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LA GRÈCE EN 18()S

cepteur et professeur peut continuer longtemps sur ce ton : le spirituel élève d'Athènes, à peine débarqué, songea bien vraiment à ces recoraràwidations de ses maîtres ! il regarda, il vit tout, il pensa de son chef, et dit gaiement, impertinemment et avec une grâce des plus vives et des plus mordantes, tout ce qu'il pensait; il se passa toutes ses saillies et ses fantaisies à la barbe des vieux murs et des grands ancêtres.

Mais ce premier livre de M. About, la Grèce contemporaine, savez-vous que c'est un amusant et un charmant livre, instructif aussi, prophétique même (l'événement Ta prouvé), et plein de bon sens sous ses airs d'étourderie? Quand je dis qu'il est irrévérent,* il ne Test qu'à l'égard des hommes,''des fonctionnaires et des institutions. Nul mieux, d'ailleurs, que M. About n'a senti et n'a décrit le caractère et le genre de beauté des paysages, l'éclat et la transparence du ciel de l'Attique à de certaines heures, la maigreur élégante de cette plaine, opposée à la terre riche et grasse, aux fertiles glèbes d'Argos ou de Thèbes. 11 a sa Laconie, son Arcadie, bien vraies et à lui, un Ladon joli et neuf, d'après nature. Hippocrate a dit, dans une remarque féconde en conséquences ; « En général tout ce que la terre produit est conforme à la terre elle-même. » M. About applique la remarque d'Hippocrate en courant : « La race grecque, dit-il, est sèche, nerveuse et fine comme le pays qui la nourrit. » Il a de ces mots, exquis, définitifs. II nous donne des descriptions vivantes des principaux types, l'Albanais, le Phanariote, l'Insulaire; en un mot il est peintre, il est portraitiste

avec saillie et ressemblance : le satirique ne commence et ne se donne tout son jeu que là où il se trouve en face d'une société et d'une Cour ridicules.

M. Grenier, en tête de son livre, a eu la loyauté et la jnodestie de nous recommander trois autres livres, excellents, dit-il, et déjà faits sur la Grèce moderne : Tun des trois est cette Grèce contemporaine de M. About ; les deux autres sont le Voyage en Morée de M. Quinet, et le Journal de voyage de M"® de Gasparin. J'ai obéi à l'invitation indirecte de M. Grenier, et je me suis mis à lire ou à relire ces trois ouvrages; j'avoue que le premier seul a justifié pleinement l'éloge. M. Quinet, intelligence élevée, imagination féconde, mais trop Complexe et qui ne s'est jamais entièrement dégagée, a écrit un livre plein et dense où il y a sans doute de belles pages, mais d'un lyrisme trop soutenu et trop tendu. Le« aperçus à vol d'oiseau s'y tiennent volontiers à une hauteur et dans une région voisine des nuages. M"® de Gasparin, âme ardente , promeneuse naïve et originale, et qui se porte elle-même tout entière partout, est par trop occupée, en posant le pied à Corinthe , de rendre grâces en style biblique, et, en face du Parthénon, de discuter pour ou contre l'utilité des missionnaires. Il est singulier, quand on revient de visiter Mégare, ou en descendant de l'Érymanthe, d'entendre le maître proposer à l'un de ses gens de « faire un culte » le soir. Cette expression protestante et de jargon me paraît détonner dans de tels lieux, et à tout moment ce livre de M"« de Gasparin, qui pourtant m'instruit, m'impatiente.

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Esprit vigoureux et positif, M. Grenier n'a nul besoin de demander à ses devanciers ce qu'il faut penser de la Grèce. Il était de celte première génération, de ce premier essaim de l'École d'Athènes, qui inaugura l'institution en 1847, et il s'est formé ses idées sur le peuple et sur le pays pendant un séjour de trois années. Quoique voué d'abord par profession à l'étude de l'Antiquité, M. Grenier est un esprit essentiellement moderne; il l'a assez prouvé flans une brochure curieuse intitulée : Idées nouvelles sur Homère (1861), dans 'laquelle il s'exprime en pleine liberté sûr ce père de toute poésie, et en sens contraire de l'opinion commune. Tous ceux, en effet, qui voyagent en Grèce ou dans la ïroade commencent invariablement, on le sait, par vérifler et admirer l'exactitude et le pittoresque de la plupart des épithètes homériques relatives aux lieux : Ithaque aux beaux couchants, la sablonneuse Pylos, la profonde Lacédémone, Épidaure fertile en raisins, la venteuse Ilion, le Pélion agitateur de feuilles, etc. En général il semble reconnu de la plupart des critiques qu'Homère est*" un excellent peintre d'après nature, qu'il décrit tout pour l'avoir vu ou comme s'il l'avait vu, les lieux, les rivages, les navigations et les manœuvres de la marine, la guerre jou* par jour et ses opérations. 11 n'eût pas mieux fait, a remarqué un grand juge en cette dernière matière, s'il avait eu sous les yeux le journal d'Agamemnon. Cette fidélité presque technique* s'étend à tout. A un certain endroit de V Iliade, parlant de la blessure d'Agamemnon au bras ou à la main, et des douleurs aiguës qu'elle lui eau-

sait, Homère compare ces douleurs à celles qu'éprouverait une femme en travail d'enfant; sur quoi Plutarque se récrie d'admiration : « Les femmes disent que ce n'est point Homère qui a écrit ces vers, mais la femme Homère, après avoir accouché ou pendant qu'elle accouchait encore; » tant la douleur lancinante de l'enfantement y est bien rendue! « 11 crie comme si c'était lui. » Telle était l'idée que^ les Anciens, dans leur religieuse admiration, entretenue et fomentée par une lecture continuelle, se faisaient d'Homère; telle est l'idée qu'ont volontiers acceptée les modernes et qu'ils se sont attachés à confirmer à leur tour. Homère a voyagé, a observé de ses yeux tout ce qu'il a décrit, l'a exprimé au naturel, et a rendu toute chose avec une telle vérité, qu'il semble avoir tout vu et presque avoir tout clé lui-même. Cçst là l'expression dernière et le dernier mot de l'admiration, -de la dévotion classique et consacrée. Or, M. Grenier est venu résolument s'inscrire en faux contre une telle superstition, comme il la qualifie ; et tandis que ses camarades et confrères de l'École d'Athènes, les Gandar, les Lé\^que, à la suite d'Ampère et de presque tous les voyageurs, reconnaissaient la vérité d'Homère à chaque pas et la proclamaient avec louange, lui, esprit ferme, original, un peu humoriste, un peu sombre, destiné aux luttes de chaque jour avec la rude et poignante réalité, il disait non, et ne voyait dans la plupart des épithètes homériques que des banalités convenues, vagues ou fausses, et si générales qu'on n'en peut rien conclure. Les détails dans lesquels il est entré à l'appui de sa thèse sont

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rès-îngénieux, et d'un homme qui a beaucoup lu et :ompulsé Homère dans Toriginal. Il y aurait, sur ce ;eul point, une grande discussion à entamer avec lui et out un combat à livrer à fond (1). Je ne le puis faire ci, et je me borne à remarquer que sa conclusion, out à fait dans le sens des Fontenelle, des Lamotte, les Terrasson et de quelques modernes de ma conlaissance, a plus de chance qu'on ne le croit d'être 'éprise et accueillie un jour. Tôt ou tard, je le crains, es Anciens, Homère en tête, perdront la bataille, — me moitié au moins de la bataille. Tâchons, pour 'honneur du drapeau, nous qui soutenons la retraite, ïue ce soit le plus tard possible, et que la nouveauté lans les lettres, — cette nouveauté en partie si légijme, — ne batte pourtant pas à plate couture la tra-* lition.

(1) Ce combat, je voudrais voir un de nos jeunes et savants pro- 'esseurs le livrer. Je reçois des Études littéraires et morales sur Homère, par M. Auguste Widal, professeur à la Faculté de I>Duai [seconde édition, chez Hachette), un livre intéressant, d'une bonne ît agréable critique, assez ample et abondante, mais pas assez déciiive sur certains points : et, par exemple, l'auteur cite à un endroit M. Grenier, en acceptant à peu près son point de rue, et en failant toutefois remarquer que le nouveau contempteur d'Homère ne g;arde pas assez de mesure. Rflais M. Grenier ne peut être accepté ou-écarté ainsi à demi, incidemment. 11 faut le discuter de front et en détail; il le mérite, et je voudrais voir M. Widal, dans la suite de ses estimables Études homériques, nous donner un chapitre oCi il traiterait expressément ce sujet et où il viderait la question, s*U est possible. M. Grenier, pour tout admirateur d'Homère, est un adversaire qui vient barrer le chemin. Il faut le réfuter et s'en débarrasser ou le subir.

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Abordant la Grèce avec cette sévérité et cette nudité de coup d*œil, M. Grenier ne s'est pas laissé séduire à la magie des noms : il ne se laisse pas non plus décourager par les" mécomptes et Tironie des événements. Il nous fait bien sentir en quoi consiste la difficulté de tout gouvernement en Grèce. Il n'y a jamais eu l'unité de peuple proprenient dit, il y a quantité de peuples diiïérents. Lorsque les puissances ont fait une Grèce, elles se sont trop hâtées et Tont faite trop petite, trop à l'étroit. On a délivré le tronc, et on ne lui a pas rendu la liberté des membres. « Comment la Grèce serait-elle heureuse? disait un des vieux soldats de l'insurrection ; elle est comme une famille dont les membres sont dispersés. » Les Grecs ne se considèrent pas comme définitivement constitués. De même que les Juifs attendaient le Messie, ils attendent et espèrent toujours Constantinople : c'est la chimère. II eût fallu du moins, pour prévenir et tromper le malaise, une bonne et solide réalité. Le Grec a le génie du commerce; il aurait fallu à la Grèce pour sa prospérité, non quelques îlots dépouillés, mais les vraies îles. La race grecque est encore, malgré tous ses mélanges et ses altérations, une race d'élite, aisément reconnaissable :

« On a beau considérer à Athènes, ou dans une autre ville grecque, toutes les physionomies qui passent et repassent

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devant les yeux, il n'y en a pas une qui soit vulgaire, niaise, assottie, plate, éteinte, bonasse, moutonnière, badaude, végétative. Beaucoup peuvent appartenir à des bandits, à des pirates, à des gens de sac et de corde ; mais la plus ingrate a un cachet de vigueur, d'astuce et de passion, qui la sauve de la trivialité. »

Les Grecs sont sobres. Ils ont la fierté et la conscience d'eux-mêmes et de leur noblesse, « un facile et gracieux langage, un sentiment exquis du beau dans la pose et dans le costume, une intelligence subtile, un amour extraordinaire de l'étude. » Cet amour de Totude, hérité et renouvelé des ancêtres, est porté à un point qu'on ne se figure pas. « Dans quelque condition qu'ils soient, tout le loisir dont ils disposent est employé à dévorer des livres et des journaux, à apprendre les langues. » Un domestique trouve moyen de ménager et d'excepter, en s'engageant, une parcelle de son temps, pour pouvoir faire son droit et prendre ses grades à l'Université. Ce qu'on rapporte de l'ancien philosophe Cléanthe, homme de peine la nuit pour être homme d'étude le jour, n'a plus rien que de naturel, et on en a le commentaire vivant sous les yeux. L'enseignement public est des mieux organisés à tous les degrés. Des gens du peuple lisent couramment Xénophon et Plutarque. C'est même un inconvénient dans l'état actuel que cet enseignement « qui tend à surexciter les aspirations, déjà excessives, des Grecs vers les carrières libérales : avocat, médecin, homme de lettres, la race grecque tend à s'absorber dans ces trois professions. » Le Grec est babillard, discuteur et aime à

politiquer. ta Grèce, telle qu'elle est aujourd'hui, a un trop gros cerveau ; c'est a une tête énorme sur un petit corps. »

Ajoutez les habitudes invétérées d'une trop longue décadence, d'une société longtemps relâchée, décousue et dissoute; les héros à pied et en disponibilité qui n'ont de ressource que de se faire brigands; peu de respect pour la vie humaine; pas d'idée bien nette du tkn et du mien; le vol sous toutes ses formes, la corruption et la vénalité faciles et courantes, comme l'admet trop aisément la moralité restée ou redevenue trop primitive. M. Grenier, qui nous fournit tous Ses traits d'un parfait signalement, nous a tracé, d'après ses souvenirs de 18[|7, la rencontre qu'il fit d'un brigand ou du moins d'un berger très-suspect et sans moutons ; c'est un très-joli croquis à détacher d'entre ses pages politiques, c'est une eau-forte :

«( Je chassais, dit-il, aux abords du golfe d'Eleusis, à gauche de la grand'route de Daphni. Je me trouvai tout à coup, — dans une gorge profondément encaissée et fort sauvage, — à dix pas d'un indigène qui était assis sur une pierre, un long fusil à la main. Il avait une cape grise, pas de knémides; au lieu du bonnet rouge, un mouchoir brun roulé autour de la tète. L'accoutrement était suspect et avait une forte odeur klephtique. On m'avait prévenu que les brigands, pour ne pas être aperçus de loin, ne portent, au rebours de leurs compatriotes honnêtes gens, que couleurs ternes. Il m'était aussi- difficile de m'arréter que de reculer. Je marchai en avant, d'une apparence brave, au fond un peu ému, je l'avoue...

« Mon fusil était armé et chargé de tel plomb qu'il eût

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