ORDRE SUPÉRIEUR
« M. Horace Vernet, notre grand peintre de batailles, arrive lemain à Djemmâa-el-Ghazaouet.
* or L'armée ne peut l'ester froide en présence de l'homme de jénie qui a fait revivre, sous son pinceau magique, les fastes le notre gloire militaire : M. Horace Vernet recevra donc les lOnneurs de la guerre.
« Toutes les troupes de la garnison prendront les armes, t se formeront en bataille sur la place en avant du pavillon; lies porteront les armes, et les tambours rappelleront. Lbs lostes sortiront et porteront les armes.
« Une compagnie de gardes d'honneur lui sera fournie.
« MM. les officiers de tous les corps se tiendront prôfcs à îire à M. Horace Vernet une visite de corps.
« Des ordres seront donnés ultérieurement pour l'heure de i prise d'armes.
« Le lieutenant-colonel, commandant supérieur,
« Signé, de Montagnac. »
Et plus bas :
Pour copie conforme, le capitaine commandant la place ,
Bidon.
Voilà bien du bruit et de la gloire. Tout à côté, je ote quelque chose de plus humble et de tout simple. ,e brave conçimandant de la place, qui vient de contreigner cet ordre du jour triomphal et pompeux, avait ne fille charmante qu'il désirait faire admettre dans me des maisons de la Légion d'honneur; il avait tous es titres par ses excellents services, et il recommanlait sa demande à Horace Vernet, qui, toujours ser-
viable et bon, l'appuyait vivement auprès du maréchal Gérard. • -
Ces fatigues de courses aux frontières du Maroc et dans le désert mettaient sur les dents plus d'un compagnon de voyage, mais laissaient Horace frais et dispos presque comme auparavant : « Quant à moi, la lame du fleuret est toujours droite et ne se rouille pas. »
C'était vrai encore, et pourtant on peut prévoir que le terme de la joie approche ; on est aux dernières belles heures de l'après-midi. Horace fit bien d'autres voyages depuis, mais celui-ci peut êtreo:*egardé comme la dernière des courses où son bonheur ne le quitta pas, et où il fut accompagné en tout de cette bonne étoile qu'il avait la prétention de fixer:
« J'ai besoin d'y croire, disait-il ayec quelque pressentiment mélancolique, pour jouir entièrement de tout ce qui se déroule sous mes yeux. Comme il est probable que le voyage actuel est le dernier que j'entreprendrai, je tâche de pomper le plus possible et de ramasser les miettes, afin de n'avoir aucun regret par la suite et d'avoir dans mon sac tout le butin nécessaire pour achever le bout d'exjstence qui nous reste, dans notre solitude de Versailles, qui s'augmentera tous les jours ; car, à nos âges, les jeunes se séparent de vous, et les vieux disparaissent dans le grand trou où chacun de nous va se faire oublier... »
11 vient' une heure, un moment où, bon gré mal gré, tout s'obscurcit en nous et autour de nous. Bien avant que ce moment soit arrivé, et au milieu de nos dernières ondées de soleil, un brusque pressentiment l'annonce quelquefois, et les plui^gais, les plus rieurs se surprennent à rêver.
Ce voyage de 18^5 fut plein de péripéties et d'incidents. Horace visita Gibraltar où il fut reçu avec cordialité et avec honneur, — avec les honneurs militaires, comme partout, — par le gouverneur sir Robert Wilson, le sauveur de Lavalette. Mais au sortir de Gibraltar, bourrasque et gros temps : le vent a sauté, et, au lieu de cingler vers Mogador, leLavoisier, rejeté, ballotté, bourlinguant dans le détroit et 'maltraité par l'Océan, trouve prudent de relâcher à Cadix. Horace, du coup, en prend une idée de l'Andalousie, des belles Andalouses, du boléro dansé sur place, et d'un combat de taureaux. 11 y parle du grand peintre Murillo dont il a les types présents sous les yeux, et dont il voit le dernier ouvrage; il le juge, je dois le dire, beaucoup ^r trop à la française, et comme un disciple de Voltaire ferait de Shakspeare. Je suis franc, le côté faible d'Horace en critique d'art s'y trahit :
lit;-
«Je ne connais pas, dit-il, l'histoire de ce grand artiste; ^ JQais, à juger de sa vie privée par ses œuvres, il ne devait pas avoir les goûts fort élevés. Le choix de la nature qu'il se plaisait à représenter m'en donne l'assurance ; ,car, en général, ici l'espèce est belle et élégante ; Texception se trouve au coin des rues, et c'est là qu'il cherchait sans doute ses modèles, car ils sont encore identiques avec les pouilleux, les galeux, les teigneux, dont fourmillent nos galeries). Dis-moi qui tu hantes, je te dirai ce que tu fais en peinture. Ici tout le monde est pauvre; mais, vu la similitude du costume, chacun se ressemble et a un air d'aisance que la chemise sale, qu'on ne voit pas, pourrait seule démentir. Quant aux femmes, je ne dis pas qu'elles aient dû et qu'elles puissent inspirer des têtes de Vierges, comme on pourrait en trouver en d'autres pays; elles sont trop brunes, le regard trop
brillant pour cela ; mais ellçs ont une fermeté d'expression, une démarche'si distinguée, une taille si souple, qu'il devait suffire de comprendre la nature dans ce qu'elle a d'élevé pour la traduire en peinture, de manière à laisser dans la pensée du regardeur quelque chose de noble et de généreux. Tout ici respire la fierté ou se roule dans la vermine. Pourquoi Murillo a-t-il choisi le coin de la borne ? »
Quoi? Murillo n' a-t-il donc pas fait d'admirables Vierges, d'un type rayonnant, et dans toute' la gloire de leur soleil? Mais 'encore une fois, c'est là le pendant, la contre-partie des jugements que portait tout bon Français d'avant le romantisme sur Shakspeare ou sur Calderon. J'ai beau plaider pour tout ce qui rap-' proche et concilie; je le sens et je le reconnais, il y a une limite qVon ne franchit pas. A Cadix et devant Murillo, Horace Vernet rencontra cette limite, son nec plm ultra. Il est des races d'esprits, des espèces séparées qui demeurent étrangères l'une à l'autre et qui ne se pénètrent pas.
Chose singulière I marque invétérée de l'éducation et de la coutume I le Français, môme le plus libre de procédé et d'allure, a peu à faire pour redevenir classique et académique dès qu'il se môle de juger.
LeLavoisier, ayant repris la mer, se dirige surTanger. Horace eh profite pour voir de près les Marocains et leur façon de cavaftader, de manœuvrer. Homme de vérité à sa manière, lui qui vient de reprocher à Murillo son trop de vérité, il ne néglige rien pour être exact et fidèle dans le moindre détail de ce qu'il peut avoir à reproduire : ^
ffÀ bord du Lavoisier, ce 17 avril 1845.
ff ... Les Marocains sont excessivement soupçonneux. Je voulais voir manœuvrer les pièces dans la forteresse qui devait rendre le salut. Pour cela faire, il nous a fallu prendre toutes sortes de précautions. Enfin, grâce à des Juifs et à un bon pourboire, il y en a eu un qui nous permit de passer la tête par-dessus la terrasse pour regarder, au risque de recevoir pour sa complaisance une centaine de 'coups de bâton. Mais pour de l'argent que ne ferait pas un Juif? nous avions mis de sales paletots et de mauvaises casquettes pour avoir bien l'air de méchants marchands de lorgnettes : les ... s'y seraient mépris. Enfin j'ai obtenu de voir ce qu'il m'importe de connaître. »
Que de soins pour être vrai en toute chose ! — Mais voici un joli dessin à la plume, celui de la rentrée à Tanger du sous-gouverneur Ben-Abou, qui était allé faire une razzia sur des tribus des environs. « Il m'importait cependant, dit Horace, de voir les troupes et surtout un camp, w Pour cela, le consul de France, M. Château, expédie un courrier à ce sous-gouverneur pour lui demander, de la part de voyageurs de distinction, la. faveur de lui être présentés : on a la réponse huit heures après : « les chevaux n'ont pas de jambes dans ce pays, mais des ailes. » Aussitôt la razzia finie, le sous-gouverneur s'en revient au galop avec son butin et son cortège ; Horace, qui Igs guettait avec im- )atience, va nous les montrer comme si nous les voyions :
<c Nous avons vu venir de loin sur le sable des fantassins t quelques cavaliers suivis de troupeaux, de prisonniers et
d'une arrière-garde. Nous nous sommes mis à courir et sommes arrivés à temps pour voir entrée en ville ce cortège singulier. Ben-Abou est un homme superbe : il était monté sur une mule blanche et environné d'une vingtaine de jeunes pages de l'empereur, le fusil haut, la tête découverte, une longue tresse de cheveux courts pendant sur l'oreille gauche, et vêtus de robes de toutes couleurs ; les chevaux richement équipés : Je tout formait un groupe éclatant. Le reste de la troupe était occupé à conduire le troupeau de bœufs qui semblaient se révolter d'être faits prisonniers, tandis que les hommes qui se trouvaient dans le même cas marchaient tristement la tête baissée, comme attendant et se préparant au coup qui devait bientôt la faire rouler dans la poussière. Il y avait quelque chose de fort imposant dans ce cqrtége qui marchait avec une grande rapidité et comme s'il craignait d'être rattrapé par un ennemi. ^
Je passe sur le reste du voyage où les contrariétés mêmes, les retards et les coups de vent tournent à intérêt et sont au profit de la curiosité; jamais six semaines d'une vie ne furent employées plus vivement (mars-mai 1845).
Je remarque, au milieu de ces récits animés, deux passages qui expriment l'opinion d'Horace Vernet sur la critique qui, pendant ce temps-là, était à l'œuvre et le traitait assez mal en France. Sa femme en était occupée plus que lui, et lui en avait écrit avec ressentiment; il répond dams une lettre de Cadix (12 avril):
« Dans le seul petit mot que j'ai reçu de toi, et encore n'étais-je qu'à Marseille, tu fulminais contre les journaux qui me travaillaient ferme, disais-tu. Que m'importent leurs injures, s'ils ont tort ; et qu'y a-t-il de mieux à faire qu'à
HORACE VERNEÏ. 127
aisser la tête, s'ils ont raison (1) ? Quant à moi, je fais de ion mieux ; quand je quitte mon atelier pour me reposer, je 5 fais la conscience pure comme la plus belle fille du monde ui n*a pu donner que ce qu'elle avait. J'ai le bonheur de 'être sur la route de personne, et les lauriers de Miltiade ne l'empêchent pas de dormir. Ne te vexe donc pas contre les ris des rabaisseurs de réputations ; laisse-les dire, et ne :*oublons pas notre quiétude intérieure en faisant attention à es braillards qui, dans le fond, me représentent juste les hiens qui cherchent à mordre les roues d'un cabriolet qui asse dans la rue. »
Dans une autre lettre écrite d'Alger, il disait encore, n réitérant sa profession d'indifférence sur les criîques :
(f Je n'estime que le succès quQ le bon sens vous accorde t non celui qu'on doit aux coteries ; il en est de même des ritiques, qui n'atteignent pas le but lorsqu'elles le délassent. »
Je compléterai encore par deux autres citations, crises dans la correspondance de Russie, ces contreugements d'Horace sur la critique :
« (3 mars 1843). Tu dis que tu as envoyé Thamar au ialon (2)... Je cours les risques des observations qu'on pourra aire sur le sujet, et je me soumets d'avance aux critiques.
(1) Il avait exposé, à ce Salon de 1845, la Prise de la Smalah tt le portrait du Frère Philippe, supérieur des Écoles chrétiennes; 1 pouvait être tranquille au fond : ces tableaux combattaient Dour lui.
(2) Le tableau de Juda et Thamar, dont le sujet scandalisa les critiques pudibonds et les mônies gens du monde qui dévoraient, à ;ette date , les Mystères de Paris,
— * Fais ce que dois, advienne que pourra ! Je veux être critiqué, moi. Si je ne l'avais été, je ne me connaîtrais pas. Juste, la critique m*a donné des leçons; injuste, elle m'a donné des forces. Ne suis-je donc plus assez robuste pour me défendre contre elle ? Quand je ne le pourrai plus, alors je me cacherai tout à fait. Je sais que de fermer boutique à temps est ce qu'il y a de plus difficile pour l'homme dont la réputation est à la merci du public ; son orgueil bouche ses oreilles. C'est dans cette circonstance que les amis doivent paraître ; leur désapprobation est plus utile quand on baisse, que leurs compliments lorsqu'on monte. Dans ce dernier cas, il n'y a de profitable que le jugement de la multitude. N'ayant d'affection que pour l'objet qui lui procure des jouissances, elle parle juste parce (Qu'elle n'est jamais dominée par un sentiment individuel. La multitude au jugement de laquelle on en a appelé conserve plus longtemps que les coteries la reconnaissance qu'elle vous doit pour le soin que vous avez mis à lui plaire... »
Horace était d'avis qu'un peintre doit exposer, que c'est un devoir surtout pour un artiste aimé et accepté du public. Depuis plusieurs années, des artistes de réputation (Ingres, Delaroche) n'exposaient plus :
« Moi, Horace V^ernet, je suis heureux d'avoir osé présenter ma poitrine en remplissant un devoir et en payant unexiette de reconnaissance au public... Tant que ce même public voudra de moi, je serai sur la brèche. QuaAd je serai vieux, pourquoi me respecterait-il moins qu'un invalide? Seulement, ce sera à moi de juger si je dois ou non sortir de l'Hôtel ; mais tarit que je pourrai me tenir ferme dans la foule, j'y marcherai. » (18 mai 1843).
C'est un peintre soldat : il en a le propos, la vanterie; 11 en a le feu et le courage. Son amour-propre est direct, sans complication du moins et sans double fond.
Les événements de 1^48 dérangèrent fort la vie et, un moment, la carrière d'Horace Vernet. 11 allait partir pour Toulon, chargé d'y faire le portrait d'Abd-el- Kader, prisonnier, auquel on devait rendre la liberté. On était au mardi 22 février; il avait audience du roi Louis-Philippe aux Tuileries. Horace dit au roi, en lui parlant de ce départ qu'il désirait retarder : « Mais il y a de l'émotion dans Paris ; je suis officier de l'étatmajor de la garde nationale; je désirerais ne pas quitter ^au moment où il peut y avoir des troubles à réprimer. » — « Quoi! des troubles! mon cher Horace, répondit le roi; y pensez-vous? » — Au même moment quelque ' chose d'inusité appela l'attention dd roi; debout à Tune des fenêtres de son cabinet, un binocle sur les yeux, Louis-Philippe cherchait à se rendre compte d'un mouvement de troupes, d'une espèce de charge de cavalerie qui se faisait autour du palais Bourbon. II fit appeler un aide de camp et demanda ce que^c'était : il lui fut répondu que ce n'était rien, quelques polissons qu'on dissipait. <( Vous voyez bien, mon cher Horace, lui dit le roi en- se remettant à marcher, je suis plus fort que' tous les rois d'Europe; je tiens lord Palmerston dans ma main, je l'écraserais au^ besoin ; aucun roi en Europe ne peut bouger sans ma permission. » Ces paroles, ou leur équivalent, se retrouvent dans l'Histoire de M. Garnier-Pagès; le roi, soufflant sur de la poudre répandue sur une feuille de
papier, aurait dit en se tournant vers Horace : « Quand je voudrai (et d'un geste il montrait le quai), cela se dispersera comme ceci (1). » Toutes ces paroles, en effet, ont dû être dites dans le décousu et le déshabillé de la conversation.
Horace Vernet, pendant toute cette année 1818, fut exclusivement militaire. Nommé colonel de la garde nationale de Versailles, il fit son devoir en parfait grognard, et ceux qui l'ont vu à cette époque, qui Tont rencontré à Paris dans les journées de juin 1848 au poste de l'Institut qu41 était chargé de garder, savent à quel point il était dans son rôle de citoyen en armej ou plutôt de vieille moustache , strict et ferré sur \i discipline.
Cependant son imagination commençait à se rem brunir. Ce qu'il avait appelé si longtemps sa hom\ étoile ne lui apparaissait plus qu'à travers les orages Il essaya d'exprimer, dans un tableau qui sort ton à fait de son genre et de sa gamme habituelle , le tristes visions dont il était obsédé : c'est une espèce d satire allégorique de la république et des fléaux ou d( menaces de 1848, socialisme, choléra-morbus. La âtèt se passe sur une guillotine et sur le corps d'un guill» tiné; le squelette de la Mort qui domine tient en mai et lit le journal le Peuple; un peu au-dessous, un jeui Asiatique joue de la flûte sur un os perforé : dans fond, ce ne sont qu'incendies et ruines. Ce table<
(1) Histoire de la Révolution de i8i8, par M. Garnier-Pagf tome IV, chap. 8.
Ht)RACE VERNET. 131
symbolique, qui^ de son espèce, est unique dans l'œuvre d'Horace Vernet, ne saurait être qualiûé qu'une singularité^ et une erreur. #
Horace revint vite à sa manière, à ses travaux, à la célébration des hauts faits et des exploits qui, en France, ne sont inféodés à aucun régime. II sentait lui-même qu'il avait eu tort de se décourager un moment, et dans des lettrés d'un accent pénétré, d'une intention élevée et soutenue, il, s'attachait bientôt, au coùtraire, à remonter le moral de son gendre et ami Paul Delaroche. Cet artiste si ingénieux et si littéraire par l'esprit était de ceux, en effet, qui se tourmentent eux-Hiêmes et qui le laissent trop voir; il s'inquiétait des autres comme de lui; il se comparait et se tâtait ^ sans cesse; il avait ce qu'on peut appeler l'organisation douloureuse. « Son imagination travaille tellement, disait Horace, qu'il lui vient là des oignons comme on en a aux pieds à force de marcher : lé changement de temps lui fait mal. » Nul plus qu'Horace cependant ne jouissait des succès de ce gendre distingué et de l'espèce de triomphe qui couronna sa seconde manière, dans ce bel Hémicycle des Beaux- Arts. Mais Delaroche, malgré tout, n'était pas heureux; même heureux, il avait, on l'a dit, le bonheur triste et craintif. Il était le travail incarné, tandis qu'Horace était la peinture incarnée, de sorte que l'un souffrait en composant; tandis que l'autre jouissait en produisant. Après la mort de M»^^ Delaroche, les relations entre eux devinrent plus inégales et quelquefois difficiles. Horace, en une ou deux circonstances, ne
i32 NOUVEAUX LUNIfIS.
craignit pas d'aborder avec lui par lettres ce sujet délicat et intime, et il le fit avec une noblesse de cœur, une #évation de sentiments qui nous le montrent sous un jour vraiment nouveau. Oh! que nous sommes loin du léger et pétulant Horace! c'est un beau-père, en deuil d'une fille chérie, c'est un aïeul, en vérité, qui parle et qui conseille; je donne quelques passages que rien ne pourrait suppléer pour le ton :
« Versailles, 16 septembre (ou octobre^) 1850i
« En arrivant, j'ai trouvé, comme vous me l'aviez dit, une lettre de vous datée du 9, mon cher Delaroche; quoique vous ayant vu depuis, j'y réponds par la raison toute simple qu'elle traite des questions graves qu'il m'importe à mon tour de traiter de vous à moi ; car je veux et je dois vous ouvrir mon cœur tout entier, au risque de vous déplaire sous cevr tains rapports, et peut-être de voir nos relations se refroidir de nouveau ; mais il est des cirjîonstances où ce serait un crime de se taire, puisqu'il y va de votre bonheur à venir et de vous préserver du plus affreux de tous les malheurs, de cette douleur sans compensation de rester seul sur la terre! Conservez vos enfants, si vous ne voulez pas connaître toutes les tortures que peut endurer le cœur d'un père réduit à l'isolement-par un dernier acte sanglant, dont les rôles sont intervertis. En grâce, mon cher Delaroche, écoutez-moi; écoutez les conseils d'un grand-père qui vous parle de se? petits-enfants par-dessus la tombe de leur mère!... Les médecins vous ont dit de quitter, aussitôt que la convalescence d'Horace (i) le permettrait, les lieux dont l'insalubrité a rappelé la maladie dont il a tant souffert. Puisque vous avez renoncé à lui faire prendre les^eaux dont la cure IVii avait fait tant de bien l'année dernière, du moins courez au plu?
;1) L'un de ses petits-fils.
vite vers le soleil, et ne sacrifiez pas à quelques convenances (le société l'existence qui vous doit le jour et dont vous devez compte à la mémoire de sa malheureuse mère.
« Quant à nous, mon cher Delaroche, je ne vous offre pas notre secours... Depuis longtemps je déplore qu'un autre ordre de choses n'ait pu s'établir entre nous, «f^e t<)us jure que je n'éprouve aucun sentiment de jalousie pour ceux qui, plus heureux que nous, seront à même de vous donner des marques de dévouement; tout en enviant leur sort, ditesleur que nous les bénissons, que nous les bénirons, s'ils aiment nos enfants comme les leurs... »
Nous, public, qui ne nous trouvons introduit que par accident et par faveur dans ces discussions si particulières et qui, sous une forioie ou sous une autre, se rencontrent dans presque toutes les familles, notre rôle n'est pas, on le pense bien, d'avoir le moindre avis sur le fond; faisons la part de ce qu'il peut y avoir d'exagération naturelle dans l'expression d'Horace, dans cette émulation et cette rivalité de tendresse, et disons-nous* que si nous entendions Delaroche, il aurait sans doute, pour répondre, son éloquence à lui, et il en avait beaucoup. Mais il ne s'agit ici ni de comparer ni de préférer. Nous montrons l'un des deux aussi ^u vif et aussi avant que nous le pouvons ; voilà tout. — Arrivant au genre d'éducation même que Delaroche semblait vouloir donner à ses fils , éducation toute choisie, toute délicate et de gentilshommes, Horace trouvait à y redire; et certes, en pareille matière, il ne nous appartient non plus, à aucun degré, de prendre parti entre le beau-père et le gendre, et un gendre si lettré, si éclairé : mais ce qu'il nous est V. 8
13i NOUVEAUX LUNDIS.
permis de remarquer, c'est la nature et l'inspiration des conseils donnés, conseils tout paternels et quasi de patriarche. Horace voudrait non des talents d'oisifs, d'amateurs et de gens du monde, mais une éducation pratique, utile, qui menât à une carrière, à une profession, et qui fît des hommes instruits comme il l'entendait, c'est-à-dire armés pour lutter avec toutes les capacités de l'époque ;
« Les gens qui touchent à tout ne produisent rien de bon. . Une seule direction, fût-elle même médiocre, assure l'avenir. Ce choix appartient à la sagesse des parents comiBe au laboureur de choisir son terrain. Que serions-nous, vous et moi, si, dès nos premières, années, nous" n'avions marché dans Tunique voie qui nous a conduits à la grande réputation dont nous jouissons ? Toutes les fois que nous en sommes sortis, nous avons perdu notre temps sans rien ajouter à notre considération.
« J'oublie en écrivant que je parle à un homme qui en sait autanfque moi sur tous les points, et auquel, par conséquent, je n'ai rien à apprendre. Cependant, je né" regrette pas de l'avoir fait. Chacun de nous veut sans doute arriver au même but, puisque nos intérêts si chers sont aussi les mêmes ; mais la manière d'y arriver est différente. Lequel a raison ? »
Le grand-père pouvait avoir raison en principe, et pourtant le père ne s'est pas trompé. Quand une éducation a formé des hommes aussi distingués que le sont MM. Delaroche fils, elle n'a jamais tort (1).
(1) Je crois devoir faire remarquer encore (et c'est une dernière excuse que je viens offrir presque en surcroît à MM. Delaroche fils), que dans ce que je me suis permis de citer tout à Theure et d'indiquer, je n'ai eu garde de rien trancher , de rien pr&-
HOBACE VERNET. 135
une autre lettre de date postérieure, égaledressée à Delaroche, cVest le peintre, l'artiste qui t, et avec un sérieux, un bon sens, un comaent de résignation qui montre que les années duit leur effet, leur action raisonnable ;
« 15 avril 1852.
jue VOUS me dites de votre découragement, mon cher le, est trop en rapport avec ce que j'éprouve moi- )our que ce ne soit pas la première cbose à laquelle ide. L'exemple que vous me citez de Gros et de n'a rien à faire avec nous : l'envie , la jalousie les a
nous n'en sommes pas là, du moins je ne le pense pas. ture est une maîtresse qui passe de main en main mais vieillir; avec un peu de jugement on doit igner avant qu'elle ne vous joue de mauvais tours; 1, c'est le secret de la vie tout entière. Il ne s'agit le d'en faire l'application en son temps. Pour mon
je viens de subir une rude épreuve contre laquelle oidissais depuis bien longtemps ; elle m'a confirmé pensée que rien n'est plus fatal à un artiste que son oent de la multitude et du froissement du monde : înt ne laisse prendre aucun repos à sa pensée domison sommeil même ne lui procure plus le moindre aent ; une «seule idée le domine sans cesse ; elle l'use •ve à force d'y songer, et, au bout du compte, il finit )lus savoir où il en est, faute d'objet de comparaison irt, et de l'autre parce qu'il ne rencontre plus sur sa
orace Vernet avait IMmagi nation vive; il pouvait s'exa- *tains dangers, se méprendre même .en les articulant. Je e Maison ni tort à personne : j'essaye, à mes risques et péfaire connaître les hommes et de les prendre sur le fait irivacité et jusque dans la pétulance de leurs impressions ir accent. (Note de 1865.)
route cet imprévu qui donne à chacun de nous la connaissance de sa force.
« Je suis convaincu, mon 'cher ami, que Taffaiblissemenl dans lequel je suis tombé est prématuré, que si les circonstances déplorables qui depuis une année ont changé mes rapports avec la société (4 ) ne s'étaient pas présentées, je suis persuadé, dis-je, qu'il m'aurait été possible de soutenir plus longtemps le rang que mes travaux m'avaient assigné. Qu'un si triste exemple vous serve d'avis,, mon cher Delaroche î vous avez bien des années de moins que moi, vous ôtes dans la force de l'âge ; les succès vous abondent ; l'air qui nourrit l'imagination n'est pas dans un fromage, au fond d'une cave : c'est à ciel ouvert, et parmi les hommes, qu'on respire. Vous avez des enfants qui vous rattachent au monde, puisque vous avez à y guider leurs premiers pas; comme père, vous ne devez pas renoncer à remplir ce devoir. C'est donc avec un profond regret que j'ai vu encore cette année le Salon veuf de vos ouvrages... »
Et le reproche est suivi d'une allocution chaleureuse. En ce qui est de lui, revenant à juger ses dernières productions, il excède bien plutôt en sévérité qu'en indulgence :
« Grâce à l'aspect boueux et plombé du Salon, mon tableau [le Siège de Rome) qui remplit lui-même pas mal de ces conditions, est sans doute celui qui attire le plus les regards; en le considérant, il n'éborgne pas, et on le quitte sans émotion fâcheuse. Je sens que bientôt il faudra finir, avant que, flétri par la vieillesse, ou d'ennui et par anticipation, la triste solitude ne vienne fermer la boutique. J'ai promis quelques tableaux, je vais les faire.
« La montre marche toujours, mais les aiguilles ne
(1) C'étaient des chagrins domestiques et uùe séparation à IV miable , mais bien pénible après des années d'union.
marquent plus rien : autrement dit, ma vieille toiture (1) est încore là, mais le cadran n'indique plus ce que je voudrais aire comprendre. »
Nous savons des existences heureuses et qui le sont usqu'au dernier jgur de Fâge même le plus avancé; ce »nt là d'insolents et aussi de trop frivoles bonheurs, iorace Vernet, tout heureux qu'il fût, mérita de vieillir l'une maftiière plus conforme à l'humaine destinée commune. La sérénité de son ciel se voilait, les ombres avançaient et se projetaient devant lui, mais c'était par tegrés qu'elles se faisaient, et elles laissaient place encore à quelques belles et bonnes heures.
Il lui fut donné d'être, au moins au début et pour la mise en train, le peintre de notre armée de Crimée et d'attacher son nom à ce réveil de notre grande gloire. Il oe s'y mit pourtant pas avec son ardeur d'autrefois. Il ivait assisté à la première partie de l'expédition en juinjuillet 1851, et il avait souffert autant que personne de cette longue inaction de Varna. La triste et funeste tournée de la Dobrutscha qu'il lit avec l'armée lui avait laissé les plus pénibles impressions. On raconte qu'interpellé un jour à la table du quartier général, et par le îiaréchal Saint-Arnaud , sur l'état de défense de Sé- )astopol que son voyage en Russie l'avait mis à même le connaître, il avait dit que cet état était formidable. >ur quoi le maréchal lui aurait répondu, sans amertume Tailleurs et sur un ton de gaieté militaire qui ne aissa pas cependant de le froisser : « Ah ! vous , Ho-
(1) Ou triture.
race, vous êtes plus Russe que Français. Nous prendrons Sébastopol avec cinq oflOiciers du génie, cinq dcFuaniers et cinq gardes nationaux. C'est une baraque. )) — « Je reviendrai Tannée prochaine, repartit Horace, et vous y serez encore. » Il fut piqué du mot, et puis l'ennui le tenait déjà; il s'en revint en France.
L'année 1855 lui ménagea un beau et flatteur triomphe. La salle qu'il occupa et qu'il remplit tout entière à l'Exposition universelle soutint; à sa manière, la concurrence avec la salle d'Ingres et avec les pans de murailles couverts par d'éclatants rivaux. Ce fut un jury composé de peintres appartenant à toutes les nations de l'Europe qui lui assigna même le premier rang, en lui décernant la grande médaille d'honneur. Cette préférence se marque volontiers encore dans l'opinion -des étrangers, et tout récemment Landseer, le célèbre peintre anglais, se trouvant à une réunion d'artistes et d'amateurs, disait : « Les tableaux de Vernet l'emportent sur ceux de tous ses rivaux, parce qu'en dehors de leur propre mérite, ils ne procèdent que de lui-même et de l'observation de la nature; chez tous les autres peintres, et dans toutes leurs œuvres sans exception, vous trouverez toujours une réminiscence de quelque ancien maître. »
Mais à côté du miel, la piqûre : Horace Vernet, ainsi apprécié dès étrangers^ souffrit d'autant plus des préférences françaises hautement déclarées en faveur de M. Ingres, et de l'inégalité marquée dans les récompenses nationales. Cette humeur si gaie d'Horace s'al-
érait et devenait volontiers chagrine en vieillissant. Des idées graves et même religieuses le gagnèrent ►eu à peu. Il ne faudrait ni les diminuer, ni les exaérer, ni les antidater. On a lu le récit de ses impresions naïves à la vue de Bethléem et des lieux saints. e beau portrait du frère Philippe, supérieur des Écoles irétiennes, qui eut beaucoup de succès en 1815 et îpuis, avait montré qu'il avait de la sympathie pour ute nature sincère. D'autres tableaux de lui, vers la 1, purent marquer un pas de plus en ce sens relieux. On connaît sa Messe en Kabylie, dont il conçut dée dans un dernier voyage d'Afrique en 1853. Mais nous suffit d'indiquer, sans la forcer, cette nuance îrnière.
Horace avait dès lors donné tout ce qu'il pouvait de eilleur et de plus grand ; il ne se survivait pas, mais n'avait plus à se surpasser ni à s'égaler; il le sentait l'exprimait dans l'intimité avec bien de la franchise, rsqu'il écrivait en 1855 à une amie (1), en lui annonnt qu'il allait se remettre au travail :
a Avec le retour du beau tempe j'espère pouvoir reprendre lez d'activité pour conjurer les attaques que ridiotisme able diriger contre moi, depuis que sa sœor la paresse îfigourdit de plus en plus. Je viens de louer un atelier is mon quartier; je tâcherai d'y faire un gr^d tableau, i procurera à mes jambes Toccasion de s'exercer... En me lettant au trtivail , j*espère qu'on ne me taxera pas d'être ;ueilleux, car je n'ai plus qu'à perdre. Il ne s'agit que d'un i de réflexion pour s'éclairer et voir les choses telles
l) M"* de Boisricheux, devenue ensuite M"* Horace Vernet.
qu'elles sont; lorsque le temps a usé une partie de nos facultés, nous ne sommes pas entièrement détruits pour cela, seulement il faut savoir quitter le premier rang et se jconlenter alors du quatrième. Je viens d'avoir, à ce sujet, une longue conversation avec X...; nous sommes convenus ensemble que c'était là la véritable humilité... »
La suite de la correspondance entretenue avec cette même amie, et dont j'ai sous les yeux de nombreux extraits, fournirait bien des pensées semblables qu'on ne s'attendrait nullement à voir exprimées sous sa plume.
Les qualités morales d'Horace Vernet pourraient gagner à être observées à ce demi-jour des dernières années et du déclin; mais le public, en général, demande moins à l'artiste des vertus que des preuves de talent, et l'instant est venu d'ailleurs de nous séparer de lui. Un accident qui parut d'abord sans conséquence, une chute qu'il avait faite à Hyères, et dont le coup porta sur la poitrine, amena les suites déplorables qui ont hâté sa fin. Il avait depuis quelques années quitté Versailles, et il occupait un logement à l'Institut. Dans la longue maladie qui l'épuisa graduellement et l'enleva, il reçut tous les soins et toutes les consolations qu'on peut envier. Devenu veuf, il avait trouvé dans une amie, dans une personne d'intelligence et de cœur, une femme dévouée, l'épouse des jours plus sombres et des heures sérieuses. Les soins les plus tendres, les plus patients, l'environnèrent sans se relâcher jamais. On voulut croire tant qu'on le put à une convalescence ; niais des rechutes trop fréquentes et conti-
lîuelles apprirent enfin qu'il n'y avait plus à espérer. La sympathie universelle pour un talent cher à la patrie s'était réveillée de toutes parts : le Souverain se chargea d'en promulguer les marques et les témoignages.
L'Empereur, depuis quelque temps, était à Compiègne; on attendait son retour aux Tuileries. A peine irrivé (6 décembre 1862), une lettre (1) lui fut remise )ù il était dit qu'il en était temps encore, qu'une marlue de distinction pouvait adoucir les derniers monents d'Horace Vernet et réparer un oubli ; que personne plus que Déranger et lui n'avaient contribué à entretenir dans le peuple la tradition impériale. Le endemain matin, Horace Vernet sur son lit de souffrance recevait un message au nom de l'Empereur, ivec un billet que voici textuellement :
« 7 décembre.
« Mon cher monsieur Horace Vernet, je vous envoie la croix le grand-officier de la Légion d'honneur, comme au grand >eintre d'une grande époque. J'espère que ce témoignage de non estime adoucira les douleurs que vous éproiïvez, et je iis des vœux sincères pour votre prompt rétablissement.
« Croyez à tous mes sentiments,