‹ Nouveaux lundisChapitre 20 sur 29 · LA GRÈCE £N 186S · texte numérisé non relu

LA GRÈCE £N 186S

pénétré cape, mouchoir, crâne. J'avais deux coups, l'étranger un seul; sa figure me paraissait effrayante, mais la mienne pouvait lui produire la même impression.*

« En me voyant approcher, il se leva , et je remarquai avec satisfaction que le chien de son fusil était au repos. Alors eut lieu entre nous le dialogue suivant, serré comme celui d'Eschyle dans les endroits pathétiques :

« — Qu'est-ce que tu fais ici, mon frère?

« — Mon frère, je chasse.

a — A quoi, mon frère?

a — A tout, mon frère. Et toi, mon frère?

« — Je suis berger.

<^ — Et où est ton troupeau?

« — Là-bas.

« — Où ça? je n'en vois pas.

a — Par delà cette montagne. Où vas-tu ?

ff — Au khani de Daphni.

« — Es-tu seul ?

« — Non, je suis avec des amis qui suivent la grand'route.

« — Veux- tu que je t'accompagne, frère ?

« — Frère, je serais fâché de te déranger. »

<if Nous partîmes ensemble,' lui portant son fusil sur l'épaule, moi le mien couché le long du dos, horizontalement, appuyé sur le bras gauche, la main droite sur la gâchette.

« Avant le khani (l'auberge), mon compagnon parla de re- ♦ tourner à ses moutons.

« — Frère, veux-tu me donner de la poudre ?

« — FrèrC) je le veux bien. »

<r Et je versai deux ou trois charges dans un coin de son mouchoir.

<( — Donne-moi du plomb, maintenant.

a — Je n'ai que des balles et je n'en donne pas.

« — Adieu, frère.

a — Frère, adieu. »

« Et je regardai mon berger s'éloigner, afin d'éviter de lui tourner le dos. »

Je recommanderai encore le fragment de voyage intitulé Trois jours à Sparte (page 99). ^

M. Grenier ne désespère pas de la Grèce ni des Grecs; il leur donne, en finissant, de très-bons conseils, conseils d*ami et tout actuels, tout pratiques, lia très-lJien fait voir que les hommes d'État véritîibles ont trop manqué à la régénération de ce pays. Après rhabile Gapo d'istria, trop homme de cabinet pourtant, trop habit noir pour la Grèce, et si odieusement frappé au début de sa mission pacificatrice, il n'y a eu d'homme d'État que Coletti, celui-ci tout à fait selon le cœur et le génie du pays et du peuple, le seul Grec de ce temps-ci qui, selon la parole de M. Guizot, mérite de rejoindre le bataillon de Plutarque. 11 y prendra place, s'empresse d'ajouter M. Grenier, à côté de Lysandre auquel il ressemble, ayant été comme lui moitié lion et moitié renard. Tout ce portrait de Coletti par M. Grenier est ressemblant et fin. Il faudrait aujourd'hui à la Grèce, indépendamment d'un roi, un autre Coletti, un Cavour, un grand homme approprié. Les nations, pour se former, pour sortir de l'état social élémentaire et pour s'élever dans la civilisation et dans la puissance, ont besoin de tels hommes ; quand elles se sont défaites et qu'elles sont restées, des siècles durant, en dissolution et en déconfiture, elles en ont également besoin pour se reformer, et rien n'en saurait tenir lieu : elles languissent et traînent, ou s'agitent vainement, jusqu'à ce qu'elles aient trouvé cet homme-là. En un mot, pour faire un État il faut un homme d'État, comme pour faire un poëme il faut un poëte. Le bon sens du

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