11 mettra juste le pli, la couleur qu'il voit. Regardez au contraire, dans ce beau portrait de Napoléon III par Flandrin, comment le peintre s'y est pris avec le pantalon rouge de l'auguste modèle! Évidemment il a cherché le dessin, le mieux, un certain arrangement, la tournure idéale; il a cherché à ennoblir la forme (4). Horace n'y mettait pas tant de façon ; il voyait avec son œil de peintre et rendait à l'instant son effet. Il prenait le pantalon tel que le portait le modèle, et le jetait sur sa toile : c'est la chose pure-
(1) J'emprunte à un feuilleton de M. de Saint-Victor Téloge suivant qu'il fait de ce portrait de Flandrîn ; chaque mot marque bien la différence qu'il y a entre la peinture que j 'appelle immédiate et la peinture réfléchie : « Ce qu'il faut louer encore, dit l'habile critique, c'est l'harmonie savante qui accorde les i^iges de l'appartement et de l'uniforme , l'imitation énergique et sobre des meubles
HORACE VERNEï. 7d
ment et simplement, c'est le ton môme. Envoyez l'échantillon au tailleur, et il vous retrouvera l'étoffe. — Ainsi encore, dans le tableau de la Liberté, d'Eugène Delacroix, voyez la blouse du gamin : le peintre n'a pas cherché à reproduire la couleur exacte de la blouse; il a cherché un ton harmonieux qui fît le meilleur effet dans le tableau tel qu'il le concevait. Horace Vernet, lui, ne cherche pas de ces combinaisons, de ces traductions de ton; il ne transfigure jamais. Il ne met pas entre les choses et lui ce je ne sais quoi qu'on appelle le style. Horace Vernet voit et rend ce qu'il voit, il n'interprète pas. — Il y a un coffret dans son tableau de la Smalah; ce coffret n'est pas une invention, il était réellement au Louvre. Un jour, Horace le vit en passant et dit : « Il pourra me servir ; qu'on me le porte à Versailles. » Et il le mit dans son tableau. Mais pour ceux qui l'avaient déjà vu, c'est le coffret lûême, des plus reconnaissables , celui-là et pas un autre. Ni Delacroix, ni Flandrin n'auraient fait si exactement ce même coffret. Lui, il transporte sur la toile la chose comme elle est, comme elle lui apparaît sous un prompt coup d'œil, sans y rien changer. Telle est sa nature, son genre et son miracle d'habileté. C'est ce qui fait qu'à cause de la vérité même de son rendu.
et des accessoires adoucis par de tranquilles demi-teintes. M. Flandrin excelle dans cette discipline des objets subordonnés aux figures. C^est ainsi qu^ils doivent apparaître dans les portraits de haut style, peints de souvenir plutôt que d'après la réalité, » On ne saurait mieux marquel* ni définir la prétention du haut style par opposition à la réalité vive.
on l'a appelé un trompe-VœU, comme si ce n'était pas une rare qualité en peinture, la première dans un art d'imitation, 'que d'imiter ce qu'on a sous les yeux. »
Vanité de la gloire et de la réputation, et non-seulement vanité , mais âcreté et amertume ! Qui que vous, soyez, grand génie, beau talent, artiste honorable on. aimable, tout éloge juste et mérité sera retourna contre vous. Fussiez-vous un Virgile, le chantre pieux: et sensible par excellence, il y en a qui vous diront uni poëte efféminé et trop doux. Fussiez-vous Horace, il y en a qui vous jetteront à la face la pureté même et le^ délicatesses de votre goût. Si vous êtes Shakspeare , quelqu'un viendra qui vous appellera un sauvage ivre - Si vous êtes Goethe, plus d'un pharisien vous proclamera le plus personnel des égoïstes. L'amant retourne tous les défauts de sa maîtresse et les traduit en louanges : la critique et l'envie humaine font tout le contraire avec les talents. Toutes les qualités, tous les dons que vous avez reçus et que vous mettez en lumière, on vous les oppose un jour, et on en fait des griefs ou des sobriquets pour vous humilier. Le style vous tient-il à cœur, et avez-vous souci de la distinction ou de la nuance : vous n'êtes qu'un maniéré. Restez-vous parfaitement uni, naturel et simple : vous voilà prosaïque et vulgaire. Peut-on s'étonner, après cela, qu'Horace Vernet ait été si lestement et si insolemment traité pour ses charmantes qualités mêmes ? Au reste , il n'était' pas sans défense. Il avait des mots à lui, des termes à son usage, et qui marquaient assez finement ce qu'il sentait. Devant la peinture
trop travaillée, trop tripotée comme on dit, celle qu'il ne faisait pas et qu'on lui reprochait de ne pas faire : « Je l'aime mieux avant qu'elle soit cuite, » disait-il. II supposait qu'on l'avait mise au four pour la cuire et la dorer.
II n'aimait en rien les tons de convention. Un jour un peintre habile avait à peu près terminé une marine dans une gamme très-haut montée : il ne lui manquait plus qu'un coup de canon* qu'il ne savait trop comment faire. 11 le demande à Horace qui lui fait un coup de canon vrai, tel qu'il en avait vu. Mais cela jurait ; c'était une tache blanche au milieu de cette peinture trop poussée de ton et d'effet. « Enfin, mon cher, vous avez voulu un coup de canon, le voilà! » C'était à la fois, de sa part, une légère critique.
' Il est temps de le suivre en Afrique où il fera désormais ses plus belles conquêtes, et où il aura à peindre ïion plus seulement des souvenirs de grande armée, mais des exploits présents et de chaque matin, dans lesquels il fut proche témoin et presque acteur. Ses lettres vont nous aider à le mieux comprendre encore. Les lettres d'Horace Vernet ont cela de précieux qu'elles sont sa pensée même et sa personne. Rien ne s'y détache ; il ne vise à aucune réflexion , à aucune description ; il est le moins littéraire des hommes. C'est un soldat en campagne ; il voit, il pense, il sent
en mêrne temps, et sa phrase dit comme elle peut tout cela. Il y a des hommes qui causent d'une manière, qui écrivent d'une autre, qui sont plus familiers avec les amis, plus réservés dans le monde et avec les étrangers, qui ont plus d'un ton à leur usage : ce sont des esprits à plusieurs tiroirs. Horace Vernet n'avait qu'un langage et qu'une manière, et il n'était guère libre d'en changer. Si par hasard il l'avait voulu, s'il tentait parfois en effet de monter d'un cran tet de discourir, il ne trouvait rien. Il écrit donc à sa femme et à ses amis comme il aurait causé avec eux , et cette sincérité, telle quelle, est incomparable. '
On était en 1837. C'était son second voyage d'Afrique. Horace Vernet qui avait à peinTTre le siège et la prise d'assaut de Constantine, partit de Paris (fin d'octobre) quinze jours après l'affaire, pour voir les lieux, les débris encore fumants, et il espérait bien arrivera temps pour assister à quelque petite fusillade. Mais à Toulon, il apprend que tout vient de finir-, aller à Constantine n'est plus que comme aller à Saint-Cloud; ce n'est qu'une promenade la canne à la main. Quelle vexation! Il part de Toulon pour Bone, à bord d'un beau vaisseau, le Diadème. Il était déjà en vue de la ville quand un coup de vent repousse le vaisseau de la côte d'Afrique, l'emporte en quelques heures à bien des lieues, de l'autre côté de la Sardaigne, en face de Cagliari, et quelques jours se passent à attendre le vent et à regagner le chemin perdu. Que faire dans l'ennui d'iine traversée? Horace pense à sa famille, à ses petits-fHs, à celui qu'en son langage de grand-
ère il appelle Rahadabla : il écrit jour par jour à
ine
Vernet :
a Encore un jour passé, écrit-il le 40 novembre, et dods avons remonté qu'un échelon de Téctieile que nous avons 3scendue si rapidement. Mais tout nous fait croire que^ 3main, nous serons à terre. Une petite brise nous conduit :oit dans notre route, et Tespoif* nous revient. Aujourd'hui
me suis moins embêté (Ah ! nous sommes en style d'ate- 3r, il faut en prendre son parti) que les jours précédents,^ race à un nouveau venu auquel j'ai donné l'hospitalité : est un pauvre pinson que les autans nous ont apporté. J'ai isla main dessus, j'ai voulu lui donner à manger; mais 3vinece qu'il a préféré? c'est de se précipiter dans mon )tàeau pour boire; il a manqué s'y noyer, ce qui m'a ^piiqué les gens qui trouvent ce genre de mort dans un achat. On fait des efforts inouïs pour braver un grand dan- 'r, puis la gourm^dise vous fait succomber dans un petit, 'ôve de réflexions! Je soigne mon petit oiseau pour lui •nnerla liberté quand il sera bien remis de ses privations de sa fatigue. Si j'avais le- temps de lui donner une petite ucation, je lui apprendrais à chanter Rabadablabadablor- "ibla, pour que sur ma terre d'Afrique il puisse apprendre ^s semblables ce délicieux refrain, et peut-être qu'un jour is les échos nous le répéteraient. Cette idée , toute bête elle est, ne laisse pas de me procurer une bonne petite otion. »
Ce Rabadabla, c'est le bruit cher à son petit-ûls^ st le nom même qu'il lui donne dans cette langue mitive et imitative qui recommence sans cesse auprès s berceaux. Bonhomie et cœur, ne nous repentons naià d'avoir surpris au vif de ces choses-là. Mais il est arrivé à Bone; il est logé, installé cbe«
Yusuf, lequel, en légère disgrâce, est pendant ce temps-là à Paris ; il voit les amis d'Yusuf, la première M""« Yusuf, une musulmane aux longs yeux pleins de douceur et de mélancolie, et qui lui a cédé la maison; il s'inquiète d'abord de l'avenir de son ami, et donne de bons avis sur les hommes, sur les gouverneurs présents et passés, des jugements qui rie seraient pas tous à reproduire ici. Le peintre aussi se -réveille; sans plus attendre, et à la vue de cette population africaine grouillante, la verve le prend, la besogne commence :
<f Si Delaroche était là! que de belles choses il verrait
par ma fenêtre seulement 1 Rien n'est plus admirable que cette foule d'Arabes, de Turcs, tous drapés si pittoresquement. Si j'étais plus jeune, ou pour mieux dire moins vieux, ma tête n'y tiendrait pas...
a En attendant le départ, je fais des têtes de soldats comme s'il en pleuvait. Elles doivent figurer parmi les héros, car il y en a dans toutes les classes de l'armée plus que partout ailleurs, et j'ai le bonheur de n'avoir que des faces bien caractérisées. »
Il fait d'avance sa provision de têtes et de figures martiales : tout chez lui sera d'après nature, les sites, on va le voir, et les figures aussi. Et remarquez comme, sans théorie aucune et par un pur sentiment de vérité, il pense au peuple de l'armée, à toutes les classes de héros. Son genre, en effet, sera, dans chaque affaire, tout en montrant le chef, de ne jamais sacrifier le soldat.
Il est traité cependant comme un personnage de l'armée ; on lui donne deux bataillons pour escorte :
« Voilà comme je suis organisé pour mon voyage : six mules pour porter mon bagage, mes tentes, etc.; deux chevaux pour moi et Charles mon domestique, quatre chasseurs et un brigadier comme ordonnances, et huit cents hommes d'escorte. Déjà, Charles, notre neveu (4), est parti avec le même nombre d'hommes pour m'attendre à moitié chemin, et le gouverneur (le maréchal Valée) me donne l'ordre qui doit l'attacher auprès de moi pendant la durée de ma petite expédition jusqu'au retour à Bone. Tu vois que je suis traité en véritable personnage ; ce n'est pas que ça me touche, mais je te donne ces détails pour que tu sois sans inquiétude ; car tant de précautions sont même inutiles, la correspondance se faisant journellement avec huit hommes seulement. Cependant j'accepte tout pour être à môme de m'arréter comme bon me semblera sur la route, et même de m'en écarter pour visiter certaines localités intéressantes... »
Horace Vernet participait au prestige et aux honneurs qui s'attachent volontiers en France à tout ce qui est nailitaire : on essaya de le lui faire payer comme artiste. Tout ce qui se piquait d'art pur se montra deux fois plus rigoureux pour lui.
Il se met en marche pour Constantine ; il n'a plus le temps d'écrire, occupé qu'il est à voir et à peindre; mais à bord du bâtiment qui le ramenait , et encore plein des sensations du voyage, il les a racontées à M""^ Vernet dans une lettre courante et animée, où il fait voir que, sous une impression vive, il savait tenir autre chose encore que le pinceau. Je donne textuellement et tout au long ce récit :
«De Bone à Medjz-el-Ammar rien d'intéressant; mais,
(1) M. Charles Burton, officier du génie.
après avoir passé le Raz-el-Akba , le pays dépouillé d'arbre devient un vaste désert coupé de ravins profonds et entoui de vastes montagnes pelées dans le genre de Radicofani (4 la pluie nous a rendu visite dans ces lieux épouvantables ; nous a fallu coucher dans la boue, mais heureusement mauvais temps n*a duré que deux jours. Rien n'était pH intéressant pour moi que ces bivacs en arrivant le soir et e partant le matin. Les lions, les hyènes et les chacals se cbai geaient de la musique et se disputaient dans Tombre les mule et les chevaux que nous laissions derrière nous sur la route car, ma chère amie, tu ne peux te faire une idée de la quan tité de ces pauvres animaux qu'on abandonne, faute de pouvoir les nourrir. On les assomme, tant qu'ils peuvent se soutenir; une fois tombés, c'est fini d'eux. Sur ce point comme sur tant d'autres, c'est un gaspillage dans l'armée dont on ne saurait se faire une idée sans en avoir été témoin... Mais brisons là-dessus ; je ne veux te parler que du pittoresque. — Je te disais que le pays était d'une sévérité admirable. Il ne s'y trouve de trace humaine que quelques pierres, reste de monuments antiques qu'on suppose des fortifications. Je né suis pas de cet avis pour la généralité. Il y en a certains qui me paraissent des tombeaux de la même forme et de la même construction qae ceux de Corneto, moins soignés cependant, mais semés cà et là le long d'une voie romaine pendant un assez long espace, deux lieues environ avant d'arriver l Sohma, où se trouve un tombeau monumental, dont j'ai fail le croquis. De ce point, on voit Constanline à trois lieues d< distance. Je t'avoue que le cœur m'a battu en voyant le iermi et le but de mon voyage, les plus hautes montagnes du grand Atlas se développant devant le spectateur. Il était deux heures de l'après-midi, le soleil brillait; rien ne manquait pour la splendeur du tableau. Je t'assure que, dès ce moment, je n'ai plus pensé qu'au bonheur de joindre à tous les souvenirs que
(1) Montagne volcanique de Toscane sur la route de Florence à Rome.
HORACE VERNEï. 87
j'ai^ déjà dans la tête une noutelle collection de matériaux d'un caractère tout particulier. Je ne te ferai pas ici la descriptioQ de Constantinc, de ses ravins, etc., toutes choses dont tu as déjà entendu parler. Il me suffira de dire que je n'ai rien tu dans aucun de mes voyages qui m'ait autant frappé. Cette ville toute ^couleur de terre ressemble plutôt à celles desÂbruzzes qu'à tout ce que nous connaissons du littoral de l'Afrique. On va crier après moi quand je la peindrai telle qu'elle est, comme on l'a fait après ma verdure. Cependant je serai vrai. L'intérieur des rues est encore plus sombre, et d'une puanteur abominable. Les cadavres qui sont encore sous les décombres ne contribuent pas peu à augmenter ce que les ordures , la diarrhée générale de l'armée, émanent de miasmes pestilentiels. Blontfaucon est la boutique de Lubin en comparaison. Aussi nos pauvres soldats mouraient-ils comme des mouches. Dès le premier pas qu'on fait dans la ville^ on ne peut croire qu'il soit possible d'y rester. Puis tout à coup nous entrons dans le palais du Bey : tout /hange. figure-toi une délicieuse décoration d'opéra, tout de marbre blanc, et des peintures de couleurs les plus vives d'un goût charmant, des eaux coulant de fontaines ombragées d'orangers/de myrtes, etc.; enfin, un rêve des Mille-et-une-Nuits. Certes, j'étais loin de m'attendre à des sensations si différentes dans un si court espace de temps, et cependant je n'étais pas au bout. Figure-toi que la suite du prince a tout dévasté et qu'il ne reste rien, mais rien dans l'intérieur. Tout a été emporté, jusqu'aux oiseaux et aux poissons rouges. On a fait des trous dans tous les murs pour chercher des cachettes ; enfin tout est sens dessus dessous. Ah ! les barbares ! Du ^ste, j'ai reçu dans ce palais le meilleur accueil possible du général Bernelle; il m'^a donné une ci-devant belle chambre jians laquelle j'ai couché par terre avec délices, car du moins J étais à sec,^t mes trois jours se sont passés à courir la ville ^t les environs, dessinant autant que possible les points intéressants, et j'ai fait une fameuse récolte de tableaux à faire. »
L'honnête homme, l'homme de devoir et de probité percent à tout moment à côté des impressions du peintre guerrier; si Horace aime les soldats, il les aime aux mains* nettes et pures. L'humanité se montre chez lui bien naïvement aussi, dans TanecdoCe suivante; il aurait pu fjiire la Fille du régiment, comme il a fait le Chien du régiment; il ainnait mieux pourtant n'avoir pas à traiter ce nouveau sujet de tableau :
a Disk Jazet (1) que je lui rapporte une vigoureuse collection de sujets. Il y en a un surtout qui (je ne puis attendre pour te le raconter) a manqué te valoir une petite fille à élever. Tu as entendu parler d'un rocher du haut duquel les femmes, en voulant fuir, se précipitaient ? Représente-toi, sur un monceau de plus de cent cadavres de femmes et d'enfants, que les Kabyles dépouillaient ou achevaient lorsqu'ils respiraient encore, un sergent et un soldat du 47® leur disputant, les armes à l'a main, un pauvre petit être de quatre ans, encore attaché au corps de sa nière morte. J'ai retrouvé cette petite fille au camp de Medjz-el-Ammar : elle est très-gentille; mais que deviendra-t-elle? On la nomme Constahline, ne lui connaissant d'autre nom; le régiment la garde; mais, encore une fois, que deviendra-t-elle? C'est justement parce qu'il n'y a pas de doute sur le malheureux sort qui l'attend, que je voulais la prendre. Je n'aurais pas balancé à t'apporler cet embarras , si une autre idée ne m'était venue : c'est d'en parler à Madame Adélaïde : ce serait digne d'elle de faire élever un enfant pris sur le champ de bataille où son neveu a été fait lieutenant-général. Nous parlerons de ça ^ mon arrivée. J'ai tous les renseignements imaginables sur ce fait. »
Il ne perdit nullement de vue son idée bienfaisante : (1) Graveur de tableaux, le graveur ordinaire d'Horace Vernet.
HORACE VËRNËT. 80
on fit venir la petite fille en France, et M"" Adélaïde la prit en effet sous sa protection. On le voit, si Horace Vernet parut dans quelques sujets bien sentimental, c'est qu'il avait réellement en lui du sentiment.
D'autre part, ceux qui ont cru Horace indifférent au paysage et aux arbres de la route, qui ont dit qu'il dessinait en pensant à autre chose, a comme on tricote les yeux fermés, » les mômes qui ont ajouté qu'il était à peu près inutile, pour le juger comme peintre, d'étudier sa vie, ne conviendront-ils pas qu'ils lui ont fait légèrement tort ? Je pense, en écrivant ceci , à un critique d'art fort distingué, mais bien sévère, et que son amour pour l'idéal n'absout pas, à mon sens, de quelque injustice dans le cas présent (1).
<f Pour en revenir au but de mon voyage, disait Horace Vernet en terminant sa lettre, j*ai dessiné d^une part et recueilli de l'autre tout ce dont j'aurai besoin pour mon grand aibleau. Jamais je n'ai eu occasion de faire un ouvrage aussi ntéressant et aussi pittoresque ; mais aussi fallait-il voir les ieux, car il n y a pas de description, de dessin, de croquis, lui puisse donner une idée de l'originalité de la scène. Ça ne *essemb)era à rien de ce qui a été peint, et ça ne sera que ^rai. Il faut avoir vu l'armée d'Afrique. Ce n'est plus ni la République ni l'Empire, c'est l'armée d'Afrique, c'est-à-dire a réunion un jour de bataille de toutes les vertus militaires, *tle lendemain... sauf quelques exceptions chez de certains lommes trop bien trempés pour ne pas résister à la contagion I... Tiens, je ne veux pas écrire tout ce que je pense. »
Chassons nous-même ces ombres déjà si lointaines
(1) Les lecteurs familiers avec ces questions auront reconnu !. Paul Mantz pour son article , d'ailleurs si étudié , de l'Artiste 22 novembre 1857).
et qui feraient tache au tableau. Et c'est ainsi qu' race Vernet arriva à réaliser et à fixer en trois table; vrais et dramatiques, irréprochables d'exactitude, mirables de composition et de vie, les préliminaire l'instant même de ce glorieux assaut. Qu'on ne lui pose plus Gros, l'épique et le grandiose, avec ses d od trois héroïques figuras militaires ; le théâtre con la tactique a changé. Lui, il est bien désormaiî peintre par excellence de cette guerre d'Afrique, tout se dissémine et s'étend, où les choses ne se d dent point comme dans une grande guerre par le g« d'un seul, par le concert de quelques-uns et par canon. Ici, bien que le talent des chefs y fut pour b( coup sans doute, la supériorité des principales figi était moins imposante : c'était tantôt un colonel, 1 tôt un chef de bataillon qui ordonnaitet accomplis un beau fait d'armes ; c'était toute une troupe vailh qui l'y aidait à la baïonnette. Horace Vernet a sais rendu à merveille cette mesure, cette proportion hommes et des combattants entre eux. Il est biei peintre de l'armée même, de tous les chass( d'Afrique, de ce qui, là et ailleurs^ a gagné en effet batailles. Il me rappelle toujours ce mot de Sa Arnaud, un homme du même jet et de la même se « Ma pauvre compagnie, si belle il y a deux m< s'écriait le maréchal encore simple capitaine, cent brillantes baïonnettes bien pointues, bien agiles! à peine quarante combattants. Ils en valent qua vingts... » Eh bien! Horace Vernet savait donner physionomie à chacune de ces baïonnettes.
Lundi le' juin 1863.
(suite.)
Assez parler du peintre : je m'attache au voyageur, au narrateur pittoresque, non pas au littérateur (Horace Vernet ne l'était pas), mais à celui qui avec la plume, s'il y avait été un peu plus préparé par une première éducation, aurait pu donner de forts jolis récits et croquis sous une autre forme. Il fit, en 1839- 1840, le voyage d'Egypte, de Palestine et de Syrie. On a imprimé en partie les lettres qu'il écrivait de là sans prétention aucune, et à la diable (1) ; j'ai sous les yeux les originaux : l'impression est assez exacte, sauf quelques interversions de dates et des mots ti\)p familiers qu'on n'a osé risquer et qui ont été remplacés un peu arbitrairement. Mais savez-vous que ce récit de voyage
(1) Dans le journal l'Illustration, numéros des 5 et 12 avril 1856. — Les lettres sont données comme de simples fragments communiqués à V Illustration par M. Théophile Silvestre.
est des plus agréables, que ces lettres forment une ^g série intéressante, et qu'elles mériteraient fort, avec la jj série de lettres sur la Russie et quelques autres écrites de l'Algérie, d'être réimprimées^ et recueillies en un petit volume qui présenterait Horace Vernet sous un nouveau jour? C'est bien, au reste, la même organisation, déjà connue, qui se traduit à nous, vive, heureuse, courante, avec la même facilité, la même verve, et un fonds de bon sens dans la pétulance ; on y remarquera de plus la bonté et l'âme, l'humanité, et des éclairs de poésie et d'élévation.
Toutes (ou presque toutes) les lettres sont adressées à M™^ Vernet. La première^est de Marseille ; il y trace son itinéraire depuis Paris : Châlons, Lyon, Avignon, Arles, un voyage à la papa, huit jours pour faire deux cents lieues. Cette première lettre est d'un bruit, d'une folie, d'un tintamarre étourdissant. Horace Vernet avait alors cinquante ans sonnés; il a retrouvé ses vingt ans. Il est né voyageur tout autant que peintre , et , dès . qu'il se met en route, il nage dans son élément. Il y a. bien quelques regrets pour ceux qu'il quitte, mais il aura tant dfe bonheur à les retrouver ! Tout est donc pour le mieux.
« Allons, chère amie, il faut finir; mais ce ne sera pas sans vous embrasser tous et sans faire des amitiés à tous nos vieux et bons amis blanc, gris, noir, blond, vieux et jeunes mariés, débarrassés, embarrassés,' garçons, etc. »
Figaro n'a pas plus d*entrain. Tout remue, tout daDse ; le pêle-mêle de sensations est complet, la joie du départ l'emporte; il a, pour le rendre, ses refrains
familiers :
«(Marseille, t\ octobre 4839). Voilà le grand moment arrivé. Dans quelques minutes en route, le soleil en avant ! bras dessus, bras dessous, avec ma bonne étoile ! Un beau jour sera aussi celui où cette dernière quittera son camarade pour me ramener près de vous. Alors elle sera plus brillante que jamais. Elle connaît la route du n** 58 (1), où nous nous embrasserons comme des pauvres. »
A Malle, qu'il croque en deux traits et qu'il définit « un rocher imprenable gâté par des fortifications qui demandent quarante mille hommes pour les défendre, » ou encore « une belle maison encombrée de meubles dans laquelle on ne peut pas entrer, » — à Malte, Horace a* un crève-cœur :
« Les Anglais font k pluie et le beau temps, et exercent de ce point une influence effroyable. J*ai le cœur tout gros d'avoir vu leurs soldats! Rien n'est mieux tenu, et il est impossible de voir de plus beaux hommes. Mais brisons làflessus. Si notre armée, par comparaison, a Tair d'une bande do galériens, sous nos simples habits bat une fameuse âme. Vive la France ! »
Horace reste français de cœur à l'étranger;- ce n'est pas un mal, puisque cela ne l'empêche ni de bien re- Sarder ni de juger. Arrivé en Egypte, à Alexandrie, il ^oit tout, il note tout, et l'homme de sens ne se sépare
(l) Il demeurait alors au n" 58 de la rue Saint-Lazare.
pas du peintre ; il observe du coin de l'œil plus de choses au moral qu'on ne croirait.
« Nous daguéréotipifions (\) comme des lions, et du Caire nous vous ferons un envoi intéressant. Ici il n'y a que peu de chose. Cependant demain matin nous allons expérimenter devant le Pacha, qui désire connaître les résultats d'une découverte qu'il connaissait déjà par la description. Notre visite de ce matin était d'un grand intérêt. Le Pacha est petit, la barbé blanche, le visage brun, la peau tannée, l'œil vif, les mouvements prompts, l'air spirituel et très-malin, la parole brève, et riant très-franchement lorsqu'il a lâché un petit sarcasme ; plaisir qu'il s'est donné toutes les fois que la conversation tournait à la politique, ef surtout lorsque le consul (%} insistait pour le départ do la flotte : (i Je ne reconnais a pas les Français, qui savent si bien faire la guerre, et qui « ne parlent plus que de la paix. Je ne parle pas de la France, cr car d'ici j'ai entendu ses applaudissements quand elle a « connu mes succès de Nézib. » —
Horace, en visitant l'Afrique et l'Asie, ne se fait pas Arabe et Turc, au point de laisser de côté tous ses sentiments d'Europe; il ne ressemble pas à ces voyageurs, desquels d'ailleurs je ne médis point, qui, en mettant le pied sur la terre d'Orient, se font autant et plus Orientaux que les Orientaux eux-mêmes, et se dépouillent de toute manière antérieure de sentir, jusqu'à se métamorphoser. Au Caire, il a le cœur tout gros de fâcheuses réflexions en visitant le marché à esclaves, cet odieux marché, dit-il, « où de petits négrillons
(1) Bien ou mal formé, c'est le mot qu'il emploie et qu'il créé, et non pas daguéréotipiUons, comme on 1'^ imprimé.
(2) M. Cochelet.
HORACE YERNET. 05
luàles et femelles sont par paquets rassemblés sur un mauvais carré de toile comme des pommes à cinq pour un sou, sans compter les hommes et les femmes de toutes couleurs qu*on tient dans des trous tout autour de cet infâme lieu, oîi, comme des rois, d'infâmes voleurs trafiquent de la chair humaine. » Mais, au sortir de là, c'est bien pis quand il entre dans la mosquée des fous, dont il décrit le spectacle horrible :
« Figure-toi une cour de quarante pieds carrés, environnée de murailles prodigieuses de hauteur, qui laissent à peine BDtrer le jour ; dans Fan gle, une petite porte de trois pieds Je haut, barricadée de chaînes à travers lesquelles on passe ivec peine. Chaque côté des murs, sont percées de petites fiches de quatre pieds carrés, garnies d'énormes grilles de er, etià dedans, sans vêtements, assis sur la pierre, sans lutre paillasse que leurs ordures et une épaisse couche de )Oussière, sont les malheureux privés de leur raison, une iouble et lourde chaîne au cou, dont les extrémités viennent rattacher à de gros anneaux extérieurs, et dont le frottement )erpétuel sur la pierre l'a détruite et creusée à plus de deux iieds. Joins au tableau les rugissements des furieux, les accents pitoyables d'un amoureux, et les deux yeux fixes d'un nègre silencieux qui vous regarde comme un oiseau de nuit; et tu le le feras encore qu'une faible idée de ce que nous avons 'U. Charles et Goupil (1) en sont restés tristes toute la journée, et nous n'avons pu avoir d'autre conversation. »
D'autres, je le sais , décriraient cette mosquée de 'Ous avec impartialité, avec une froideur impassible et iésespérante, que dis-je ? avec volupté et délices. Horace Vernet reste homme en voyageant; il ne se fait
(1) MM. Charles Burton et Goupil, ses compagnons de voyage.
pas plus féroce que nature. Là encore il s'en tient à treiiipe originelle première, et ne songe pas à s'( donner une autre. 11 me fait Teffet, ^ ce naturel parfî et sans mélange, d'un Gil Blas en voyage, — un ( Blas en képi. /
Du Caire il va visiter les Pyramides ; elles ne l'éto nent pas à première vue autant qu'il l'aurait atteni de ces masses de pierre. On a besoin pour les admin dit-il, de songer aux difficultés qu'ont coûtées à co struire ces énormes monuments et aux quarante s clés dont l'éloquence de Bonaparte les a couronné mais (( il y a derrière eux ce grand coquin rfe désert c est autrement imposant. »
Il ne se pique pas, depuis douze jours qu'il est i rivé, d'avoir une idée faite sur le pays; son prem coup d'œil pourtant ne le trompe guère, et ce Méhéin Ali tant vanté ne lui paraît que ce qu'il était en eff un administrateur-exacteur mieux entendu, un près: reur de peuple plus habile :
« Les gens qui en attendent des progrès comme civili lion se trompent lourdement. Ce qui s'organise n*est au chose que l'ordre dans le despotisme, pour le rendre p également pesant et de manière à ce que rien ne puisse s affranchir; et les lumières que le Pacha va soi-disant ch cher au milieu de nos institutions philanthropiques ne sont( des armes qu'il aiguise et, pour ainsi dire, qu'un rasoir q fait repasser pour tondre plus près. »
Que dites-vous de ce rasoir? Il n'est pas mal troi pour exprimer ce qu'il veut. C'est le même homme q quelques années après, étant allé en Russie pour
peindre de hauts personnages et des batailles, disait à propos du progrès factice et forcé dont il était témoin : « On est ici comme en Egypte , sur une boursoufflure qui, tôt ou tard, s'enfoncera. » J'appelle cela du bon sens d'observation. Horace Vernet n'en faisait point parade, et, sous ses airs brusques, il en avait autant et plus que d'autres qui passent pour très-sages.
Du Caire, il se dirige vers l'Asie en longeant le Delta, et cette triste route monotone est décrite avec une fidélité vive, précise, et sans charge :
« Pour arriver à El-Arich, nous n'avons, pendant douze jours, rencontré qu'un groupe d'Arabes à cheval, qui, sans doute, nous ont trouvés trop bien disposés, et qui se sont contentés de nous suivre pendant deux lieues à peu près. En arrivant à El-Arich, le pays prend un aspect bien caractérisé; ce n'est plus que du sable amoncelé par buttes sur l'une desquelles se trouve une petite forteresse environnée de quelques mauvaises maisons au milieu desquelles s'élève une centaine de palmiers semblables à des plumeaux, qui ont l'air de dire : « Venez vous épousseter ici. » En effet, on en a grand besoin ; mais je t'avouerai que c'est la dernière chose à laquelle on pense : de l'eau, de l'eau, de l'eau fraîche, voilà ce qu'on cherche I...
« D'El-Arich à Gaza, le pays change de figure ; le sable se couvre de petits buissons, puis on commence à rencor^trer des pierres, puis des troupeaux ; enfin on entend un peu de bruit; le silence est encore une chose qui fait une véritable iwîpression ; on cherche pendant longtemps ce qui manque 3 la vie, et tout à coup... »
Horace Vernet a, depuis, imprimé quelques-uns de <^es passages dans une brochure sur les Costumes de ^'Orient; il a ôté les familiarités et n'a laissé que le
noble et le grave, ce qui allait à son 4)ut. Moi-même, bien que je n'aie d'autre but ici que de montrer Thomme, je dois avertir que je supprime, tantôt avec regret, tantôt sans regret, bien des petites choses. Il y a en effet, par-ci par-là, des gaietés inimprimables, de vraies gamineries, de ces choses qu'on ne trouve point du tout dans les lettres à la Chateaubriand, qui feraient le régal d*un Scarron , et qui sentent le peintre de troupes. J'en passe. Mais l'aventure de Gaza peut se raconter; c'est le seul accident pénible de ce voyage où tout va pour le mieux, et cet accident pénible est surtout risible :
« Avant de te dire de quoi il retourne, je veux te donner une description de cette fameuse ville dotit Samson a emporté les portes. Si tu as de la mémoire, tu m'as connu sans barbe grise; j'en ai une superbe maintenant. Je suis donc changé? Gaza en a fait de môme; car, soit pour éviter de renouveler de fâcheux souvenirs, soit tout autre motif, les maisons môme ne sont pas fermées, et, par mesure de sûreté, nous avons cru devoir planter nos tentes dans le milieu de la grande place, malgré de gros nuages suspendus sur notre tête. Après avoir fait un bon souper du reste de notre mouton d'El-Arich, après nous être bien couchés sur nos tartelettes de lit, après nous être laissé aller au plus délicieux sommeil, tout a coup nous nous réveillons flottants et soulevés par l'eau ; un orage affreux venait d'éclater, et, dans quelques minutes, le lieu charmant que nous avions choisi, malgré quelques charognes qui en faisaient l'ornement, se transforma en une espèce de naumachie, de laquelle nous sommes sortis de nos personnes , mais laissant tous nos effets prenant une leçon de natation. De onze heures du soir à six heures du matin, il à fciliu attendre. Heureusement que nous étions à côté du cimetière, où, grâce à la peste qui a enlevé, il y a
trois mois, les deux tiers des habitants, nous avons trouvé de très-jolis tombeaux sur lesquels nous sommes restés perchés jusqu'au jour. Mais enfin, après U orage, on voit venir le beau temps (Tableau parlant) (4). En effet, le soleil parut, et au même moment un long nez au bout duquel se trouvait un visage ; ce visage était sous un parapluie jaune et noir et surmontait un grand corps pris dans une petite redingote. L'ange Gabriel ne nous eût pas fait plus de plaisir avec ses formes divines que cette espèce de Sangrado quand il nous apparut. Nous courûmes à lui. C'était un Napolitain, agent sanitaire remplissant les fonctions de médecin et venant nous demander de guérir son enfant qui avait mal aux yeux. Vile je lui offre mes services ; je porte ma pharmacie ; dans une minute nos bagages encombrent toute 'sa maison ; nos chameliers s'emparent de tous les coins; nous voilà maîtres du logis... »
Qui donc sait mieux raconter en écrivant? Tout cela est gai, spirituel, bien français de tour et d'humeur. C'est du bon Alexandre Dumas, sans la hâblerie et les fioritures: Horace Vernet voit et dit juste et ne brode pas.
Voyageur sincère, il est mobile ; il réfléchit comme ine eau courante tout ce qu'il traverse. La vue de Jérusalem, celle de Bethléem surtout, le frappent vivement, îst-il religieux à cette date? ne l'est-il pas? 11 ne songe )oint à se le demander. Il est artiste, et il sent avec ion âme : elle va nous rendue juste l'écho. Horace et sa :aravane, avant d'arriver à ces lieux consacrés par ant de souvenirs, ont fait la rencontre du gouverneur le Jérusalem en personne qui tenait la campagne à la
(1) Le Tableau parlcLut est un opéra-comique dont Horace se émet à fredonner un air : Après l'orale, etc. •
tête d'un corps de cavalerie, pour aller châtier quelque bicoque du voisinage; ce gouverneur les invite poliment au passage, et les objige, un peu malgré eux, de s'arrêter à son bivac, d'un aspect d'ailleurs des plus mélodramatiques et des plus bigarrés. Enfin, après une nuit passée, ils s'en débarrassent :
«... Nous avons repris nos montures, et deux heures après nous étions dans Bethléem I... Voilà, chère amie, de ces événements de voyages qui leur donnent tant de charme. A peine une émotion passée, une autre toute différente commence. En arrivant sur le haut d'une montagne, on voit tout d'un coup Bethléem de l'autre côté d'un ravin profond. Le cours de mes idées a changé avec autant de rapidité que si j'avais fermé un volume pour en ouvrir un autre. Je n'ai plus vu que des bergers, des mages, de pauvres petits enfants égorgés, et un berceau duquel est sortie une législation qui devait changer la face du monde. Ce n'est pas impunément qu'on se trouve sur le théâtre de si grands événements; ce qui doit élever l'âme ne perd pas à être vu de près, et ce, petit village en ruines parle bien plus au cœur que ces grarides Pyramides, qui n'étonnent que les yeux. »
Et qu'on vienne nous dire encore qu'Horace Vernet manque tout à fait de la corde grave! J'admire toujours comme on rogne- la part aux hommes de talent, comme on leur fait la portion congrue; on semble pressé avec eux de conclure, on simplifie et l'on abrège : « Toi, tu n'as que de la facilité. — Toi, tu n'as pas d'élévation! )) — On n'est jamais plus à l'aise pour juger que quand on s'est mis à cheval sur un point de vue bien étroit. Les hommes, sachons-le bien, sont plus complexes et plus harmonieux qu'on ne pense. De ce qu'ils
ont une qualité à un degré éminent, il ne s'ensuit pas qu'ils n'en aient pas d'autres, au second plan pour ainsi dire, et qui ne se produisent que par intervalle, à l'occasion, mais qui ne leur font pas défaut. Plus on étudie et on approfondit une nature, et moins on est pressé de tirer la barre à son sujet. La nature déjoue, à tout moment, l'observation qui croyait en être quitte. Aussi, qui que nous soyons, moralistes ou peintres, auteurs de portraits ou d'analyses, si nous voulons nous en faire une juste idée et en rendre aux autres une image fidèle, n'étranglons jamais les hommes.
C'est dans son voyage de Syrie qu'Horace Vernet paraît avoir conçu pour la première fois ses idées sur l'immobilité de l'Orient et sur les applications qu'on en pouvait tirer à la peinture; il lui arriva alors une "hose rare, unique dans sa vie : il eut un système, il fit Jne théorie. Un jour, dans une de ses courses en Algérie, il avait fa^it une première remarque : ir lisait la Mble, et voyant une jeune femme arabe venir chercher le Teau à un puits, il crut avoir sous les yeux la paraite représentation de Rébecca à la fontaine, lorsque a fille de Bathuel, portant sa cruche sur son épaule :auche, la laissait glisser sur son bras droit pour lonner à boire au serviteur d'Abraham : c'est ainsi du (loins qu'il s'expliquait ce mou.vement et ce jeu de cène. Il songea tout d'un coup que peut-être, à traers la suite des âges et les vicissitudes des révolutions, es mêmes usages, les mêmes coutumes et costumes, ransmis dans la race ou imposés par le climat, avaient )u se perpétuer presque invariables. Cette idée le re-
prit vivement dans son voyage de Syrie, et en repassant sur ses impressions anciennes et récentes, il écrivait d'un accent de conviction qui portait avec lui une certaine éloquence :
« Damas (janvier 1840). — J'ai passé une bonne journée, car j'ai vu beaucoup de choses, et beaucoup de choses différentes qui, malgré cela, en se réunissant dans ma tête, deviennent homogènes par le but auquel je me rattache sans cesse, celui de voir partout de la*peinlure. Je vous le répète, mon cher ami (1), ce pays-ci n'a pas d'époque. Transportez-. V vous de quelques milliers d'années en arrière, n'importe; c'est toujours la môme physionomie que vous avez devant les yeux. Que le canon chasse devant lui des populations entières, qu'il fes extermine, ce n'est que le moyen qui a changé, mais non la chose. Pharaon poursuivant les Hébreux, monté sur son chariot, soulevait la même poussière dan» le désert que l'artillerie de Méhémet-Ali. Les Arabes n'ont pas changé. »
Et remarquez-le, non-seulement Hoçace Vernet sou-
i ^ tenait cette immobilité, cette invariabilité de l'Orient
^ au point de vue pittoresque du spectacle, en ce qui
^^-s — était du paysage et du costume; il l'entendait aussi au
point de vue moral, et il observait très-ingénieusement
«que cette idée de fatalité qui domine les populations
orientales agissait autrefois tout comme aujourd'hui,
au temps de Moïse ou des prophètes comme au temps
de Bonaparte, de Méhémet-Ali ou d'Ibrahim ; que la
(1) Ce n'est plus à M"« Vernet, c'est à un peintre de ses élèves, àTun de ses meilleurs amis, M. Montfort, voyageur lui-môme en Orient, qu'Horace adressait les quelques lettres qui traitent de cette question d'art.
cause extérieure de rétonnement et de la soumission machinale pouvait être diverse , mais que l'explication n'étant pas autre ni plus avancée aujourd'hui qu'il y a quarante siècles, la physionomie qui exprime l'état inférieur habituel restait la même, que le faciès, en un mot, n'avait pas changé ; et il exprimait cela trèsspirituellement ;
a Ce matin (toujours à Damas), on nous a fait manœuvrer deux batteries d'artillerie, l'une de la garde, Tautre de la ligne. La seule différence qui existe entre ces deux corps est que les pièces de la garde sont attelées avec des chevaux, et la ligne avec des mulets... Le matériel est à la Gribeauval.. En voyant ces évolutions si lestes qui semblaient raser la terre, il me semblait lire Habacuc et ses prophéties. Vous allez rire de voir Gribeauval et Habacuc contemporanisés par moi : riez tant quMl vous plaira, puis songez qu'il y avait des curieux autour de moi, des femmes, des enfants regardant avec attention aussi, mais ne voyant dans ce que nous admirions de mécanisme dans ces machines de guerre, qu'une nouvelle volonté de Dieu, qu'un fléau d'une autre forme envoyé par lui pour les éprouver de nouveau. Que ce soit à (imps de trompette ou à coups de canon que les murs de Jéricho soient tombés, le résultat est le même pour eux. Voilà tout ce qu'il leur faut pour attendre avec patience un nouvel ordre de choses. Cette confiance dans l'avenir donne aux Arabes une expression calme qui ne disparaît quelquefois que dans la discussion* d'intérêts privés. Autrement ils écoulent, ne répondent qu'après avoir jugé et regardent attentivement leur interlocuteur ou ce qui se passe sous leurs yeux. L'étonnement ne parait jamais sur leur visage, ce quf explique les ordres froidement cruefs donnés par Moïse et exécutés piJnctuellement sans que les victimes se doutassent du sort qui les attendait. »
i04 NOUVEAUX LUNDIS.
Tout cela est finement senti, et, sa pensée se précisant de plus en plus à la réflexion, il écrivait de Srayrne, au moment de s'embarquer :
«c C'est ici que je commence à bien me rendre compte de tout ce que j*ai vu d'intéressant, de curieux, de magnifique et de nouveau ; c'est pour lô coup que la Bible devient intéressante. Au diable le Chateaubriand, le Forbin et autres marchands d'esprit qui n'ont su s'exalter que sur des restes de pierre et qui n'ont pas compris que les scènes qui se représentaient k chaque minute sous leurs yeux étaient la représentation vivante de l'Ancien et du Nouveau Testament! »•
Nous croyons que Chateaubriand, ou Chateaubrillant (comme sa pluçie Ta écrit, soit par mégarde, soit d'après la parodie vulgaire) a mieux vu et plus loin qu*Horace Vernet ici ne se Timagine; mais il n'est pas question de cela en ce moment.
Lorsque plus tard, tout rempli de ce qui lui semblait • sa découverte, Horace Vernet voulut faire prévaloir ses idées devant l'Institut, lorsqu'il soutint son opinion, sa thèse sur certains rapports qui existent entre le costume des ancietis Hébreux et celui des Arabes modernes, il trouva les esprits prévenus. On s'est accoutumé depuis trois siècles à voir les Hébreux représentés à la romaine; Raphaël, Poussin et les autres grands peintres ont peuplé les imaginations et meublé la mémoire de tous avec ces Hébreux classiques : la place est prise; les hauteurs sont occupées. Une tradition consacrée par des chefs-d'œuvre ne se déloge pas sans un long siège et d'énormes batteries de brèche. L'idée d'Horace Vernet qui, je crois, était celle aussi de Decamps et que je vois
HORACE VERNET. i05
US OU moins partagée par- d'autres ^voyageurs moîrnes, peut donc avoir sa bonne part de vérité, sans u'il y ait chance pour cela d.^ ki faire prévaloir. Il n'y urait qu'un moyen, ce serait de produire, à l'appui, les tableaux conçus dans ce nouveau système de vérité ît de réalité, mais des tableaux chefs-d'œuvre qui fissent reculer et pâlir les anciens et qui les remplaçassent en définitive dans l'imagination des hommes. Il y a peu de probabilité qu'il en soit ainsi. ^Le retour d'Orient répondit pour l'intérêt à l'ensemble du voyage. A Smyrne, Horace Vernet rencontre (février 1840) les flottes française et anglaise ; il est accueilli de notre marine comme il l'était en Afrique de notre armée de terre. Chacun lui fait honneur et fête ; mais la peinture, toujours, est de la partie et ne saurait se plaindre d'être un seul instant oubliée :
< Smyrne, à bord du Santi-Petri, ce 14 février.
« Trêve de descriptions sur mes jouissances d'amour-propre ; ce qui vaut mieux que ces fadaises, c'est que l'amiral Ulaude, homme charmant par ses manières d^une part et ravissant par son amour pour les arts, sachant que j'avais un tableau à faire de la prise de Lisbonne, m'a fait faire à notre bord un branle-bas de combat à feu dans les conditions voulues pour ce que j'avais à représenter. Quand même je saurais écrire, il me serait impossible de te donner une idée de tout ce que j'ai éprouvé dans cette grande boîte à quintessence de mort, lançant de toutes parts sur l'eau ses mille langues de feu et obscurcissant le beau ciel bleu d'Orient par des tourbillons de fumée... Chère Louise ! dans ce moment, iU'y a pas de Jérusalem, de Bible, d'Évangile, de Jacob et d'Arabe avec ses moutons qui soient venus me trotter dans
la tête : j'étais dans l'enfer, et, vois comme je suis perverti ! je m'y trouvais bien. Cependant, au moment où je t'écris, malgré mon enthousiasme guerrier, j'ai le cœur gros. Figuretoi que deux canonniers ont eu les bras emportés. C'est un événement qui arrive, dit-on, à chaque manœuvre de ce genre. Je me dépêche de te parler de ce fatal accident avant que la raison me revienne et que mon enthousiasme poar tout ce dont je viens d'être témoin ne fasse place à la triste et funeste pensée qu'involontairement, sans doute, je suis cause de la mutilation de ces malheureux. Tiens, chère amie! voilà tout ce que j'avais à te dire qui s'échappe ; je ne vois plus que ces pauvres diables. Tâchons de parler d'autre chose... »
Cette note humaine vibrante, qui lui est naturelle, nous la retrouvons encore. — 11 part pour Constantinople, mais les Turcs ne sont pas son fait : Horace Vernet tient bon pour les Arabes, pour cette race fine et légère. 11 en devient même injuste pour Constantinople. Le plus beau point de vue du monde lui joue le mauvais tour de le laisser froid comme glace; il faut l'entendre :
a De la fenêtre de notre auberge à Péra, je vois toute cette grande villasse ; j'ai beau me battre les flancs pour m'enthousiasmer; impossible ! je ne vois que des maisons de bois et des espèces de grosses tourtes entourées plus ou moins de chandelles qu'on appelle mosquées et minarets, mais rien de ce pittoresque, rien de cette originalité de cette belle Syrie, rien de cette brutalité de l'homme qui donne du charme et fait ressortir les œuvres de la civilisation ; tout est rond, tout est mou, c'est le sérail de la pensée : enfin, je me sens énervé, et il ne faudrait pas longtemps pour que mes idées prissent du ventre comme tous les vilains Turcs que je rencontre dans les rues. »
Et dans un mouvement lyrique relevé de jurons militaires, il se met tout d'un coup à les apostropher, à les traiter comme à une descente de barrière on traiterait des Turcs de mardi-gras ; c'est tout un feu d'artifice, d'injures qui se couçonn^ar un bouquet en favpr des I Arabes:
a Cbers Arabes, votre pou, votre puce (quoique souvent incommode), valent mieux que les parfums de vos indignes
ennemis! »
' Bon Dieu ! que les jugements des hommes sont bien d'accord au fond avec leur organisation, et qu'ils ressortant vivement de leur personnalité mêmel Que c'est bien là le jugement que doit porter en effet de la race accroupie, aux jambes croisées, cet homme mince, maigre, alerte, bien corsé, toujours debout, toujours courant, infatigable, trempé comme l'acier et souple comme un fleuret!
La vérité aussi est que, si infatigable qu*îl soit en voyage, il en a assez pour cette fois; il a sa dose; sonsac est plein :
« Quant à moi, je n'éprouve plus qu'un seul besoin, c'est celui de peindre. Je viens de faire une récolte telle que pour plus de vingt ans je suis pourvu de matériaux qui suffiraient pour faire la réputation à un homme. Certes j'aurai plus appris pendant les cinq mois qui viennent de s'écouler, qu'en six ans à Rome. Qu'est-ce que de la peinture et les grands Mtres, Iprsqu'on traite directement avec la nature, et une nature toute divine, toute poétique !,.. Plus je reviens sur les émotions qu'elle m'a fait éprouver, plus elles prennent de l^orce, et je me sens tout jeune. »
Si la verve et Tenthousiasme , si le mouvement naturel de poésie, si le coup de soleil de Timagination n'est pas là sensible, je ne sais plus où les trouver. ' Il revoit la France comme il en est parti, avec joie, avec transport; il n'a plus qu'un désir, revoir et embrasser les siens dont il est séparé depuis six grands mois. Il est à Marseille (13 avril 1840), mais on n'a alors, pour revenir, que la diligence. Quelle lenteur, quand il voudrait aller plus vite que le vent!
« Le vent ne serait qu'un cheval fourbu, si lui-môme voulait nous enlever d'ici pour me porter près de vous, tant j'attends avec impatience le moment de vous serrer contre mon cœur ! — Allons, du calme, l'ami ! n'allez pas, par un emportement blâmable, détruire en un instant votre réputation de vertueux voyageur. »
On vient de voir le voyageur en pleine action; voyager, c'était sa manière de se reposer. Quand on le voit ensuite se remettre d'arraché -pied à ses toiles, on comprend que sa peinture aime le grand air et ne sente en rien le renfermé.
L'autre grand voyage d'Horace Vernet fut en Russie. Il y était allé une première fois en 1836; il y retourna en 18i2-1813. 11 y était fort apprécié et fort désiré. Je crois bien que la cause première et déterminante de ces voyages en Russie avait été quelque petit démêlé avec la liste civile. Horace Vernet, un peu contrarié
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dans quelque plan de tableau, dans quelque décoration de salle, peut-être froissé de quelque mot ou de quelque procédé administratif moins agréable qu'il n'avait droit de l'attendre, se décida à partir pour Saint- Pétersbourg. C'était pourtant une situation délicate que de se trouver, lui, peintre militaire, peintre de l'armée française et appelé comme tel, au milieu d'une Cour dont la politique était si peu favorable à la France. Ses relations anciennes avec la famille d'Orléans, ses obligations particulières et connues envers le prince auquel le czar se montrait personnellement si contraire, ne rendaient pas son rôle plus aisé; de plus diplomates que lui se seraient trouvés embarrassés en sa place : il s'en tira à merveille, avec droiture , loyauté * et bon sens. On a sa Correspondance de àe temps, c'est-à-dire du second voyage, qui a été imprimée en partie, comme celle d'Orient, dans un journal (1); j'en ai également les originaux sous les yeux : elle mériterait d'être revue et doilnée avec soin. Les lettres, surtout, qui étaient remises a par une voie sûre, » renfermenr des particularités qui ont bien de l'intérêt.
(I) Voir dans la Presse du 8 au 11 avril 1856; y joindre la lettre <l'Horace Vernet dans le numéro du 15. Cette Correspondance a ùté recueillie peu après sous ce titre : « Lettres intimes de M, Horace Vernet de Vfnstitut pendant son voyage en Russie (1842 et 1843). Fragments inédits d'une histoire des artistes nivants par Théophile Silvestre. Paris, 1856. Leipzig, chez Wolfgang Gerhard. » Une brochure de 60 pages, in-8^ — Il y a eu nécessairement bien des suppressions, et aussi de légères modifications de style; mais, par une inadvertance sin^lière, o ne s'est pas aperçu, en donnant la suite des lettres, qu'il y avait une lacune de Juillet à septembre 1842^ intervalle pendant lequel Horace Vernet avait eu le temps de v. 1
Reçu à bras ouverts par Tempereur Nicolas, qui lui dit pour premier mot : « Mon cher Vernet, ètes-vous a moi? » logé dans les palais du prince ou chez les premiers seigneurs de Tempire^ présenté par l'empereur dans les manœuvres comme étant de son État-major, raccompagnant dans ses voyages à Fintérieur, traité par lui non comme un peintre, mais comme un ami, comme un fils, comme un enfant gâté, avec une confiance, un laisser-aller que les lettres n'exagèrent pas, et que les meilleurs témoins nous ont certifié, Horace sût garder sa tête, son bon sens, et ne pas se laisser enivrer ni enguirlander. Je prends un passage entre dix autres que je pourrais citer :
« Je me borne maintenant, écrit-il le 1" juillet 1842, à observer les changements qui ont eu lieu ici depuis mon premier voyage. Il y en a de singuliers, entre autres celui qui s'est opéré -en faveur de notre roi parmi la noblesse, ce qui explique peut-ôtre la mauvaise humeur de l'empereur. Je ne serais pas étonné qu'il ne se mitonnât quelque farce à la façon de barbari. Ce pays-ci est partagé en deux, sans intermédiaire qui puisse amortir l'effet du marteau sur l'enclume. Jusqu'à présent, le marteau a élé fort, mais petit à petit le
faire le voyage de Paris et de retourner à Pétersbourg. Ces lettres de Russie, jointes à celles d'Orient et à quelques-unes d'Afrique» mériteraient de trouver un éditeur ami, homme de goût et de discrétion , ne s'arrêtant qu'aux vraies bienséances, qui choisirait, ne retrancherait que le nécessaire, qui surtout ne changerait rien et restituerait à peine quelques mots pour la coirection. On serait payé de ses soins par de très-jolies pages de littérature spontanée et naturelle. Je ne sais si les autres sont comme moi, mais la littérature ne me paraît jamais avoir plus de saveur que quand elle vient de quelqu'un qui ne se doute pas qu'il fait de la littérature.
manche s'use ; les esclaves s'enrichissent, la noblesse abuse, et déjà bien des seigneurs n'osent plus aller dans leurs terres; et dans le fond il n'y a pas une très-grande différence entre l'état de la Russie et celui de Méhémet-AIi ; on est ici, comme en Egypte, sur une boursoufflure qui tôt ou tard ne pourra plus soutenir la pesanteur du fardeau. Cette formidable armée demandera un jour à combattre autre chose que des Russes; plus elle fera de conquêtes, plus elle prendra son pays en horreur. Je viens d'assister à de grandes manœuvres; on ne peut se faire une idée des souffrances qu'ont éprouvées les malheureux soldats. Le second jour les bois étaient jonchés de ces pauvres misérables couchés dans la boue sans pouvoir agir de leurs membres. Les officiers eux-mêmes, plus ou moins pris par la diarrhée, offraient le spectacle le plus triste de l'obéissance passive. Pas un murmure ; mais que ne voyaitH)n pas-sur leurs visages? Il faut de la gloire ou de l'argent pour que des hommes acceptent momentanément une semblable existence. Et pense-t-on qu'ils résistent longtemps au désir de reprendre leur liberté, quand ils n'ont à espérer aucune compensation aux maux dont ils sont accablés? Pour me remettre du spectacle de toutes ces misères, j'ai voulu voir quelques-uns des établissements fondés par le gouvernement, pour instruire des laboureurs, des forestiers, elc. Rien n'est plus beau que le principe ; mais là, comfne ^n tout, il y a boursoufflure et rien dessous. Des bâtiments énormes, une administration nombreuse, une discipline de ^er et de bâton;' des résultats passables, mais qui ne sont ^'aucune utilité pour la masse, les privilèges de la Couronne anéantissant sur-le-champ le bénéfice qu'on en pourrait tirer si la liberté d'en tirer parti pour son compte existait. Mais les besoins de l'État sont tels que du jour oii la plus petite industrie ne lui rapportera rien, la culbute sera inévitable. Voilà ce qui fait la force de la France ; c'est ce champ ouvert à toutes les capacités, pour tirer parti d'elles-mêmes à leur profit. »
N'ést-ce pas bien vu et bien pensé ? Toutes ces lettres sont pleines de bon sens. Horace, qui passait pour léger, avait du coup d'œil, et Thonneur était l'âme de son caractère. Un jour qu'à son retour d'Orient, à Smyrne, sa femme et sa fille lui avaient fait recommander, je ne sais pourquoi, de se tenir ferme contre les amis du duc de Bordeaux, lequel voyageait apparemment de ce côté, il avait répondu, en s'étonnant à bon droit de la recommandation : « Dans tous les cas, rassurez-vous ! les voyages qui forment la jeunesse ne déforment pas la vieillesse. » C'était une de ses maximes- Ce voyage en Russie ne le déforma pas du tout. Les circonstances politiques étaient déplorables. Une publication de M. Guizot (1) bous a initiés aux détails de cett^ amère zizanie diplomatique : l'ambassadeur, M. de Barante, était indéfiniment absent; M. Casimir Périer, qii le remplaçait comme chargé d'affaires, était sur le poin^ lui-même de quitter Pétersbourg, et de laisser le soir de la légation au second secrétaire, M. d'André. Or était aussi mal qu'on peut l'être sans rompre. La manière dont Horace Vernet était traité par l'empereui contrastait sensiblement, presque injurieusement, ave( les froideurs et les mortifications qu'avaient à essuyei nos représentants officiels. Un jour, à ce qu'on appelli un thé militaire, c'est-à-dire à une réunion de tous le; officiers supérieurs dans un jardin où Timpératrio leur offrait un régal, l'empereur, après avoir pris 1j main d'Horace et la lui avoir tenue pendant un asse;
(1) Le roi Louis-Philippe et Vempereur Nicolas, dans la Revu des Deux Mondes du l'*^ janvier 1861.
long temps, en lui parlant de ce qui venait de se passer pendant les manœuvres, s'était retourné et avait dit aux officiers : « Messieurs, Vernet fait partie de mon État-major, et je mets à Tordre qu'il sera libre de faire tout ce que bon lui semblera dans le camp. » Prestige de notre gloire militaire qui se réfléchissait jusque sur son peintre I En vérité, Horace aurait été un ancien aide de camp de Napoléon, un Rapp ou un Lauriston, que Nicolas ne l'aurait pas traité avec plus de distinction et de caresse. Mais une Jelle faveur déclarée, au moment où l'on était le plus mal avec la Cour des Tuileries et où elle se montrait irritée autant qu'elle en était capable, imposait à celui qui en était l'objet bien des délicatesses. Horace avait à ne pas se montrer in- ^at envers l'empereur, et à ne pas trahir sa qualité de Français : il sut tout concilier.
La nouvelle de la mort du duc d'Orléans arriva sur ces entrefaites' (juillet 1842); elle tomba comme un coup de foudre, la veille d'un bal et d'une fête de cour que Ton contremanda. Horace Vernet sentit à l'instant ce qu'il devait à sa reconnaissance et à ses devoirs envers le chef de la famille d'Orléans. 11 exprima à l'empereur sa première pensée qui était de faire une courte visite en France. L'empereur eut, à cette occasion, des paroles de sensibilité pour le roi et le père malheureux, et il autorisa Horace Vernet à les redire (1). Horace, à son retour de France, moins de six semaines
(1) Que si Ton tient à savoir au juste les paroles dites par Tempereur Nicolas à Horace Vernet au sujet de la mort du duc d'Orléans, je les donnerai en propres termes , d'après une note digne de foi
après, se trouva d'autre part chargé confidentiellement par Louis- Philippe de certaines paroles amicales et trèsconciliantes qu'il n'attendait que l'occasion pour placer. Cette occasion tarda, l'empereur n'étant jamais seul ; il aurait fallu, pour cela, qu'il allât poser dans l'atelier du peintre. Cependant les choses politiques suivirent leur cours, et la mésintelligence diplomatique continuant de plus belle, Horace finit par se féliciter de n'avoir pas redit complètement des paroles d'amitié qui avaient perdu tout à-propos (1 ).
que j*ai sous les yeux, et qui a été écrite sous la dictée d'Horace lui-même :
« Voilà encore, me dit l'empereur, votre malheureux roi éprouvé par uï» coup plus terrible que tous ceux qu'on a tirés sur lui. La mort du duc d'Orléans est une perte énorme, non-seulement pour le père et pour la France» mais pour uo^s tous. Est-il possible de compter sur une régence qui peut s'établir en France au moment où rien ne sera encore préparé? Car com' ment préparer une chose qui dépendra des circonstances dans lesquelles elle se présentera? »
Et comme Horace lui exprimait son désir de faire une visite en France :
« L'empereur m'a dit alors, les larmes dans les yeux : « Allez, vous ferez ce qu'un galant homme doit faire ; si vous voyez le roi des Français, dites lui bien que je partage tout son malheur ; que personne plus que moi ne peut le comprendre davantage, car je lui dois de connaître le bonheur dont veus me voyez jouir chaque jour : dites-lui tout ce qui pourra le convaincre de Testirae que j'ai pour ses grandes vertus et pour la fermeté de son caractère. » —
« L'empereur me tenait la main ; nous sommes restés quelques minutes sans prononcer une parole, en proie à la plus vive émotion, et lorsque j'ai pu parler, je lui ai demandé s'il m'autorisait à répéter textuellement cette conversation. Il me répondit sur-le-champ sans hésiter : c Non-seulement ie vous y autorise, mais je vous en charge. Si d'autres choses... » — Il n'a pas achevé. — »
(1) Je trouve dans une de ses lettres du 22 octobre 1842, au re- * tour d'un voyage qu'il venait de faire avec l'empereur, ce passage
A peine revenu de Paris, Horace avait eu d'abord à accompagner l'empereur dans le midi de la Russie : un teau voyage, rapide comme le vent, où l'on voyait tout à tird-d'aile. Ce ne fut qu'au retour qu'il put être question de peindre. Il commençait pourtant à s'ennuyer tout de bon d'être traité si continuellement en ami, en homme de la Cour, de passer sa vie dans les parades, ' dans les voyages et dans les fêtes. Les doigts recommençaient à lui démanger ; il n'aspirait « qu'à reprendre îa veste grise et à se fixer devant son chevalet. » Il fallut encore patiepter pendant l'hiver : « Vingt heures de nuit, quatre heures de jour, et d'un jour malade! Gomment peindre? » Les raouts de la société russe, fflonot,ones et cancaniers, ne le dédommageaient pas. Les derniers mois de son séjour n'en furent que plus laborieux. Il fit peur l'empereur et pour la famille impériale plusieurs tableaux et portraits qui réussirent ^ort et qu'on n'a pas vus ici (1)- Tout lui tournait à bonheur et à honneur. Comme il avait Famour-propre aimable et bienveillant, il ne s'enorgueillissait pas; il imputait à sa bonne étoile plus qu'à son mérite cette
curieux et très-signifîcatif en ce qui est de la politique de ce tempslà : « J*ai dîné hier à l'ambassade en très-petit comité; on s*y réjouissait des articles du Journal des Débats contre la Russie. Je me sais bon gré de ma retenue pendant mon voyage et de n'avoir pas tout dit, car véritablement, d'après ce qui se fait ici par ordre supérieur, je crois que notre bon roi a voulu se ficher de moi en me chargeant de belles paroles ; car je ne puis douter que , d'un autre côté, il n'agisse autrement... » Évidemment, de part et d'autre, on l'avait chargé de simples politesses; on ne l'avait pas pris très au sérieux comme ambassadeur.
(1) C'est à propos d'un de ces tableaux exécutés en Russie, qu'il
faveur disproportionnée et qu'il n'avait rien fait pour excitçr. On ne se figure pas, en effet, ce qu'il était là-bas. La moindre esquisse d'un Napoléon à cheval qu'il croquait le soir chez l'impératrice, pendant que les femmes brodaient et que quelque chambellan faisait la lecture à haute voix, avait tous les honneurs de la soirée. Un jour, dans le salon impérial, il s'était amusé machinalement, et pour occuper ses doigts, à façonner avec de la cire un petit casque : l'empereur y jette les yeux, trouve le modèle parfait, et dès le lendemain le fait adopter par une partie de sa cavalerie. Et ceci, c'est une personne présente alors à Saint-Pétersbourg, ce n'est pas Horace Vernet qui me le dit. L'histoire courut et fut racontée 'telle que je viens de la dire. Il fallait aussi, pour de tels succès, un empereur fait exprès et qui aimât à jouer en grand aux soldats.
11 y aurait à tirer encore plus d'un extrait de ces lettres de Russie, pleines de particularités et d'observations de tout genre, et d'un agréable pêle-mêle. Horace Vernet les a définies lui-même mieux que nous ne saurions faire, quand il a dit (22 octobre 1842) :
lui échappe dans une de ses lettres un mot qui est bien caractéristique de sa manière et de son procédé comme peintre. Les retouches^ en général , ne lui allaient pas ; il était le contraire de ces peintres comme nous en connaissons, qui ne font jamais mieux que quand ils vont de repentir en repentir : lui, il ne faisait jamais si bien que quand il réussissait du premier jet; pourtant, une fois, ayant à remanier un de ses tableaux, il écrivait à M"** Vernet , en parlant de l'ennui que cela lui avait causé : « Tu sais! quand je commence à faire des changements, je m'embarbouille et je ne sais plus comment en sortir. » Ne généralisons rien ; à chacun sa nature.
« Je t'écris tout à bâtons rompus. Voilà ce que c'est que le combat de plusieurs idées dominantes dans une tête de peintre : chacune veut sortir la première ; le bec d'une plume n'est pas large ; la foule se presse à la porte pour sortir, comme d'une salle de spectacle où Ton crie au feu ! N'importe I arrange-toi comme tu voudras; figure-toi remettre en ordre mon atelier... »,
Voilà tout Vernet épistolaire défini par lui-même. Et nous autres, critiques de profession, faisons les fiers et les entendus après cela !
Mais je m'aperçois que je suis aux dernières limites de cet article. Comment assez m'excuser, mes chers lecteurs! jugez-en vous-mêmeâ. Je me suis embarqué dans une étude sérieuse qui, évidemment, m'a conduit plus loin que je n'avais d'abord pensé. L'abondance du Ilot et la force du courant m'ont emporté. Et cependant ^l-je dit quelque chose de trop? ce que j'ai cité n'était-il pas neuf, inconnu à la plupart? n'était-ce pas, sinon une ï*évélation, du moins un aspect nouveau et assez imprévu de l'homme? Faut-il donc couper court ici et l>nisquer ma fin en deux lignes? ou m'accorderez-vous bien quelques pages encore en faveur de celui dont le nom répandu est à la fois si européen et si français, et qui a couvert des murailles entières de ses peintures?
Lundi 8 juin 18C3.
(suite BT FIÎÏ.)
« Je ne sais si c'est l'^go ou la raison qui cheminent; peut-être sont-co tous les deux à la fois ; mais, ce qui est certain, c'est que je pense plus sérieusement que je ne me croyais susceptible de le faire , et que je fais de grands progrès du côté de la gravité. »
(Lettre écrite de Russie, du 3 mars I84:j).
A son retour de Russie, Horace Vernet se mit avec un redoublement d'ardeur et, on peut dire, d'acharnement, à ses grands travaux de Versailles; pour être moins éloigné du lieu auquel ses tableaux étaient destinés et devaient s'approprier, il s'était installé à Versailles même, dont il devint non pas l'hôte, mais l'habitant. 11 y a un moment dans la vie de l'artiste où, muni de toute sa science et riche de* tous ses matériaux, fort de son entière expérience et encore en pos-
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de toute sa force, mais pressentant qu'elle bien faiblir un jour et lui échapper, il se lance le train, se déploie, s'abandonne avec fureur et is de réserve comme s'il voulait s'épuiser et 3n âme dans son œuvre : c'est le moment dést celui qui, dans une grande bataille rangée, t achève la victoire. Ce moment est difficile à îT et à fixer dans la carrière d'Horace, de tout '. engagé et si lancé ; mais, s'il fallait y mettre !, nous le rapporterions à ces années de iShkil fit la Smalah et la Bataille d'Isly. t flairé ce vaste et attrayant sujet de la Smalah voyage de Russie ; il avait hennir à cette nounme le coursier au clairon : « Oui, oui, écriî Pétersbourg (23 juin 18^3), oui, voilà un ta- Taire, mais il faudrait l'avoir vu pour reprén tel fait d'armes; car ça devait avoir un î tout particulier. Cependant, avec un bon pourrait s'en tirer. » îl s'en tira, comme on en fit son champ ie Mars en longueur, un inique de dimension et d'apparence, comme îl était pas vu encore, moins un tableau sans l'un panorama, une suite de bas-reliefs, d'épiimés et vivants.
)our la Bataille (Tïsly, un autre voyage d'Afrique . nécessaire. Il partit de Marseille au mois de 15 et alla droit à Oran, de là à Tlemcen. Son objet était de visiter le terrain, le champ de même, ce qui ne laissait pas d'offrir quelques s ; au retour de cette excursion, il écrivait :
« Ce 6 avril, à bord du Lavoisitr,
« Je viens de terminer notre première course dans l'intérieur, j'ai rempli autant que possible ma mission avec prudence, et je rapporte les documents nécessaires pour faire la bataille d'Isly avec toute la vérité que je tiens à mettre dans la représentation de nos faits dp guerre. Je dis avec prudeDce: ce n'est pas qu'il y eût eu un danger personnel à pousser mes investigations fort avant dans le Maroc, mais la moindre petite inconséquence pouvait amener une colli^on entre nous et les agents d'Abd-el-Kader, que nous avions en avant et en arrière, chose qui aurait mis à'I'aise la diplomatie de M. le général de La Rue... » .
Le général de La Rue avait été, on se le rappelle, chargé d'une mission auprès de l'empereur du Maroc. Horace Vernet, de nature un peu taquine et frondeuse, fait ici une petite excursion politique où nous ne le suivrons pas. En revenant de l'extrême avant-poste vers la mer à Djemma-Ghazaouet, et arrivé un jour plus tôt qu'on ne l'y attendait, Horace évita un grand embarras, celui d'une réception mirobolante qu'on lui préparait :
« L'arc de triomphe sous lequel je devais passer n'était encore qu'en planches, et la garnison n'était pas sous les armes. Je suis donc entré dans le camp comme un simple particulier, au grand désappointement du commandant supérieur ; mais hier, au moment de mon embarquement, je n'ai pu éviter les honneurs rendus par l'armée à son peintre. J'ai été forcé de passer devant la troupe au port d'armes et de recevoir quatre coups de canon, auxquels le Lavoisier a répondu. »
J'ai sous les yeux Tordre du jour signé du lieiite-
lant-colonel commandant supérieur ; il est conçu en ;es termes : * •